minuter des dépêches. J'aborde la politique. Je veux avoir dans cinq
ans un portefeuille de ministre ou de quelque ambassade d'où je puisse
remuer les affaires publiques à ma fantaisie. Il vient un âge où la
plus belle maîtresse que puisse servir un homme est sa nation. Je me
mets dans les rangs de ceux qui renversent le système aussi bien que
le ministère actuel. Enfin je vogue dans les eaux d'un certain prince
qui n'est manchot que du pied, et que je regarde comme un politique de
génie dont le nom grandira dans l'histoire; un prince complet comme
peut l'être un grand artiste. Nous sommes Ronquerolles, Montriveau,
les Grandlieu, La Roche-Hugon, Serizy, Féraud et Graville, tous alliés
contre le parti-prêtre, comme dit ingénieusement le parti-niais
représenté par _le Constitutionnel_. Nous voulons renverser les deux
Vandenesse, les ducs de Lenoncourt, de Navareins, de Langeais et la
Grande-Aumônerie. Pour triompher, nous irons jusqu'à nous réunir à La
Fayette, aux Orléanistes, à la Gauche, gens à égorger le lendemain de
la victoire, car tout gouvernement est impossible avec leurs principes.
Nous sommes capables de tout pour le bonheur du pays et pour le nôtre.
Les questions personnelles en fait de roi sont aujourd'hui des sottises
sentimentales, il faut en déblayer la politique. Sous ce rapport,
les Anglais avec leur façon de doge sont plus avancés que nous ne le
sommes. La politique n'est plus là, mon cher. Elle est dans l'impulsion
à donner à la nation en créant une oligarchie où demeure une pensée
fixe de gouvernement et qui dirige les affaires publiques dans une voie
droite, au lieu de laisser tirailler le pays en mille sens différents,
comme nous l'avons été depuis quarante ans dans cette belle France, si
intelligente et si niaise, si folle et si sage, à laquelle il faudrait
un système plutôt que des hommes. Que sont les personnes dans cette
belle question? Si le but est grand, si elle vit plus heureuse et sans
troubles, qu'importe à la masse les profits de notre gérance, notre
fortune, nos priviléges et nos plaisirs? Je suis maintenant carré par
ma base. J'ai aujourd'hui cent cinquante mille livres de rente dans le
trois pour cent, et une réserve de deux cent mille francs pour parer
à des pertes. Ceci me semble encore peu de chose dans la poche d'un
homme qui part du pied gauche pour escalader le pouvoir. Un événement
heureux a décidé mon entrée dans cette carrière qui me souriait peu;
car tu sais combien j'aime la vie orientale. Après trente-cinq ans de
sommeil, ma très-honorée mère s'est réveillée en se souvenant qu'elle
avait un fils qui lui faisait honneur. Souvent, quand on arrache un
plant de vignes, à quelques années de là certains ceps reparaissent
à fleur de terre; eh! bien, mon cher, quoique ma mère m'eût presque
arraché de son cœur, j'ai repoussé dans sa tête. A cinquante-huit
ans, elle se trouve assez vieillie pour ne plus pouvoir penser à un
autre homme qu'à son fils. En ces circonstances, elle a rencontré, dans
je ne sais quelle bouilloire d'eau thermale, une délicieuse vieille
fille anglaise, riche de deux cent quarante mille livres de rente,
à laquelle, en bonne mère, elle a inspiré l'audacieuse ambition de
devenir ma femme. Une fille de trente-six ans, ma foi! élevée dans
les meilleurs principes puritains, une vraie couveuse qui soutient
que les femmes adultères devraient être brûlées publiquement.—Où
prendrait-on du bois? lui ai-je dit. Je l'aurais bien envoyée à tous
les diables, attendu que deux cent quarante mille livres de rente ne
sont pas l'équivalent de ma liberté, de ma valeur physique ou morale
ni de mon avenir. Mais elle est seule et unique héritière d'un vieux
podagre, quelque brasseur de Londres qui, dans un délai calculable,
doit lui laisser une fortune au moins égale à celle dont est déjà
douée la mignonne. Outre ces avantages, elle a le nez rouge, des
yeux de chèvre morte, une taille qui me fait craindre qu'elle ne se
casse en trois morceaux si elle tombe; elle a l'air d'une poupée mal
coloriée; mais elle est d'une économie ravissante; mais elle adorera
son mari quand même; mais elle a le génie anglais; elle me tiendra mon
hôtel, mes écuries, ma maison, mes terres, mieux que ne le ferait un
intendant. Elle a toute la dignité de la vertu; elle se tient droite
comme une confidente du Théâtre-Français; rien ne m'ôterait l'idée
qu'elle a été empalée et que le pal s'est brisé dans son corps. Miss
Stevens est d'ailleurs assez blanche pour n'être pas trop désagréable
à épouser quand il le faudra absolument. Mais, et ceci m'affecte! elle
a les mains d'une fille vertueuse comme l'arche sainte; elles sont si
rougeaudes que je n'ai pas encore imaginé le moyen de les lui blanchir
sans trop de frais, et je ne sais comment lui en effiler les doigts
qui ressemblent à des boudins. Oh! elle tient évidemment au brasseur
par ses mains et à l'aristocratie par son argent; mais elle affecte un
peu trop les grandes manières comme les riches Anglaises qui veulent
se faire prendre pour des ladies, et ne cache pas assez ses pattes de
homard. Elle a d'ailleurs aussi peu d'intelligence que j'en veux chez
une femme. S'il en existait une plus bête, je me mettrais en route pour
l'aller chercher. Jamais cette fille, qui se nomme Dinah, ne me jugera;
jamais elle ne me contrariera; je serai sa chambre haute, son lord, ses
communes. Enfin, Paul, cette fille est une preuve irrécusable du génie
anglais; elle offre un produit de la mécanique anglaise arrivée à son
dernier degré de perfectionnement; elle a certainement été fabriquée
à Manchester entre l'atelier des plumes Perry et celui des machines à
vapeur. Ça mange, ça marche, ça boit, ça pourra faire des enfants, les
soigner, les élever admirablement, et ça joue la femme à croire que
c'en est une. Quand ma mère nous a présentés l'un à l'autre, elle avait
si bien monté la machine, elle en avait si bien repassé les chevilles,
tant mis l'huile dans les rouages, que rien n'a crié; puis, quand elle
a vu que je ne faisais pas trop la grimace, elle a lâché les derniers
ressorts, cette fille a parlé! Enfin ma mère a lâché aussi le dernier
mot. Miss Dinah Stevens ne dépense que trente mille francs par an, et
voyage par économie depuis sept ans. Il existe donc un second magot, et
en argent. Les affaires sont tellement avancées que les publications
sont à terme. Nous en sommes à _my dear love_. Miss me fait des
yeux à renverser un portefaix. Les arrangements sont pris: il n'est
point question de ma fortune, miss Stevens consacre une partie de
la sienne à un majorat en fonds de terre, d'un revenu de deux cent
quarante mille francs, et à l'achat d'un hôtel qui en dépendra; la
dot avérée dont je serai responsable est d'un million. Elle n'a pas à
se plaindre, je lui laisse intégralement son oncle. Le bon brasseur,
qui a contribué d'ailleurs au majorat, a failli crever de joie en
apprenant que sa nièce devenait marquise. Il est capable de faire un
sacrifice pour mon aîné. Je retirerai ma fortune des fonds publics
aussitôt qu'ils atteindront quatre-vingts, et je placerai tout en
terres. Dans deux ans, je puis avoir quatre cent mille livres en
revenus territoriaux. Une fois le brasseur en bière, je puis compter
sur six cent mille livres de rente. Tu le vois, Paul, je ne donne à
mes amis que les conseils dont je fais usage pour moi-même. Si tu
m'avais écouté, tu aurais une Anglaise, quelque fille de Nabab qui te
laisserait l'indépendance du garçon et la liberté nécessaire pour jouer
le whist de l'ambition. Je te céderais ma future femme si tu n'étais
pas marié. Mais il n'en est pas ainsi. Je ne suis pas homme à te faire
remâcher ton passé. Ce préambule était nécessaire pour t'expliquer
que je vais avoir l'existence nécessaire à ceux qui veulent jouer le
grand jeu d'onchets. Je ne te faudrai point mon ami. Au lieu d'aller
te mariner dans les Indes, il est beaucoup plus simple de naviguer
de conserve avec moi dans les eaux de la Seine. Crois-moi! Paris est
encore le pays d'où sourd le plus abondamment la fortune. Le Potose
est situé rue Vivienne ou rue de la Paix, à la place Vendôme, ou de
Rivoli. En toute autre contrée, des œuvres matérielles, des sueurs de
commissionnaire, des marches et des contre-marches sont nécessaires à
l'édification d'une fortune; mais ici les pensées suffisent. Ici tout
homme, même médiocrement spirituel, aperçoit une mine d'or en mettant
ses pantoufles, en se curant les dents après dîner, en se couchant,
en se levant. Trouve un lieu du monde où une bonne idée, bien bête,
rapporte davantage et soit plus tôt comprise? Si j'arrive en haut
de l'échelle, crois-tu que je sois homme à te refuser une poignée
de main, un mot, une signature? Ne nous faut-il pas, à nous autres
jeunes roués, un ami sur lequel nous puissions compter, quand ce ne
serait que pour le compromettre en notre lieu et place, pour l'envoyer
mourir comme simple soldat afin de sauver le général? La politique
est impossible sans un homme d'honneur avec qui l'on puisse tout dire
et tout faire. Voici donc ce que je te conseille. Laisse partir _la
Belle-Amélie_, reviens ici comme la foudre, je te ménagerai un duel
avec Félix de Vandenesse où tu tireras le premier, et tu me l'abattras
comme un pigeon. En France, le mari insulté qui tue son rival devient
un homme respectable et respecté. Personne ne s'en moque. La peur,
mon cher, est un élément social, un moyen de succès pour ceux qui ne
baissent les yeux sous le regard de personne. Moi qui me soucie de
vivre comme de boire une tasse de lait d'ânesse et qui n'ai jamais
senti l'émotion de la peur, j'ai remarqué, mon cher, les étranges
effets produits par ce sentiment dans nos mœurs modernes. Les uns
tremblent de perdre les jouissances auxquelles ils se sont acoquinés;
les autres tremblent de quitter une femme. Les mœurs aventureuses
d'autrefois, où l'on jetait la vie comme un chausson, n'existent plus!
La bravoure de beaucoup de gens est un calcul habilement fait sur la
peur qui saisit leur adversaire. Les Polonais se battent seuls en
Europe pour le plaisir de se battre, ils cultivent encore l'art pour
l'art et non par spéculation. Tue Vandenesse, et ta femme tremble, et
ta belle-mère tremble, et le public tremble, et tu te réhabilites, et
tu publies ta passion insensée pour ta femme, et l'on te croit, et tu
deviens un héros. Telle est la France. Je ne suis pas à cent mille
francs près avec toi; tu payeras tes principales dettes; tu arrêteras
ta ruine en vendant tes propriétés à réméré, car tu auras promptement
une position qui te permettra de rembourser avant terme tes créanciers.
Puis, une fois éclairé sur le caractère de ta femme, tu la domineras
par une seule parole. En l'aimant tu ne pouvais pas lutter avec elle;
mais, en ne l'aimant plus, tu auras une force indomptable. Je t'aurai
rendu ta belle-mère souple comme un gant; car il s'agit de te retrouver
avec les cent cinquante mille livres de rentes que ces deux femmes se
sont ménagées. Ainsi renonce à l'expatriation qui me paraît le réchaud
de charbon des gens de tête. T'en aller n'est-ce pas donner gain de
cause aux calomnies? Le joueur qui va chercher son argent pour revenir
au jeu perd tout. Il faut avoir son or en poche. Tu me fais l'effet
d'aller chercher des troupes fraîches aux Indes. Mauvais! Nous sommes
deux joueurs au grand tapis vert de la politique; entre nous le prêt
est de rigueur. Ainsi, prends des chevaux de poste, arrive à Paris et
recommence la partie; tu la gagneras avec Henri de Marsay pour partner,
car Henri de Marsay sait vouloir et sait frapper. Vois où nous en
sommes. Mon vrai père fait partie du ministère anglais. Nous aurons des
intelligences en Espagne par les Évangélista; car une fois que nous
aurons mesuré nos griffes, ta belle-mère et moi, nous verrons qu'il n'y
a rien à gagner quand on se trouve diable contre diable. Montriveau,
mon cher, est lieutenant-général; il sera certes un jour ministre de la
guerre, car son éloquence lui donne un grand ascendant sur la chambre.
Voici Ronquerolles ministre d'état et du conseil privé. Martial de La
Roche-Hugon est ambassadeur, il nous apporte en dot le maréchal duc de
Carigliano et tout le croupion de l'empire qui s'est soudé si bêtement
à l'échine de la restauration. Serizy mène le conseil d'état où il est
indispensable. Granville tient la magistrature à laquelle appartiennent
ses deux fils; les Grandlieu sont admirablement bien en cour; Féraud
est l'âme de la coterie Gondreville, bas intrigants qui sont toujours
en haut, je ne sais pourquoi. Appuyés ainsi, qu'avons-nous à craindre?
Nous avons un pied dans toutes les capitales, un œil dans tous les
cabinets, et nous enveloppons l'administration sans qu'elle s'en doute.
La question argent n'est-elle pas une misère, un rien dans ces grands
rouages préparés? Qu'est surtout une femme? resteras-tu donc toujours
lycéen? Qu'est la vie, mon cher, quand une femme est toute la vie?
une galère dont on n'a pas le commandement, qui obéit à une boussole
folle, mais non sans aimant, que régissent des vents contraires et où
l'homme est un vrai galérien qui exécute non-seulement la loi, mais
encore celle qu'improvise l'argousin, sans vengeance possible. Pouah!
Je comprends que par passion, ou pour le plaisir que l'on éprouve à
transmettre sa force à des mains blanches, on obéisse à une femme;
mais obéir à Médor?... dans ce cas, je brise Angélique. Le grand
secret de l'alchimie sociale, mon cher, est de tirer tout le parti
possible de chacun des âges par lesquels nous passons, d'avoir toutes
ses feuilles au printemps, toutes ses fleurs en été, tous les fruits
en automne. Nous nous sommes amusés, quelques bons vivants et moi,
comme des mousquetaires noirs, gris et rouges, pendant douze années,
ne nous refusant rien, pas même une entreprise de flibustier par ci
par là; maintenant nous allons nous mettre à secouer les prunes mûres
dans l'âge où l'expérience a doré les moissons. Viens avec nous, tu
auras la part dans le _pudding_ que nous allons cuisiner. Arrive, et tu
trouveras un ami tout à toi dans la peau de
HENRI DE M.
Au moment où Paul de Manerville achevait cette lettre dont chaque
phrase était comme un coup de marteau donné sur l'édifice de ses
espérances, de ses illusions, de son amour, il se trouvait au delà des
Açores. Au milieu de ces décombres, il fut saisi par une rage froide,
une rage impuissante.
—Que leur ai-je fait? se demanda-t-il. Le mot des niais, le mot des
gens faibles qui ne savent rien voir et ne peuvent rien prévoir. Il
cria:—Henri, Henri! à l'ami fidèle. Bien des gens seraient devenus
fous; Paul alla se coucher, il dormit de ce profond sommeil qui suit
les immenses désastres, et qui saisit Napoléon après la bataille de
Waterloo.
Paris, septembre-octobre 1835.
FIN.
[Illustration:
Au moment où FANNY vit le baron endormi, elle cessa la lecture du
journal.
(BÉATRIX.)]
BÉATRIX.
A SARAH.
_Par un temps pur, aux rives de la Méditerranée où s'étendait
jadis l'élégant empire de votre nom, parfois la mer laisse
voir sous la gaze de ses eaux une fleur marine, chef-d'œuvre
de la nature: la dentelle de ses filets teints de pourpre,
de bistre, de rose, de violet ou d'or, la fraîcheur de ses
filigranes vivants, le velours du tissu, tout se flétrit dès
que la curiosité l'attire et l'expose sur la grève. De même le
soleil de la publicité offenserait votre pieuse modestie. Aussi
dois-je, en vous dédiant cette œuvre, taire un nom qui certes
en serait l'orgueil; mais, à la faveur de ce demi-silence,
vos magnifiques mains pourront la bénir, votre front sublime
pourra s'y pencher en rêvant, vos yeux, pleins d'amour
maternel, pourront lui sourire, car vous serez ici tout à la
fois présente et voilée. Comme cette perle de la Flore marine,
vous resterez sur le sable uni, fin et blanc où s'épanouit
votre belle vie, cachée par une onde, diaphane seulement pour
quelques yeux amis et discrets._
_J'aurais voulu mettre à vos pieds une œuvre en harmonie avec
vos perfections; mais si c'était chose impossible, je savais,
comme consolation, répondre à l'un de vos instincts en vous
offrant quelque chose à protéger._
DE BALZAC.
PREMIÈRE PARTIE.
La France, et la Bretagne particulièrement, possède encore aujourd'hui
quelques villes complétement en dehors du mouvement social qui donne
au dix-neuvième siècle sa physionomie. Faute de communications vives
et soutenues avec Paris, à peine liées par un mauvais chemin avec
la sous-préfecture ou le chef-lieu dont elles dépendent, ces villes
entendent ou regardent passer la civilisation nouvelle comme un
spectacle, elles s'en étonnent sans y applaudir; et, soit qu'elles
la craignent ou s'en moquent, elles sont fidèles aux vieilles mœurs
dont l'empreinte leur est restée. Qui voudrait voyager en archéologue
moral et observer les hommes au lieu d'observer les pierres, pourrait
retrouver une image du siècle de Louis XV dans quelque village de la
Provence, celle du siècle de Louis XIV au fond du Poitou, celle de
siècles encore plus anciens au fond de la Bretagne. La plupart de ces
villes sont déchues de quelque splendeur dont ne parlent point les
historiens, plus occupés des faits et des dates que des mœurs, mais
dont le souvenir vit encore dans la mémoire, comme en Bretagne, où le
caractère national admet peu l'oubli de ce qui touche au pays. Beaucoup
de ces villes ont été les capitales d'un petit état féodal, comté,
duché conquis par la Couronne ou partagés par des héritiers faute d'une
lignée masculine. Déshéritées de leur activité, ces têtes sont dès lors
devenues des bras. Le bras, privé d'aliments, se dessèche et végète.
Cependant, depuis trente ans, ces portraits des anciens âges commencent
à s'effacer et deviennent rares. En travaillant pour les masses,
l'Industrie moderne va détruisant les créations de l'Art antique dont
les travaux étaient tout personnels au consommateur comme à l'artisan.
Nous avons des _produits_, nous n'avons plus d'_œuvres_. Les monuments
sont pour la moitié dans ces phénomènes de rétrospection. Or pour
l'industrie, les monuments sont des carrières de moellons, des mines
à salpêtre ou des magasins à coton. Encore quelques années, ces cités
originales seront transformées et ne se verront plus que dans cette
iconographie littéraire.
Une des villes où se retrouve le plus correctement la physionomie des
siècles féodaux est Guérande. Ce nom seul réveillera mille souvenirs
dans la mémoire des peintres, des artistes, des penseurs qui peuvent
être allés jusqu'à la côte où gît ce magnifique joyau de féodalité,
si fièrement posé pour commander les relais de la mer et les dunes,
et qui est comme le sommet d'un triangle aux coins duquel se trouvent
deux autres bijoux non moins curieux, le Croisic et le bourg de
Batz. Après Guérande, il n'est plus que Vitré situé au centre de la
Bretagne, Avignon dans le midi, qui conservent au milieu de notre
époque leur intacte configuration du moyen âge. Encore aujourd'hui,
Guérande est enceinte de ses puissantes murailles: ses larges douves
sont pleines d'eau, ses créneaux sont entiers, ses meurtrières ne sont
pas encombrées d'arbustes, le lierre n'a pas jeté de manteau sur ses
tours carrées ou rondes. Elle a trois portes où se voient les anneaux
des herses, vous n'y entrez qu'en passant sur un pont-levis de bois
ferré qui ne se relève plus, mais qui pourrait encore se lever. La
Mairie a été blâmée d'avoir, en 1820, planté des peupliers le long des
douves pour y ombrager la promenade. Elle a répondu que, depuis cent
ans, du côté des dunes, la longue et belle esplanade des fortifications
qui semblent achevées d'hier avait été convertie en un mail, ombragé
d'ormes sous lesquels se plaisent les habitants. Là, les maisons n'ont
point subi de changement, elles n'ont ni augmenté ni diminué. Nulle
d'elles n'a senti sur sa façade le marteau de l'architecte, le pinceau
du badigeonneur, ni faibli sous le poids d'un étage ajouté. Toutes ont
leur caractère primitif. Quelques-unes reposent sur des piliers de
bois qui forment des galeries sous lesquelles les passants circulent,
et dont les planchers plient sans rompre. Les maisons des marchands
sont petites et basses, à façades couvertes en ardoises clouées. Les
bois maintenant pourris sont entrés pour beaucoup dans les matériaux
sculptés aux fenêtres; et aux appuis, ils s'avancent au-dessus des
piliers en visages grotesques, ils s'allongent en forme de bêtes
fantastiques aux angles, animés par la grande pensée de l'art, qui,
dans ce temps, donnait la vie à la nature morte. Ces vieilleries, qui
résistent à tout, présentent aux peintres les tons bruns et les figures
effacées que leur brosse affectionne. Les rues sont ce qu'elles étaient
il y a quatre cents ans. Seulement, comme la population n'y abonde
plus, comme le mouvement social y est moins vif, un voyageur curieux
d'examiner cette ville, aussi belle qu'une antique armure complète,
pourra suivre non sans mélancolie une rue presque déserte où les
croisées de pierre sont bouchées en pisé pour éviter l'impôt. Cette rue
aboutit à une poterne condamnée par un mur en maçonnerie, et au-dessus
de laquelle croît un bouquet d'arbres élégamment posé par les mains de
la nature bretonne, l'une des plus luxuriantes, des plus plantureuses
végétations de la France. Un peintre, un poète resteront assis occupés
à savourer le silence profond qui règne sous la voûte encore neuve de
cette poterne, où la vie de cette cité paisible n'envoie aucun bruit,
où la riche campagne apparaît dans toute sa magnificence à travers
les meurtrières occupées jadis par les archers, les arbalétiers, et
qui ressemblent aux vitraux à points de vue ménagés dans quelque
belvédère. Il est impossible de se promener là sans penser à chaque
pas aux usages, aux mœurs des temps passés: toutes les pierres vous
en parlent; enfin les idées du moyen âge y sont encore à l'état de
superstition. Si, par hasard, il passe un gendarme à chapeau bordé,
sa présence est un anachronisme contre lequel votre pensée proteste;
mais rien n'est plus rare que d'y rencontrer un être ou une chose
du temps présent. Il y a même peu de chose du vêtement actuel: ce
que les habitants en admettent s'approprie en quelque sorte à leurs
mœurs immobiles, à leur physionomie stationnaire. La place publique
est pleine de costumes bretons que viennent dessiner les artistes et
qui ont un relief incroyable. La blancheur des toiles que portent
les _Paludiers_, nom des gens qui cultivent le sel dans les marais
salants, contraste vigoureusement avec les couleurs bleues et brunes
des _Paysans_, avec les parures originales et saintement conservées
des femmes. Ces deux classes et celle des marins à jaquette, à petit
chapeau de cuir verni, sont aussi distinctes entre elles que les
castes de l'Inde, et reconnaissent encore les distances qui séparent
la bourgeoisie, la noblesse et le clergé. Là tout est encore tranché;
là le niveau révolutionnaire a trouvé les masses trop raboteuses et
trop dures pour y passer: il s'y serait ébréché, sinon brisé. Le
caractère d'immuabilité que la nature a donné à ses espèces zoologiques
se retrouve là chez les hommes. Enfin, même après la révolution de
1830, Guérande est encore une ville à part, essentiellement bretonne,
catholique fervente, silencieuse, recueillie, où les idées nouvelles
ont peu d'accès.
La position géographique explique ce phénomène. Cette jolie cité
commande des marais salants dont le sel se nomme, dans toute la
Bretagne, sel de Guérande, et auquel beaucoup de Bretons attribuent
la bonté de leur beurre et des sardines. Elle ne se relie à la
France moderne que par deux chemins, celui qui mène à Savenay,
l'arrondissement dont elle dépend, et qui passe à Saint-Nazaire;
celui qui mène à Vannes et qui la rattache au Morbihan. Le chemin de
l'arrondissement établit la communication par terre, et Saint-Nazaire,
la communication maritime avec Nantes. Le chemin par terre n'est
fréquenté que par l'administration. La voie la plus rapide, la plus
usitée, est celle de Saint-Nazaire. Or, entre ce bourg et Guérande, il
se trouve une distance d'au moins six lieues que la poste ne dessert
pas, et pour cause: il n'y a pas trois voyageurs à voiture par année.
Saint-Nazaire est séparé de Paimbœuf par l'embouchure de la Loire, qui
a quatre lieues de largeur. La barre de la Loire rend assez capricieuse
la navigation des bateaux à vapeur; mais pour surcroît d'empêchements,
il n'existait pas de débarcadère en 1829 à la pointe de Saint-Nazaire,
et cet endroit était orné des roches gluantes, des rescifs granitiques,
des pierres colossales qui servent de fortifications naturelles à sa
pittoresque église et qui forçaient les voyageurs à se jeter dans des
barques avec leurs paquets quand la mer était agitée, ou, quand il
faisait beau, d'aller à travers les écueils jusqu'à la jetée que le
génie construisait alors. Ces obstacles, peu faits pour encourager
les amateurs, existent peut-être encore. D'abord, l'administration
est lente dans ses œuvres; puis, les habitants de ce territoire, que
vous verrez découpé comme une dent sur la carte de France et compris
entre Saint-Nazaire, le bourg de Batz et le Croisic, s'accommodent
assez de ces difficultés qui défendent l'approche de leur pays aux
étrangers. Jetée au bout du continent, Guérande ne mène donc à rien, et
personne ne vient à elle. Heureuse d'être ignorée, elle ne se soucie
que d'elle-même. Le mouvement des produits immenses des marais salants,
qui ne paient pas moins d'un million au fisc, est au Croisic, ville
péninsulaire dont les communications avec Guérande sont établies sur
des sables mouvants où s'efface pendant la nuit le chemin tracé le
jour, et par des barques indispensables pour traverser le bras de mer
qui sert de port au Croisic, et qui a fait irruption dans les sables.
Cette charmante petite ville est donc l'Herculanum de la Féodalité,
moins le linceul de lave. Elle est debout sans vivre, elle n'a point
d'autres raisons d'être que de n'avoir pas été démolie. Si vous arrivez
à Guérande par le Croisic, après avoir traversé le paysage des marais
salants, vous éprouverez une vive émotion à la vue de cette immense
fortification encore toute neuve. Le pittoresque de sa position et
les grâces naïves de ses environs quand on y arrive par Saint-Nazaire
ne séduisent pas moins. A l'entour, le pays est ravissant, les haies
sont pleines de fleurs, de chèvrefeuilles, de buis, de rosiers, de
belles plantes. Vous diriez d'un jardin anglais dessiné par un grand
artiste. Cette riche nature, si coite, si peu pratiquée et qui offre
la grâce d'un bouquet de violettes de muguet dans un fourré de forêt,
a pour cadre un désert d'Afrique bordé par l'Océan, mais un désert
sans un arbre, sans une herbe, sans un oiseau, où, par les jours de
soleil, les paludiers, vêtus de blanc et clair-semés dans les tristes
marécages où se cultive le sel, font croire à des Arabes couverts
de leurs beurnous. Aussi Guérande, avec son joli paysage en terre
ferme, avec son désert, borné à droite par le Croisic, à gauche par
le bourg de Batz, ne ressemble-t-elle à rien de ce que les voyageurs
voient en France. Ces deux natures si opposées, unies par la dernière
image de la vie féodale, ont je ne sais quoi de saisissant. La ville
produit sur l'âme l'effet que produit un calmant sur le corps, elle est
silencieuse autant que Venise. Il n'y a pas d'autre voiture publique
que celle d'un messager qui conduit dans une patache les voyageurs,
les marchandises et peut-être les lettres de Saint-Nazaire à Guérande,
et réciproquement. Bernus le voiturier était, en 1829, le factotum de
cette grande communauté. Il va comme il veut, tout le pays le connaît,
il fait les commissions de chacun. L'arrivée d'une voiture, soit
quelque femme qui passe à Guérande par la voie de terre pour gagner le
Croisic, soit quelques vieux malades qui vont prendre les bains de mer,
lesquels dans les roches de cette presqu'île ont des vertus supérieures
à ceux de Boulogne, de Dieppe et des Sables, est un immense événement.
Les paysans y viennent à cheval, la plupart apportent les denrées dans
des sacs. Ils y sont conduits surtout, de même que les paludiers, par
la nécessité d'y acheter les bijoux particuliers à leur caste, et qui
se donnent à toutes les fiancées bretonnes, ainsi que la toile blanche
ou le drap de leurs costumes. A dix lieues à la ronde, Guérande est
toujours Guérande, la ville illustre où se signa le traité fameux dans
l'histoire, la clef de la côte, et qui accuse, non moins que le bourg
de Batz, une splendeur aujourd'hui perdue dans la nuit des temps. Les
bijoux, le drap, la toile, les rubans, les chapeaux se font ailleurs:
mais ils sont de Guérande pour tous les consommateurs. Tout artiste,
tout bourgeois même, qui passent à Guérande, y éprouvent, comme ceux
qui séjournent à Venise, un désir bientôt oublié d'y finir leurs jours
dans la paix, dans le silence, en se promenant par les beaux temps
sur le mail qui enveloppe la ville du côté de la mer, d'une porte à
l'autre. Parfois l'image de cette ville revient frapper au temple du
souvenir: elle entre coiffée de ses tours, parée de sa ceinture; elle
déploie sa robe semée de ses belles fleurs, secoue le manteau d'or de
ses dunes, exhale les senteurs enivrantes de ses jolis chemins épineux
et pleins de bouquets noués au hasard; elle vous occupe et vous appelle
comme une femme divine que vous avez entrevue dans un pays étrange et
qui s'est logée dans un coin du cœur.
Auprès de l'église de Guérande se voit une maison qui est dans la
ville ce que la ville est dans le pays, une image exacte du passé,
le symbole d'une grande chose détruite, une poésie. Cette maison
appartient à la plus noble famille du pays, aux du Guaisnic, qui, du
temps des du Guesclin, leur étaient aussi supérieurs en fortune et
en antiquité que les Troyens l'étaient aux Romains. Les _Guaisqlain_
(également orthographié jadis _du Glaicquin_), dont on a fait Guesclin,
sont issus des Guaisnic. Vieux comme le granit de la Bretagne, les
Guaisnic ne sont ni Francs ni Gaulois, ils sont Bretons, ou pour être
plus exact, Celtes. Ils ont dû jadis être druides, avoir cueilli le
gui des forêts sacrées et sacrifié des hommes sur les dolmen. Il est
inutile de dire ce qu'ils furent. Aujourd'hui cette race, égale aux
Rohan sans avoir daigné se faire princière, qui existait puissante
avant qu'il ne fût question des ancêtres de Hugues-Capet, cette
famille, pure de tout alliage, possède environ deux mille livres de
rente, sa maison de Guérande et son petit castel du Guaisnic. Toutes
les terres qui dépendent de la baronnie du Guaisnic, la première de
Bretagne, sont engagées aux fermiers, et rapportent environ soixante
mille livres, malgré l'imperfection des cultures. Les du Guaisnic
sont d'ailleurs toujours propriétaires de leurs terres; mais, comme
ils n'en peuvent rendre le capital, consigné depuis deux cents ans
entre leurs mains par les tenanciers actuels, ils n'en touchent point
les revenus. Ils sont dans la situation de la couronne de France avec
ses _engagistes_ avant 1789. Où et quand les barons trouveront-ils le
million que leurs fermiers leur ont remis? Avant 1789 la mouvance des
fiefs soumis au castel du Guaisnic, perché sur une colline, valait
encore cinquante mille livres; mais en un vote l'Assemblée nationale
supprima l'impôt des lods et ventes perçus par les seigneurs. Dans
cette situation, cette famille, qui n'est plus rien pour personne
en France, serait un sujet de moquerie à Paris: elle est toute la
Bretagne à Guérande. A Guérande, le baron de Guaisnic est un des grands
barons de France, un des hommes au-dessus desquels il n'est qu'un seul
homme, le roi de France, jadis élu pour chef. Aujourd'hui le nom de
du Guaisnic, plein de signifiances bretonnes et dont les racines sont
d'ailleurs expliquées dans _les Chouans ou la Bretagne en 1800_, a subi
l'altération qui défigure celui de du Guaisqlain. Le percepteur des
contributions écrit, comme tout le monde, Guénic.