qui annonçait toujours en lui la désespérance de l'homme d'affaires
rencontrant d'infranchissables difficultés.—Enfin, se dit-il, je lui
ai sauvé la nue propriété de Lanstrac, de d'Auzac, de Saint-Froult
et de son hôtel! Mathias compta sur ses doigts, et s'écria:—Cinq
ans! Voici cinq ans, dans ce mois-ci précisément, sa vieille
tante, aujourd'hui défunte, la respectable madame de Maulincour,
demandait pour lui la main de ce petit crocodile habillé en femme qui
définitivement l'a ruiné, comme je le pensais.
Après avoir long-temps contemplé le jeune homme, le bon vieux goutteux,
appuyé sur sa canne, s'alla promener à pas lents dans son petit jardin.
A neuf heures le souper était servi, car Mathias soupait. Le vieillard
ne fut pas médiocrement étonné de voir à Paul un front calme, une
figure sereine quoique sensiblement altérée. Si à trente-trois ans le
comte de Manerville paraissait en avoir quarante, ce changement de
physionomie était dû seulement à des secousses morales; physiquement il
se portait bien. Il alla prendre les mains du bonhomme pour le forcer à
rester assis, et les lui serra fort affectueusement en lui disant:—Bon
cher maître Mathias! vous avez eu vos douleurs, vous!
—Les miennes étaient dans la nature, monsieur le comte; mais les
vôtres...
—Nous parlerons de moi tout à l'heure en soupant.
—Si je n'avais pas un fils dans la magistrature et une fille mariée,
dit le bonhomme, croyez, monsieur le comte, que vous auriez trouvé chez
le vieux Mathias autre chose que l'hospitalité. Comment venez-vous
à Bordeaux au moment où sur tous les murs les passants lisent les
affiches de la saisie immobilière des fermes du Grassol, du Guadet, du
clos de Belle-Rose et de votre hôtel! Il m'est impossible de dire le
chagrin que j'éprouve en voyant ces grands placards, moi qui, pendant
quarante ans, ai soigné ces immeubles comme s'ils m'appartenaient;
moi qui, troisième clerc du digne monsieur Chesneau, mon prédécesseur,
les ai achetés pour madame votre mère, et qui, de ma main de troisième
clerc, ai si bien écrit l'acte de vente sur parchemin en belle ronde!
moi qui ai les titres de propriété dans l'étude de mon successeur, moi
qui ai fait les liquidations! Moi qui vous ai vu grand comme ça! dit
le notaire en mettant la main à deux pieds de terre. Il faut avoir été
notaire pendant quarante et un ans et demi pour connaître l'espèce
de douleur que me cause la vue de mon nom imprimé tout vif à la face
d'Israël dans les verbaux de la saisie et dans l'établissement de la
propriété. Quand je passe dans la rue et que je vois des gens occupés
à lire ces horribles affiches jaunes, je suis honteux comme s'il
s'agissait de ma propre ruine et de mon honneur. Il y a des imbéciles
qui vous épellent cela tout haut exprès pour attirer les curieux, et
ils se mettent tous à faire les plus sots commentaires. N'est-on pas
maître de son bien? Votre père avait mangé deux fortunes avant de
refaire celle qu'il vous a laissée, vous ne seriez point un Manerville
si vous ne l'imitiez pas. D'ailleurs les saisies immobilières ont donné
lieu à tout un titre dans le Code, elles ont été prévues, vous êtes
dans un cas admis par la loi. Si je n'étais pas un vieillard à cheveux
blancs et qui n'attend qu'un coup de coude pour tomber dans sa fosse,
je rosserais ceux qui s'arrêtent devant ces abominations: _A la requête
de dame Natalie Évangélista, épouse de Paul-François-Joseph, comte
de Manerville, séparée quant aux biens par jugement du tribunal de
première instance du département de la Seine_, etc.
—Oui, dit Paul, et maintenant séparée de corps...
—Ah! fit le vieillard.
—Oh! contre le gré de Natalie, dit vivement le comte, il m'a fallu la
tromper, elle ignore mon départ.
—Vous partez?
—Mon passage est payé, je m'embarque sur la _Belle-Amélie_ et vais à
Calcutta.
—Dans deux jours! dit le vieillard. Ainsi nous ne nous verrons plus,
monsieur le comte.
—Vous n'avez que soixante-treize ans, mon cher Mathias, et vous avez
la goutte, un vrai brevet de vieillesse. Quand je serai de retour, je
vous retrouverai sur vos pieds. Votre bonne tête et votre cœur seront
encore sains, vous m'aiderez à reconstruire l'édifice ébranlé. Je
veux gagner une belle fortune en sept ans. A mon retour je n'aurai que
quarante ans. Tout est encore possible à cet âge.
—Vous? dit Mathias en laissant échapper un geste de surprise, vous,
monsieur le comte, aller faire le commerce, y pensez-vous?
—Je ne suis plus monsieur le comte, cher Mathias. Mon passage est
arrêté sous le nom de Camille, un des noms de baptême de ma mère. Puis
j'ai des connaissances qui me permettent de faire fortune autrement. Le
commerce sera ma dernière chance. Enfin je pars avec une somme assez
considérable pour qu'il me soit permis de tenter la fortune sur une
grande échelle.
—Où est cette somme?
—Un ami doit me l'envoyer.
Le vieillard laissa tomber sa fourchette en entendant le mot d'_ami_,
non par raillerie ni surprise; son air exprima la douleur qu'il
éprouvait en voyant Paul sous l'influence d'une illusion trompeuse;
car son œil plongeait dans un gouffre là où le comte apercevait un
plancher solide.
—J'ai pendant cinquante ans environ exercé le notariat, je n'ai jamais
vu les gens ruinés avoir des amis qui leur prêtassent de l'argent!
—Vous ne connaissez pas de Marsay! A l'heure où je vous parle, je suis
sûr qu'il a vendu des rentes, s'il le faut, et demain vous recevrez une
lettre de change de cinquante mille écus.
—Je le souhaite. Cet ami ne pouvait-il donc pas arranger vos affaires?
Vous auriez vécu tranquillement à Lanstrac avec les revenus de madame
la comtesse pendant six ou sept ans.
—Une délégation aurait-elle payé quinze cent mille francs de dettes
dans lesquelles ma femme entrait pour cinq cent cinquante mille francs?
—Comment, en quatre ans, avez-vous fait quatorze cent cinquante mille
francs de dettes?
—Rien de plus clair, Mathias. N'ai-je pas laissé les diamants à ma
femme? N'ai-je pas dépensé les cent cinquante mille francs qui nous
revenaient sur le prix de l'hôtel Évangélista dans l'arrangement de
ma maison à Paris? N'a-t-il pas fallu payer ici les frais de nos
acquisitions et ceux auxquels a donné lieu mon contrat de mariage?
Enfin n'a-t-il pas fallu vendre les quarante mille livres de rente
de Natalie pour payer d'Auzac et Saint-Froult? Nous avons vendu
à quatre-vingt-sept, je me suis donc endetté de près de deux cent
mille francs dès le premier mois de mon mariage. Il nous est resté
soixante-sept mille livres de rente. Nous en avons constamment dépensé
deux cent mille en sus. Joignez à ces neuf cent mille francs quelques
intérêts usuraires, vous trouverez facilement un million.
—Bouffre! fit le vieux notaire. Après?
—Hé! bien, j'ai d'abord voulu compléter à ma femme la parure qui se
trouvait commencée avec le collier de perles agrafé par le _Discreto_,
un diamant de famille, et par les boucles d'oreilles de sa mère. J'ai
payé cent mille francs une couronne d'épis. Nous voici à onze cent
mille francs. Je me trouve devoir la fortune de ma femme, qui s'élève
aux trois cent cinquante-six mille francs de sa dot.
—Mais, dit Mathias, si madame la comtesse avait engagé ses diamants et
vous vos revenus, vous auriez à mon compte trois cent mille francs avec
lesquels vous pourriez apaiser vos créanciers....
—Quand un homme est tombé, Mathias, quand ses propriétés sont grevées
d'hypothèques, quand sa femme prime les créanciers par ses reprises,
quand enfin cet homme est sous le coup de cent mille francs de lettres
de change qui s'acquitteront, je l'espère, par le haut prix auquel
monteront mes biens, rien n'est possible. Et les frais d'expropriation
donc?
—Effroyable! dit le notaire.
—Les saisies ont été converties heureusement en ventes volontaires,
afin de couper le feu.
—Vendre Belle-Rose, s'écria Mathias, quand la récolte de 1825 est dans
les caves!
—Je n'y puis rien.
—Belle-Rose vaut six cent mille francs.
—Natalie le rachètera, je le lui ai conseillé.
—Seize mille francs année commune, et des éventualités telles que
1825! Je pousserai moi-même Belle-Rose à sept cent mille francs, et
chacune des fermes à cent vingt mille francs.
—Tant mieux, je serai quitte, si mon hôtel de Bordeaux peut se vendre
deux cent mille francs.
—Solonet le paiera bien quelque chose de plus, il en a envie. Il se
retire avec cent et quelques mille livres de rente gagnées à jouer
sur les troix-six. Il a vendu son étude trois cent mille francs et
il épouse une mulâtresse riche, Dieu sait à quoi elle a gagné son
argent, mais riche comme on dit, à millions. Un notaire jouer sur les
trois-six? un notaire épouser une mulâtresse? Quel siècle! Il faisait
valoir, dit-on, les fonds de votre belle-mère.
—Elle a bien embelli Lanstrac et bien soigné les terres, elle m'a bien
payé son loyer.
—Je ne l'aurais jamais crue capable de se conduire ainsi.
—Elle est si bonne et si dévouée, elle payait toujours les dettes de
Natalie pendant les trois mois qu'elle venait passer à Paris.
—Elle le pouvait bien, elle vit sur Lanstrac, dit Mathias. Elle!
devenir économe? quel miracle. Elle vient d'acheter entre Lanstrac
et Grassol le domaine de Grainrouge, en sorte que si elle continue
l'avenue de Lanstrac jusqu'à la grande route, vous pourriez faire une
lieue et demie sur vos terres. Elle a payé cent mille francs comptant
Grainrouge, qui vaut mille écus de rente en sac.
—Elle est toujours belle, dit Paul. La vie de la campagne la conserve
bien; je n'irai pas lui dire adieu, elle se saignerait pour moi.
—Vous iriez vainement, elle est à Paris. Elle y arrivait peut-être au
moment où vous en partiez.
—Elle a sans doute appris la vente de mes propriétés et vient à mon
secours. Je n'ai pas à me plaindre de la vie. Je suis aimé, certes,
autant qu'un homme peut l'être en ce bas monde, aimé par deux femmes
qui luttaient ensemble de dévouement; elles étaient jalouses l'une
de l'autre, la fille reprochait à la mère de m'aimer trop, la mère
reprochait à la fille ses dissipations. Cette affection m'a perdu.
Comment ne pas satisfaire aux moindres caprices d'une femme que l'on
aime? le moyen de s'en défendre! Mais aussi comment accepter ces
sacrifices? Oui, certes, nous pouvions liquider ma fortune et venir
vivre à Lanstrac; mais j'aime mieux aller aux Indes et en rapporter une
fortune que d'arracher Natalie à la vie qu'elle aime. Aussi est-ce moi
qui lui ai proposé la séparation de biens. Les femmes sont des anges
qu'il ne faut jamais mêler aux intérêts de la vie.
Le vieux Mathias écoutait Paul d'un air de doute et d'étonnement.
—Vous n'avez pas d'enfants? lui dit-il.
—Heureusement, répondit Paul.
—Je comprends autrement le mariage, répondit naïvement le vieux
notaire. Une femme doit, selon moi, partager le sort bon ou mauvais de
son mari. J'ai entendu dire que les jeunes mariés qui s'aimaient comme
des amants n'avaient pas d'enfants. Le plaisir est-il donc le seul but
du mariage? N'est-ce pas plutôt le bonheur et la famille? Mais vous
aviez à peine vingt-huit ans, et madame la comtesse en avait vingt;
vous étiez excusable de ne songer qu'à l'amour. Cependant, la nature de
votre contrat et votre nom, vous allez me trouver bien notaire? tout
vous obligeait à commencer par faire un bon gros garçon. Oui, monsieur
le comte, et si vous aviez eu des filles, il n'aurait pas fallu
s'arrêter que vous n'ayez eu l'enfant mâle qui consolidait le majorat.
Mademoiselle Évangélista n'était-elle pas forte, avait-elle à craindre
quelque chose de la maternité? Vous me direz que ceci est une vieille
méthode de nos ancêtres; mais, dans les familles nobles, monsieur le
comte, une femme légitime doit faire les enfants et les bien élever:
comme le disait la duchesse de Sully, la femme du grand Sully, une
femme n'est pas un instrument de plaisir, mais l'honneur et la vertu de
la maison.
—Vous ne connaissez pas les femmes, mon bon Mathias, dit Paul. Pour
être heureux, il faut les aimer comme elles veulent être aimées. N'y
a-t-il pas quelque chose de brutal à sitôt priver une femme de ses
avantages, à lui gâter sa beauté sans qu'elle en ait joui?
—Si vous aviez eu des enfants, la mère aurait empêché les dissipations
de la femme, elle serait restée au logis...
—Si vous aviez raison, mon cher, dit Paul en fronçant le sourcil, je
serais encore plus malheureux. N'aggravez pas mes douleurs par une
morale après la chute, laissez-moi partir sans arrière-pensée.
Le lendemain Mathias reçut une lettre de change de cent cinquante mille
francs payable à vue, envoyée par Henri de Marsay.
—Vous voyez, dit Paul, il ne m'écrit pas un mot, il commence par
obliger. Henri est la nature la plus parfaitement imparfaite, la
plus illégalement belle que je connaisse. Si vous saviez avec quelle
supériorité cet homme encore jeune plane sur les sentiments, sur les
intérêts, et quel grand politique il est, vous vous étonneriez comme
moi de lui savoir tant de cœur.
Mathias essaya de combattre la détermination de Paul, mais elle était
irrévocable, et justifiée par tant de raisons valables que le vieux
notaire ne tenta plus de retenir son client. Il est rare que le
départ des navires en charge se fasse avec exactitude; mais par une
circonstance fatale à Paul, le vent fut propice, et la _Belle-Amélie_
dut mettre à la voile le lendemain. Au moment où part un navire,
l'embarcadère est encombré de parents, d'amis, de curieux. Parmi
les personnes qui se trouvaient là, quelques-unes connaissaient
personnellement Manerville. Son désastre le rendait aussi célèbre en
ce moment qu'il l'avait été jadis par sa fortune, il y eut donc un
mouvement de curiosité. Chacun disait son mot. Le vieillard avait
accompagné Paul sur le port, et ses souffrances durent être vives en
entendant quelques-uns de ces propos.
—Qui reconnaîtrait dans cet homme que vous voyez là, près du vieux
Mathias, ce dandy que l'on avait nommé la _Fleur des pois_, et qui
faisait, il y a cinq ans à Bordeaux, la pluie et le beau temps?
—Quoi! ce gros petit homme en redingote d'alpaga, qui a l'air d'un
cocher, serait le comte Paul de Manerville?
—Oui, ma chère, celui qui a épousé mademoiselle Évangélista. Le voici
ruiné, sans sou ni maille, allant aux Indes pour y chercher la pie au
nid.
—Mais comment s'est-il ruiné? il était si riche!
—Paris, les femmes, la Bourse, le jeu, le luxe...
—Puis, dit un autre, Manerville est un pauvre sire, sans esprit,
mou comme du papier mâché, se laissant manger la laine sur le dos,
incapable de quoi que ce soit. Il était né ruiné.
Paul serra la main du vieillard et se réfugia sur le navire. Mathias
resta sur le quai, regardant son ancien client qui s'appuya sur le
bastingage en défiant la foule par un coup d'œil plein de mépris. Au
moment où les matelots levaient l'ancre, Paul aperçut Mathias qui lui
faisait des signaux à l'aide de son mouchoir. La vieille gouvernante
était arrivée en toute hâte près de son maître, qu'un événement de
haute importance semblait agiter. Paul pria le capitaine d'attendre
encore un moment et d'envoyer un canot, afin de savoir ce que lui
voulait le vieux notaire qui lui faisait énergiquement signe de
débarquer. Trop impotent pour pouvoir aller à bord, Mathias remit deux
lettres à l'un des matelots qui amenèrent le canot.
—Mon cher ami, ce paquet, dit l'ancien notaire au matelot en lui
montrant une des lettres qu'il lui donnait, tu vois bien, ne te trompe
pas; ce paquet vient d'être apporté par un courrier qui a fait la route
de Paris en trente-cinq heures. Dis bien cette circonstance à monsieur
le comte, n'oublie pas! elle pourrait le faire changer de résolution.
—Et il faudrait le débarquer? demanda le matelot.
—Oui, mon ami, répondit imprudemment le notaire.
Le matelot est généralement en tout pays un être à part, qui presque
toujours professe le plus profond mépris pour les gens de terre. Quant
aux bourgeois, il n'en comprend rien, il ne se les explique pas, il
s'en moque, il les vole s'il le peut, sans croire manquer aux lois de
la probité. Celui-là par hasard était un bas Breton qui vit une seule
chose dans les recommandations du bonhomme Mathias.
—C'est ça, se dit-il en ramant. Le débarquer! faire perdre un passager
au capitaine! Si l'on écoutait ces marsouins-là, il faudrait passer
sa vie à les embarquer et à les débarquer. A-t-il peur que son fils
n'attrape des rhumes?
Le matelot remit donc à Paul les lettres sans lui rien dire. En
reconnaissant l'écriture de sa femme et celle de de Marsay, Paul
présuma tout ce que ces deux personnes pouvaient lui dire, et ne
voulut pas se laisser influencer par les offres que leur inspirait le
dévouement. Il mit avec une apparente insouciance leurs lettres dans sa
poche.
—Voilà pourquoi ils nous dérangent! des bêtises, dit le matelot en bas
breton au capitaine. Si c'était important, comme le disait ce vieux
lampion, monsieur le comte jetterait-il son paquet dans ses écoutilles?
Absorbé par les pensées tristes qui saisissent les hommes les plus
forts en semblables circonstances, Paul s'abandonnait à la mélancolie
en saluant de la main son vieil ami, en disant adieu à la France, en
regardant les édifices de Bordeaux qui fuyaient avec rapidité. Il
s'assit sur un paquet de cordages. La nuit le surprit là perdu dans ses
rêveries. Avec les demi-ténèbres du couchant vinrent les doutes: il
plongeait dans l'avenir un œil inquiet; en le sondant, il n'y trouvait
que périls et incertitudes, il se demandait s'il ne manquerait pas
de courage. Il avait des craintes vagues en sachant Natalie livrée à
elle-même: il se repentait de sa résolution, il regrettait Paris et
sa vie passée. Le mal de mer le prit. Chacun connaît les effets de
cette maladie: la plus horrible de ses souffrances sans danger est une
dissolution complète de la volonté. Un trouble inexpliqué relâche dans
les centres les liens de la vitalité, l'âme ne fait plus ses fonctions,
et tout devient indifférent au malade: une mère oublie son enfant,
l'amant ne pense plus à sa maîtresse, l'homme le plus fort gît comme
une masse inerte. Paul fut porté dans sa cabine, où il demeura pendant
trois jours, étendu, tour à tour vomissant et gorgé de grog par les
matelots, ne songeant à rien et dormant; puis il eut une espèce de
convalescence et revint à son état ordinaire. Le matin où, se trouvant
mieux, il alla se promener sur le tillac pour y respirer les brises
marines d'un nouveau climat, il sentit ses lettres en mettant les mains
dans ses poches; il les saisit aussitôt pour les lire, et commença
par celle de Natalie. Pour que la lettre de la comtesse de Manerville
puisse être bien comprise, il est nécessaire de rapporter celle que
Paul avait écrite à sa femme et que voici.
_Lettre de Paul de Manerville à sa femme._