—Si vous nous épousez pour de l'argent, allez vous promener. Nous

avons droit à plus d'un million. Mais il ne reste à notre mère que cet

hôtel, son mobilier et quatre cents et quelques mille francs employés

vers 1817 en cinq pour cent, donnant quarante mille francs de revenus.

[Illustration: SOLONET.

Ne me dites donc pas de niaiseries.

(LE CONTRAT DE MARIAGE.)]

—Comment menez-vous un train qui exige cent mille livres de rentes?

s'écria Mathias atterré.

—Notre fille nous a coûté les yeux de la tête. D'ailleurs, nous aimons

la dépense. Enfin, vos jérémiades ne nous feront pas retrouver deux

liards.

—Avec les cinquante mille francs de rentes qui appartenaient à

mademoiselle Natalie, vous pouviez l'élever richement sans vous ruiner.

Mais si vous avez mangé de si bon appétit quand vous étiez fille, vous

dévorerez donc quand vous serez femme.

—Laissez-nous alors, dit Solonet, la plus belle fille du monde doit

toujours manger plus qu'elle n'a.

—Je vais dire deux mots à mon client, reprit le vieux notaire.

—Va, va, mon vieux père Cassandre, va dire à ton client que nous

n'avons pas un liard, pensa maître Solonet qui dans le silence du

cabinet avait stratégiquement disposé ses masses, échelonné ses

propositions, élevé les tournants de la discussion, et préparé le point

où les parties, croyant tout perdu, se trouveraient devant une heureuse

transaction où triompherait sa cliente.

La robe blanche à nœuds roses, les tire-bouchons à la Sévigné, le

petit pied de Natalie, ses fins regards, sa jolie main sans cesse

occupée à réparer le désordre de boucles qui ne se dérangeaient pas, ce

manége d'une jeune fille faisant la roue comme un paon au soleil avait

amené Paul au point où le voulait voir sa future belle-mère: il était

ivre de désirs, et souhaitait sa prétendue comme un lycéen peut désirer

une courtisane; ses regards, sûr thermomètre de l'âme, annonçaient ce

degré de passion auquel un homme fait mille sottises.

—Natalie est si belle, dit-il à l'oreille de sa belle-mère, que je

conçois la frénésie qui nous pousse à payer un plaisir par notre mort.

Madame Évangélista répondit en hochant la tête:—Paroles d'amoureux!

Mon mari ne me disait aucune de ces belles phrases; mais il m'épousa

sans fortune, et pendant treize ans il ne m'a jamais causé de chagrins.

—Est-ce une leçon que vous me donnez? dit Paul en riant.

—Vous savez comme je vous aime, cher enfant! dit-elle en lui serrant

la main. D'ailleurs, ne faut-il pas vous bien aimer pour vous donner ma

Natalie!

—Me donner, me donner, dit la jeune fille en riant et agitant un

écran fait en plumes d'oiseaux indiens. Que dites-vous tout bas?

—Je disais, reprit Paul, combien je vous aime, puisque les convenances

me défendent de vous exprimer mes désirs.

—Pourquoi?

—Je me crains.

—Oh! vous avez trop d'esprit pour ne pas savoir bien monter les joyaux

de la flatterie. Voulez-vous que je vous dise mon opinion sur vous?...

Eh! bien, je vous trouve plus d'esprit qu'un homme amoureux n'en doit

avoir. Être la fleur des pois et rester très spirituel, dit-elle en

baissant les yeux, c'est avoir trop d'avantages: un homme devrait

opter. Je crains aussi, moi!

—Quoi?

—Ne parlons pas ainsi. Ne trouvez-vous pas, ma mère, que cette

conversation est dangereuse quand notre contrat n'est pas encore signé?

—Il va l'être, dit Paul.

—Je voudrais bien savoir ce que se disent Achille et Nestor, dit

Natalie en indiquant par un regard d'enfantine curiosité la porte d'un

petit salon.

—Ils parlent de nos enfants, de notre mort et de je ne sais quelles

autres frivolités semblables; ils comptent nos écus pour nous dire si

nous pourrons toujours avoir cinq chevaux à l'écurie. Ils s'occupent

aussi de donations, mais je les ai prévenus.

—Comment? dit Natalie.

—Ne me suis-je pas déjà donné tout entier? dit-il en regardant la

jeune fille dont la beauté redoubla quand le plaisir causé par cette

réponse eut coloré son visage.

—Ma mère, comment puis-je reconnaître tant de générosité?

—Ma chère enfant, n'as-tu pas toute la vie pour y répondre? Savoir

faire le bonheur de chaque jour, n'est-ce pas apporter d'inépuisables

trésors? Moi, je n'en avais pas d'autres en dot.

—Aimez-vous Lanstrac? dit Paul à Natalie.

—Comment n'aimerais-je pas une chose à vous? dit-elle. Aussi

voudrais-je bien voir votre maison.

—Notre maison, dit Paul. Vous voulez savoir si j'ai bien prévu vos

goûts, si vous vous y plairez. Madame votre mère a rendu la tâche

d'un mari difficile, vous avez toujours été bien heureuse; mais quand

l'amour est infini, rien ne lui est impossible.

—Chers enfants, dit madame Évangélista, pourrez-vous rester à

Bordeaux pendant les premiers jours de votre mariage? Si vous vous

sentez le courage d'affronter le monde qui vous connaît, vous épie,

vous gêne, soit! Mais si vous éprouvez tous deux cette pudeur de

sentiment qui enserre l'âme et ne s'exprime pas, nous irons à Paris où

la vie d'un jeune ménage se perd dans le torrent. Là seulement vous

pourrez être comme deux amants, sans avoir à craindre le ridicule.

—Vous avez raison, ma mère, je n'y pensais point. Mais à peine

aurai-je le temps de préparer ma maison. J'écrirai ce soir à de Marsay,

celui de mes amis sur lequel je puis compter pour faire marcher les

ouvriers.

Au moment où, semblable aux jeunes gens habitués à satisfaire leurs

plaisirs sans calcul préalable, Paul s'engageait inconsidérément dans

les dépenses d'un séjour à Paris, maître Mathias entra dans le salon et

fit signe à son client de venir lui parler.

—Qu'y a-t-il, mon ami? dit Paul en se laissant mener dans une

embrasure de fenêtre.

—Monsieur le comte, dit le bonhomme, il n'y a pas un sou de dot. Mon

avis est de remettre la conférence à un autre jour, afin que vous

puissiez prendre un parti convenable.

—Monsieur Paul, dit Natalie, je veux vous dire aussi mon mot à part.

Quoique la contenance de madame Évangélista fût calme, jamais juif du

moyen âge ne souffrit dans sa chaudière pleine d'huile bouillante, le

martyre qu'elle souffrait dans sa robe de velours violet. Solonet lui

avait garanti le mariage, mais elle ignorait les moyens, les conditions

du succès, et subissait l'horrible angoisse des alternatives. Elle

dut peut-être son triomphe à la désobéissance de sa fille. Natalie

avait commenté les paroles de sa mère dont l'inquiétude était visible

pour elle. Quand elle vit le succès de sa coquetterie, elle se sentit

atteinte au cœur par mille pensées contradictoires. Sans blâmer sa

mère, elle fut honteuse à demi de ce manége dont le prix était un

gain quelconque. Puis, elle fut prise d'une curiosité jalouse assez

concevable. Elle voulut savoir si Paul l'aimait assez pour surmonter

les difficultés prévues par sa mère, et que lui dénonçait la figure

un peu nuageuse de maître Mathias. Ces sentiments la poussèrent à un

mouvement de loyauté qui d'ailleurs la posait bien. La plus noire

perfidie n'eût pas été aussi dangereuse que le fut son innocence.

—Paul, lui dit-elle à voix basse, et elle le nomma ainsi pour la

première fois, si quelques difficultés d'intérêts pouvaient nous

séparer, songez que je vous relève de vos engagements, et vous permets

de jeter sur moi la défaveur qui résulterait d'une rupture.

Elle mit une si profonde dignité dans l'expression de sa générosité que

Paul crut au désintéressement de Natalie, à son ignorance du fait que

son notaire venait de lui révéler; il pressa la main de la jeune fille

et la baisa comme un homme à qui l'amour était plus cher que l'intérêt.

Natalie sortit.

—Sac à papier, monsieur le comte, vous faites des sottises, reprit le

vieux notaire en rejoignant son client.

Paul demeura songeur: il comptait avoir environ cent mille livres

de rentes, en réunissant sa fortune à celle de Natalie; et quelque

passionné que soit un homme, il ne passe pas sans émotion de cent à

quarante-six mille livres de rentes en acceptant une femme habituée au

luxe.

—Ma fille n'est pas là, reprit madame Évangélista qui s'avança

royalement vers son gendre et le notaire, pouvez-vous me dire ce qui

nous arrive!

—Madame, répondit Mathias épouvanté du silence de Paul, et qui rompit

la glace, il survient un empêchement dilatoire...

A ce mot, maître Solonet sortit du petit salon et coupa la parole à son

vieux confrère par une phrase qui rendit la vie à Paul. Accablé par le

souvenir de ses phrases galantes, par son attitude amoureuse, Paul ne

savait ni comment les démentir ni comment en changer; il aurait voulu

pouvoir se jeter dans un gouffre.

—Il est un moyen d'acquitter madame envers sa fille, dit le jeune

notaire d'un ton dégagé. Madame Évangélista possède quarante mille

livres de rentes en inscriptions cinq pour cent, dont le capital sera

bientôt au pair, s'il ne le dépasse; ainsi nous pouvons le compter pour

huit cent mille francs. Cet hôtel et son jardin valent bien deux cent

mille francs. Cela posé, madame peut transporter par le contrat la

nue propriété de ces valeurs à sa fille, car je ne pense pas que les

intentions de monsieur soient de laisser sa belle-mère sans ressources.

Si madame a mangé sa fortune, elle rend celle de sa fille, à une

bagatelle près.

—Les femmes sont bien malheureuses de ne rien entendre aux affaires,

dit madame Évangélista. J'ai des nues propriétés? Qu'est-ce que cela,

mon Dieu!

Paul était dans une sorte d'extase en entendant cette transaction. Le

vieux notaire, voyant le piége tendu, son client un pied déjà pris,

resta pétrifié, se disant:—Je crois que l'on se joue de nous!

—Si madame suit mon conseil, elle assurera sa tranquillité, dit le

jeune notaire en continuant. En se sacrifiant, au moins ne faut-il pas

que des mineurs la tracassent. On ne sait ni qui vit ni qui meurt!

Monsieur le comte reconnaîtra donc par le contrat avoir reçu la somme

totale revenant à mademoiselle Évangélista sur la succession de son

père.

Mathias ne put comprimer l'indignation qui brilla dans ses yeux et lui

colora la face.

—Et cette somme, dit-il en tremblant, est de...?

—Un million cent cinquante-six mille francs, suivant l'acte...

—Pourquoi ne demandez-vous pas à monsieur le comte de faire _hic et

nunc_ le délaissement de sa fortune à sa future épouse? dit Mathias, ce

serait plus franc que ce que vous nous demandez. La ruine du comte de

Manerville ne s'accomplira pas sous mes yeux, je me retire.

Il fit un pas vers la porte afin d'instruire son client de la

gravité des circonstances; mais il revint, et s'adressant à madame

Évangélista:—Ne croyez pas, madame, que je vous fasse solidaire des

idées de mon confrère, je vous tiens pour une honnête femme, une grande

dame qui ne savez rien des affaires.

—Merci, mon cher confrère, dit Solonet.

—Vous savez bien qu'entre nous il n'y a jamais d'injure, lui répondit

Mathias. Madame, sachez au moins le résultat de ces stipulations. Vous

êtes encore assez jeune, assez belle pour vous remarier.—Oh! mon Dieu,

madame, dit le vieillard à un geste de madame Évangélista, qui peut

répondre de soi!

—Je ne croyais pas, monsieur, dit madame Évangélista, qu'après être

restée veuve pendant sept belles années et avoir refusé de brillants

partis par amour de ma fille, je serais soupçonnée à trente-neuf ans

d'une semblable folie! Si nous n'étions pas en affaire, je prendrais

cette supposition pour une impertinence.

—Ne serait-il pas plus impertinent de croire que vous ne pouvez plus

vous marier?

—Vouloir et pouvoir sont deux termes bien différents, dit galamment

Solonet.

—Hé! bien, dit maître Mathias, ne parlons pas de votre mariage. Vous

pouvez, et nous le désirons tous, vivre encore quarante-cinq ans.

Or, comme vous gardez pour vous l'usufruit de la fortune de monsieur

Évangélista; durant votre existence, vos enfants pendront-ils leurs

dents au croc?

—Qu'est-ce que signifie cette phrase? dit la veuve. Que veulent dire

ce _croc_ et cet _usufruit_?

Solonet, homme de goût et d'élégance, se mit à rire.

—Je vais la traduire, répondit le bonhomme. Si vos enfants veulent

être sages, ils penseront à l'avenir. Penser à l'avenir, c'est

économiser la moitié de ses revenus en supposant qu'il ne nous

vienne que deux enfants, auxquels il faudra donner d'abord une belle

éducation, puis une grosse dot. Votre fille et votre gendre seront

donc réduits à vingt mille livres de rentes, quand l'un et l'autre en

dépensaient cinquante sans être mariés. Ceci n'est rien. Mon client

devra compter un jour à ses enfants onze cent mille francs du bien de

leur mère, et ne les aura peut-être pas encore reçus si sa femme est

morte et que madame vive encore, ce qui peut arriver. En conscience,

signer un pareil contrat, n'est-ce pas se jeter pieds et poings liés

dans la Gironde? Vous voulez faire le bonheur de mademoiselle votre

fille? Si elle aime son mari, sentiment dont ne doutent jamais les

notaires, elle épousera ses chagrins. Madame, j'en vois assez pour la

faire mourir de douleur, car elle sera dans la misère. Oui, madame, la

misère, pour des gens auxquels il faut cent mille livres de rentes, est

de n'en avoir plus que vingt mille. Si, par amour, monsieur le comte

faisait des folies, sa femme le ruinerait par ses reprises le jour où

quelque malheur adviendrait. Je plaide ici pour vous, pour eux, pour

leurs enfants, pour tout le monde.

—Le bonhomme a bien fait feu de tous ses canons, pensa maître Solonet

en jetant un regard à sa cliente comme pour lui dire:—Allons!

—Il est un moyen d'accorder ces intérêts, répondit avec calme madame

Évangélista. Je puis me réserver seulement une pension nécessaire pour

entrer dans un couvent, et vous aurez mes biens dès à présent. Je puis

renoncer au monde, si ma mort anticipée assure le bonheur de ma fille.

—Madame, dit le vieux notaire, prenons le temps de peser mûrement le

parti qui conciliera toutes les difficultés.

—Hé! mon Dieu, monsieur, dit madame Évangélista qui voyait sa perte

dans un retard, tout est pesé. J'ignorais ce qu'était un mariage en

France, je suis Espagnole et créole. J'ignorais qu'avant de marier

ma fille il fallût savoir le nombre de jours que Dieu m'accorderait

encore, que ma fille souffrirait de ma vie, que j'ai tort de vivre

et tort d'avoir vécu. Quand mon mari m'épousa, je n'avais que mon

nom et ma personne. Mon nom seul valait pour lui des trésors auprès

desquels pâlissaient les siens. Quelle fortune égale un grand nom? Ma

dot était la beauté, la vertu, le bonheur, la naissance, l'éducation.

L'argent donne-t-il ces trésors? Si le père de Natalie entendait notre

conversation, son âme généreuse en serait affectée pour toujours et

lui gâterait son bonheur en paradis. J'ai dissipé follement peut-être!

quelques millions sans que jamais ses sourcils aient fait un mouvement.

Depuis sa mort, je suis devenue économe et rangée en comparaison de la

vie qu'il voulait que je menasse. Brisons donc! Monsieur de Manerville

est tellement abattu que je....

Aucune onomatopée ne peut rendre la confusion et le désordre que le mot

_Brisons_ introduisit dans la conversation, il suffira de dire que ces

quatre personnes si bien élevées parlèrent toutes ensemble.

—On se marie en Espagne à l'espagnole et comme on veut; mais on se

marie en France à la française, raisonnablement et comme on peut!

disait Mathias.

—Ah! madame, s'écria Paul en sortant de sa stupeur, vous vous méprenez

sur mes sentiments.

—Il ne s'agit pas ici de sentiments, dit le vieux notaire en voulant

arrêter son client, nous faisons les affaires de trois générations.

Est-ce nous qui avons mangé les millions absents, nous qui ne demandons

qu'à résoudre des difficultés dont nous sommes innocents?

—Épousez-nous et ne chipotez pas, disait Solonet.

—Chipoter! chipoter! Vous appelez chipoter défendre les intérêts des

enfants, du père et de la mère, disait Mathias.

—Oui, disait Paul à sa belle-mère en continuant, je déplore les

dissipations de ma jeunesse, qui ne me permettent pas de clore cette

discussion par un mot, comme vous déplorez votre ignorance des affaires

et votre désordre involontaire. Dieu m'est témoin que je ne pense pas

en ce moment à moi, une vie simple à Lanstrac ne m'effraie point; mais

ne faut-il pas que mademoiselle Natalie renonce à ses goûts, à ses

habitudes? Voici notre existence modifiée.

—Où donc Évangélista puisait-il ses millions? dit la veuve.

—Monsieur Évangélista faisait des affaires, il jouait le grand jeu

des commerçants, il expédiait des navires et gagnait des sommes

considérables; nous sommes un propriétaire dont le capital est placé,

dont les revenus sont inflexibles, répondit vivement le vieux notaire.

—Il est encore un moyen de tout concilier, dit Solonet, qui par cette

phrase proférée d'un ton de fausset imposa silence aux trois autres en

attirant leurs regards et leur attention.

Ce jeune homme ressemblait à un habile cocher qui tient les rênes d'un

attelage à quatre chevaux et s'amuse à les animer, à les retenir. Il

déchaînait les passions, il les calmait tour à tour en faisant suer

dans son harnais Paul dont la vie et le bonheur étaient à tout moment

en question, et sa cliente qui ne voyait pas clair à travers les

tournoiements de la discussion.

—Madame Évangélista, dit-il après une pause, peut délaisser dès

aujourd'hui les inscriptions cinq pour cent et vendre son hôtel. Je

lui en ferai trouver trois cent mille francs en l'exploitant par lots.

Sur ce prix, elle vous remettra cent cinquante mille francs. Ainsi

madame vous donnera neuf cent cinquante mille francs immédiatement.

Si ce n'est pas ce qu'elle doit à sa fille, trouvez beaucoup de dots

semblables en France?

—Bien, dit maître Mathias, mais que deviendra madame?

A cette question, qui supposait un assentiment, Solonet se dit en

lui-même:—Allons donc, mon vieux loup, te voilà pris!

—Madame! répondit à haute voix le jeune notaire, madame gardera les

cinquante mille écus restant sur le prix de son hôtel. Cette somme

jointe au produit de son mobilier peut se placer en rentes viagères,

et lui procurera vingt mille livres de rentes. Monsieur le comte lui

arrangera une demeure chez lui. Lanstrac est grand. Vous avez un

hôtel à Paris, dit-il en s'adressant directement à Paul, madame votre

belle-mère peut donc vivre partout avec vous. Une veuve qui, sans avoir

à supporter les charges d'une maison, possède vingt mille livres de

rentes, est plus riche que ne l'était madame quand elle jouissait de

toute sa fortune. Madame Évangélista n'a que sa fille, monsieur le

comte est également seul, vos héritiers sont éloignés, aucune collision

d'intérêts n'est à craindre. La belle-mère et le gendre qui se trouvent

dans les conditions où vous êtes forment toujours une même famille.

Madame Évangélista compensera le déficit actuel par les bénéfices d'une

pension qu'elle vous donnera sur ses vingt mille livres de rentes

viagères, ce qui aidera d'autant votre existence. Nous connaissons

madame trop généreuse, trop grande pour supposer qu'elle veuille être

à charge à ses enfants. Ainsi vous vivrez unis, heureux, en pouvant

disposer de cent mille francs par an, somme suffisante, n'est-ce pas,

monsieur le comte? pour jouir en tout pays des agréments de l'existence

et satisfaire ses caprices. Et croyez-moi, les jeunes mariés sentent

souvent la nécessité d'un tiers dans leur ménage. Or, je le demande,

quel tiers plus affectueux qu'une bonne mère?...

Paul croyait entendre un ange en entendant parler Solonet. Il regarda

Mathias pour savoir s'il ne partageait pas son admiration pour la

chaleureuse éloquence de Solonet, car il ignorait que sous les feints

emportements de leurs paroles passionnées, les notaires comme les

avoués cachent la froideur et l'attention continue des diplomates.

—Un petit paradis, s'écria le vieillard.

Stupéfait par la joie de son client, Mathias alla s'asseoir sur une

ottomane, la tête dans une de ses mains, plongé dans une méditation

évidemment douloureuse. La lourde phraséologie dans laquelle les gens

d'affaires enveloppent à dessein leurs malices, il la connaissait, et

n'était pas homme à s'y laisser prendre. Il se mit à regarder à la

dérobée son confrère et madame Évangélista qui continuèrent à converser

avec Paul, et il essaya de surprendre quelques indices du complot dont

la trame si savamment ourdie commençait à se laisser voir.

—Monsieur, dit Paul à Solonet, je vous remercie du soin que vous

prenez à concilier nos intérêts. Cette transaction résout toutes les

difficultés plus heureusement que je ne l'espérais; si toutefois elle

vous convient, madame, dit-il en se tournant vers madame Évangélista,

car je ne voudrais rien de ce qui ne vous arrangerait pas également.

—Moi, reprit-elle, tout ce qui fera le bonheur de mes enfants me

comblera de joie. Ne me comptez pour rien.

—Il n'en doit pas être ainsi, dit vivement Paul. Si votre existence

n'était pas honorablement assurée, Natalie et moi nous en souffririons

plus que vous n'en souffririez vous-même.

—Soyez sans inquiétude, monsieur le comte, reprit Solonet.

—Ah! pensa maître Mathias, ils vont lui faire baiser les verges avant

de lui donner le fouet.

—Rassurez-vous, disait Solonet, il se fait en ce moment tant de

spéculations à Bordeaux, que les placements en viager s'y négocient

à des taux avantageux. Après avoir prélevé sur le prix de l'hôtel

et du mobilier les cinquante mille écus que nous vous devrons, je

crois pouvoir garantir à madame qu'il lui restera deux cent cinquante

mille francs. Je me charge de mettre cette somme en rentes viagères

par première hypothèque sur des biens valant un million, et d'en

obtenir dix pour cent, vingt-cinq mille livres de rentes. Ainsi nous

marions, à peu de chose près, des fortunes égales. En effet, contre

vos quarante-six mille livres de rentes, mademoiselle Natalie apporte

quarante mille livres de rentes en cinq pour cent, et cent cinquante

mille francs en écus, susceptibles de donner sept mille livres de

rentes: total, quarante-sept.

—Mais cela est évident, dit Paul.

En achevant sa phrase, maître Solonet avait jeté sur sa cliente un

regard oblique, saisi par Mathias, et qui voulait dire:—Lancez la

réserve.

—Mais! s'écria madame Évangélista dans un accès de joie qui ne parut

pas jouée, je puis donner à Natalie mes diamants, ils doivent valoir au

moins cent mille francs.

—Nous pouvons les faire estimer, dit le notaire, et ceci change

tout à fait la thèse. Rien ne s'oppose alors à ce que monsieur le

comte reconnaisse avoir reçu l'intégralité des sommes revenant à

mademoiselle Natalie de la succession de son père, et que les futurs

époux n'entendent au contrat le compte de tutelle. Si madame, en se

dépouillant avec une loyauté tout espagnole, remplit à cent mille

francs près ses obligations, il est juste de lui donner quittance.

—Rien n'est plus juste, dit Paul, je suis seulement confus de ces

procédés généreux.

—Ma fille n'est-elle pas une autre moi? dit madame Évangélista.

Maître Mathias aperçut une expression de joie sur la figure de madame

Évangélista, quand elle vit les difficultés à peu près levées: cette

joie et l'oubli des diamants qui arrivaient là comme des troupes

fraîches lui confirmèrent tous ses soupçons.

—La scène était préparée entre eux, comme les joueurs préparent les

cartes pour une partie où l'on ruinera quelque pigeon, se dit le vieux

notaire. Ce pauvre enfant que j'ai vu naître sera-t-il donc plumé vif

par sa belle-mère, rôti par l'amour et dévoré par sa femme? Moi qui ai

si bien soigné ces belles terres, les verrai-je fricassées en une seule

soirée? Trois millions et demi qui seront hypothéqués pour onze cent

mille francs de dot que ces deux femmes lui feront manger.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 20 / 47 段