murailles à pignon des maisons voisines, se voit le cintre d'une porte
bâtarde assez large et assez haute pour le passage d'un cavalier,
circonstance qui déjà vous annonce qu'au temps où cette construction
fut terminée les voitures n'existaient pas. Ce cintre, supporté par
deux jambages, est tout en granit. La porte, en chêne fendillé comme
l'écorce des arbres qui fournirent le bois, est pleine de clous
énormes, lesquels dessinent des figures géométriques. Le cintre est
creux. Il offre l'écusson des du Guaisnic aussi net, aussi propre que
si le sculpteur venait de l'achever. Cet écu ravirait un amateur de
l'art héraldique par une simplicité qui prouve la fierté, l'antiquité
de la famille. Il est comme au jour où les croisés du monde chrétien
inventèrent ces symboles pour se reconnaître, les Guaisnic ne l'ont
jamais écartelé, il est toujours semblable à lui-même, comme celui
de la maison de France, que les connaisseurs retrouvent en abîme ou
écartelé, semé dans les armes des plus vieilles familles. Le voici
tel que vous pouvez encore le voir à Guérande: _de gueules à la main
au naturel gonfalonnée d'hermine, à l'épée d'argent en pal_, avec
ce terrible mot pour devise: FAC! N'est-ce pas une grande et belle
chose? Le tortil de la couronne baronniale surmonte ce simple écu dont
les lignes verticales, employées en sculpture pour représenter les
gueules, brillent encore. L'artiste a donné je ne sais quelle tournure
fière et chevaleresque à la main. Avec quel nerf elle tient cette épée
dont s'est encore servie hier la famille! En vérité, si vous alliez à
Guérande après avoir lu cette histoire, il vous serait impossible de ne
pas tressaillir en voyant ce blason. Oui, le républicain le plus absolu
serait attendri par la fidélité, par la noblesse et la grandeur cachées
au fond de cette ruelle. Les du Guaisnic ont bien fait hier, ils sont
prêts à bien faire demain. Faire est le grand mot de la chevalerie.—Tu
as bien fait à la bataille disait toujours le connétable par
excellence, ce grand du Guesclin, qui mit pour un temps l'Anglais
hors de France. La profondeur de la sculpture, préservée de toute
intempérie par la forte marge que produit la saillie ronde du cintre,
est en harmonie avec la profondeur morale de la devise dans l'âme de
cette famille. Pour qui connaît les du Guaisnic, cette particularité
devient touchante. La porte ouverte laisse voir une cour assez vaste, à
droite de laquelle sont les écuries, à gauche la cuisine. L'hôtel est
en pierre de taille depuis les caves jusqu'au grenier. La façade sur la
cour est ornée d'un perron à double rampe dont la tribune est couverte
de vestiges de sculptures effacées par le temps, mais où l'œil de
l'antiquaire distinguerait encore au centre les masses principales
de la main tenant l'épée. Sous cette jolie tribune, encadrée par des
nervures cassées en quelques endroits et comme vernie par l'usage à
quelques places, est une petite loge autrefois occupée par un chien de
garde. Les rampes en pierre sont disjointes: il y pousse des herbes,
quelques petites fleurs et des mousses aux fentes, comme dans les
marches de l'escalier, que les siècles ont déplacées sans leur ôter
de la solidité. La porte dut être d'un joli caractère. Autant que
le reste des dessins permet d'en juger, elle fut travaillée par un
artiste élevé dans la grande école vénitienne du treizième siècle. On
y retrouve je ne sais quel mélange du byzantin et du moresque. Elle
est couronnée par une saillie circulaire chargée de végétation, un
bouquet rose, jaune, brun ou bleu, selon les saisons. La porte, en
chêne clouté, donne entrée dans une vaste salle, au bout de laquelle
est une autre porte avec un perron pareil qui descend au jardin. Cette
salle est merveilleuse de conservation. Ses boiseries à hauteur d'appui
sont en châtaignier. Un magnifique cuir espagnol, animé de figures en
relief, mais où les dorures sont émiettées et rougies, couvre les murs.
Le plafond est composé de planches artistement jointes, peintes et
dorées. L'or s'y voit à peine; il est dans le même état que celui du
cuir de Cordoue; mais on peut encore apercevoir quelques fleurs rouges
et quelques feuillages verts. Il est à croire qu'un nettoyage ferait
reparaître des peintures semblables à celles qui décorent les planchers
de la maison de Tristan à Tours, et qui prouveraient que ces planchers
ont été refaits ou restaurés sous le règne de Louis XI. La cheminée est
énorme, en pierre sculptée, munie de chenets gigantesques en fer forgé
d'un travail précieux. Il y tiendrait une voie de bois. Les meubles de
cette salle sont tous en bois de chêne et portent au-dessus de leurs
dossiers l'écusson de la famille. Il y a trois fusils anglais également
bons pour la chasse et pour la guerre, trois sabres, deux carniers, les
ustensiles du chasseur et du pêcheur accrochés à des clous.
A côté se trouve une salle à manger qui communique avec la cuisine
par une porte pratiquée dans une tourelle d'angle. Cette tourelle
correspond, dans le dessin de la façade sur la cour, à une autre collée
à l'autre angle et où se trouve un escalier en colimaçon qui monte aux
deux étages supérieurs. La salle à manger est tendue de tapisseries
qui remontent au quatorzième siècle, le style et l'orthographe des
inscriptions écrites dans les banderoles sous chaque personnage en
font foi; mais, comme elles sont dans le langage naïf des fabliaux,
il est impossible de les transcrire aujourd'hui. Ces tapisseries,
bien conservées dans les endroits où la lumière a peu pénétré, sont
encadrées de bandes en chêne sculpté, devenu noir comme l'ébène. Le
plafond est à solives saillantes enrichies de feuillages différents à
chaque solive; les entre-deux sont couverts d'une planche peinte où
court une guirlande de fleurs en or sur fond bleu. Deux vieux dressoirs
à buffets sont en face l'un de l'autre. Sur leurs planches, frottées
avec une obstination bretonne par Mariotte, la cuisinière, se voient,
comme au temps où les rois étaient tout aussi pauvres en 1200 que
les du Guaisnic en 1830, quatre vieux gobelets, une vieille soupière
bosselée et deux salières en argent; puis force assiettes d'étain,
force pots en grès bleu et gris, à dessins arabesques et aux armes
des du Guaisnic, recouverts d'un couvercle à charnières en étain. La
cheminée a été modernisée. Son état prouve que la famille se tient
dans cette pièce depuis le dernier siècle. Elle est en pierre sculptée
dans le goût du siècle de Louis XV, ornée d'une glace encadrée dans un
trumeau à baguettes perlées et dorées. Cette antithèse, indifférente à
la famille, chagrinerait un poète. Sur la tablette, couverte de velours
rouge, il y a au milieu un cartel en écaille incrusté de cuivre, et
de chaque côté deux flambeaux d'argent d'un modèle étrange. Une large
table carrée à colonnes torses occupe le milieu de cette salle. Les
chaises sont en bois tourné, garnies de tapisseries. Sur une table
ronde à un seul pied, figurant un cep de vigne et placée devant la
croisée qui donne sur le jardin, se voit une lampe bizarre. Cette
lampe consiste dans un globe de verre commun, un peu moins gros qu'un
œuf d'autruche, fixé dans un chandelier par une queue de verre. Il
sort d'un trou supérieur une mèche plate maintenue dans une espèce
d'anche en cuivre, et dont la trame, pliée comme un tænia dans un
bocal, boit l'huile de noix que contient le globe. La fenêtre qui donne
sur le jardin, comme celle qui donne sur la cour, et toutes deux se
correspondent, est croisée de pierres et à vitrages sexagones sertis en
plomb, drapée de rideaux à baldaquins et à gros glands en une vieille
étoffe de soie rouge à reflets jaunes, nommée jadis brocatelle ou petit
brocart.
A chaque étage de la maison, qui en a deux, il ne se trouve que ces
deux pièces. Le premier sert d'habitation au chef de la famille. Le
second était destiné jadis aux enfants. Les hôtes logeaient dans
les chambres sous le toit. Les domestiques habitaient au-dessus des
cuisines et des écuries. Le toit pointu, garni de plomb à ses angles,
est percé sur la cour et sur le jardin d'une magnifique croisée en
ogive, qui se lève presque aussi haut que le faîte, à consoles minces
et fines dont les sculptures sont rongées par les vapeurs salines de
l'atmosphère. Au-dessus du tympan brodé de cette croisée à quatre
croisillons en pierre, grince encore la girouette du noble.
N'oublions pas un détail précieux et plein de naïveté qui n'est
pas sans mérite aux yeux des archéologues. La tourelle, où tourne
l'escalier, orne l'angle d'un grand mur à pignon dans lequel il
n'existe aucune croisée. L'escalier descend par une petite porte en
ogive jusque sur un terrain sablé qui sépare la maison du mur de
clôture auquel sont adossées les écuries. Cette tourelle est répétée
vers le jardin par une autre à cinq pans, terminée en cul-de-four, et
qui supporte un clocheton, au lieu d'être coiffée, comme sa sœur,
d'une poivrière. Voilà comment ces gracieux architectes savaient
varier leur symétrie. A la hauteur du premier étage seulement, ces
deux tourelles sont réunies par une galerie en pierre que soutiennent
des espèces de proues à visages humains. Cette galerie extérieure
est ornée d'une balustrade travaillée avec une élégance, avec une
finesse merveilleuse. Puis, du haut du pignon, sous lequel il existe
un seul croisillon oblong, pend un ornement en pierre représentant
un dais semblable à ceux qui couronnent les statues des saints dans
les portails d'église. Les deux tourelles sont percées d'une jolie
porte à cintre aigu donnant sur cette terrasse. Tel est le parti que
l'architecture du treizième siècle tirait de la muraille nue et froide
que présente aujourd'hui le pan coupé d'une maison. Voyez-vous une
femme se promenant au matin sur cette galerie et regardant par-dessus
Guérande le soleil illuminer l'or des sables et miroiter la nappe de
l'Océan? N'admirez-vous pas cette muraille à pointe fleuretée, meublée
à ses deux angles de deux tourelles quasi cannelées, dont l'une est
brusquement arrondie en nid d'hirondelle, et dont l'autre offre sa
jolie porte à cintre gothique et décoré de la main tenant une épée?
L'autre pignon de l'hôtel du Guaisnic tient à la maison voisine.
L'harmonie que cherchaient si soigneusement les Maîtres de ce temps est
conservée dans la façade de la cour par la tourelle semblable à celle
où monte la _vis_, tel est le nom donné jadis à un escalier, et qui
sert de communication entre la salle à manger et la cuisine; mais elle
s'arrête au premier étage, et son couronnement est un petit dôme à jour
sous lequel s'élève une noire statue de saint Calyste.
Le jardin est luxueux dans une vieille enceinte, il a un demi-arpent
environ, ses murs sont garnis d'espaliers; il est divisé en carrés
de légumes, bordés de quenouilles que cultive un domestique mâle
nommé Gasselin, lequel panse les chevaux. Au bout de ce jardin est
une tonnelle sous laquelle est un banc. Au milieu s'élève un cadran
solaire. Les allées sont sablées. Sur le jardin, la façade n'a pas
de tourelle pour correspondre à celle qui monte le long du pignon.
Elle rachète ce défaut par une colonnette tournée en vis depuis le
bas jusqu'en haut, et qui devait jadis supporter la bannière de la
famille, car elle est terminée par une espèce de grosse crapaudine en
fer rouillé, d'où il s'élève de maigres herbes. Ce détail, en harmonie
avec les vestiges de sculpture, prouve que ce logis fut construit par
un architecte vénitien. Cette hampe élégante est comme une signature
qui trahit Venise, la chevalerie, la finesse du treizième siècle.
S'il restait des doutes à cet égard, la nature des ornements les
dissiperait. Les trèfles de l'hôtel du Guaisnic ont quatre feuilles, au
lieu de trois. Cette différence indique l'école vénitienne adultérée
par son commerce avec l'Orient où les architectes à demi moresques,
peu soucieux de la grande pensée catholique, donnaient quatre
feuilles au trèfle, tandis que les architectes chrétiens demeuraient
fidèles à la Trinité. Sous ce rapport, la fantaisie vénitienne était
hérétique. Si ce logis surprend votre imagination, vous vous demanderez
peut-être pourquoi l'époque actuelle ne renouvelle plus ces miracles
d'art. Aujourd'hui les beaux hôtels se vendent, sont abattus et
font place à des rues. Personne ne sait si sa génération gardera le
logis patrimonial, où chacun passe comme dans une auberge; tandis
qu'autrefois en bâtissant une demeure, on travaillait, on croyait du
moins travailler pour une famille éternelle. De là, la beauté des
hôtels. La foi en soi faisait des prodiges autant que la foi en Dieu.
Quant aux dispositions et au mobilier des étages supérieurs, ils ne
peuvent que se présumer d'après la description de ce rez-de-chaussée,
d'après la physionomie et les mœurs de la famille. Depuis cinquante
ans, les du Guaisnic n'ont jamais reçu personne ailleurs que dans
les deux pièces où respiraient, comme dans cette cour et dans les
accessoires extérieurs de ce logis, l'esprit, la grâce, la naïveté de
la vieille et noble Bretagne. Sans la topographie et la description de
la ville, sans la peinture minutieuse de cet hôtel, les surprenantes
figures de cette famille eussent été peut-être moins comprises. Aussi
les cadres devaient-ils passer avant les portraits. Chacun pensera que
les choses ont dominé les êtres. Il est des monuments dont l'influence
est visible sur les personnes qui vivent à l'entour. Il est difficile
d'être irréligieux à l'ombre d'une cathédrale comme celle de Bourges.
Quand partout l'âme est rappelée à sa destinée par des images, il
est moins facile d'y faillir. Telle était l'opinion de nos aïeux,
abandonnée par une génération qui n'a plus ni signes ni distinctions,
et dont les mœurs changent tous les dix ans. Ne vous attendez-vous pas
à trouver le baron du Guaisnic une épée au poing, ou tout ici serait
mensonge?
En 1836, au moment où s'ouvre cette scène, dans les premiers jours
du mois d'août, la famille du Guénic était encore composée de
monsieur et de madame du Guénic, de mademoiselle du Guénic, sœur
aînée du baron et d'un fils unique âgé de vingt-un ans, nommé
Gaudebert-Calyste-Louis, suivant un vieil usage de la famille. Le père
se nommait Gaudebert-Calyste-Charles. On ne variait que le dernier
patron. Saint Gaudebert et saint Calyste devaient toujours protéger
les Guénic. Le baron du Guénic avait quitté Guérande dès que la Vendée
et la Bretagne prirent les armes, et il avait fait la guerre avec
Charette, avec Catelineau, La Rochejaquelein, d'Elbée, Bonchamps et
le prince de Talmont. Avant de partir, il avait vendu tous ses biens
à sa sœur aînée, mademoiselle Zéphirine du Guénic, par un trait de
prudence unique dans les annales révolutionnaires. Après la mort de
tous les héros de l'Ouest, le baron, qu'un miracle seul avait préservé
de finir comme eux, ne s'était pas soumis à Napoléon. Il avait guerroyé
jusqu'en 1802, année où, après avoir failli se laisser prendre, il
revint à Guérande, et de Guérande au Croisic, d'où il gagna l'Irlande,
fidèle à la vieille haine des Bretons pour l'Angleterre. Les gens de
Guérande feignirent d'ignorer l'existence du baron: il n'y eut pas en
vingt ans une seule indiscrétion. Mademoiselle du Guénic touchait les
revenus et les faisait passer à son frère par des pêcheurs. Monsieur
du Guénic revint en 1813 à Guérande, aussi simplement que s'il était
allé passer une saison à Nantes. Pendant son séjour à Dublin, le
vieux Breton s'était épris, malgré ses cinquante ans, d'une charmante
Irlandaise, fille d'une des plus nobles et des plus pauvres maisons de
ce malheureux royaume. Miss Fanny O'Brien avait alors vingt-un ans. Le
baron du Guénic vint chercher les papiers nécessaires à son mariage,
retourna se marier, et revint dix mois après, au commencement de 1814,
avec sa femme, qui lui donna Calyste le jour même de l'entrée de Louis
XVIII à Calais, circonstance qui explique son prénom de Louis. Le
vieux et loyal Breton avait en ce moment soixante-treize ans; mais la
guerre de partisan faite à la république, mais ses souffrances pendant
cinq traversées sur des chasse-marées, mais sa vie à Dublin, avaient
pesé sur sa tête: il paraissait avoir plus d'un siècle. Aussi jamais à
aucune époque aucun Guénic ne fut-il plus en harmonie avec la vétusté
de ce logis, bâti dans le temps où il y avait une cour à Guérande.
Monsieur du Guénic était un vieillard de haute taille, droit, sec,
nerveux et maigre. Son visage ovale était ridé par des milliers de plis
qui formaient des franges arquées au-dessus des pommettes, au-dessus
des sourcils, et donnaient à sa figure une ressemblance avec les
vieillards que le pinceau de Van Ostade, de Rembrandt, de Miéris, de
Gérard Dow a tant caressés, et qui veulent une loupe pour être admirés.
Sa physionomie était comme enfouie sous ses nombreux sillons, produits
par sa vie en plein air, par l'habitude d'observer la campagne sous
le soleil, au lever comme au déclin du jour. Néanmoins il restait
à l'observateur les formes impérissables de la figure humaine et
qui disent encore quelque chose à l'âme, même quand l'œil n'y voit
plus qu'une tête morte. Les fermes contours de la face, le dessin du
front, le sérieux des lignes, la roideur du nez, les linéaments de
la charpente que les blessures seules peuvent altérer, annonçaient
une intrépidité sans calcul, une foi sans bornes, une obéissance sans
discussion, une fidélité sans transaction, un amour sans inconstance.
En lui, le granit breton s'était fait homme. Le baron n'avait plus de
dents. Ses lèvres, jadis rouges, mais alors violacées, n'étant plus
soutenues que par les dures gencives sur lesquelles il mangeait du pain
que sa femme avait soin d'amollir en le mettant dans une serviette
humide, rentraient dans la bouche en dessinant toutefois un rictus
menaçant et fier. Son menton voulait rejoindre le nez, mais on voyait,
dans le caractère de ce nez bossué au milieu, les signes de son énergie
et de sa résistance bretonne. Sa peau, marbrée de taches rouges qui
paraissaient à travers ses rides, annonçait un tempérament sanguin,
violent, fait pour les fatigues qui sans doute avaient préservé le
baron de mainte apoplexie. Cette tête était couronnée d'une chevelure
blanche comme de l'argent, qui retombait en boucles sur les épaules.
La figure, alors éteinte en partie, vivait par l'éclat de deux yeux
noirs qui brillaient au fond de leurs orbites brunes et jetaient les
dernières flammes d'une âme généreuse et loyale. Les sourcils et les
cils étaient tombés. La peau, devenue rude, ne pouvait se déplisser.
La difficulté de se raser obligeait le vieillard à laisser pousser
sa barbe en éventail. Un peintre eût admiré par-dessus tout, dans ce
vieux lion de Bretagne aux larges épaules, à la nerveuse poitrine,
d'admirables mains de soldat, des mains comme devaient être celles
de du Guesclin, des mains larges, épaisses, poilues; des mains qui
avaient embrassé la poignée du sabre pour ne la quitter, comme fit
Jeanne d'Arc, qu'au jour où l'étendard royal flotterait dans la
cathédrale de Reims; des mains qui souvent avaient été mises en sang
par les épines des halliers dans le Bocage, qui avaient manié la rame
dans le Marais pour aller surprendre les Bleus, ou en pleine mer pour
favoriser l'arrivée de Georges; les mains du partisan, du canonnier, du
simple soldat, du chef; des mains alors blanches quoique les Bourbons
de la branche aînée fussent en exil; mais en y regardant bien on y
aurait vu quelques marques récentes qui vous eussent dit que le baron
avait naguère rejoint MADAME dans la Vendée. Aujourd'hui ce fait peut
s'avouer. Ces mains étaient le vivant commentaire de la belle devise
à laquelle aucun Guénic n'avait failli: _Fac!_ Le front attirait
l'attention par des teintes dorées aux tempes, qui contrastaient avec
le ton brun de ce petit front dur et serré que la chute des cheveux
avait assez agrandi pour donner encore plus de majesté à cette belle
ruine. Cette physionomie, un peu matérielle d'ailleurs, et comment
eût-elle pu être autrement! offrait, comme toutes les figures bretonnes
groupées autour du baron, des apparences sauvages, un calme brut qui
ressemblait à l'impassibilité des Hurons, je ne sais quoi de stupide,
dû peut-être au repos absolu qui suit les fatigues excessives et qui
laisse alors reparaître l'animal tout seul. La pensée y était rare.
Elle semblait y être un effort, elle avait son siége plus au cœur
que dans la tête, elle aboutissait plus au fait qu'à l'idée. Mais,
en examinant ce beau vieillard avec une attention soutenue, vous
deviniez les mystères de cette opposition réelle à l'esprit de son
siècle. Il avait des religions, des sentiments pour ainsi dire innés
qui le dispensaient de méditer. Ses devoirs, il les avait appris
avec la vie. Les Institutions, la Religion pensaient pour lui. Il
devait donc réserver son esprit, lui et les siens, pour agir, sans le
dissiper sur aucune des choses jugées inutiles, mais dont s'occupaient
les autres. Il sortait sa pensée de son cœur, comme son épée du
fourreau, éblouissante de candeur, comme était dans son écusson la main
gonfalonnée d'hermine. Une fois ce secret deviné, tout s'expliquait.
On comprenait la profondeur des résolutions dues à des pensées nettes,
distinctes, franches, immaculées comme l'hermine. On comprenait cette
vente faite à sa sœur avant la guerre, et qui répondait à tout, à la
mort, à la confiscation, à l'exil. La beauté du caractère des deux
vieillards, car la sœur ne vivait que pour et par le frère, ne peut
plus même être comprise dans son étendue par les mœurs égoïstes
que nous font l'incertitude et l'inconstance de notre époque. Un
archange, chargé de lire dans leurs cœurs, n'y aurait pas découvert
une seule pensée empreinte de personnalité. En 1814, quand le curé de
Guérande insinua au baron du Guénic d'aller à Paris et d'y réclamer sa
récompense, la vieille sœur, si avare pour la maison, s'écria:—Fi
donc! mon frère a-t-il besoin d'aller tendre la main comme un gueux?
—On croirait que j'ai servi le roi par intérêt, dit le vieillard.
D'ailleurs, c'est à lui de se souvenir. Et puis, ce pauvre roi, il est
bien embarrassé avec tous ceux qui le harcellent. Donnât-il la France
par morceaux, on lui demanderait encore quelque chose.
Ce loyal serviteur, qui portait tant d'intérêt à Louis XVIII, eut le
grade de colonel, la croix de Saint-Louis et une retraite de deux mille
francs.
—Le roi s'est souvenu! dit-il en recevant ses brevets.
Personne ne dissipa son erreur. Le travail avait été fait par le duc
de Feltre, d'après les états des armées vendéennes, où il avait trouvé
le nom de du Guénic avec quelques autres noms bretons en _ic_. Aussi,
comme pour remercier le roi de France, le baron soutint-il en 1815 un
siége à Guérande contre les bataillons du général Travot, il ne voulut
jamais rendre cette forteresse; et quand il fallut l'évacuer, il se
sauva dans les bois avec une bande de chouans qui restèrent armés
jusqu'au second retour des Bourbons. Guérande garde encore la mémoire
de ce dernier siége. Si les vieilles bandes bretonnes étaient venues,
la guerre éveillée par cette résistance héroïque eût embrasé la Vendée.
Nous devons avouer que le baron du Guénic était entièrement illettré,
mais illettré comme un paysan: il savait lire, écrire et quelque peu
compter; il connaissait l'art militaire et le blason; mais, hormis
son livre de prières, il n'avait pas lu trois volumes dans sa vie.
Le costume, qui ne saurait être indifférent, était invariable, et
consistait en gros souliers, en bas drapés, en une culotte de velours
verdâtre, un gilet de drap et une redingote à collet à laquelle était
attachée une croix de Saint-Louis. Une admirable sérénité siégeait
sur ce visage, que depuis un an un sommeil, avant-coureur de la mort,
semblait préparer au repos éternel. Ces somnolences constantes, plus
fréquentes de jour en jour, n'inquiétaient ni sa femme, ni sa sœur
aveugle, ni ses amis, dont les connaissances médicales n'étaient pas
grandes. Pour eux, ces pauses sublimes d'une âme sans reproche, mais
fatiguée, s'expliquaient naturellement: le baron avait fait son devoir.
Tout était dans ce mot.
Dans cet hôtel, les intérêts majeurs étaient les destinées de la
branche dépossédée. L'avenir des Bourbons exilés et celui de la
religion catholique, l'influence des nouveautés politiques sur la
Bretagne occupaient exclusivement la famille du baron. Il n'y avait
d'autre intérêt mêlé à ceux-là que l'attachement de tous pour le fils
unique, pour Calyste, l'héritier, le seul espoir du grand nom des du
Guénic. Le vieux Vendéen, le vieux Chouan avait eu quelques années
auparavant comme un retour de jeunesse pour habituer ce fils aux
exercices violents qui conviennent à un gentilhomme appelé d'un moment
à l'autre à guerroyer. Dès que Calyste eut seize ans, son père l'avait
accompagné dans les marais et dans les bois, lui montrant dans les
plaisirs de la chasse les rudiments de la guerre, prêchant d'exemple,
dur à la fatigue, inébranlable sur sa selle, sûr de son coup, quel que
fût le gibier, à courre, au vol, intrépide à franchir les obstacles,
conviant son fils au danger comme s'il avait eu dix enfants à risquer.
Aussi, quand la duchesse de Berry vint en France pour conquérir le
royaume, le père emmena-t-il son fils afin de lui faire pratiquer la
devise de ses armes. Le baron partit pendant une nuit, sans prévenir
sa femme qui l'eût peut-être attendri, menant son unique enfant au feu
comme à une fête, et suivi de Gasselin, son seul vassal, qui détala
joyeusement. Les trois hommes de la famille furent absents pendant six
mois, sans donner de leurs nouvelles à la baronne, qui ne lisait jamais
la _Quotidienne_ sans trembler de ligne en ligne; ni à sa vieille
belle-sœur, héroïquement droite, et dont le front ne sourcillait pas
en écoutant le journal. Les trois fusils accrochés dans la grande salle
avaient donc récemment servi. Le baron, qui jugea cette prise d'armes
inutile, avait quitté la campagne avant l'affaire de la Penissière,
sans quoi peut-être la maison du Guénic eût-elle été finie.