—Oui, cher ange, parce que je vivrai pour toi. Mon cœur de mère ne

sera-t-il pas sans cesse satisfait par l'idée que je contribue, comme

je le dois, à votre double fortune?

—Mais, chère adorable mère, vais-je donc être seule avec Paul, là,

tout de suite? Que deviendrai-je? comment cela se passera-t-il? que

dois-je faire, que dois-je ne pas faire?

—Pauvre petite, crois-tu que je veuille ainsi t'abandonner à la

première bataille? Nous nous écrirons trois fois par semaine comme deux

amoureux, et nous serons ainsi sans cesse au cœur l'une de l'autre.

Il ne t'arrivera rien que je ne le sache, et je te garantirai de

tout malheur. Puis il serait trop ridicule que je ne vinsse pas vous

voir, ce serait jeter de la déconsidération sur ton mari, je passerai

toujours un mois ou deux chez vous à Paris.

—Seule, déjà seule et avec lui! dit Natalie avec terreur en

interrompant sa mère.

—Ne faut-il pas que tu sois sa femme?

—Je le veux bien, mais au moins dis-moi comment je dois me conduire,

toi qui faisais tout ce que tu voulais de mon père, tu t'y connais, je

t'obéirai aveuglément.

Madame Évangélista baisa Natalie au front, elle voulait et attendait

cette prière.

—Enfant, mes conseils doivent s'adapter aux circonstances. Les hommes

ne se ressemblent pas entre eux. Le lion et la grenouille sont moins

dissemblables que ne l'est un homme comparé à un autre, moralement

parlant. Sais-je aujourd'hui ce qui t'adviendra demain? Je ne puis

maintenant te donner que des avis généraux sur l'ensemble de ta

conduite.

—Chère mère, dis-moi donc bien vite tout ce que tu sais.

—D'abord, ma chère enfant, la cause de la perte des femmes mariées qui

tiennent à conserver le cœur de leurs maris... et, dit-elle en faisant

une parenthèse, conserver leur cœur ou les gouverner est une seule et

même chose, eh! bien, la cause principale des désunions conjugales se

trouve dans une cohésion constante qui n'existait pas autrefois, et qui

s'est introduite dans ce pays-ci avec la manie de la famille. Depuis

la révolution qui s'est faite en France, les mœurs bourgeoises ont

envahi les maisons aristocratiques. Ce malheur est dû à l'un de leurs

écrivains, à Rousseau, hérétique infâme qui n'a eu que des pensées

anti-sociales et qui, je ne sais comment, a justifié les choses les

plus déraisonnables. Il a prétendu que toutes les femmes avaient les

mêmes droits, les mêmes facultés; que, dans l'état de société, on

devait obéir à la nature; comme si la femme d'un grand d'Espagne, comme

si toi et moi nous avions quelque chose de commun avec une femme du

peuple? Et, depuis, les femmes comme il faut ont nourri leurs enfants,

ont élevé leurs filles et sont restées à la maison. Ainsi la vie s'est

compliquée de telle sorte que le bonheur est devenu presque impossible,

car une convenance entre deux caractères semblable à celle qui nous a

fait vivre comme deux amies est une exception. Le contact perpétuel

n'est pas moins dangereux entre les enfants et les parents qu'il l'est

entre les époux. Il est peu d'âmes chez lesquelles l'amour résiste à

l'omniprésence, ce miracle n'appartient qu'à Dieu. Mets donc entre

Paul et toi les barrières du monde, va au bal, à l'Opéra; promène-toi

le matin, dîne en ville le soir, rends beaucoup de visites, accorde

peu de moments à Paul. Par ce système tu ne perdras rien de ton prix.

Quand, pour aller jusqu'au bout de l'existence, deux êtres n'ont que

le sentiment, ils en ont bientôt épuisé les ressources; et bientôt

l'indifférence, la satiété, le dégoût arrivent. Une fois le sentiment

flétri, que devenir? Sache bien que l'affection éteinte ne se remplace

que par l'indifférence ou par le mépris. Sois donc toujours jeune et

toujours neuve pour lui. Qu'il t'ennuie, cela peut arriver, mais toi

ne l'ennuie jamais. Savoir s'ennuyer à propos est une des conditions

de toute espèce de pouvoir. Vous ne pourrez diversifier le bonheur ni

par les soins de fortune, ni par les occupations du ménage; si donc

tu ne faisais partager à ton mari tes occupations mondaines, si tu ne

l'amusais pas, vous arriveriez à la plus horrible atonie. Là commence

le _spleen_ de l'amour. Mais on aime toujours qui nous amuse ou qui

nous rend heureux. Donner le bonheur ou le recevoir, sont deux systèmes

de conduite féminine séparés par un abîme.

—Chère mère, je vous écoute, mais je ne comprends pas.

—Si tu aimes Paul au point de faire tout ce qu'il voudra, s'il te

donne vraiment le bonheur, tout sera dit, tu ne seras pas la maîtresse,

et les meilleurs préceptes du monde ne serviront à rien.

—Ceci est plus clair, mais j'apprends la règle sans pouvoir

l'appliquer, dit Natalie en riant. J'ai la théorie, la pratique viendra.

—Ma pauvre Ninie, reprit la mère qui laissa tomber une larme sincère

en pensant au mariage de sa fille et qui la pressa sur son cœur,

il t'arrivera des choses qui te donneront de la mémoire. Enfin,

reprit-elle après une pause pendant laquelle la mère et la fille

restèrent unies dans un embrassement plein de sympathie, sache-le bien,

ma Natalie, nous avons toutes une destinée en tant que femmes comme

les hommes ont leur vocation. Ainsi, une femme est née pour être une

femme à la mode, une charmante maîtresse de maison, comme un homme

est né général ou poète. Ta vocation est de plaire. Ton éducation

t'a d'ailleurs formée pour le monde. Aujourd'hui les femmes doivent

être élevées pour le salon comme autrefois elles l'étaient pour le

gynécée. Tu n'es faite ni pour être mère de famille, ni pour devenir

un intendant. Si tu as des enfants, j'espère qu'ils n'arriveront pas

de manière à te gâter la taille le lendemain de ton mariage; rien

n'est plus bourgeois que d'être grosse un mois après la cérémonie,

et d'abord cela prouve qu'un mari ne nous aime pas bien. Si donc

tu as des enfants, deux ou trois ans après ton mariage, eh! bien,

les gouvernantes et les précepteurs les élèveront. Toi, sois la

grande dame qui représente le luxe et le plaisir de la maison; mais

sois une supériorité visible seulement dans les choses qui flattent

l'amour-propre des hommes, et cache la supériorité que tu pourras

acquérir dans les grandes.

—Mais vous m'effrayez, chère maman, s'écria Natalie. Comment me

souviendrai-je de ces préceptes? Comment vais-je faire, moi si

étourdie, si enfant, pour tout calculer, pour réfléchir avant d'agir?

—Mais, ma chère petite, je ne te dis aujourd'hui que ce que tu

apprendrais plus tard, mais en achetant ton expérience par des fautes

cruelles, par des erreurs de conduite qui te causeraient des regrets et

embarrasseraient ta vie.

—Mais par quoi commencer? dit naïvement Natalie.

—L'instinct te guidera, reprit la mère. En ce moment, Paul te désire

beaucoup plus qu'il ne t'aime; car l'amour enfanté par les désirs est

une espérance, et celui qui succède à leur satisfaction est la réalité.

Là, ma chère, sera ton pouvoir, là est toute la question. Quelle femme

n'est pas aimée la veille? sois-le le lendemain, tu le seras toujours.

Paul est un homme faible, qui se façonne facilement à l'habitude; s'il

te cède une première fois, il cédera toujours. Une femme ardemment

désirée peut tout demander: ne fais pas la folie que j'ai vu faire à

beaucoup de femmes qui, ne connaissant pas l'importance des premières

heures où nous régnons, les emploient à des niaiseries, à des sottises

sans portée. Sers-toi de l'empire que te donnera la première passion de

ton mari pour l'habituer à t'obéir. Mais pour le faire céder, choisis

la chose la plus déraisonnable, afin de bien mesurer l'étendue de ta

puissance par l'étendue de la concession. Quel mérite aurais-tu en lui

faisant vouloir une chose raisonnable? Serait-ce à toi qu'il obéirait?

Il faut toujours attaquer le taureau par les cornes, dit un proverbe

castillan; une fois qu'il a vu l'inutilité de ses défenses et de sa

force, il est dompté. Si ton mari fait une sottise pour toi, tu le

gouverneras.

—Mon Dieu! pourquoi cela?

—Parce que, mon enfant, le mariage dure toute la vie et qu'un mari

n'est pas un homme comme un autre. Aussi, ne fais jamais la folie de

te livrer en quoi que ce soit. Garde une constante réserve dans tes

discours et dans tes actions; tu peux même aller sans danger jusqu'à

la froideur, car on peut la modifier à son gré, tandis qu'il n'y a

rien au delà des expressions extrêmes de l'amour. Un mari, ma chère,

est le seul homme avec lequel une femme ne peut rien se permettre.

Rien n'est d'ailleurs plus facile que de garder sa dignité. Ces mots:

«Votre femme ne doit pas, votre femme ne peut pas faire ou dire

telle et telle chose!» sont le grand talisman. Toute la vie d'une

femme est dans:—Je ne veux pas!—Je ne peux pas! Je ne peux pas est

l'irrésistible argument de la faiblesse qui se couche, qui pleure et

séduit. Je ne veux pas, est le dernier argument. La force féminine se

montre alors tout entière; aussi doit-on ne l'employer que dans les

occasions graves. Le succès est tout entier dans les manières dont une

femme se sert de ces deux mots, les commente et les varie. Mais il est

un moyen de domination meilleur que ceux-ci qui semblent comporter des

débats. Moi, ma chère, j'ai régné par la Foi. Si ton mari croit en toi,

tu peux tout. Pour lui inspirer cette religion, il faut lui persuader

que tu le comprends. Et ne pense pas que ce soit chose facile: une

femme peut toujours prouver à un homme qu'il est aimé, mais il est plus

difficile de lui faire avouer qu'il est compris. Je dois te dire tout à

toi, mon enfant, car pour toi la vie avec ses complications, la vie où

deux volontés doivent s'accorder, va commencer demain! Songes-tu bien

à cette difficulté? Le meilleur moyen d'accorder vos deux volontés est

de t'arranger à ce qu'il n'y en ait qu'une seule au logis. Beaucoup de

gens prétendent qu'une femme se crée des malheurs en changeant ainsi de

rôle; mais, ma chère, une femme est ainsi maîtresse de commander aux

événements au lieu de les subir, et ce seul avantage compense tous les

inconvénients possibles.

Natalie baisa les mains de sa mère en y laissant des larmes de

reconnaissance. Comme les femmes chez lesquelles la passion physique

n'échauffe point la passion morale, elle comprit tout à coup la portée

de cette haute politique de femme; mais semblable aux enfants gâtés qui

ne se tiennent pas pour battus par les raisons les plus solides, et qui

reproduisent obstinément leur désir, elle revint à la charge avec un de

ces arguments personnels que suggère la logique droite des enfants.

—Chère mère, dit-elle, il y a quelques jours, vous parliez tant des

préparations nécessaires à la fortune de Paul que vous seule pouviez

diriger, pourquoi changez-vous d'avis en nous abandonnant ainsi à

nous-mêmes?

—Je ne connaissais ni l'étendue de mes obligations, ni le chiffre

de mes dettes, répondit la mère qui ne voulait pas dire son secret.

D'ailleurs, dans un an ou deux d'ici, je te répondrai là-dessus. Paul

va venir, habillons-nous! Sois chatte et gentille comme tu l'as été,

tu sais? dans la soirée où nous avons discuté ce fatal contrat, car il

s'agit aujourd'hui de sauver un débris de notre maison, et de te donner

une chose à laquelle je suis superstitieusement attachée.

—Quoi?

—Le _Discreto_.

Paul vint vers quatre heures. Quoiqu'il s'efforçât en abordant sa

belle-mère de donner un air gracieux à son visage, madame Évangélista

vit sur son front les nuages que les conseils de la nuit et les

réflexions du réveil y avaient amassés.

—Mathias a parlé! se dit-elle en se promettant à elle-même de

détruire l'ouvrage du vieux notaire.—Cher enfant, lui dit-elle, vous

avez laissé vos diamants dans la console, et je vous avoue que je ne

voudrais plus voir des choses qui ont failli élever des nuages entre

nous. D'ailleurs, comme l'a fait observer Mathias, il faut les vendre

pour subvenir au premier payement des terres que vous avez acquises.

—Ils ne sont plus à moi, dit-il, je les ai donnés à Natalie, afin

qu'en les voyant sur elle vous ne vous souveniez plus de la peine

qu'ils vous ont causée.

Madame Évangélista prit la main de Paul et la serra cordialement en

réprimant une larme d'attendrissement.

—Écoutez, mes bons enfants, dit-elle en regardant Natalie et Paul;

s'il en est ainsi, je vais vous proposer une affaire. Je suis forcée de

vendre mon collier de perles et mes boucles d'oreilles. Oui, Paul, je

ne veux pas mettre un sou de ma fortune en rentes viagères, je n'oublie

pas ce que je vous dois. Eh! bien, j'avoue ma faiblesse, vendre le

_Discreto_ me semble un désastre. Vendre un diamant qui porte le surnom

de Philippe II, et dont fut ornée sa royale main, une pierre historique

que pendant dix ans le duc d'Albe a caressée sur le pommeau de son

épée, non, ce ne sera pas. Élie Magus a estimé mes boucles d'oreilles

et mon collier à cent et quelques mille francs, échangeons-les contre

les joyaux que je vous livre pour accomplir mes engagements envers ma

fille; vous y gagnerez, mais qu'est-ce que cela me fait! je ne suis

pas intéressée. Ainsi, Paul, avec vos économies vous vous amuserez à

composer pour Natalie un diadème ou des épis, diamant à diamant. Au

lieu d'avoir ces parures de fantaisie, ces brimborions qui ne sont à

la mode que parmi les petites gens, votre femme aura de magnifiques

diamants avec lesquels elle aura de véritables jouissances. Vendre pour

vendre, ne vaut-il pas mieux se défaire de ces antiquailles, et garder

dans la famille ces belles pierreries?

—Mais, ma mère, et vous? dit Paul.

—Moi, répondit madame Évangélista, je n'ai plus besoin de rien. Oui,

je vais être votre fermière à Lanstrac. Ne serait-ce pas une folie

que d'aller à Paris au moment où je dois liquider ici le reste de ma

fortune? Je deviens avare pour mes petits-enfants.

—Chère mère, dit Paul tout ému, dois-je accepter cet échange sans

soulte?

—Mon Dieu! n'êtes-vous pas mes plus chers intérêts! croyez-vous qu'il

n'y aura pas pour moi du bonheur à me dire au coin de mon feu: Natalie

arrive ce soir brillante au bal chez la duchesse de Berry! en se

voyant mon diamant au cou, mes boucles d'oreilles, elle a ces petites

jouissances d'amour-propre qui contribuent tant au bonheur d'une femme

et la rendent gaie, avenante! Rien n'attriste plus une femme que le

froissement de ses vanités, je n'ai jamais vu nulle part une femme mal

mise être aimable et de bonne humeur. Allons, soyez juste, Paul! nous

jouissons beaucoup plus en l'objet aimé qu'en nous-même.

—Mon Dieu! que voulait donc dire Mathias? pensait Paul. Allons, maman,

dit-il à demi-voix, j'accepte.

—Moi, je suis confuse, dit Natalie.

Solonet vint en ce moment pour annoncer une bonne nouvelle à sa

cliente; il avait trouvé, parmi les spéculateurs de sa connaissance,

deux entrepreneurs affriolés par l'hôtel, où l'étendue des jardins

permettait de faire des constructions.

—Ils offrent deux cent cinquante mille francs, dit-il; mais si vous

y consentez je pourrais les amener à trois cent mille. Vous avez deux

arpents de jardin.

—Mon mari a payé le tout deux cent mille francs, ainsi je consens,

dit-elle; mais vous me réserverez le mobilier, les glaces...

—Ah! dit en riant Solonet, vous entendez les affaires.

—Hélas! il faut bien, dit-elle en soupirant.

—J'ai su que beaucoup de personnes viendront à votre messe de minuit,

dit Solonet en s'apercevant qu'il était de trop et se retirant.

Madame Évangélista le reconduisit jusqu'à la porte du dernier salon, et

lui dit à l'oreille:—J'ai maintenant pour deux cent cinquante mille

francs de valeurs; si j'ai deux cent mille francs à moi sur le prix

de la maison, je puis réunir quatre cent cinquante mille francs de

capitaux. Je veux en tirer le meilleur parti possible, et je compte sur

vous pour cela. Je resterai probablement à Lanstrac.

Le jeune notaire baisa la main de sa cliente avec un geste de

reconnaissance; car l'accent de la veuve fit croire à Solonet que cette

alliance, conseillée par les intérêts, allait s'étendre un peu plus

loin.

—Vous pouvez compter sur moi, dit-il, je vous trouverai des placements

sur marchandises où vous ne risquerez rien et où vous aurez des gains

considérables.....

—A demain, dit-elle, car vous êtes notre témoin avec monsieur le

marquis de Gyas.

—Pourquoi, chère mère, dit Paul, refusez-vous de venir à Paris?

Natalie me boude, comme si j'étais la cause de votre résolution.

—J'ai bien pensé à cela, mes enfants, je vous gênerais. Vous vous

croiriez obligés de me mettre en tiers dans tout ce que vous feriez, et

les jeunes gens ont des idées à eux que je pourrais involontairement

contrarier. Allez seuls à Paris. Je ne veux pas continuer sur la

comtesse de Manerville la douce domination que j'exerçais sur Natalie,

il faut vous la laisser tout entière. Voyez-vous, il existe entre

nous deux, Paul, des habitudes qu'il faut briser. Mon influence doit

céder à la vôtre. Je veux que vous m'aimiez, et croyez que je prends

ici vos intérêts plus que vous ne l'imaginez. Les jeunes maris sont,

tôt ou tard, jaloux de l'affection qu'une fille porte à sa mère.

Ils ont raison peut-être. Quand vous serez bien unis, quand l'amour

aura fondu vos âmes en une seule, eh! bien, alors, mon cher enfant,

vous ne craindrez plus en me voyant chez vous d'y voir une influence

contrariante. Je connais le monde, les hommes et les choses; j'ai

vu bien des ménages brouillés par l'amour aveugle de mères qui se

rendaient insupportables à leurs filles autant qu'à leurs gendres.

L'affection des vieilles gens est souvent minutieuse et tracassière.

Peut-être ne saurais-je pas bien m'éclipser. J'ai la faiblesse de me

croire encore belle, il y a des flatteurs qui veulent me prouver que

je suis aimable, j'aurais des prétentions gênantes. Laissez-moi faire

un sacrifice de plus à votre bonheur: je vous ai donné ma fortune, eh!

bien, je vous livre encore mes dernières vanités de femme. Votre père

Mathias est vieux, il ne pourrait pas veiller sur vos propriétés; moi

je me ferai votre intendant, je me créerai des occupations que, tôt

ou tard, doivent avoir les vieilles gens; puis, quand il faudra, je

viendrai vous seconder à Paris dans vos projets d'ambition. Allons,

Paul, soyez franc, ma résolution vous arrange, dites?

Paul ne voulut jamais en convenir, mais il était très-heureux d'avoir

sa liberté. Les soupçons que le vieux notaire lui avait inspirés sur

le caractère de sa belle-mère furent en un moment dissipés par cette

conversation, que madame Évangélista reprit et continua sur ce ton.

—Ma mère avait raison, se dit Natalie qui observa la physionomie de

Paul. Il est fort content de me savoir séparée d'elle, pourquoi?

Ce _pourquoi_ n'était-il pas la première interrogation de la défiance,

et ne donnait-il pas une autorité considérable aux enseignements

maternels?

Il est certains caractères qui, sur la foi d'une seule preuve,

croient à l'amitié. Chez les gens ainsi faits, le vent du nord chasse

aussi vite les nuages que le vent d'ouest les amène; ils s'arrêtent

aux effets sans remonter aux causes. Paul était une de ces natures

essentiellement confiantes, sans mauvais sentiments, mais aussi sans

prévisions. Sa faiblesse procédait beaucoup plus de sa bonté, de sa

croyance au bien, que d'une débilité d'âme.

Natalie était songeuse et triste, car elle ne savait pas se passer

de sa mère. Paul, avec cette espèce de fatuité que donne l'amour,

se riait de la mélancolie de sa future femme, en se disant que les

plaisirs du mariage et l'entraînement de Paris la dissiperaient. Madame

Évangélista voyait avec un sensible plaisir la confiance de Paul, car

la première condition de la vengeance est la dissimulation. Une haine

avouée est impuissante. La créole avait déjà fait deux grands pas.

Sa fille se trouvait déjà riche d'une belle parure qui coûtait deux

cent mille francs à Paul et que Paul compléterait sans doute. Puis

elle laissait ces deux enfants à eux-mêmes, sans autre conseil que

leur amour illogique. Elle préparait ainsi sa vengeance à l'insu de

sa fille qui, tôt ou tard, serait sa complice. Natalie aimerait-elle

Paul? Là était une question encore indécise dont la solution pouvait

modifier ses projets, car elle aimait trop sincèrement sa fille pour ne

pas respecter son bonheur. L'avenir de Paul dépendait donc encore de

lui-même. S'il se faisait aimer, il était sauvé.

Enfin, le lendemain soir à minuit, après une soirée passée en famille

avec les quatre témoins auxquels madame Évangélista donna le long repas

qui suit le mariage légal, les époux et les amis vinrent entendre une

messe aux flambeaux, à laquelle assistèrent une centaine de personnes

curieuses. Un mariage célébré nuitamment apporte toujours à l'âme de

sinistres présages, la lumière est un symbole de vie et de plaisir

dont les prophéties lui manquent. Demandez à l'âme la plus intrépide

pourquoi elle est glacée? pourquoi le froid noir des voûtes l'énerve?

pourquoi le bruit des pas effraie? pourquoi l'on remarque le cri des

chats-huants et la clameur des chouettes? Quoiqu'il n'existe aucune

raison de trembler, chacun tremble, et les ténèbres, image de mort,

attristent. Natalie, séparée de sa mère, pleurait. La jeune fille était

en proie à tous les doutes qui saisissent le cœur à l'entrée d'une vie

nouvelle, où, malgré les plus fortes assurances de bonheur, il existe

mille piéges dans lesquels tombe la femme. Elle eut froid, il lui

fallut un manteau. L'attitude de madame Évangélista, celle des époux,

excitèrent quelques remarques parmi la foule élégante qui environnait

l'autel.

—Solonet vient de me dire que les mariés partent demain matin, seuls,

pour Paris.

—Madame Évangélista devait aller vivre avec eux.

—Le comte Paul s'en est déjà débarrassé.

—Quelle faute! dit la marquise de Gyas. Fermer sa porte à la mère de

sa femme, n'est-ce pas l'ouvrir à un amant? Il ne sait donc pas tout ce

qu'est une mère?

—Il a été très-dur pour madame Évangélista, la pauvre femme a vendu

son hôtel et va vivre à Lanstrac.

—Natalie est bien triste.

—Aimeriez-vous, pour un lendemain de noces, de vous trouver sur une

grande route?

—C'est bien gênant.

—Je suis bien aise d'être venue ici, dit une dame, pour me convaincre

de la nécessité d'entourer le mariage de ses pompes, de ses fêtes

d'usage; car je trouve ceci bien nu, bien triste. Et si vous voulez que

je vous dise toute ma pensée, ajouta-t-elle en se penchant à l'oreille

de son voisin, ce mariage me semble indécent.

Madame Évangélista prit Natalie dans sa voiture, et la conduisit

elle-même chez le comte Paul.

—Hé bien, ma mère, tout est dit...

—Songe, ma chère enfant, à mes dernières recommandations, et tu seras

heureuse. Sois toujours sa femme et non sa maîtresse.

Quand Natalie fut couchée, la mère joua la petite comédie de se

jeter dans les bras de son gendre en pleurant. Ce fut la seule chose

provinciale que madame Évangélista se permit, mais elle avait ses

raisons. A travers ses larmes et ses paroles en apparence folles ou

désespérées, elle obtint de Paul de ces concessions que font tous les

maris. Le lendemain, elle mit les mariés en voiture, et les accompagna

jusqu'au delà du bac où l'on passe la Gironde. Par un mot Natalie avait

appris à madame Évangélista que si Paul avait gagné la partie au jeu du

contrat, sa revanche à elle commençait. Natalie avait obtenu déjà de

son mari la plus parfaite obéissance.

CONCLUSION.

Cinq ans après, au mois de novembre, dans l'après-midi, le comte Paul

de Manerville, enveloppé dans un manteau, la tête inclinée, entra

mystérieusement chez monsieur Mathias à Bordeaux. Trop vieux pour

continuer les affaires, le bonhomme avait vendu son étude et achevait

paisiblement sa vie dans une de ses maisons où il s'était retiré.

Une affaire urgente l'avait contraint de s'absenter quand arriva son

hôte; mais sa vieille gouvernante, prévenue de l'arrivée de Paul, le

conduisit à la chambre de madame Mathias, morte depuis un an. Fatigué

par un rapide voyage, Paul dormit jusqu'au soir. A son retour, le

vieillard vint voir son ancien client, et se contenta de le regarder

endormi, comme une mère regarde son enfant. Josette, la gouvernante,

accompagnait son maître, et demeura debout devant le lit, les poings

sur les hanches.

—Il y a aujourd'hui un an, Josette, quand je recevais ici le dernier

soupir de ma chère femme, je ne savais pas que j'y reviendrais pour y

voir monsieur le comte quasi mort.

—Pauvre monsieur! il geint en dormant, dit Josette.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 24 / 47 段