Ma bien-aimée, quand tu liras cette lettre je serai loin de toi;

peut-être serai-je déjà sur le vaisseau qui m'emmène aux Indes, où

je vais refaire ma fortune abattue. Je ne me suis pas senti la force

de t'annoncer mon départ. Je t'ai trompée; mais ne le fallait-il

pas? Tu te serais inutilement gênée, tu m'aurais voulu sacrifier ta

fortune. Chère Natalie, n'aie pas un remords, je n'ai pas un regret.

Quand je rapporterais des millions, j'imiterais ton père, je les

mettrais à tes pieds, comme il mettait les siens aux pieds de ta

mère, en te disant:—Tout est à toi. Je t'aime follement, Natalie; je

te le dis sans avoir à craindre que cet aveu te serve à étendre un

pouvoir qui n'est redouté que par les gens faibles, le tien fut sans

bornes le jour où je t'ai connue. Mon amour est le seul complice de

mon désastre. Ma ruine progressive m'a fait éprouver les délirants

plaisirs du joueur. A mesure que mon argent diminuait, mon bonheur

grandissait. Chaque fragment de ma fortune converti pour toi en une

petite jouissance me causait des ravissements célestes. Je t'aurais

voulu plus de caprices que tu n'en avais. Je savais que j'allais

vers un abîme, mais j'y allais le front couronné par la joie. C'est

des sentiments que ne connaissent pas les gens vulgaires. J'ai agi

comme ces amants qui s'enferment dans une petite maison au bord d'un

lac pour un an ou deux et qui se promettent de se tuer après s'être

plongés dans un océan de plaisirs, mourant ainsi dans toute la gloire

de leurs illusions et de leur amour. J'ai toujours trouvé ces gens-là

prodigieusement raisonnables. Tu ne savais rien ni de mes plaisirs ni

de mes sacrifices. Ne trouve-t-on pas de grandes voluptés à cacher à

la personne aimée le prix de ce qu'elle souhaite? Je puis t'avouer

ces secrets. Je serai loin de toi quand tu tiendras ce papier chargé

d'amour. Si je perds les trésors de ta reconnaissance, je n'éprouve

pas cette contraction au cœur qui me prendrait en te parlant de ces

choses. Puis, ma bien-aimée, n'y a-t-il pas quelque savant calcul

à te révéler ainsi le passé? n'est-ce pas étendre notre amour dans

l'avenir? Aurions-nous donc besoin de fortifiants? ne nous aimons-nous

donc pas d'un amour pur, auquel les preuves sont indifférentes, qui

méconnaît le temps, les distances, et vit de lui-même! Ah! Natalie,

je viens de quitter la table où j'écris près du feu, je viens de te

voir endormie, confiante, posée comme une enfant naïve, la main tendue

vers moi. J'ai laissé une larme sur l'oreiller confident de nos joies.

Je pars sans crainte sur la foi de cette attitude, je pars afin de

conquérir le repos en conquérant une fortune assez considérable pour

que nulle inquiétude ne trouble nos voluptés, pour que tu puisses

satisfaire tes goûts. Ni toi ni moi, nous ne saurions nous passer des

jouissances de la vie que nous menons. Je suis homme, j'ai du courage:

à moi seul la tâche d'amasser la fortune qui nous est nécessaire.

Peut-être m'aurais-tu suivi! Je te cacherai le nom du vaisseau, le

lieu de mon départ et le jour. Un ami te dira tout quand il ne sera

plus temps. Natalie, mon affection est sans bornes, je t'aime comme

une mère aime son enfant, comme un amant aime sa maîtresse, avec le

plus grand désintéressement. A moi les travaux, à toi les plaisirs; à

moi les souffrances, à toi la vie heureuse. Amuse-toi, conserve toutes

tes habitudes de luxe, va aux Italiens, à l'Opéra, dans le monde,

au bal, je t'absous de tout. Chère ange, lorsque tu reviendras à ce

nid où nous avons savouré les fruits éclos durant nos cinq années

d'amour, pense à ton ami, pense à moi pendant un moment, endors-toi

dans mon cœur. Voilà tout ce que je te demande. Moi, chère éternelle

pensée, lorsque, perdu sous des cieux brûlants, travaillant pour nous

deux, je rencontrerai des obstacles à vaincre, ou que, fatigué, je me

reposerai dans les espérances du retour, moi, je songerai à toi, qui

es ma belle vie. Oui, je tâcherai d'être en toi, je me dirai que tu

n'as ni peines ni soucis, que tu es heureuse. De même que nous avons

l'existence du jour et de la nuit, la veille et le sommeil, ainsi

j'aurai mon existence fleurie à Paris, mon existence de travail aux

Indes; un rêve pénible, une réalité délicieuse: je vivrai si bien dans

ta réalité que mes jours seront des rêves. J'aurai mes souvenirs, je

reprendrai chant par chant ce beau poème de cinq ans, je me rappellerai

les jours où tu te plaisais à briller, où par une toilette aussi bien

que par un déshabillé tu te faisais nouvelle à mes yeux. Je reprendrai

sur mes lèvres le goût de nos festins. Oui, chère ange, je pars

comme un homme voué à une entreprise dont la réussite lui donnera sa

belle maîtresse. Le passé sera pour moi comme ces rêves du désir qui

précèdent la possession, et que souvent la possession détrompe, mais

que tu as toujours agrandis. Je reviendrai pour trouver une femme

nouvelle, l'absence ne te donnera-t-elle pas des charmes nouveaux? O

mon bel amour, ma Natalie, que je sois une religion pour toi. Sois

bien l'enfant que je vois endormie! Si tu trahissais une confiance

aveugle, Natalie, tu n'aurais pas à craindre ma colère, tu dois en être

sûre; je mourrais silencieusement. Mais la femme ne trompe pas l'homme

qui la laisse libre, car la femme n'est jamais lâche. Elle se joue

d'un tyran; mais une trahison facile et qui donnerait la mort, elle

y renonce. Non, je n'y pense pas. Grâce pour ce cri si naturel à un

homme. Chère ange, tu verras de Marsay, il sera le locataire de notre

hôtel et te le laissera. Ce bail simulé était nécessaire pour éviter

des pertes inutiles. Les créanciers, ignorant que leur paiement est

une question de temps, auraient pu saisir le mobilier et l'usufruit de

notre hôtel. Sois bonne pour de Marsay: j'ai la plus entière confiance

dans sa capacité, dans sa loyauté. Prends-le pour défenseur et pour

conseil, fais-en ton menin. Quelles que soient ses occupations, il sera

toujours à toi. Je le charge de veiller à ma liquidation. S'il avançait

quelque somme de laquelle il eût besoin plus tard, je compte sur toi

pour la lui remettre. Songe que je ne te laisse pas à de Marsay, mais

à toi-même; en te l'indiquant, je ne te l'impose pas. Hélas! il m'est

impossible de te parler d'affaires, je n'ai plus qu'une heure à rester

là près de toi. Je compte tes aspirations, je tâche de retrouver tes

pensées dans les rares accidents de ton sommeil, ton souffle ranime

les heures fleuries de notre amour. A chaque battement de ton cœur,

le mien te verse ses trésors, j'effeuille sur toi toutes les roses de

mon âme comme les enfants les sèment devant l'autel au jour de la fête

de Dieu. Je te recommande aux souvenirs dont je t'accable, je voudrais

t'infuser mon sang pour que tu fusses bien à moi, pour que ta pensée

fût ma pensée, pour que ton cœur fût mon cœur, pour être tout en toi.

Tu as laissé échapper un petit murmure comme une douce réponse. Sois

toujours calme et belle comme tu es calme et belle en ce moment. Ah!

je voudrais posséder ce fabuleux pouvoir dont parlent les contes de

fées, je voudrais te laisser endormie ainsi pendant mon absence et te

réveiller à mon retour par un baiser. Combien ne faut-il pas d'énergie

et combien ne faut-il pas t'aimer pour te quitter en te voyant ainsi!

Tu es une Espagnole religieuse, tu respecteras un serment fait pendant

le sommeil, et où l'on ne doutait pas de ta parole inexprimée. Adieu,

chère, voici ta pauvre Fleur des pois emportée par un vent d'orage;

mais elle te reviendra pour toujours sur les ailes de la fortune. Non,

chère Ninie, je ne te dis pas adieu, je ne te quitterai jamais. Ne

seras-tu pas l'âme de mes actions? L'espoir de t'apporter un bonheur

indestructible n'animera-t-il pas mon entreprise, ne dirigera-t-il

point tous mes pas? Ne seras-tu pas toujours là? Non, ce ne sera pas le

soleil de l'Inde, mais le feu de ton regard qui m'éclairera. Sois aussi

heureuse qu'une femme peut l'être sans son amant. J'aurais bien voulu

ne pas prendre pour dernier baiser un baiser où tu n'étais que passive;

mais, mon ange adoré, ma Ninie, je n'ai pas voulu t'éveiller. A ton

réveil, tu trouveras une larme sur ton front, fais-en un talisman!

Songe, songe à qui mourra peut-être pour toi, loin de toi; songe moins

au mari qu'à l'amant dévoué qui te confie à Dieu.

_Réponse de la comtesse de Manerville à son mari._

Cher bien-aimé, dans quelle affliction me plonge ta lettre! Avais-tu

le droit de prendre sans me consulter une résolution qui nous frappe

également? Es-tu libre? ne m'appartiens-tu pas? ne suis-je pas à moitié

créole? ne pouvais-je donc te suivre? Tu m'apprends que je ne te suis

pas indispensable. Que t'ai-je fait, Paul, pour me priver de mes

droits? Que veux-tu que je devienne seule dans Paris? Pauvre ange, tu

prends sur toi tous mes torts. Ne suis-je pas pour quelque chose dans

cette ruine? mes chiffons n'ont-ils pas bien pesé dans la balance? tu

m'as fait maudire la vie heureuse, insouciante, que nous avons menée

pendant quatre ans. Te savoir banni pour six ans, n'y a-t-il pas de

quoi mourir? Fait-on fortune en six ans? Reviendras-tu? J'étais bien

inspirée, quand je me refusais avec une obstination instinctive à

cette séparation de biens que ma mère et toi vous avez voulue à toute

force. Que vous disais-je alors? N'était-ce pas jeter sur toi de la

déconsidération? N'était-ce pas ruiner ton crédit? Il a fallu que tu

te sois fâché pour que j'aie cédé. Mon cher Paul, jamais tu n'as été

si grand à mes yeux que tu l'es en ce moment. Ne désespérer de rien,

aller chercher une fortune?... il faut ton caractère et ta force pour

se conduire ainsi. Je suis à tes pieds. Un homme qui avoue sa faiblesse

avec ta bonne foi, qui refait sa fortune par la même cause qui la lui a

fait dissiper, par amour, par une irrésistible passion, oh! Paul, cet

homme est sublime. Va sans crainte, marche à travers les obstacles,

sans douter de ta Natalie, car ce serait douter de toi-même. Pauvre

cher, tu veux vivre en moi? Et moi, ne serai-je pas toujours en toi?

Je ne serai pas ici, mais partout où tu seras, toi. Si ta lettre m'a

causé de vives douleurs, elle m'a comblée de joie; tu m'as fait en un

moment connaître les deux extrêmes, car, en voyant combien tu m'aimes,

j'ai été fière d'apprendre que mon amour était bien senti. Parfois, je

croyais t'aimer plus que tu ne m'aimais, maintenant je me reconnais

vaincue, tu peux joindre cette supériorité délicieuse à toutes celles

que tu as; mais n'ai-je pas plus de raisons de t'aimer, moi! Ta lettre,

cette précieuse lettre où ton âme se révèle et qui m'a si bien dit

que rien n'était perdu entre nous, restera sur mon cœur pendant ton

absence, car toute ton âme gît là, cette lettre est ma gloire! J'irai

demeurer à Lanstrac avec ma mère, j'y serai comme morte au monde,

j'économiserai nos revenus pour payer tes dettes intégralement. De

ce matin, Paul, je suis une autre femme, je dis adieu sans retour

au monde, je ne veux pas d'un plaisir que tu ne partagerais pas.

D'ailleurs, Paul, je dois quitter Paris et aller dans la solitude.

Cher enfant, apprends que tu as une double raison de faire fortune.

Si ton courage avait besoin d'aiguillon, ce serait un autre cœur que

tu trouverais maintenant en toi-même. Mon bon ami, ne devines-tu pas?

nous aurons un enfant. Vos plus chers désirs sont comblés, monsieur.

Je ne voulais pas te causer de ces fausses joies qui tuent, nous avons

eu déjà trop de chagrin à ce sujet, je ne voulais pas être forcée de

démentir la bonne nouvelle. Aujourd'hui je suis certaine de ce que je

t'annonce, heureuse ainsi de jeter une joie à travers tes douleurs.

Ce matin, ne me doutant de rien, te croyant sorti dans Paris, j'étais

allée à l'Assomption y remercier Dieu. Pouvais-je prévoir un malheur?

tout me souriait pendant cette matinée. En sortant de l'église, j'ai

rencontré ma mère; elle avait appris ta détresse, et arrivait en

poste avec ses économies, avec trente mille francs, espérant pouvoir

arranger tes affaires. Quel cœur, Paul! J'étais joyeuse, je revenais

pour t'annoncer ces deux bonnes nouvelles en déjeunant sous la tente

de notre serre où je t'avais préparé les gourmandises que tu aimes.

Augustine me remet ta lettre. Une lettre de toi, quand nous avions

dormi ensemble, n'était-ce pas tout un drame? Il m'a pris un frisson

mortel, et puis j'ai lu!... J'ai lu en pleurant, et ma mère fondait en

larmes aussi! Ne faut-il pas bien aimer un homme pour pleurer, car les

pleurs enlaidissent une femme. J'étais à demi morte. Tant d'amour et

tant de courage! tant de bonheur et tant de misères! les plus riches

fortunes du cœur et la ruine momentanée des intérêts! ne pas pouvoir

presser le bien-aimé dans le moment où l'admiration de sa grandeur vous

étreint, quelle femme eût résisté à cette tempête de sentiments? Te

savoir loin de moi quand ta main sur mon cœur m'aurait fait tant de

bien; tu n'étais pas là pour me donner ce regard que j'aime tant, pour

te réjouir avec moi de la réalisation de tes espérances; et je n'étais

pas près de toi pour adoucir tes peines par ces caresses qui te rendent

ta Natalie si chère, et qui te font tout oublier. J'ai voulu partir,

voler à tes pieds; mais ma mère m'a fait observer que le départ de

_la Belle-Amélie_ devait avoir lieu le lendemain; que la poste seule

pouvait aller assez vite, et que, dans l'état où j'étais, ce serait

une insigne folie que de risquer tout un avenir dans un cahot. Quoique

déjà mère, j'ai demandé des chevaux, ma mère m'a trompée en me laissant

croire qu'on les amènerait. Et elle a sagement agi, les premiers

malaises de la grossesse ont commencé. Je n'ai pu soutenir tant

d'émotions violentes, et je me suis trouvée mal. Je t'écris au lit,

les médecins ont exigé du repos pendant les premiers mois. Jusqu'alors

j'étais une femme frivole, maintenant je vais être une mère de famille.

La Providence est bien bonne pour moi, car un enfant à nourrir, à

soigner, à élever peut seul amoindrir les douleurs que me causera

ton absence. J'aurai en lui un autre toi que je fêterai. J'avouerai

hautement mon amour que nous avons si soigneusement caché. Je dirai la

vérité. Ma mère a déjà trouvé l'occasion de démentir quelques calomnies

qui courent sur ton compte. Les deux Vandenesse, Charles et Félix

t'ont bien notablement défendu; mais ton ami de Marsay prend tout en

raillerie: il se moque de tes accusateurs, au lieu de leur répondre:

je n'aime pas cette manière de repousser légèrement des attaques

sérieuses. Ne te trompes-tu pas sur lui? Néanmoins je t'obéirai,

j'en ferai mon ami. Sois bien tranquille, mon adoré, relativement

aux choses qui touchent à ton honneur. N'est-il pas le mien? Mes

diamants seront engagés. Nous allons, ma mère et moi, employer toutes

nos ressources pour acquitter intégralement tes dettes, et tâcher de

racheter ton clos de Belle-Rose. Ma mère, qui s'entend aux affaires

comme un vrai procureur, t'a bien blâmé de ne pas t'être ouvert à

elle. Elle n'aurait pas acheté, croyant te faire plaisir, le domaine

de Grainrouge, qui se trouvait enclavé dans tes terres, et t'aurait pu

prêter cent trente mille francs. Elle est au désespoir du parti que

tu as pris. Elle craint pour toi le séjour des Indes. Elle te supplie

d'être sobre, de ne pas te laisser séduire par les femmes... Je me suis

mise à rire. Je suis sûre de toi comme de moi-même. Tu me reviendras

riche et fidèle. Moi seule au monde connais ta délicatesse de femme

et tes sentiments secrets qui font de toi comme une délicieuse fleur

humaine digne du ciel. Les Bordelais avaient bien raison de te donner

ton joli surnom. Qui donc soignera ma fleur délicate? J'ai le cœur

percé par d'horribles idées. Moi sa femme, sa Natalie, être ici,

quand déjà peut-être il souffre! Et moi, si bien unie à toi, ne pas

partager tes peines, tes traverses, tes périls! A qui te confieras-tu?

Comment as-tu pu te passer de l'oreille à qui tu disais tout? Chère

sensitive emportée par un orage, pourquoi t'es-tu déplantée du seul

terrain où tu pourrais développer tes parfums? Il me semble que je

suis seule depuis deux siècles, j'ai froid aussi dans Paris. J'ai déjà

bien pleuré. Être la cause de ta ruine! quel texte aux pensées d'une

femme aimante! tu m'as traitée en enfant à qui on donne tout ce qu'il

demande, en courtisane par laquelle un étourdi mange sa fortune. Ah!

ta prétendue délicatesse a été une insulte. Crois-tu que je ne pouvais

me passer de toilette, de bals, d'Opéra, de succès? Suis-je une femme

légère? Crois-tu que je ne puisse concevoir des pensées graves, servir

à ta fortune aussi bien que je servais à tes plaisirs? Si tu n'étais

pas loin de moi, souffrant et malheureux, vous seriez bien grondé,

monsieur, de tant d'impertinence. Ravaler votre femme à ce point! Mon

Dieu! pourquoi donc allais-je dans le monde? pour flatter ta vanité; je

me parais pour toi, tu le sais bien. Si j'avais des torts, je serais

bien cruellement punie; ton absence est une bien dure expiation de

notre vie intime. Cette joie était trop complète: elle devait se payer

par quelque grande douleur, et la voici venue! Après ces bonheurs si

soigneusement voilés aux regards curieux du monde, après ces fêtes

continuelles entremêlées des folies secrètes de notre amour, il n'y a

plus rien de possible que la solitude. La solitude, cher ami, nourrit

les grandes passions, et j'y aspire. Que ferai-je dans le monde? à qui

reporter mes triomphes? Ah! vivre à Lanstrac, cette terre arrangée par

ton père, dans un château que tu as renouvelé si luxueusement, y vivre

avec ton enfant en t'attendant, en t'envoyant tous les soirs, tous les

matins, la prière de la mère et de l'enfant, de la femme et de l'ange,

ne sera-ce pas un demi-bonheur? Vois-tu ces petites mains jointes dans

les miennes? Te souviendras-tu, comme je vais m'en souvenir tous les

soirs, de ces félicités que tu m'as rappelées dans ta chère lettre? Oh!

oui, nous nous aimons autant l'un que l'autre. Cette bonne certitude

est un talisman contre le malheur. Je ne doute pas plus de toi que

tu ne doutes de moi. Quelles consolations puis-je te mettre ici, moi

désolée, moi brisée, moi qui vois ces six années comme un désert à

traverser? Allons, je ne suis pas la plus malheureuse; ce désert ne

sera-t-il pas animé par notre petit: oui je veux te donner un fils,

il le faut, n'est-ce pas? Allons, adieu, cher bien-aimé, nos vœux et

notre amour te suivront partout. Les larmes qui sont sur ce papier te

diront-elles bien les choses que je ne puis exprimer? Reprends les

baisers que te met, là au bas, dans ce carré,

TA NATALIE.

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Cette lettre engagea Paul dans une rêverie autant causée par l'ivresse

où le plongeaient ces témoignages d'amour que par ses plaisirs

évoqués à dessein; et il les reprenait un à un, afin de s'expliquer

la grossesse de sa femme. Plus un homme est heureux, plus il tremble.

Chez les âmes exclusivement tendres, et la tendresse comporte un peu

de faiblesse, la jalousie et l'inquiétude sont en raison directe du

bonheur et de son étendue. Les âmes fortes ne sont ni jalouses ni

craintives: la jalousie est un doute, la crainte est une petitesse.

La croyance sans bornes est le principal attribut du grand homme:

s'il est trompé, la force aussi bien que la faiblesse peuvent rendre

l'homme également dupe, son mépris lui sert alors de hache, il tranche

tout. Cette grandeur est une exception. A qui n'arrive-t-il pas d'être

abandonné de l'esprit qui soutient notre frêle machine et d'écouter

la puissance inconnue qui nie tout? Paul, accroché par quelques

faits irrécusables, croyait et doutait tout à la fois. Perdu dans

ses pensées, en proie à une terrible incertitude involontaire, mais

combattue par les gages d'un amour pur et par sa croyance en Natalie,

il relut deux fois cette lettre diffuse, sans pouvoir en rien conclure

ni pour ni contre sa femme. L'amour est aussi grand par le bavardage

que par la concision.

Pour bien comprendre la situation dans laquelle allait entrer Paul,

il faut se le représenter flottant sur l'Océan comme il flottait sur

l'immense étendue de son passé, revoyant sa vie entière ainsi qu'un

ciel sans nuage, et finissant par revenir après les tourbillons du

doute, à la foi pure, entière, sans mélange, du fidèle, du chrétien, de

l'amoureux que rassurait la voix du cœur. Et d'abord il est également

nécessaire de rapporter ici la lettre à laquelle répondait Henri de

Marsay.

_Lettre du comte Paul de Manerville à M. le marquis Henri de Marsay._

Henri, je vais te dire un des plus grands mots qu'un homme puisse

dire à son ami: je suis ruiné. Quand tu me liras, je serai prêt à

partir de Bordeaux pour Calcutta, sur le navire _la Belle-Amélie_. Tu

trouveras chez ton notaire un acte qui n'attend que ta signature pour

être complet et dans lequel je te loue pour six ans mon hôtel par un

bail simulé, tu remettras une contre-lettre à ma femme. Je suis forcé

de prendre cette précaution pour que Natalie puisse rester chez elle

sans avoir à craindre d'en être chassée. Je te transporte également

les revenus de mon majorat pendant quatre années, le tout contre une

somme de cent cinquante mille francs que je te prie d'envoyer en une

lettre de change sur une maison de Bordeaux, à l'ordre de Mathias.

Ma femme te donnera sa garantie en surérogation de mes revenus. Si

l'usufruit de mon majorat te payait plus promptement que je ne le

suppose, nous compterons à mon retour. La somme que je te demande

est indispensable pour aller tenter la fortune; et, si je t'ai bien

connu, je dois la recevoir sans phrase à Bordeaux, la veille de mon

départ. Je me suis conduit comme tu te serais conduit à ma place. J'ai

tenu bon jusqu'au dernier moment sans laisser soupçonner ma ruine.

Puis quand le bruit de la saisie-immobilière de mes biens disponibles

est venu à Paris, j'avais fait de l'argent avec cent mille francs de

lettres de change pour essayer du jeu. Quelque coup du hasard pouvait

me rétablir. J'ai perdu. Comment me suis-je ruiné? volontairement,

mon cher Henri. Dès le premier jour, j'ai vu que je ne pouvais tenir

au train que je prenais, je savais le résultat, j'ai voulu fermer les

yeux, car il m'était impossible de dire à ma femme:—Quittons Paris,

allons vivre à Lanstrac. Je me suis ruiné pour elle comme on se ruine

pour une maîtresse, mais avec certitude. Entre nous, je ne suis ni un

niais ni un homme faible. Un niais ne se laisse pas dominer, les yeux

ouverts, par une passion; puis un homme qui va reconstruire sa fortune

aux Indes au lieu de se brûler la cervelle, cet homme a du courage. Je

reviendrai riche ou ne reviendrai pas. Seulement, cher ami, comme je ne

veux de fortune que pour elle, que je ne veux être la dupe de rien, que

je serai six ans absent, je te confie ma femme. Tu as assez de bonnes

fortunes pour respecter Natalie et m'accorder toute la probité du

sentiment qui nous lie. Je ne sais pas de meilleur gardien que toi. Je

laisse ma femme sans enfant, un amant serait bien dangereux pour elle.

Sache-le, mon bon Marsay, j'aime éperdument Natalie, bassement, sans

vergogne. Je lui pardonnerais, je crois, une infidélité, non parce que

je suis certain de pouvoir me venger, dussé-je en mourir! mais parce

que je me tuerais pour la laisser heureuse, si je ne pouvais faire

son bonheur moi-même. Que puis-je craindre? Natalie a pour moi cette

amitié véritable indépendante de l'amour, mais qui conserve l'amour.

Elle a été traitée par moi comme un enfant gâté. J'éprouvais tant de

bonheur dans mes sacrifices, l'un amenait si naturellement l'autre

qu'elle serait un monstre si elle me trompait. L'amour vaut l'amour...

Hélas! veux-tu tout savoir, mon cher Henri? je viens de lui écrire une

lettre où je lui laisse croire que je pars l'espoir au cœur, le front

serein, que je n'ai ni doute, ni jalousie, ni crainte, une lettre comme

en écrivent les fils qui veulent cacher à leurs mères qu'ils vont à

la mort. Mon Dieu, de Marsay, j'avais l'enfer en moi, je suis l'homme

le plus malheureux du monde! A toi les cris, à toi les grincements de

dents! je t'avoue les pleurs de l'amant désespéré; j'aimerais mieux

rester six ans balayeur sous ses fenêtres que de revenir millionnaire

après six ans d'absence, si cela était possible. J'ai d'horribles

angoisses, je marcherai de douleur en douleur jusqu'à ce que tu

m'aies écrit un mot par lequel tu accepteras un mandat que toi seul au

monde peux remplir et accomplir. O mon cher de Marsay, cette femme est

indispensable à ma vie, elle est mon air et mon soleil. Prends-la sous

ton égide, garde-la-moi fidèle, quand même ce serait contre son gré.

Oui, je serais encore heureux d'un demi-bonheur. Sois son chaperon, je

n'aurai nulle défiance de toi. Prouve-lui qu'en me trahissant, elle

serait vulgaire; qu'elle ressemblerait à toutes les femmes, et qu'il

y aurait de l'esprit à me rester fidèle. Elle doit avoir encore assez

de fortune pour continuer sa vie molle et sans soucis; mais si elle

manquait de quelque chose, si elle avait des caprices, fais-toi son

banquier, ne crains rien, je reviendrai riche. Après tout, mes terreurs

sont sans doute vaines, Natalie est un ange de vertu. Quand Félix de

Vandenesse, épris de belle passion pour elle, s'est permis quelques

assiduités, je n'ai eu qu'à faire apercevoir le danger à Natalie, elle

m'a tout aussitôt remercié si affectueusement que j'en étais ému aux

larmes. Elle m'a dit qu'il ne convenait pas à sa réputation qu'un homme

quittât brusquement sa maison, mais qu'elle saurait le congédier: elle

l'a en effet reçu très-froidement et tout s'est terminé pour le mieux.

Nous n'avons pas eu d'autre sujet de discussion en quatre ans, si

toutefois on peut appeler discussion la causerie de deux amis. Allons,

mon cher Henri, je te dis adieu en homme. Le malheur est venu. Par

quelque cause que ce soit, il est là; j'ai mis habit bas. La misère et

Natalie sont deux termes inconciliables. La balance sera d'ailleurs

très exacte entre mon passif et mon actif, ainsi personne ne pourra se

plaindre de moi; mais si quelque chose d'imprévu mettait mon honneur en

péril, je compte sur toi. Enfin, si quelque événement grave arrivait,

tu peux m'envoyer tes lettres sous l'enveloppe du gouverneur des

Indes, à Calcutta, j'ai quelques relations d'amitié dans sa maison, et

quelqu'un m'y gardera les lettres qui me viendront d'Europe. Cher ami,

je désire te retrouver le même à mon retour: l'homme qui sait se moquer

de tout et qui néanmoins est accessible aux sentiments d'autrui quand

ils s'accordent avec le grandiose que tu sens en toi-même. Tu restes à

Paris, toi! Au moment où tu liras ceci, je crierai:—A Carthage!

_Réponse du marquis Henri de Marsay au comte Paul de Manerville._

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 26 / 47 段