—Comment donc, mon cher! lui répondit en l'interrompant madame

Évangélista; mais nos contrats de mariage ne se font-ils pas toujours

par l'intervention du notaire de chaque famille?

Le temps pendant lequel Paul était resté sans entamer cette question,

madame Évangélista l'avait employé à se demander: «A quoi pense-t-il?»

car les femmes possèdent à un haut degré la connaissance des pensées

intimes par le jeu des physionomies. Elle devina les observations de

la grand'tante dans le regard embarrassé, dans le son de voix émue qui

trahissaient en Paul un combat intérieur.

—Enfin, se dit-elle en elle-même, le jour fatal est arrivé, la crise

commence, quel en sera le résultat?—Mon notaire est monsieur Solonet,

dit-elle après une pause, le vôtre est monsieur Mathias, je les

inviterai à venir dîner demain, et ils s'entendront sur cette affaire.

Leur métier n'est-il pas de concilier les intérêts sans que nous nous

en mêlions, comme les cuisiniers sont chargés de nous faire faire bonne

chère?

—Mais vous avez raison, répondit-il en laissant échapper un

imperceptible soupir de contentement.

Par une singulière interposition des deux rôles, Paul, innocent de tout

blâme, tremblait, et madame Évangélista paraissait calme en éprouvant

d'horribles anxiétés. Cette veuve devait à sa fille le tiers de la

fortune laissée par monsieur Évangélista, douze cent mille francs,

et se trouvait hors d'état de s'acquitter, même en se dépouillant de

tous ses biens. Elle allait donc être à la merci de son gendre. Si

elle était maîtresse de Paul tout seul, Paul, éclairé par son notaire,

transigerait-il sur la reddition des comptes de tutelle? S'il se

retirait, tout Bordeaux en saurait les motifs, et le mariage de Natalie

y devenait impossible. Cette mère qui voulait le bonheur de sa fille,

cette femme qui depuis sa naissance avait noblement vécu, songea que

le lendemain il fallait devenir improbe. Comme ces grands capitaines

qui voudraient effacer de leur vie le moment où ils ont été secrètement

lâches, elle aurait voulu pouvoir retrancher cette journée du nombre de

ses jours. Certes, quelques-uns de ses cheveux blanchirent pendant la

nuit où, face à face avec les faits, elle se reprocha son insouciance

en sentant les dures nécessités de sa situation. D'abord elle était

obligée de se confier à son notaire, qu'elle avait mandé pour l'heure

de son lever. Il fallait avouer une détresse intérieure qu'elle n'avait

jamais voulu s'avouer à elle-même, car elle avait toujours marché vers

l'abîme en comptant sur un de ces hasards qui n'arrivent jamais. Il

s'éleva dans son âme, contre Paul, un léger mouvement où il n'y avait

ni haine, ni aversion, ni rien de mauvais encore; mais n'était-il pas

la partie adverse de ce procès secret? mais ne devenait-il pas, sans

le savoir, un innocent ennemi qu'il fallait vaincre? Quel être a pu

jamais aimer sa dupe? Contrainte à ruser, l'Espagnole résolut, comme

toutes les femmes, de déployer sa supériorité dans ce combat, dont la

honte ne pouvait s'absoudre que par une complète victoire. Dans le

calme de la nuit, elle s'excusa par une suite de raisonnements que sa

fierté domina. Natalie n'avait-elle pas profité de ses dissipations?

Y avait-il dans sa conduite un seul de ces motifs bas et ignobles

qui salissent l'âme? Elle ne savait pas compter, était-ce un crime,

un délit? Un homme n'était-il pas trop heureux d'avoir une fille

comme Natalie? Le trésor qu'elle avait conservé ne valait-il pas une

quittance? Beaucoup d'hommes n'achètent-ils pas une femme aimée par

mille sacrifices? Pourquoi ferait-on moins pour une femme légitime que

pour une courtisane? D'ailleurs Paul était un homme nul, incapable;

elle déploierait pour lui les ressources de son esprit, elle lui ferait

faire un beau chemin dans le monde; il lui serait redevable du pouvoir;

n'acquitterait-elle pas bien un jour sa dette? Ce serait un sot

d'hésiter! Hésiter pour quelques écus de plus ou de moins?... il serait

infâme.

—Si le succès ne se décide pas tout d'abord, se dit-elle, je quitterai

Bordeaux, et pourrai toujours faire un beau sort à Natalie en

capitalisant ce qui me reste, hôtel, diamants, mobilier, en lui donnant

tout et ne me réservant qu'une pension.

Quand un esprit fortement trempé se construit une retraite comme

Richelieu à Brouage, et se dessine une fin grandiose, il s'en fait

comme un point d'appui qui l'aide à triompher. Ce dénoûment, en cas de

malheur, rassura madame Évangélista, qui s'endormit d'ailleurs pleine

de confiance en son parrain dans ce duel. Elle comptait beaucoup sur le

concours du plus habile notaire de Bordeaux, monsieur Solonet, jeune

homme de vingt-sept ans, décoré de la Légion-d'Honneur pour avoir

contribué fort activement à la seconde rentrée des Bourbons. Heureux

et fier d'être reçu dans la maison de madame Évangélista, moins comme

notaire que comme appartenant à la société royaliste de Bordeaux,

Solonet avait conçu pour ce beau coucher de soleil une de ces passions

que les femmes comme madame Évangélista repoussent, mais dont elles

sont flattées, et que les plus prudes d'entre elles laissent à fleur

d'eau. Solonet demeurait dans une vaniteuse attitude pleine de respect

et d'espérance très convenable. Ce notaire vint le lendemain avec

l'empressement de l'esclave, et fut reçu dans la chambre à coucher

par la coquette veuve, qui se montra dans le désordre d'un savant

déshabillé.

—Puis-je, lui dit-elle, compter sur votre discrétion et votre entier

dévouement dans la discussion qui aura lieu ce soir? Vous devinez qu'il

s'agit du contrat de mariage de ma fille.

Le jeune homme se perdit en protestations galantes.

—Au fait, dit-elle.

—J'écoute, répondit-il en paraissant se recueillir.

Madame Évangélista lui exposa crûment sa situation.

—Ma belle dame, ceci n'est rien, dit maître Solonet en prenant un air

avantageux quand madame Évangélista lui eut donné des chiffres exacts.

Comment vous êtes-vous tenue avec monsieur de Manerville? Ici les

questions morales dominent les questions de droit et de finance.

Madame Évangélista se drapa dans sa supériorité. Le jeune notaire

apprit avec un vif plaisir que jusqu'à ce jour sa cliente avait gardé

dans ses relations avec Paul la plus haute dignité; que, moitié fierté

sérieuse, moitié calcul involontaire, elle avait agi constamment comme

si le comte de Manerville lui était inférieur, comme s'il y avait

pour lui de l'honneur à épouser mademoiselle Évangélista; ni elle ni

sa fille ne pouvaient être soupçonnées d'avoir des vues intéressées;

leurs sentiments paraissaient purs de toute mesquinerie; à la moindre

difficulté financière soulevée par Paul, elles avaient le droit de

s'envoler à une distance incommensurable; enfin, elle avait sur son

futur gendre un ascendant insurmontable.

—Cela étant ainsi, dit Solonet, quelles sont les dernières concessions

que vous vouliez faire?

—J'en veux faire le moins possible, dit-elle en riant.

—Réponse de femme, s'écria Solonet. Madame, tenez-vous à marier

mademoiselle Natalie?

—Oui.

—Vous voulez quittance des onze cent cinquante-six mille francs

desquels vous serez reliquataire d'après le compte de tutelle à

présenter au susdit gendre?

—Oui.

—Que voulez-vous garder?

—Trente mille livres de rente au moins, répondit-elle.

—Il faut vaincre ou périr?

—Oui.

—Eh! bien, je vais réfléchir aux moyens nécessaires pour atteindre

à ce but, car il nous faut beaucoup d'adresse et ménager nos forces.

Je vous donnerai quelques instructions en arrivant; exécutez-les

ponctuellement, et je puis déjà vous prédire un succès complet.—Le

comte Paul aime-t-il mademoiselle Natalie? demanda-t-il en se levant.

—Il l'adore.

—Ce n'est pas assez. La désire-t-il en tant que femme au point de

passer par-dessus quelques difficultés pécuniaires?

—Oui.

—Voilà ce que je regarde comme un Avoir dans les Propres d'une fille!

s'écria le notaire. Faites-la donc bien belle ce soir, ajouta-t-il d'un

air fin.

—Nous avons la plus jolie toilette du monde.

—La robe du contrat contient, selon moi, la moitié des donations, dit

Solonet.

Ce dernier argument parut si nécessaire à madame Évangélista,

qu'elle voulut assister à la toilette de Natalie, autant pour la

surveiller que pour en faire une innocente complice de sa conspiration

financière. Coiffée à la Sévigné, vêtue d'une robe de cachemire

blanc ornée de nœuds roses, sa fille lui parut si belle qu'elle

pressentit la victoire. Quand la femme de chambre fut sortie, et que

madame Évangélista fut certaine que personne ne pouvait être à portée

d'entendre, elle arrangea quelques boucles dans la coiffure de sa

fille, en manière d'exorde.

—Chère enfant, aimes-tu bien sincèrement monsieur de Manerville? lui

dit-elle d'une voix ferme en apparence.

La mère et la fille se jetèrent, l'une à l'autre, un étrange regard.

—Pourquoi, ma petite mère, me faites-vous cette question aujourd'hui

plutôt qu'hier? Pourquoi me l'avez-vous laissé voir?

—S'il fallait nous quitter pour toujours, persisterais-tu dans ce

mariage?

—J'y renoncerais et n'en mourrais pas de chagrin.

—Tu n'aimes pas, ma chère, dit la mère en baisant sa fille au front.

—Mais pourquoi, bonne mère, fais-tu le grand inquisiteur?

—Je voulais savoir si tu tenais au mariage sans être folle du mari.

—Je l'aime.

—Tu as raison, il est comte, nous en ferons un pair de France à nous

deux; mais il va se rencontrer des difficultés.

—Des difficultés entre gens qui s'aiment? Non. La Fleur des pois,

chère mère, s'est trop bien plantée là, dit-elle en montrant son cœur

par un geste mignon, pour faire la plus légère objection. J'en suis

sûre.

—S'il en était autrement? dit madame Évangélista.

—Il serait profondément oublié, répondit Natalie.

—Bien. Tu es une Casa-Réal! Mais, quoique t'aimant comme un fou,

s'il survenait des discussions auxquelles il serait étranger, et

par-dessus lesquelles il faudrait qu'il passât, pour toi comme pour

moi, Natalie, hein? Si, sans blesser aucunement les convenances, un peu

de gentillesse dans les manières le décidait? Allons, un rien, un mot?

Les hommes sont ainsi faits, ils résistent à une discussion sérieuse et

tombent sous un regard.

—J'entends! un petit coup pour que Favori saute la barrière, dit

Natalie en faisant le geste de donner un coup de cravache à son cheval.

—Mon ange, je ne te demande rien qui ressemble à de la séduction. Nous

avons des sentiments de vieil honneur castillan qui ne nous permettent

pas de passer les bornes. Le comte Paul connaîtra ma situation.

—Quelle situation?

—Tu n'y comprendrais rien. Hé! bien, si, après t'avoir vue dans

toute ta gloire, son regard trahissait la moindre hésitation, et je

l'observerai! certes, à l'instant je romprais tout, je saurais liquider

ma fortune, quitter Bordeaux et aller à Douai chez les Claës, qui,

malgré tout, sont nos parents par leur alliance avec les Temninck.

Puis je te marierais à un pair de France, dussé-je me réfugier dans un

couvent afin de te donner toute ma fortune.

—Ma mère, que faut-il donc faire pour empêcher de tels malheurs? dit

Natalie.

—Je ne t'ai jamais vue si belle, mon enfant! Sois un peu coquette, et

tout ira bien.

Madame Évangélista laissa Natalie pensive, et alla faire une toilette

qui lui permît de soutenir le parallèle avec sa fille. Si Natalie

devait être attrayante pour Paul, ne devait-elle pas enflammer Solonet,

son champion? La mère et la fille se trouvèrent sous les armes quand

Paul vint apporter le bouquet que depuis quelques mois il avait

l'habitude de donner chaque jour à Natalie. Puis tous trois se mirent à

causer en attendant les deux notaires.

Cette journée fut pour Paul la première escarmouche de cette longue et

fatigante guerre nommée le mariage. Il est donc nécessaire d'établir

les forces de chaque parti, la position des corps belligérants et le

terrain sur lequel ils devaient manœuvrer. Pour soutenir une lutte

dont l'importance lui échappait entièrement, Paul avait pour tout

défenseur son vieux notaire, Mathias. L'un et l'autre allaient être

surpris sans défense par un événement inattendu, pressés par un

ennemi dont le thème était fait, et forcés de prendre un parti sans

avoir le temps d'y réfléchir. Assisté par Cujas et Barthole eux-mêmes,

quel homme n'eût pas succombé? Comment croire à la perfidie, là

où tout semble facile et naturel? Que pouvait Mathias seul contre

madame Évangélista, contre Solonet et contre Natalie, surtout quand

son amoureux client passerait à l'ennemi dès que les difficultés

menaceraient son bonheur? Déjà Paul s'enferrait en débitant les jolis

propos d'usage entre amants, mais auxquels sa passion prêtait en

ce moment une valeur énorme aux yeux de madame Évangélista, qui le

poussait à se compromettre.

Ces _condottieri_ matrimoniaux qui s'allaient battre pour leurs clients

et dont les forces personnelles devenaient si décisives en cette

solennelle rencontre, les deux notaires représentaient les anciennes et

les nouvelles mœurs, l'ancien et le nouveau notariat.

Maître Mathias était un vieux bonhomme âgé de soixante-neuf ans, et

qui se faisait gloire de ses vingt années d'exercice en sa charge. Ses

gros pieds de goutteux étaient chaussés de souliers ornés d'agrafes en

argent, et terminaient ridiculement des jambes si menues, à rotules si

saillantes que, quand il les croisait, vous eussiez dit les deux os

gravés au-dessus des _ci-gît_. Ses petites cuisses maigres, perdues

dans de larges culottes noires à boucles, semblaient plier sous le

poids d'un ventre rond et d'un torse développé comme l'est le buste

des gens de cabinet, une grosse boule toujours empaquetée dans un

habit vert à basques carrées, que personne ne se souvenait d'avoir

vu neuf. Ses cheveux, bien tirés et poudrés, se réunissaient en une

petite queue de rat, toujours logée entre le collet de l'habit et celui

de son gilet blanc à fleurs. Avec sa tête ronde, sa figure colorée

comme une feuille de vigne, ses yeux bleus, le nez en trompette, une

bouche à grosses lèvres, un menton doublé, ce cher petit homme excitait

partout où il se montrait sans être connu le rire généreusement octroyé

par le Français aux créations falottes que se permet la nature, que

l'art s'amuse à charger, et que nous nommons des caricatures. Mais

chez maître Mathias l'esprit avait triomphé de la forme, les qualités

de l'âme avaient vaincu les bizarreries du corps. La plupart des

Bordelais lui témoignaient un respect amical, une déférence pleine

d'estime. La voix du notaire gagnait le cœur en y faisant résonner

l'éloquence de la probité. Pour toute ruse, il allait droit au fait

en culbutant les mauvaises pensées par des interrogations précises.

Son coup d'œil prompt, sa grande habitude des affaires lui donnaient

ce sens divinatoire qui permet d'aller au fond des consciences et d'y

lire les pensées secrètes. Quoique grave et posé dans les affaires,

ce patriarche avait la gaieté de nos ancêtres. Il devait risquer la

chanson de table, admettre et conserver les solennités de famille,

célébrer les anniversaires, les fêtes des grand'mères et des enfants,

enterrer avec cérémonie la bûche de Noël; il devait aimer à donner

des étrennes, à faire des surprises et offrir des œufs de Pâques; il

devait croire aux obligations du parrainage et ne déserter aucune des

coutumes qui coloraient la vie d'autrefois. Maître Mathias était un

noble et respectable débris de ces notaires, grands hommes obscurs, qui

ne donnaient pas de reçu en acceptant des millions, mais les rendaient

dans les mêmes sacs, ficelés de la même ficelle; qui exécutaient à

la lettre les fidéicommis, dressaient décemment les inventaires,

s'intéressaient comme de seconds pères aux intérêts de leurs clients,

barraient quelquefois le chemin devant les dissipateurs, et à qui

les familles confiaient leurs secrets; enfin l'un de ces notaires

qui se croyaient responsables de leurs erreurs dans les actes et les

méditaient longuement. Jamais, durant sa vie notariale, un de ses

clients n'eut à se plaindre d'un placement perdu, d'une hypothèque

ou mal prise ou mal assise. Sa fortune, lentement mais loyalement

acquise, ne lui était venue qu'après trente années d'exercice et

d'économie. Il avait établi quatorze de ses clercs. Religieux et

généreux incognito, Mathias se trouvait partout où le bien s'opérait

sans salaire. Membre actif du comité des hospices et du comité de

bienfaisance, il s'inscrivait pour la plus forte somme dans les

impositions volontaires destinées à secourir les infortunes subites,

à créer quelques établissements utiles. Aussi ni lui ni sa femme

n'avaient-ils de voiture, aussi sa parole était-elle sacrée, aussi ses

caves gardaient-elles autant de capitaux qu'en avait la Banque, aussi

le nommait-on _le bon monsieur Mathias_, et quand il mourut y eut-il

trois mille personnes à son convoi.

Solonet était ce jeune notaire qui arrive en fredonnant, affecte un

air léger, prétend que les affaires se font aussi bien en riant qu'en

gardant son sérieux; le notaire capitaine dans la garde nationale,

qui se fâche d'être pris pour un notaire, et postule la croix de la

Légion-d'Honneur, qui a sa voiture et laisse vérifier les pièces à ses

clercs; le notaire qui va au bal, au spectacle, achète des tableaux

et joue à l'écarté, qui a une caisse où se versent les dépôts et rend

en billets de banque ce qu'il a reçu en or; le notaire qui marche avec

son époque et risque les capitaux en placements douteux, spécule et

veut se retirer riche de trente mille livres de rente après dix ans de

notariat; le notaire dont la science vient de sa duplicité, mais que

beaucoup de gens craignent comme un complice qui possède leurs secrets;

enfin, le notaire qui voit dans sa charge un moyen de se marier à

quelque héritière en bas bleus.

Quand le mince et blond Solonet, frisé, parfumé, botté comme un jeune

premier du Vaudeville, vêtu comme un dandy dont l'affaire la plus

importante est un duel, entra précédant son vieux confrère, retardé par

un ressentiment de goutte, ces deux hommes représentèrent au naturel

une de ces caricatures intitulées JADIS et AUJOURD'HUI, qui eurent

tant de succès sous l'Empire. Si madame et mademoiselle Évangélista,

auxquelles _le bon monsieur Mathias_ était inconnu, eurent d'abord

une légère envie de rire, elles furent aussitôt touchées de la grâce

avec laquelle il les complimenta. La parole du bonhomme respira cette

aménité que les vieillards aimables savent répandre autant dans les

idées que dans la manière dont ils les expriment. Le jeune notaire, au

ton sémillant, eut alors le dessous. Mathias témoigna de la supériorité

de son savoir-vivre par la façon mesurée avec laquelle il aborda

Paul. Sans compromettre ses cheveux blancs, il respecta la noblesse

dans un jeune homme en sachant qu'il appartient quelques honneurs

à la vieillesse et que tous les droits sociaux sont solidaires. Au

contraire, le salut et le bonjour de Solonet avaient été l'expression

d'une égalité parfaite qui devait blesser les prétentions des gens du

monde et le ridiculiser aux yeux des personnes vraiment nobles. Le

jeune notaire fit un geste assez familier à madame Évangélista pour

l'inviter à venir causer dans une embrasure de fenêtre. Durant quelques

moments l'un et l'autre se parlèrent à l'oreille en laissant échapper

quelques rires, sans doute pour donner le change sur l'importance de

cette conversation, par laquelle maître Solonet communiqua le plan de

la bataille à sa souveraine.

—Mais, lui dit-il en terminant, aurez-vous le courage de vendre votre

hôtel?

—Parfaitement, dit-elle.

Madame Évangélista ne voulut pas dire à son notaire la raison de cet

héroïsme qui le frappa, le zèle de Solonet aurait pu se refroidir s'il

avait su que sa cliente allait quitter Bordeaux. Elle n'en avait même

encore rien dit à Paul, afin de ne pas l'effrayer par l'étendue des

circonvallations qu'exigeaient les premiers travaux d'une vie politique.

Après le dîner, les deux plénipotentiaires laissèrent les amants

près de la mère, et se rendirent dans un salon voisin destiné à leur

conférence. Il se passa donc une double scène: au coin de la cheminée

du grand salon, une scène d'amour où la vie apparaissait riante et

joyeuse; dans l'autre pièce, une scène grave et sombre où l'intérêt mis

à nu jouait par avance le rôle qu'il joue sous les apparences fleuries

de la vie.

—Mon cher maître, dit Solonet à Mathias, l'acte restera dans votre

étude, je sais tout ce que je dois à mon ancien. Mathias salua

gravement.—Mais, reprit Solonet en dépliant un projet d'acte inutile

qu'il avait fait brouillonner par un clerc, comme nous sommes la partie

opprimée, que nous sommes la fille, j'ai rédigé le contrat pour vous en

éviter la peine. Nous nous marions avec nos droits sous le régime de

la communauté; donation générale de nos biens l'un à l'autre en cas de

mort sans héritier, sinon donation d'un quart en usufruit et d'un quart

en nue propriété; la somme mise dans la communauté sera du quart des

apports respectifs; le survivant garde le mobilier sans être tenu de

faire inventaire. Tout est simple comme bonjour.

—Ta, ta, ta, ta, dit Mathias, je ne fais pas les affaires comme on

chante une ariette. Quels sont vos droits?

—Quels sont les vôtres? dit Solonet.

—Notre dot à nous, dit Mathias, est la terre de Lanstrac, du produit

de vingt-trois mille livres de rentes en sac, sans compter les

redevances en nature. _Item_, les fermes du Grassol et du Guadet,

valant chacune trois mille six cents livres de rentes. _Item_, le clos

de Belle-Rose, rapportant année commune seize mille livres: total,

quarante-six mille deux cents francs de rentes. _Item_, un hôtel

patrimonial à Bordeaux, imposé à neuf cents francs. _Item_, une belle

maison entre cour et jardin, sise à Paris, rue de la Pépinière, imposée

à quinze cents francs. Ces propriétés, dont les titres sont chez moi,

proviennent de la succession de nos père et mère, excepté la maison de

Paris, laquelle est un de nos acquêts. Nous avons également à compter

le mobilier de nos deux maisons et celui du château de Lanstrac,

estimés quatre cent cinquante mille francs. Voilà la table, la nappe et

le premier service. Qu'apportez-vous pour le second service et pour le

dessert?

—Nos droits, dit Solonet.

—Spécifiez-les, mon cher maître, reprit Mathias. Que m'apportez-vous?

où est l'inventaire fait après le décès de monsieur Évangélista?

montrez-moi la liquidation, l'emploi de vos fonds. Où sont vos

capitaux, s'il y a capital? où sont vos propriétés, s'il y a

propriétés? Bref, montrez-nous un compte de tutelle, et dites-nous ce

que vous donne ou vous assure votre mère.

—Monsieur le comte de Manerville aime-t-il mademoiselle Évangélista?

—Il en veut faire sa femme, si toutes les convenances se rencontrent,

dit le vieux notaire. Je ne suis pas un enfant, il s'agit ici de nos

affaires, et non de nos sentiments.

—L'affaire est manquée si vous n'avez pas les sentiments généreux.

Voici pourquoi, reprit Solonet. Nous n'avons pas fait inventaire

après la mort de notre mari, nous étions Espagnole, créole, et nous

ne connaissions pas les lois françaises. D'ailleurs, nous étions trop

douloureusement affectée pour songer à de misérables formalités que

remplissent les cœurs froids. Il est de notoriété publique que nous

étions adorée par le défunt et que nous l'avons énormément pleuré. Si

nous avons une liquidation précédée d'un bout d'inventaire fait par

commune renommée, remerciez-en notre subrogé-tuteur qui nous a forcée

d'établir une situation et de reconnaître à notre fille une fortune

telle quelle, au moment où il nous a fallu retirer de Londres des

rentes anglaises dont le capital était immense, et que nous voulions

replacer à Paris, où nous en doublions les intérêts.

—Ne me dites donc pas de niaiseries. Il existe des moyens de contrôle.

Quels droits de succession avez-vous payés au domaine? le chiffre nous

suffira pour établir les comptes. Allez donc droit au fait. Dites-nous

franchement ce qu'il vous revenait et ce qui vous reste. Hé! bien, si

nous sommes trop amoureux, nous verrons.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 19 / 47 段