sombré. Voilà donc les belles choses que tu faisais? Pourquoi, Paul,
t'es-tu caché de moi? Si tu m'avais dit un seul mot, mon pauvre
bonhomme, je t'aurais éclairé sur ta position. Ta femme m'a refusé
sa garantie. Puisse ce seul mot te dessiller les yeux! S'il ne
suffisait pas, apprends que tes lettres de change ont été protestées
à la requête d'un sieur Lécuyer, ancien premier clerc d'un sieur
Solonet, notaire à Bordeaux. Cet usurier en herbe, arrivé de Gascogne
pour faire ici des tripotages, est le prête-nom de ta très-honorée
belle-mère, créancière réelle des cent mille francs pour lesquels la
bonne femme t'a compté, dit-on, soixante-dix mille francs. Comparé à
madame Évangélista, le papa Gobseck est une flanelle, un velours, une
potion calmante, une meringue à la vanille, un oncle à dénouement.
Ton clos de Belle-Rose sera la proie de ta femme, à laquelle sa mère
donnera la différence entre le prix de l'adjudication et le montant
de ses reprises. Madame Évangélista aura le Guadet et Grassol, et
les hypothèques qui grèvent ton hôtel à Bordeaux lui appartiennent
sous le nom des hommes de paille que lui a trouvés ce Solonet. Ainsi,
ces deux excellentes créatures réuniront cent vingt mille livres de
rente, somme à laquelle s'élève le revenu de tes biens, joint à trente
et quelques mille francs en inscriptions sur le grand-livre que les
petites chattes possèdent. La garantie de ta femme était inutile. Ce
susdit sieur Lécuyer est venu ce matin m'offrir le remboursement de
la somme que je t'ai prêtée contre un transport en bonne forme de mes
droits. La récolte de 1825, que ta belle-mère a dans tes caves de
Lanstrac, lui suffit pour me payer. Ainsi, ces deux femmes ont déjà
calculé que tu devais être en mer; mais je t'envoie ma lettre par un
courrier, afin que tu sois encore à temps de suivre les conseils que
je vais te donner. J'ai fait causer ce Lécuyer. J'ai saisi dans ses
mensonges, dans ses paroles et dans ses réticences, les fils qui me
manquaient pour faire reparaître la trame entière de la conspiration
domestique ourdie contre toi. Ce soir, à l'ambassade d'Espagne,
j'offrirai mes compliments d'admiration à ta belle-mère et à ta femme.
Je ferai la cour à madame Évangélista, je t'abandonnerai lâchement,
je te dirai d'adroites injures, quelque chose de grossier serait
trop tôt découvert par ce sublime Mascarille en jupons. Comment
l'as-tu mise contre toi? Voilà ce que je veux savoir. Si tu avais eu
l'esprit d'être amoureux de cette femme avant d'épouser sa fille, tu
serais aujourd'hui pair de France, duc de Manerville et ambassadeur
à Madrid. Si tu m'avais appelé près de toi lors de ton mariage, je
t'aurais aidé à connaître, analyser les deux femmes avec lesquelles
tu t'engageais; et, de ces observations faites en commun, il serait
sorti quelques conseils utiles. N'étais-je pas le seul de tes amis en
position de respecter ta femme? Étais-je à craindre? Après m'avoir
jugé, ces deux femmes ont eu peur de moi et nous ont séparés. Si tu
ne m'avais pas bêtement fait la moue, elles ne t'auraient pas dévoré.
Ta femme a bien aidé à notre refroidissement; elle était serinée par
sa mère, à qui elle écrivait deux lettres dans la semaine, et tu
n'y as jamais pris garde. J'ai bien reconnu mon Paul quand j'ai su
ce détail. Dans un mois, je serai assez près de ta belle-mère pour
apprendre d'elle la raison de la haine hispano-italienne qu'elle t'a
vouée, à toi, le meilleur homme du monde. Te haïssait-elle avant que
sa fille n'aimât Félix de Vandenesse, ou te chasse-t-elle jusque dans
les Indes pour rendre sa fille aussi libre que l'est en France une
femme séparée de corps et de biens? Là est le problème. Je te vois
bondissant et hurlant en apprenant que ta femme aime à la folie Félix
de Vandenesse. Si je n'avais pas eu la fantaisie de faire un tour en
Orient avec Montriveau, Ronquerolles et quelques autres bons vivants de
ta connaissance, j'aurais pu te dire quelque chose de cette intrigue
qui commençait quand je suis parti; je voyais poindre alors les germes
de ton malheur. Mais quel gentilhomme assez dépravé pourrait entamer
de semblables questions sans une première ouverture? Qui oserait nuire
à une femme? Qui briserait le miroir aux illusions où l'un de nos amis
se complaît à regarder les féeries d'un heureux mariage? Les illusions
ne sont-elles pas la fortune du cœur? Ta femme, cher ami, n'était-elle
pas, dans la plus large acception du mot, une femme à la mode? Elle
ne pensait qu'à ses succès, à sa toilette; elle allait aux Bouffons,
à l'Opéra, au bal; se levait tard, se promenait au bois; dînait en
ville ou donnait elle-même à dîner. Cette vie me semble être pour les
femmes ce qu'est la guerre pour les hommes; le public ne voit que les
vainqueurs, il oublie les morts. Si les femmes délicates périssent à
ce métier, celles qui résistent doivent avoir des organisations de
fer, conséquemment peu de cœur, et des estomacs excellents. Là est
la raison de l'insensibilité, du froid des salons. Les belles âmes
restent dans la solitude, les natures faibles et tendres succombent,
il ne reste que des galets qui maintiennent l'Océan social dans ses
bornes en se laissant frotter, arrondir par le flot, sans s'user. Ta
femme résistait admirablement à cette vie, elle y semblait habituée,
elle apparaissait toujours fraîche et belle; pour moi, la conclusion
était facile à tirer: elle ne t'aimait pas, et tu l'aimais comme
un fou. Pour faire jaillir l'amour dans cette nature siliceuse, il
fallait un homme de fer. Après avoir subi sans y rester le choc de
lady Dudley, la femme de mon vrai père, Félix devait être le fait de
Natalie. Il n'y avait pas grand mérite à deviner que tu lui étais
indifférent, à ta femme. De cette indifférence au déplaisir, il n'y
avait qu'un pas; et, tôt ou tard, un rien, une discussion, un mot, un
acte d'autorité pouvait le faire sauter à ta femme. J'aurais pu te
raconter à toi-même la scène qui se passait tous les soirs dans sa
chambre à coucher entre vous deux. Tu n'as pas d'enfant, mon cher. Ce
mot n'explique-t-il pas bien des choses à un observateur? Amoureux,
tu ne pouvais guère t'apercevoir de la froideur naturelle à une jeune
femme que tu as formée à point pour Félix de Vandenesse. Eusses-tu
trouvé ta femme froide, la stupide jurisprudence des gens mariés te
poussait à faire honneur de sa réserve à son innocence. Comme tous les
maris, tu croyais pouvoir la maintenir vertueuse dans un monde où les
femmes s'expliquent d'oreille à oreille ce que les hommes n'osent dire,
où tout ce qu'un mari n'apprend pas à sa femme est spécifié, commenté
sous l'éventail en riant, en badinant, à propos d'un procès ou d'une
aventure. Si ta femme aimait les bénéfices sociaux du mariage, elle
en trouvait les charges un peu lourdes. La charge, l'impôt, c'était
toi! Ne voyant rien de ces choses, tu allais creusant des abîmes et
les couvrant de fleurs, suivant l'éternelle phrase de la rhétorique;
tu obéissais tout doucement à la loi qui régit le commun des hommes,
et de laquelle j'avais voulu te garantir. Cher enfant, il ne te
manquait plus, pour être aussi bête que le bourgeois trompé par son
épouse et qui s'en étonne, ou s'en épouvante, ou s'en fâche, que de
me parler de tes sacrifices, de ton amour pour Natalie, de venir me
chanter:—Elle serait bien ingrate si elle me trahissait; j'ai fait
cela, j'ai fait ceci, je ferai mieux, j'irai pour elle aux Indes, je,
etc. Mon cher Paul, as-tu donc vécu dans Paris, as-tu donc l'honneur
d'appartenir par les liens de l'amitié à Henri de Marsay, pour ignorer
les choses les plus vulgaires, les premiers principes qui meuvent le
mécanisme féminin, l'alphabet de leur cœur? Exterminez-vous; allez
pour une femme à Sainte-Pélagie, tuez vingt-deux hommes, abandonnez
sept filles, servez Laban, traversez le désert, côtoyez le bagne,
couvrez-vous de gloire, couvrez-vous de honte, refusez comme Nelson
de livrer bataille pour aller baiser l'épaule de lady Hamilton, comme
Bonaparte battez le vieux Wurmser, fendez-vous sur le pont d'Arcole,
délirez comme Roland, cassez-vous une jambe éclissée pour valser six
minutes avec une femme!... Mon cher, qu'est-ce que ces choses ont à
faire avec l'amour? Si l'amour se déterminait sur de tels échantillons,
l'homme serait trop heureux: quelques prouesses faites dans le moment
du désir lui donneraient la femme aimée. L'amour, mon gros Paul, mais
c'est une croyance comme celle de l'immaculée conception de la Sainte
Vierge: cela vient ou cela ne vient pas. A quoi servent des flots de
sang versés, les mines du Potose, ou la gloire pour faire naître un
sentiment involontaire, inexplicable? Les jeunes gens comme toi, qui
veulent être aimés par balance de compte, me semblent être d'ignobles
usuriers. Nos femmes légitimes nous doivent des enfants et de la
vertu, mais elles ne nous doivent pas l'amour. L'amour, Paul! est la
conscience du plaisir donné et reçu, la certitude de le donner et de
le recevoir; l'amour est un désir incessamment mouvant, incessamment
satisfait et insatiable. Le jour où Vandenesse a remué dans le cœur de
ta femme la corde du désir que tu y laissais vierge, tes fanfaronnades
amoureuses, tes torrents de cervelle et d'argent n'ont pas même été des
souvenirs. Tes nuits conjugales semées de roses, fumée! ton dévouement,
un remords à offrir! ta personne, une victime à égorger sur l'autel!
ta vie antérieure, ténèbres! une émotion d'amour effaçait tes trésors
de passion qui n'étaient plus que de la vieille ferraille. Il a eu,
lui Félix, toutes les beautés, tous les dévouements, gratis peut-être,
mais en amour la croyance équivaut à la réalité. Ta belle-mère a donc
été naturellement du parti de l'amant contre le mari; secrètement ou
patemment, elle a fermé les yeux, ou elle les a ouverts, je ne sais
ce qu'elle a fait, mais elle a été pour sa fille, contre toi. Depuis
quinze ans que j'observe la société, je ne connais pas une mère qui,
dans cette circonstance, ait abandonné sa fille. Cette indulgence
est un héritage transmis de femme en femme. Quel homme peut la leur
reprocher? quelque rédacteur du Code civil, qui a vu des formules là
où il n'existe que des sentiments! La dissipation dans laquelle te
jetait la vie d'une femme à la mode; la pente d'un caractère facile et
ta vanité peut-être ont fourni les moyens de se débarrasser de toi par
une ruine habilement concertée. De tout ceci, tu concluras, mon bon
ami, que le mandat dont tu me chargeais et dont je me serais d'autant
plus glorieusement acquitté qu'il m'aurait amusé, se trouve comme
nul et non avenu. Le mal à prévenir est accompli, _consummatum est_.
Pardonne-moi, mon ami, de t'écrire à la de Marsay, comme tu disais,
sur des choses qui doivent te paraître graves. Loin de moi l'idée de
pirouetter sur la tombe d'un ami, comme les héritiers sur celle d'un
parent. Mais tu m'as écrit que tu devenais homme, je te crois, je te
traite en politique et non en amoureux. Pour toi, cet accident n'est-il
pas comme la marque à l'épaule qui décide un forçat à se jeter dans
une vie d'opposition systématique et à combattre la société? Te voilà
dégagé d'un souci: le mariage te possédait, tu possèdes maintenant le
mariage. Paul, je suis ton ami dans toute l'acception du mot. Si tu
avais eu la cervelle cerclée dans un crâne d'airain, si tu avais eu
l'énergie qui t'est venue trop tard, je t'aurais prouvé mon amitié par
des confidences qui t'auraient fait marcher sur l'humanité comme sur
un tapis. Mais quand nous causions des combinaisons auxquelles j'ai dû
la faculté de m'amuser avec quelques amis au sein de la civilisation
parisienne, comme un bœuf dans la boutique d'un faïencier; quand je
te racontais sous des formes romanesques les véritables aventures
de ma jeunesse, tu les prenais en effet pour des romans, sans en
voir la portée. Aussi n'ai-je pu te considérer que comme une passion
malheureuse. Hé! bien, foi d'homme, dans les circonstances actuelles tu
joues le beau rôle, et tu n'as rien perdu de ton crédit auprès de moi,
comme tu pourrais le croire. Si j'admire les grands fourbes, j'estime
et j'aime les gens trompés. A propos de ce médecin qui a si mal fini,
conduit à l'échafaud par son amour pour une maîtresse, je t'ai raconté
l'histoire bien autrement belle de ce pauvre avocat qui vit, dans je ne
sais quel bagne, marqué pour un faux, et qui voulait donner à sa femme,
une femme adorée aussi! trente mille livres de rentes; mais que sa
femme a dénoncé pour se débarrasser de lui et vivre avec un monsieur.
Tu t'es récrié, toi et quelques niais qui soupaient avec nous. Eh!
bien, mon cher, tu es l'avocat, moins le bagne. Tes amis ne te font pas
grâce de la considération qui, dans notre société, vaut un jugement de
cour d'assises. La sœur des deux Vandenesse, la marquise de Listomère
et toute sa coterie où s'est enrégimenté le petit Rastignac, un drôle
qui commence à percer; madame d'Aiglemont et son salon où règne Charles
de Vandenesse, les Lenoncourt, la comtesse Féraud, madame d'Espard,
les Nucingen, l'ambassade d'Espagne, enfin tout un monde soufflé fort
habilement te couvre d'accusations boueuses. Tu es un mauvais sujet, un
joueur, un débauché qui as mangé stupidement ta fortune. Après avoir
payé tes dettes plusieurs fois, ta femme, un ange de vertu! vient
d'acquitter cent mille francs de lettres de change, quoique séparée de
biens. Heureusement tu t'es rendu justice en disparaissant. Si tu avais
continué, tu l'aurais mise sur la paille, elle eût été victime de son
dévouement conjugal. Quand un homme arrive au pouvoir, il a toutes les
vertus d'une épitaphe; qu'il tombe dans la misère, il a plus de vices
que n'en avait l'enfant prodigue: tu ne saurais imaginer combien le
monde te prête de péchés à la Don Juan. Tu jouais à la Bourse, tu avais
des goûts licencieux dont la satisfaction te coûtait des sommes énormes
et dont l'explication exige des commentaires et des plaisanteries qui
font rêver les femmes. Tu payais des intérêts horribles aux usuriers.
Les deux Vandenesse racontent en riant comme quoi Gobseck te donnait
pour six mille francs une frégate en ivoire et la faisait racheter pour
cent écus à ton valet de chambre, afin de te la revendre; comme quoi
tu l'as démolie solennellement en t'apercevant que tu pouvais avoir
un véritable brick avec l'argent qu'elle te coûtait. L'histoire est
arrivée à Maxime de Trailles, il y a neuf ans; mais elle te va si bien
que Maxime a pour toujours perdu le commandement de sa frégate. Enfin
je ne puis te dire tout, car tu fournis à une encyclopédie de cancans
que les femmes ont intérêt à grossir. Dans cet état de choses, les
plus prudes ne légitiment-elles pas les consolations du comte Félix
de Vandenesse (leur père est enfin mort, hier!)? Ta femme a le plus
prodigieux succès. Hier, madame de Camps me répétait ces belles choses
aux Italiens.—Ne m'en parlez pas, lui ai-je répondu, vous ne savez
rien vous autres! Paul a volé la Banque et abusé le Trésor royal. Il
a assassiné Ezzelin, fait mourir trois Médora de la rue Saint-Denis,
et je le crois associé (je vous le dis entre nous) avec la bande des
Dix-Mille. Son intermédiaire est le fameux Jacques Collin, sur qui la
police n'a pu remettre la main depuis qu'il s'est encore une fois évadé
du bagne. Paul le logeait dans son hôtel. Vous voyez, il est capable
de tout: il trompe le gouvernement. Ils sont partis tous deux pour
aller travailler dans les Indes et voler le Grand Mogol. La de Camps
a compris qu'une femme distinguée comme elle ne doit pas convertir
ses belles lèvres en gueule de bronze vénitienne. En apprenant ces
tragi-comédies, beaucoup de gens refusent d'y croire; ils prennent le
parti de la nature humaine et de ses beaux sentiments, ils soutiennent
que c'est des fictions. Mon cher, Talleyrand a dit ce magnifique
mot:—_Tout arrive!_ Certes il se passe sous nos yeux des choses encore
plus étonnantes que ne l'est ce complot domestique; mais le monde a
tant d'intérêt à les démentir, à se dire calomnié; puis ces magnifiques
drames se jouent si naturellement, avec un vernis de si bon goût, que
souvent j'ai besoin d'éclaircir le verre de ma lorgnette pour voir le
fond des choses. Mais, je te le répète, quand un homme est de mes amis,
quand nous avons reçu ensemble le baptême du vin de Champagne, communié
ensemble à l'autel de la Vénus Commode, quand nous nous sommes fait
confirmer par les doigts crochus du Jeu, et que mon ami se trouve dans
une position fausse, je briserai vingt familles pour le remettre droit.
Tu dois bien voir ici que je t'aime; ai-je jamais, à ta connaissance,
écrit des lettres aussi longues que l'est celle-ci? Lis donc avec
attention ce qu'il me reste à te dire.
[Illustration: MISS DINAH STEVENS.
Offre un produit de la mécanique anglaise arrivé à son dernier
perfectionnement.
(LE CONTRAT DE MARIAGE.)]