En découvrant dans l'âme de cette femme des intentions qui, sans tenir

à la scélératesse, au crime, au vol, à la supercherie, à l'escroquerie,

à aucun sentiment mauvais ni à rien de blâmable, comportaient néanmoins

toutes les criminalités en germe, maître Mathias n'éprouva ni douleur,

ni généreuse indignation. Il n'était pas le Misanthrope, il était un

vieux notaire, habitué par son métier aux adroits calculs des gens du

monde, à ces habiles traîtrises plus funestes que ne l'est un franc

assassinat commis sur la grande route par un pauvre diable, guillotiné

en grand appareil. Pour la haute société, ces passages de la vie, ces

congrès diplomatiques sont comme de petits coins honteux où chacun

jette ses ordures. Plein de pitié pour son client, maître Mathias

jetait un long regard sur l'avenir, et n'y voyait rien de bon.

—Entrons donc en campagne avec les mêmes armes, se dit-il, et

battons-les.

En ce moment, Paul, Solonet et madame Évangélista, gênés par le silence

du vieillard, sentirent combien l'approbation de ce censeur leur était

nécessaire pour sanctionner cette transaction, et tous trois ils le

regardèrent simultanément.

—Eh! bien, mon cher monsieur Mathias, que pensez-vous de ceci? lui dit

Paul.

—Voici ce que je pense, répondit l'intraitable et consciencieux

notaire. Vous n'êtes pas assez riche pour faire de ces royales folies.

La terre de Lanstrac, estimée à trois pour cent, représente plus d'un

million, y compris son mobilier; les fermes du Grassol et du Guadet,

votre clos de Bellerose valent un autre million; vos deux hôtels et

leur mobilier, un troisième million. Contre ces trois millions donnant

quarante-sept mille deux cents francs de rentes, mademoiselle Natalie

apporte huit cent mille francs sur le grand livre, et supposons cent

mille francs de diamants qui me semblent une valeur hypothétique!

plus, cent cinquante mille francs d'argent, en tout un million

cinquante mille francs! En présence de ces faits, mon confrère vous

dit glorieusement que nous marions des fortunes égales! Il veut que

nous restions grevés de cent mille francs envers nos enfants, puisque

nous reconnaîtrions à notre femme par le compte de tutelle entendu,

un apport de onze cent cinquante-six mille francs, en n'en recevant

que un million cinquante mille! Vous écoutez de pareilles sornettes

avec le ravissement d'un amoureux, et vous croyez que maître Mathias,

qui n'est pas amoureux, peut oublier l'arithmétique et ne signalera

pas la différence qui existe entre les placements territoriaux dont le

capital est énorme, qui va croissant, et les revenus de la dot dont le

capital est sujet à des chances et à des diminutions d'intérêt. Je suis

assez vieux pour avoir vu l'argent décroître et les terres augmenter.

Vous m'avez appelé, monsieur le comte, pour stipuler vos intérêts:

laissez-moi les défendre, ou renvoyez-moi.

—Si monsieur cherche une fortune égale en capital à la sienne, dit

Solonet, nous n'avons pas trois millions et demi, rien n'est plus

évident. Si vous possédez trois accablants millions, nous ne pouvons

offrir que notre pauvre petit million, presque rien! trois fois la dot

d'une archiduchesse de la maison d'Autriche. Bonaparte a reçu deux cent

cinquante mille francs en épousant Marie-Louise.

—Marie-Louise a perdu Bonaparte, dit maître Mathias en grommelant.

La mère de Natalie saisit le sens de cette phrase.

—Si mes sacrifices ne servent à rien, s'écria-t-elle, je n'entends pas

pousser plus loin une discussion semblable, je compte sur la discrétion

de monsieur, et renonce à l'honneur de sa main pour ma fille.

Après les évolutions que le jeune notaire avait prescrites, cette

bataille d'intérêts était arrivée au terme où la victoire devait

appartenir à madame Évangélista. La belle-mère s'ouvrait le cœur,

livrait ses biens, était quasi libérée. Sous peine de manquer aux lois

de la générosité, de mentir à l'amour, le futur époux devait accepter

ces conditions résolues par avance entre maître Solonet et madame

Évangélista. Comme une aiguille d'horloge mue par ses rouages, Paul

arriva fidèlement au but.

—Comment, madame, s'écria Paul, en un moment vous pourriez briser...

—Mais, monsieur, répondit-elle, à qui dois-je? à ma fille. Quand elle

aura vingt et un ans, elle recevra mes comptes et me donnera quittance.

Elle possédera un million, et pourra, si elle veut, choisir parmi les

fils de tous les pairs de France. N'est-elle pas une Casa-Réal?

—Madame a raison. Pourquoi serait-elle plus maltraitée aujourd'hui

qu'elle ne le sera dans quatorze mois. Ne la privez pas des bénéfices

de sa maternité, dit Solonet.

—Mathias, s'écria Paul avec une profonde douleur, il est deux sortes

de ruines, et vous me perdez en ce moment!

Il fit un pas vers lui, sans doute pour lui dire qu'il voulait que

le contrat fût rédigé sur l'heure. Le vieux notaire prévint ce

malheur par un regard qui voulait dire:—Attendez! Puis il vit des

larmes dans les yeux de Paul, larmes arrachées par la honte que lui

causait ce débat, par la phrase péremptoire de madame Évangélista qui

annonçait une rupture, et il les sécha par un geste, celui d'Archimède

criant:—_Eurêka!_ Le mot PAIR DE FRANCE avait été, pour lui, comme une

torche dans un souterrain.

Natalie apparut en ce moment ravissante comme une aurore, et dit d'un

air enfantin:—Suis-je de trop?

—Singulièrement de trop, ma fille, lui répondit sa mère avec une

cruelle amertume.

—Venez, ma chère Natalie, dit Paul en la prenant par la main et

l'amenant à un fauteuil près de la cheminée, tout est arrangé! Car il

lui fut impossible de supporter le renversement de ses espérances.

Mathias reprit vivement:—Oui, tout peut encore s'arranger.

Semblable au général qui, dans un moment, renverse les combinaisons

préparées par l'ennemi, le vieux notaire avait vu le génie qui préside

au Notariat lui déroulant en caractères légaux une conception capable

de sauver l'avenir de Paul et celui de ses enfants. Maître Solonet ne

connaissait pas d'autre dénouement à ces difficultés inconciliables

que la résolution inspirée au jeune homme par l'amour, et à laquelle

l'avait conduit cette tempête de sentiments et d'intérêts contrariés;

aussi fut-il étrangement surpris de l'exclamation de son confrère.

Curieux de connaître le remède que maître Mathias pouvait trouver à un

état de choses qui devait lui paraître perdu sans ressources, il lui

dit:—Que proposez vous?

—Natalie, ma chère enfant, laissez-nous, dit madame Évangélista.

—Mademoiselle n'est pas de trop, répondit maître Mathias en souriant,

je vais parler pour elle aussi bien que pour monsieur le comte.

Il se fit un silence profond pendant lequel chacun, plein d'agitation,

attendit l'improvisation du vieillard avec une indicible curiosité.

—Aujourd'hui, reprit monsieur Mathias après une pause, la profession

de notaire a changé de face. Aujourd'hui, les révolutions politiques

influent sur l'avenir des familles, ce qui n'arrivait pas autrefois.

Autrefois les existences étaient définies et les rangs étaient

déterminés...

—Nous n'avons pas un cours d'économie politique à faire, mais

un contrat de mariage, dit Solonet en laissant échapper un geste

d'impatience et en interrompant le vieillard.

—Je vous prie de me laisser parler à mon tour, dit le bonhomme.

Solonet alla s'asseoir sur l'ottomane en disant à voix basse à madame

Évangélista:—Vous allez connaître ce que nous nommons entre nous le

_galimatias_.

—Les notaires sont donc obligés de suivre la marche des affaires

politiques, qui maintenant sont intimement liées aux affaires des

particuliers. En voici un exemple. Autrefois les familles nobles

avaient des fortunes inébranlables que les lois de la révolution

ont brisées et que le système actuel tend à reconstituer, reprit le

vieux notaire en se livrant aussi à la faconde du _tabellionaris boa

constrictor_ (le Boa-Notaire). Par son nom, par ses talents, par sa

fortune, monsieur le comte est appelé à siéger un jour à la chambre

élective. Peut-être ses destinées le mèneront-elles à la chambre

héréditaire, et nous lui connaissons assez de moyens pour justifier nos

prévisions. Ne partagez-vous pas mon opinion, madame? dit-il à la veuve.

—Vous avez pressenti mon plus cher espoir, dit-elle. Manerville sera

pair de France, ou je mourrais de chagrin.

—Tout ce qui peut nous acheminer vers ce but?... dit maître Mathias en

interrogeant l'astucieuse belle-mère par un geste de bonhomie.

—Est, répondit-elle, mon plus cher désir.

—Eh! bien, reprit Mathias, ce mariage n'est-il pas une occasion

naturelle de fonder un majorat? fondation qui, certes, militera dans

l'esprit du gouvernement actuel pour la nomination de mon client, au

moment d'une fournée. Monsieur le comte y consacrera nécessairement la

terre de Lanstrac qui vaut un million. Je ne demande pas à mademoiselle

de contribuer à cet établissement par une somme égale, ce ne serait

pas juste; mais nous pouvons y affecter huit cent mille francs de son

apport. Je connais à vendre en ce moment deux domaines qui jouxtent

la terre de Lanstrac, et où les huit cent mille francs à employer en

acquisitions territoriales seront placés un jour à quatre et demi pour

cent. L'hôtel à Paris doit être également compris dans l'institution

du majorat. Le surplus des deux fortunes, sagement administré, suffira

grandement à l'établissement des autres enfants. Si les parties

contractantes s'accordent sur ces dispositions, monsieur le comte peut

accepter votre compte de tutelle et rester chargé du reliquat. Je

consens!

—_Questa coda non è di questo gatto_ (cette queue n'est pas de ce

chat), s'écria madame Évangélista en regardant son parrain Solonet et

lui montrant Mathias.

—Il y a quelque anguille sous roche, lui dit à mi-voix Solonet en

répondant par un proverbe français au proverbe italien.

—Pourquoi tout ce gâchis-là? demanda Paul à Mathias en l'emmenant dans

le petit salon.

—Pour empêcher votre ruine, lui répondit à voix basse le vieux

notaire. Vous voulez absolument épouser une fille et une mère qui ont

mangé environ deux millions en sept ans, vous acceptez un débet de plus

de cent mille francs envers vos enfants auxquels vous devrez compter

un jour les onze cent cinquante-six mille francs de leur mère, quand

vous en recevez aujourd'hui à peine un million. Vous risquez de voir

votre fortune dévorée en cinq ans, et de rester nu comme un Saint-Jean,

en restant débiteur de sommes énormes envers votre femme ou ses hoirs.

Si vous voulez vous embarquer dans cette galère, allez-y, monsieur

le comte; mais laissez au moins votre vieil ami sauver la maison de

Manerville.

—Comment la sauvez-vous ainsi? demanda Paul.

—Écoutez, monsieur le comte, vous êtes amoureux?

—Oui.

—Un amoureux est discret à peu près comme un coup de canon, je ne veux

vous rien dire. Si vous parliez, peut-être votre mariage serait-il

rompu. Je mets votre amour sous la protection de mon silence. Avez-vous

confiance en mon dévouement?

—Belle question!

—Eh! bien, sachez que madame Évangélista, son notaire et sa fille nous

jouaient par-dessous jambe, et sont plus qu'adroits. Tudieu, quel jeu

serré!

—Natalie? s'écria Paul.

—Je n'en mettrais pas ma main au feu, dit le vieillard. Vous la

voulez, prenez-la! Mais je désirerais voir manquer ce mariage sans

qu'il y eût le moindre tort de votre côté.

—Pourquoi?

—Cette fille dépenserait le Pérou. Puis elle monte à cheval comme un

écuyer du Cirque, elle est quasiment émancipée: ces sortes de filles

font de mauvaises femmes.

Paul serra la main de maître Mathias, et lui dit en prenant un petit

air fat:—Soyez tranquille! Mais, pour le moment, que dois-je faire?

—Tenez ferme à ces conditions; ils y consentiront, car elles ne

blessent aucun intérêt. D'ailleurs madame Évangélista ne veut que

marier sa fille, j'ai vu dans son jeu, défiez-vous d'elle.

Paul rentra dans le salon, où il vit sa belle-mère causant à voix basse

avec Solonet, comme il venait de causer avec Mathias. Mise en dehors de

ces deux conférences mystérieuses, Natalie jouait avec son écran. Assez

embarrassée d'elle-même, elle se demandait:—Par quelle bizarrerie ne

me dit-on rien de mes affaires?

Le jeune notaire saisissait en gros l'effet lointain d'une stipulation

basée sur l'amour-propre des parties, et dans laquelle sa cliente

avait donné tête baissée. Mais si Mathias n'était plus que notaire,

Solonet était encore un peu homme, et portait dans les affaires

un amour-propre juvénile. Il arrive souvent ainsi que la vanité

personnelle fait oublier à un jeune homme l'intérêt de son client. En

cette circonstance, maître Solonet, qui ne voulut pas laisser croire

à la veuve que Nestor battait Achille, lui conseillait d'en finir

promptement sur ces bases. Peu lui importait la future liquidation de

ce contrat; pour lui, les conditions de la victoire étaient madame

Évangélista libérée, son existence assurée, Natalie mariée.

—Bordeaux saura que vous donnez environ onze cent mille francs à

Natalie, et qu'il vous reste vingt-cinq mille livres de rentes, dit

Solonet à l'oreille de madame Évangélista. Je ne croyais pas obtenir un

si beau résultat.

—Mais, dit-elle, expliquez-moi donc pourquoi la création de ce majorat

apaise si promptement l'orage?

—Défiance de vous et de votre fille. Un majorat est inaliénable: aucun

des époux n'y peut toucher.

—Ceci est positivement injurieux.

—Non. Nous appelons cela de la prévoyance. Le bonhomme vous a pris

dans un piége. Refusez de constituer ce majorat; il nous dira: Vous

voulez donc dissiper la fortune de mon client, qui par la création

du majorat est mise hors de toute atteinte, comme si les époux se

mariaient sous le régime dotal.

Solonet calma ses propres scrupules en se disant:—Ces stipulations

n'ont d'effets que dans l'avenir, et alors madame Évangélista sera

morte et enterrée.

En ce moment madame Évangélista se contenta des explications de

Solonet, en qui elle avait toute confiance. D'ailleurs elle ignorait

les lois; elle voyait sa fille mariée, elle n'en demandait pas

davantage, le matin; elle fut toute à la joie du succès. Ainsi, comme

le pensait Mathias, ni Solonet ni madame Évangélista ne comprenaient

encore dans toute son étendue sa conception appuyée sur des raisons

inattaquables.

—Hé! bien, monsieur Mathias, dit la veuve, tout est pour le mieux.

—Madame, si vous et monsieur le comte consentez à ces dispositions,

vous devez échanger vos paroles.—Il est bien entendu, n'est-ce pas,

dit-il en les regardant l'un et l'autre, que le mariage n'aura lieu

que sous la condition de la constitution d'un majorat composé de la

terre de Lanstrac et de l'hôtel situé rue de la Pépinière, appartenant

au futur époux, _item_ de huit cent mille francs pris en argent dans

l'apport de la future épouse, et dont l'emploi se fera en terres?

Pardonnez-moi, madame, cette répétition: un engagement positif et

solennel est ici nécessaire. L'érection d'un majorat exige des

formalités, des démarches à la chancellerie, une ordonnance royale, et

nous devons conclure immédiatement l'acquisition des terres, afin de

les comprendre dans la désignation des biens que l'ordonnance royale a

la vertu de rendre inaliénables. Dans beaucoup de familles on ferait

un compromis, mais entre vous un simple consentement doit suffire.

Consentez-vous?

—Oui, dit madame Évangélista.

—Oui, dit Paul.

—Et moi? dit Natalie en riant.

—Vous êtes mineure, mademoiselle, lui répondit Solonet, ne vous en

plaignez pas.

Il fut alors convenu que maître Mathias rédigerait le contrat, que

maître Solonet minuterait le compte de tutelle, et que ces actes se

signeraient, suivant la loi, quelques jours avant la célébration du

mariage. Après quelques salutations, les deux notaires se levèrent.

—Il pleut. Mathias, voulez-vous que je vous reconduise, dit Solonet?

J'ai mon cabriolet.

—Ma voiture est à vos ordres, dit Paul en manifestant l'intention

d'accompagner le bonhomme.

—Je ne veux pas vous voler un instant, dit le vieillard: j'accepte la

proposition de mon confrère.

—Hé! bien, dit Achille à Nestor quand le cabriolet roula dans les

rues, vous avez été vraiment patriarcal. En vérité, ces jeunes gens se

seraient ruinés.

—J'étais effrayé de leur avenir, dit Mathias en gardant le secret sur

les motifs de sa proposition.

En ce moment les deux notaires ressemblaient à deux acteurs qui se

donnent la main dans la coulisse après avoir joué sur le théâtre une

scène de provocations haineuses.

—Mais, dit Solonet, qui pensait alors aux choses du métier, n'est-ce

pas à moi d'acquérir les terres dont vous parlez? N'est-ce pas l'emploi

de notre dot?

—Comment pourrez-vous faire comprendre dans un majorat établi par le

comte de Manerville les biens de mademoiselle Évangélista? répondit

Mathias.

—La chancellerie nous répondra sur cette difficulté, dit Solonet.

—Mais je suis le notaire du vendeur aussi bien que de l'acquéreur,

répondit Mathias. D'ailleurs monsieur de Manerville peut acheter en son

nom. Lors du paiement nous ferons mention de l'emploi des fonds dotaux.

—Vous avez réponse à tout, mon ancien, dit Solonet en riant. Vous avez

été surprenant ce soir, vous nous avez battus.

—Pour un vieux qui ne s'attendait pas à vos batteries chargées à

mitraille, ce n'était pas mal, hein?

—Ha! ha! fit Solonet.

La lutte odieuse où le bonheur matériel d'une famille avait été

si périlleusement risqué n'était plus pour eux qu'une question de

polémique notariale.

—Nous n'avons pas pour rien quarante ans de bricole! dit Mathias.

Écoutez, Solonet, reprit-il, je suis bonhomme, vous pourrez assister au

contrat de vente des terres à joindre au majorat.

—Merci, mon bon Mathias. A la première occasion vous me trouverez tout

à vous.

Pendant que les deux notaires s'en allaient ainsi paisiblement,

sans autre émotion qu'un peu de chaleur à la gorge, Paul et madame

Évangélista se trouvaient en proie à cette trépidation de nerfs, à

cette agitation précordiale, à ces tressaillements de moelle et de

cervelle que ressentent les gens passionnés après une scène où leurs

intérêts et leurs sentiments ont été violemment secoués. Chez madame

Évangélista ces derniers grondements de l'orage étaient dominés par une

terrible réflexion, par une lueur rouge qu'elle voulait éclaircir.

—Maître Mathias n'aurait-il pas détruit en quelques minutes mon

ouvrage de six mois? se dit-elle. N'aurait-il pas soustrait Paul à mon

influence en lui inspirant de mauvais soupçons pendant leur conférence

secrète dans le petit salon?

Elle était debout devant sa cheminée, le coude appuyé sur le coin du

manteau de marbre, toute songeuse. Quand la porte cochère se ferma

sur la voiture des deux notaires, elle se retourna vers son gendre,

impatientée de résoudre ses doutes.

—Voilà la plus terrible journée de ma vie, s'écria Paul vraiment

joyeux de voir ces difficultés terminées. Je ne sais rien de plus rude

que ce vieux père Mathias. Que Dieu l'entende, et que je devienne _pair

de France_! Chère Natalie, je le désire maintenant plus pour vous que

pour moi. Vous êtes toute mon ambition, je ne vis qu'en vous.

En entendant cette phrase accentuée par le cœur, en voyant surtout le

limpide azur des yeux de Paul dont le regard, aussi bien que le front,

n'accusait aucune arrière-pensée, la joie de madame Évangélista fut

entière. Elle se reprocha les paroles un peu vives par lesquelles elle

avait éperonné son gendre; et dans l'ivresse du succès, elle se résolut

à rasséréner l'avenir. Elle reprit sa contenance calme, fit exprimer à

ses yeux cette douce amitié qui la rendait si séduisante, et répondit

à Paul:—Je puis vous en dire autant. Aussi, cher enfant, peut-être

ma nature espagnole m'a-t-elle emportée plus loin que mon cœur ne le

voulait. Soyez ce que vous êtes, bon comme Dieu? ne me gardez point

rancune de quelques paroles inconsidérées. Donnez-moi la main?

Paul était confus, il se trouvait mille torts, il embrassa madame

Évangélista.

—Cher Paul, dit-elle tout émue, pourquoi ces deux escogriffes

n'ont-ils pas arrangé cela sans nous, puisque tout devait si bien

s'arranger?

—Je n'aurais pas su, dit Paul, combien vous étiez grande et généreuse.

—Bien cela, Paul! dit Natalie en lui serrant la main.

—Nous avons, dit madame Évangélista, plusieurs petites choses à

régler, mon cher enfant. Ma fille et moi, nous sommes au-dessus de

niaiseries auxquelles certaines gens tiennent beaucoup. Ainsi Natalie

n'a nul besoin de diamants, je lui donne les miens.

—Ah! chère mère, croyez-vous que je puisse les accepter? s'écria

Natalie.

—Oui, mon enfant, ils sont une condition du contrat.

—Je ne le veux pas, je ne me marierai pas, répondit vivement Natalie.

Gardez ces pierreries que mon père prenait tant de plaisir à vous

offrir. Comment monsieur Paul peut-il exiger...?

—Tais-toi, chère fille, dit la mère dont les yeux se remplirent de

larmes. Mon ignorance des affaires exige bien davantage!

—Quoi donc?

—Je vais vendre mon hôtel pour m'acquitter de ce que je te dois.

—Que pouvez-vous me devoir, dit-elle, à moi qui vous dois la vie?

Puis-je m'acquitter jamais envers vous, moi? Si mon mariage vous coûte

le plus léger sacrifice, je ne veux pas me marier.

—Enfant!

—Chère Natalie, dit Paul, comprenez donc que ce n'est ni moi, ni votre

mère, ni vous qui exigeons ces sacrifices, mais les enfants...

—Et si je ne me marie pas? dit-elle en l'interrompant.

—Vous ne m'aimez donc point? dit Paul.

—Allons, petite folle, crois-tu qu'un contrat soit un château de

cartes sur lequel tu puisses souffler à plaisir? Chère ignorante, tu

ne sais pas combien nous avons eu de peine à bâtir un majorat à l'aîné

de tes enfants! Ne nous rejette pas dans les ennuis d'où nous sommes

sortis.

—Pourquoi ruiner ma mère? dit Natalie en regardant Paul.

—Pourquoi êtes-vous si riche? répondit-il en souriant.

—Ne vous disputez pas trop, mes enfants, vous n'êtes pas encore

mariés, dit madame Évangélista. Paul, reprit-elle, il ne faut donc

ni corbeille, ni joyaux, ni trousseau? Natalie a tout à profusion.

Réservez plutôt l'argent que vous auriez mis à des cadeaux de noces,

pour vous assurer à jamais un petit luxe intérieur. Je ne sais rien

de plus sottement bourgeois que de dépenser cent mille francs à une

corbeille de laquelle il ne subsiste rien un jour qu'un vieux coffre

en satin blanc. Au contraire, cinq mille francs par an attribués à la

toilette évitent mille soucis à une jeune femme, et lui restent pendant

toute la vie. D'ailleurs l'argent d'une corbeille sera nécessaire à

l'arrangement de votre hôtel à Paris. Nous reviendrons à Lanstrac au

printemps, car pendant l'hiver Solonet aura liquidé mes affaires.

—Tout est pour le mieux, dit Paul au comble du bonheur.

—Je verrai donc Paris, s'écria Natalie avec un accent qui aurait

justement effrayé un de Marsay.

—Si nous nous arrangeons ainsi, dit Paul, je vais écrire à de Marsay

de me prendre une loge aux Italiens et à l'Opéra pour l'hiver.

—Vous êtes bien aimable, je n'osais pas vous le demander, dit Natalie.

Le mariage est une institution fort agréable, si elle donne aux maris

le talent de deviner les désirs de leurs femmes.

—Ce n'est pas autre chose, dit Paul; mais il est minuit, il faut

partir.

—Pourquoi si tôt aujourd'hui? dit madame Évangélista qui déploya les

câlineries auxquelles les hommes sont si sensibles.

Quoique tout se fût passé dans les meilleurs termes, et selon les

lois de la plus exquise politesse, l'effet de la discussion de ces

intérêts avait néanmoins jeté chez le gendre et chez la belle-mère

un germe de défiance et d'inimitié prêt à lever au premier feu d'une

colère ou sous la chaleur d'un sentiment trop violemment heurté. Dans

la plupart des familles, la constitution des dots et les donations à

faire au contrat de mariage engendrent ainsi des hostilités primitives,

soulevées par l'amour-propre, par la lésion de quelques sentiments, par

le regret des sacrifices et par l'envie de les diminuer. Ne faut-il

pas un vainqueur et un vaincu, lorsqu'il s'élève une difficulté? Les

parents des futurs essaient de conclure avantageusement cette affaire

à leurs yeux purement commerciale, et qui comporte les ruses, les

profits, les déceptions du négoce. La plupart du temps le mari seul

est initié dans les secrets de ces débats, et la jeune épouse reste,

comme le fut Natalie, étrangère aux stipulations qui la font ou riche

ou pauvre. En s'en allant, Paul pensait que, grâce à l'habileté de son

notaire, sa fortune était presque entièrement garantie de toute ruine.

Si madame Évangélista ne se séparait point de sa fille, leur maison

aurait au delà de cent mille francs à dépenser par an; ainsi toutes ses

prévisions d'existence heureuse se réalisaient.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 21 / 47 段