se décrire. Maître Mathias attendait en triomphateur la signature des
deux personnes qui avaient cru dépouiller son client. Natalie, hors
d'état de comprendre qu'elle perdait la moitié de sa fortune, Paul
ignorant que la maison de Manerville la gagnait, riaient et causaient
toujours. Solonet et madame Évangélista se regardaient en contenant
l'un son indifférence, l'autre une foule de sentiments irrités. Après
s'être livrée à des remords inouïs, après avoir regardé Paul comme
la cause de son improbité, la veuve s'était décidée à pratiquer de
honteuses manœuvres pour rejeter sur lui les fautes de sa tutelle,
en le considérant comme sa victime. En un moment elle s'apercevait
que là où elle croyait triompher elle périssait, et la victime était
sa propre fille! Coupable sans profit, elle se trouvait la dupe d'un
vieillard probe de qui elle perdait sans doute l'estime. Sa conduite
secrète n'avait-elle pas inspiré les stipulations de maître Mathias?
Réflexion horrible: Mathias avait éclairé Paul. S'il n'avait pas encore
parlé, certes le contrat une fois signé, ce vieux loup préviendrait son
client des dangers courus, et maintenant évités, ne fût-ce que pour en
recevoir ces éloges auxquels tous les esprits sont accessibles. Ne le
mettrait-il pas en garde contre une femme assez astucieuse pour avoir
trempé dans cette ignoble conspiration? ne détruirait-il pas l'empire
qu'elle avait conquis sur son gendre? Les natures faibles, une fois
prévenues, se jettent dans l'entêtement, et n'en reviennent jamais.
Tout était donc perdu! Le jour où commença la discussion, elle avait
compté sur la faiblesse de Paul, sur l'impossibilité où il serait de
rompre une union si avancée. En ce moment, elle s'était bien autrement
liée. Trois mois auparavant, Paul n'avait que peu d'obstacles à vaincre
pour rompre son mariage; mais aujourd'hui tout Bordeaux savait que
depuis deux mois les notaires avaient aplani les difficultés. Les bans
étaient publiés. Le mariage devait être célébré dans deux jours. Les
amis des deux familles, toute la société parée pour la fête arrivaient.
Comment déclarer que tout était ajourné? La cause de cette rupture se
saurait, la probité sévère de maître Mathias aurait créance, il serait
préférablement écouté. Les rieurs seraient contre les Évangélista qui
ne manquaient pas de jaloux. Il fallait donc céder! Ces réflexions si
cruellement justes tombèrent sur madame Évangélista comme une trombe,
et lui fendirent la cervelle. Si elle garda le sérieux des diplomates,
son menton éprouva ce mouvement apoplectique par lequel Catherine II
manifesta sa colère le jour où, sur son trône, devant sa cour et dans
des circonstances presque semblables, elle fut bravée par le jeune
roi de Suède. Solonet remarqua ce jeu de muscles qui annonçait la
contraction d'une haine mortelle, orage sourd et sans éclair! En ce
moment, madame Évangélista vouait effectivement à son gendre une de
ces haines insatiables dont le germe a été laissé par les Arabes dans
l'atmosphère des deux Espagnes.
—Monsieur, dit-elle en se penchant à l'oreille de son notaire, vous
nommiez ceci du galimatias, il me semble que rien n'était plus clair.
—Madame, permettez...
—Monsieur, dit la veuve en continuant sans écouter Solonet, si vous
n'avez pas aperçu l'effet de ces stipulations lors de la conférence
que nous avons eue, il est bien extraordinaire que vous n'y ayez point
songé dans le silence du cabinet. Ce ne saurait être par incapacité.
Le jeune notaire entraîna sa cliente dans le petit salon en se disant
à lui-même:—J'ai plus de mille écus d'honoraires pour le compte de
tutelle, mille écus pour le contrat, six mille francs à gagner par la
vente de l'hôtel, en tout quinze mille francs à sauver: ne nous fâchons
pas. Il ferma la porte, jeta sur madame Évangélista le froid regard
des gens d'affaires, devina les sentiments qui l'agitaient et lui
dit:—Madame, quand j'ai peut-être dépassé pour vous les bornes de la
finesse, comptez-vous payer mon dévouement par un semblable mot?
—Mais, monsieur...
—Madame, je n'ai pas calculé l'effet des donations, il est vrai; mais
si vous ne voulez pas du comte Paul pour votre gendre, êtes-vous forcée
de l'accepter? Le contrat est-il signé? Donnez votre fête, et remettons
la signature. Il vaut mieux attraper tout Bordeaux que de s'attraper
soi-même.
—Comment justifier à toute la société déjà prévenue contre nous la
non-conclusion de l'affaire?
—Une erreur commise à Paris, un manque de pièces, dit Solonet.
—Mais les acquisitions?
—Monsieur de Manerville ne manquera ni de dots ni de partis.
—Oui, lui ne perdra rien; mais nous perdons tout, nous!
—Vous, reprit Solonet, vous pourrez avoir un comte à meilleur marché,
si, pour vous, le titre est la raison suprême de ce mariage.
—Non, non, nous ne pouvons pas ainsi jouer notre honneur! Je suis
prise au piége, monsieur. Tout Bordeaux demain retentirait de ceci.
Nous avons échangé des paroles solennelles.
—Vous voulez que mademoiselle Natalie soit heureuse, reprit Solonet.
—Avant tout.
—Être heureuse en France, dit le notaire, n'est-ce pas être la
maîtresse au logis? Elle mènera par le bout du nez ce sot de
Manerville, il est si nul qu'il ne s'est aperçu de rien. S'il se
défiait maintenant de vous, il croira toujours en sa femme. Sa femme,
n'est-ce pas vous? Le sort du comte Paul est encore entre vos mains.
—Si vous disiez vrai, monsieur, je ne sais pas ce que je pourrais vous
refuser, dit-elle dans un transport qui colora son regard.
—Rentrons, madame, dit maître Solonet en comprenant sa cliente; mais,
sur toute chose, écoutez-moi bien! Vous me trouverez après inhabile, si
vous voulez.
—Mon cher confrère, dit en rentrant le jeune notaire à maître Mathias,
_malgré votre habileté_ vous n'avez prévu ni le cas où monsieur de
Manerville décéderait sans enfants, ni celui où il mourrait ne laissant
que des filles. Dans ces deux cas, le majorat donnerait lieu à des
procès avec les Manerville, car alors
Il s'en présentera, gardez-vous d'en douter!
Je crois donc nécessaire de stipuler que dans le premier cas le majorat
sera soumis à la donation générale des biens faite entre les époux, et
que dans le second l'institution du majorat sera caduque. La convention
concerne uniquement la future épouse.
—Cette clause me semble parfaitement juste, dit maître Mathias. Quant
à sa ratification, monsieur le comte s'entendra sans doute avec la
chancellerie, s'il est besoin.
Le jeune notaire prit une plume et libella sur la marge de l'acte cette
terrible clause, à laquelle Paul et Natalie ne firent aucune attention.
Madame Évangélista baissa les yeux pendant que maître Mathias la lut.
—Signons, dit la mère.
Le volume de voix que réprima madame Évangélista trahissait une
violente émotion. Elle venait de se dire:—Non, ma fille ne sera pas
ruinée; mais lui! Ma fille aura le nom, le titre et la fortune. S'il
arrive à Natalie de s'apercevoir qu'elle n'aime pas son mari, si elle
en aimait un jour irrésistiblement un autre, Paul sera banni de France!
et ma fille sera libre, heureuse et riche.
Si maître Mathias se connaissait à l'analyse des intérêts, il
connaissait peu l'analyse des passions humaines; il accepta ce mot
comme une amende honorable, au lieu d'y voir une déclaration de guerre.
Pendant que Solonet et son clerc veillaient à ce que Natalie signât et
paraphât tous les actes, opération qui voulait du temps, Mathias prit
Paul à part dans l'embrasure d'une croisée, et lui donna le secret des
stipulations qu'il avait inventées pour le sauver d'une ruine certaine.
—Vous avez une hypothèque de cent cinquante mille francs sur cet
hôtel, lui dit-il en terminant, et demain elle sera prise. J'ai chez
moi les inscriptions au grand-livre, immatriculées par mes soins
au nom de votre femme. Tout est en règle. Mais le contrat contient
quittance de la somme représentée par les diamants, demandez-les: les
affaires sont les affaires. Le diamant gagne en ce moment, il peut
perdre. L'achat des domaines d'Auzac et de Saint-Froult vous permet
de faire argent de tout, afin de ne pas toucher aux rentes de votre
femme. Ainsi, monsieur le comte, point de fausse honte. Le premier
paiement est exigible après les formalités, il est de deux cent mille
francs, affectez-y les diamants. Vous aurez l'hypothèque sur l'hôtel
Évangélista pour le second terme, et les revenus du majorat vous
aideront à solder le reste. Si vous avez le courage de ne dépenser
que cinquante mille francs pendant trois ans, vous récupérerez les
deux cent mille francs desquels vous êtes maintenant débiteur. Si vous
plantez de la vigne dans les parties montagneuses de Saint-Froult, vous
pourrez en porter le revenu à vingt-six mille francs. Votre majorat,
sans compter votre hôtel à Paris, vaudra donc quelque jour cinquante
mille livres de rente, ce sera l'un des plus beaux que je connaisse.
Ainsi vous aurez fait un excellent mariage.
Paul serra très-affectueusement les mains de son vieux ami. Ce geste ne
put échapper à madame Évangélista qui vint présenter la plume à Paul.
Pour elle, ses soupçons devinrent des réalités, elle crut alors que
Paul et Mathias s'étaient entendus. Des vagues de sang pleines de rage
et de haine lui arrivèrent au cœur. Tout fut dit.
Après avoir vérifié si tous les renvois étaient paraphés, si les trois
contractants avaient bien mis leurs initiales et leurs paraphes au bas
des rectos, maître Mathias regarda tour à tour Paul et sa belle-mère,
et ne voyant pas son client demander les diamants, il dit:—Je ne pense
pas que la remise des diamants fasse une question, vous êtes maintenant
une même famille.
—Il serait plus régulier que madame les donnât, monsieur de Manerville
est chargé du reliquat du compte de tutelle, et l'on ne sait qui
vit ni qui meurt, dit maître Solonet qui crut apercevoir dans cette
circonstance un moyen d'animer la belle-mère contre le gendre.
—Ha, ma mère, dit Paul, ce serait nous faire injure à tous que d'agir
ainsi.—_Summum jus, summa injuria_, monsieur, dit-il à Solonet.
—Et moi, dit madame Évangélista qui dans les dispositions haineuses
où elle était vit une insulte dans la demande indirecte de Mathias, je
déchire le contrat si vous ne les acceptez pas!
Elle sortit en proie à l'une de ces rages sanguinaires qui font
souhaiter le pouvoir de tout abîmer, et que l'impuissance porte jusqu'à
la folie.
—Au nom du ciel, prenez-les, Paul, lui dit Natalie à l'oreille. Ma
mère est fâchée, je saurai ce soir pourquoi, je vous le dirai, nous
l'apaiserons.
Heureuse de cette première malice, madame Évangélista garda les boucles
d'oreilles et son collier. Elle fit apporter les bijoux, évalués à cent
cinquante mille francs par Élie Magus. Habitués à voir les diamants de
famille dans les successions, maître Mathias et Solonet examinèrent les
écrins et se récrièrent sur leur beauté.
—Vous ne perdrez rien sur la dot, monsieur le comte, dit Solonet en
faisant rougir Paul.
—Oui, dit Mathias, ces bijoux peuvent bien payer le premier terme du
prix des domaines acquis.
—Et les frais du contrat, dit Solonet.
La haine, comme l'amour, se nourrit des plus petites choses, tout
lui va. De même que la personne aimée ne fait rien de mal, de même
la personne haïe ne fait rien de bien. Madame Évangélista taxa de
simagrées les façons qu'une pudeur assez compréhensible fit faire à
Paul, qui voulait laisser les diamants et qui ne savait où mettre les
écrins, il aurait voulu pouvoir les jeter par la fenêtre. Madame
Évangélista, voyant son embarras, le pressait du regard et semblait lui
dire:—Emportez-les d'ici.
—Chère Natalie, dit Paul à sa future femme, serrez vous-même ces
bijoux, ils sont à vous, je vous les donne.
Natalie les mit dans le tiroir d'une console. En ce moment le fracas
des voitures était si grand et le murmure des conversations que
tenaient dans les salons voisins les personnes arrivées forcèrent
Natalie et sa mère à paraître. Les salons furent pleins en un moment,
et la fête commença.
—Profitez de la lune de miel pour vendre vos diamants, dit le vieux
notaire à Paul en s'en allant.
En attendant le signal de la danse, chacun se parlait à l'oreille du
mariage, et quelques personnes exprimaient des doutes sur l'avenir des
deux prétendus.
—Est-ce bien fini? demanda l'un des personnages les plus importants de
la ville à madame Évangélista.
—Nous avons eu tant de pièces à lire et à écouter, que nous nous
trouvons en retard; mais nous sommes assez excusables, répondit-elle.
—Quant à moi, je n'ai rien entendu, dit Natalie en prenant la main de
Paul pour ouvrir le bal.
—Ces jeunes gens-là aiment tous deux la dépense, et ce ne sera pas la
mère qui les retiendra, disait une douairière.
—Mais ils ont fondé, dit-on, un majorat de cinquante mille livres de
rente.
—Bah!
—Je vois que le bon monsieur Mathias a passé par là, dit un magistrat.
Certes, s'il en est ainsi, le bonhomme aura voulu sauver l'avenir de
cette famille.
—Natalie est trop belle pour ne pas être horriblement coquette. Une
fois qu'elle aura deux ans de mariage, disait une jeune femme, je ne
répondrais pas que Manerville ne fût pas un homme malheureux dans son
intérieur.
—La Fleur des pois serait donc ramée? lui répondit maître Solonet.
—Il ne lui fallait pas autre chose que cette grande perche, dit une
jeune fille.
—Ne trouvez-vous pas un air mécontent à madame Évangélista?
—Mais, ma chère, quelqu'un vient de me dire qu'elle garde à peine
vingt-cinq mille livres de rente, et qu'est-ce que cela pour elle!
—La misère, ma chère.
—Oui, elle s'est dépouillée pour sa fille. Monsieur de Manerville a
été d'une exigence...
—Excessive! dit maître Solonet. Mais il sera pair de France. Les
Maulincour, le vidame de Pamiers le protégeront; il appartient au
faubourg Saint-Germain.
—Oh! il y est reçu, voilà tout, dit une dame qui l'avait voulu pour
gendre. Mademoiselle Évangélista, la fille d'un commerçant, ne lui
ouvrira certes pas les portes du chapitre de Cologne.
—Elle est petite-nièce du duc de Casa-Réal.
—Par les femmes!
Tous les propos furent bientôt épuisés. Les joueurs se mirent au jeu,
les jeunes filles et les jeunes gens dansèrent, le souper se servit, et
le bruit de la fête s'apaisa vers le matin, au moment où les premières
lueurs du jour blanchirent les croisées. Après avoir dit adieu à Paul,
qui s'en alla le dernier, madame Évangélista monta chez sa fille, car
sa chambre avait été prise par l'architecte pour agrandir le théâtre de
la fête. Quoique Natalie et sa mère fussent accablées de sommeil, quand
elles furent seules, elles se dirent quelques paroles.
—Voyons, ma mère chérie, qu'avez-vous?
—Mon ange, j'ai su ce soir jusqu'où pouvait aller la tendresse d'une
mère. Tu ne connais rien aux affaires et tu ignores à quels soupçons ma
probité vient d'être exposée. Enfin j'ai foulé mon orgueil à mes pieds:
il s'agissait de ton bonheur et de notre réputation.
—Vous voulez parler de ces diamants? Il en a pleuré le pauvre garçon.
Il n'en a pas voulu, je les ai.
—Dors, chère enfant. Nous causerons d'affaires à notre réveil; car,
dit-elle en soupirant, nous avons des affaires, et maintenant il existe
un tiers entre nous.
—Ah! chère mère, Paul ne sera jamais un obstacle à notre bonheur, dit
Natalie en s'endormant.
—Pauvre fillette, elle ne sait pas que cet homme vient de la ruiner!
Madame Évangélista fut alors saisie par la première pensée de cette
avarice à laquelle les gens âgés finissent par être en proie. Elle
voulut reconstituer au profit de sa fille toute la fortune laissée
par Évangélista. Elle y trouva son honneur engagé. Son amour pour
Natalie la fit en un moment aussi habile calculatrice qu'elle avait été
jusqu'alors insouciante en fait d'argent et gaspilleuse. Elle pensait
à faire valoir ses capitaux après en avoir placé une partie dans les
fonds, qui à cette époque valaient environ quatre-vingts francs. Une
passion change souvent en un moment le caractère: l'indiscret devient
diplomate, le poltron est tout à coup brave. La haine rendit avare la
prodigue madame Évangélista. La fortune pouvait servir les projets de
vengeance encore mal dessinés et confus qu'elle allait mûrir. Elle
s'endormit en se disant:—A demain! Par un phénomène inexpliqué, mais
dont les effets sont familiers aux penseurs, son esprit devait, pendant
le sommeil, travailler ses idées, les éclaircir, les coordonner, lui
préparer un moyen de dominer la vie de Paul, et lui fournir un plan
qu'elle mit en œuvre le lendemain même.
Si l'entraînement de la fête avait chassé les pensées soucieuses qui,
par moments, avaient assailli Paul, quand il fut seul avec lui-même et
dans son lit, elles revinrent le tourmenter.—Il paraît, se dit-il,
que, sans le bon Mathias, j'étais roué par ma belle-mère. Est-ce
croyable? Quel intérêt l'aurait poussée à me tromper? Ne devons-nous
pas confondre nos fortunes et vivre ensemble? D'ailleurs, à quoi bon
prendre du souci? Dans quelques jours, Natalie sera ma femme, nos
intérêts sont bien définis, rien ne peut nous désunir. Vogue la galère!
Néanmoins je serai sur mes gardes. Si Mathias avait raison, eh! bien,
après tout, je ne suis pas obligé d'épouser ma belle-mère.
Dans cette deuxième bataille, l'avenir de Paul avait complétement
changé de face sans qu'il le sût. Des deux êtres avec lesquels il se
mariait, le plus habile était devenu son ennemi capital et méditait de
séparer ses intérêts des siens. Incapable d'observer la différence que
le caractère créole mettait entre sa belle-mère et les autres femmes,
il pouvait encore moins en soupçonner la profonde habileté. La créole
est une nature à part, qui tient à l'Europe par l'intelligence, aux
Tropiques par la violence illogique de ses passions, à l'Inde par
l'apathique insouciance avec laquelle elle fait ou souffre également le
bien et le mal; nature gracieuse d'ailleurs, mais dangereuse comme un
enfant est dangereux s'il n'est pas surveillé. Comme l'enfant, cette
femme veut tout avoir immédiatement; comme un enfant, elle mettrait le
feu à la maison pour cuire un œuf. Dans sa vie molle, elle ne songe à
rien; elle songe à tout quand elle est passionnée. Elle a quelque chose
de la perfidie des nègres qui l'ont entourée dès le berceau, mais elle
est aussi naïve qu'ils sont naïfs. Comme eux et comme les enfants, elle
sait toujours vouloir la même chose avec une croissante intensité de
désir et peut couver son idée pour la faire éclore. Étrange assemblage
de qualités et de défauts, que le génie espagnol avait corroboré chez
madame Évangélista, et sur lequel la politesse française avait jeté la
glace de son vernis. Ce caractère endormi par le bonheur pendant seize
ans, occupé depuis par les minuties du monde, et à qui la première de
ses haines avait révélé sa force, se réveillait comme un incendie;
il éclatait à un moment de la vie où la femme perd ses plus chères
affections et veut un nouvel élément pour nourrir l'activité qui la
dévore. Natalie restait encore pendant trois jours sous l'influence
de sa mère! Madame Évangélista vaincue avait donc à elle une journée,
la dernière de celles qu'une fille passe avec sa mère. Par un seul
mot, la créole pouvait influencer la vie de ces deux êtres destinés à
marcher ensemble à travers les halliers et les grandes routes de la
société parisienne, car Natalie avait en sa mère une croyance aveugle.
Quelle portée acquérait un conseil dans un esprit ainsi prévenu! Tout
un avenir pouvait être déterminé par une phrase. Aucun code, aucune
institution humaine ne peut prévenir le crime moral qui tue par un mot.
Là est le défaut des justices sociales; là est la différence qui se
trouve entre les mœurs du grand monde et les mœurs du peuple: l'un
est franc, l'autre est hypocrite; à l'un le couteau, à l'autre le venin
du langage ou des idées; à l'un la mort, à l'autre l'impunité.
Le lendemain, vers midi, madame Évangélista se trouvait à demi couchée
sur le bord du lit de Natalie. Pendant l'heure du réveil, toutes
deux luttaient de câlineries et de caresses en reprenant les heureux
souvenirs de leur vie à deux, durant laquelle aucun discord n'avait
troublé ni l'harmonie de leurs sentiments, ni la convenance de leurs
idées, ni la mutualité de leurs plaisirs.
—Pauvre chère petite, disait la mère en pleurant de véritables larmes,
il m'est impossible de ne pas être émue en pensant qu'après avoir
toujours fait tes volontés, demain soir tu seras à un homme auquel il
faudra obéir?
—Oh, chère mère, quant à lui obéir! dit Natalie en laissant échapper
un geste de tête qui exprimait une gracieuse mutinerie. Vous riez?
reprit-elle. Mon père n'a-t-il pas toujours satisfait vos caprices?
pourquoi? il vous aimait. Ne serais-je donc pas aimée, moi?
—Oui, Paul a pour toi de l'amour; mais si une femme mariée n'y prend
garde, rien ne se dissipe plus promptement que l'amour conjugal.
L'influence que doit avoir une femme sur son mari dépend de son début
dans le mariage, il te faudra d'excellents conseils.
—Mais vous serez avec nous...
—Peut-être, chère enfant! Hier, pendant le bal, j'ai beaucoup réfléchi
aux dangers de notre réunion. Si ma présence te nuisait, si les petits
actes par lesquels tu dois lentement établir ton autorité de femme
étaient attribués à mon influence, ton ménage ne deviendrait-il pas un
enfer? Au premier froncement de sourcils que se permettrait ton mari,
fière comme je le suis, ne quitterais-je pas à l'instant la maison?
Si je la dois quitter un jour, mon avis est de n'y pas entrer. Je ne
pardonnerais pas à ton mari la désunion qu'il mettrait entre nous. Au
contraire, quand tu seras la maîtresse, lorsque ton mari sera pour toi
ce que ton père était pour moi, ce malheur ne sera plus à craindre.
Quoique cette politique doive coûter à un cœur jeune et tendre comme
est le tien, ton bonheur exige que tu sois chez toi souveraine absolue.
—Pourquoi, ma mère, me disiez-vous alors que je dois lui obéir?
—Chère fillette, pour qu'une femme commande, elle doit avoir l'air
de toujours faire ce que veut son mari. Si tu ne le savais pas, tu
pourrais par une révolte intempestive gâter ton avenir. Paul est
un jeune homme faible, il pourrait se laisser dominer par un ami,
peut-être même pourrait-il tomber sous l'empire d'une femme, qui te
feraient subir leurs influences. Préviens ces chagrins en te rendant
maîtresse de lui. Ne vaut-il pas mieux qu'il soit gouverné par toi que
de l'être par un autre?
—Certes, dit Natalie. Moi, je ne puis vouloir que son bonheur.
—Il m'est bien permis, ma chère enfant, de penser exclusivement au
tien, et de vouloir que, dans une affaire si grave, tu ne te trouves
pas sans boussole au milieu des écueils que tu vas rencontrer.
—Mais, ma mère chérie, ne sommes-nous donc pas assez fortes toutes
les deux pour rester ensemble près de lui, sans avoir à redouter ce
froncement de sourcils que vous paraissez redouter? Paul t'aime, maman.
—Oh! oh! il me craint plus qu'il ne m'aime. Observe-le bien
aujourd'hui quand je lui dirai que je vous laisse aller à Paris sans
moi, tu verras sur sa figure, quelle que soit la peine qu'il prendra
pour la dissimuler, une joie intérieure.
—Pourquoi? demanda Natalie.
—Pourquoi? chère enfant! Je suis comme saint Jean Bouche-d'Or, je le
lui dirai à lui-même, et devant toi.
—Mais si je me marie à la seule condition de ne te pas quitter? dit
Natalie.
—Notre séparation est devenue nécessaire, reprit madame Évangélista,
car plusieurs considérations modifient mon avenir. Je suis ruinée.
Vous aurez la plus brillante existence à Paris, je ne saurais y être
convenablement sans manger le peu qui me reste; tandis qu'en vivant à
Lanstrac, j'aurai soin de vos intérêts et referai ma fortune à force
d'économies.
—Toi, maman, faire des économies? s'écria railleusement Natalie. Ne
deviens donc pas déjà grand'mère. Comment, tu me quitterais pour de
semblables motifs? Chère mère, Paul peut te sembler un petit peu bête,
mais il n'est pas le moins du monde intéressé...
—Ah! répondit madame Évangélista d'un son de voix gros d'observations
et qui fit palpiter Natalie, la discussion du contrat m'a rendue
défiante et m'inspire quelques doutes. Mais sois sans inquiétudes,
chère enfant, dit-elle en prenant sa fille par le cou et l'amenant à
elle pour l'embrasser, je ne te laisserai pas longtemps seule. Quand
mon retour parmi vous ne causera plus d'ombrage, quand Paul m'aura
jugée, nous reprendrons notre bonne petite vie, nos causeries du soir...
—Comment, ma mère, tu pourras vivre sans ta Ninie?