d'employer les heures vides, plus difficiles à passer pour lui que pour
tout autre. Là seulement respirait cette grandeur, ce luxe dont il
avait l'habitude. A quarante ans, madame Évangélista était belle d'une
beauté semblable à celle de ces magnifiques couchers du soleil qui
couronnent en été les journées sans nuages. Sa réputation inattaquée
offrait aux coteries bordelaises un éternel aliment de causerie, et
la curiosité des femmes était d'autant plus vive que la veuve offrait
les indices de la constitution qui rend les Espagnoles et les créoles
particulièrement célèbres. Elle avait les cheveux et les yeux noirs,
le pied et la taille de l'Espagnole, cette taille cambrée dont les
mouvements ont un nom en Espagne. Son visage toujours beau séduisait
par ce teint créole dont l'animation ne peut être dépeinte qu'en le
comparant à une mousseline jetée sur de la pourpre, tant la blancheur
en est également colorée. Elle avait des formes pleines, attrayantes
par cette grâce qui sait unir la nonchalance et la vivacité, la force
et le laisser-aller. Elle attirait et imposait, elle séduisait sans
rien promettre. Elle était grande, ce qui lui donnait à volonté l'air
et le port d'une reine. Les hommes se prenaient à sa conversation
comme des oiseaux à la glu, car elle avait naturellement dans le
caractère ce génie que la nécessité donne aux intrigants; elle allait
de concession en concession, s'armait de ce qu'on lui accordait pour
vouloir davantage, et savait se reculer à mille pas quand on lui
demandait quelque chose en retour. Ignorante en fait, elle avait connu
les cours d'Espagne et de Naples, les gens célèbres des deux Amériques,
plusieurs familles illustres de l'Angleterre et du continent; ce qui
lui prêtait une instruction si étendue en superficie, qu'elle semblait
immense. Elle recevait avec ce goût, cette grandeur qui ne s'apprennent
pas, mais dont certaines âmes nativement belles peuvent se faire une
seconde nature en s'assimilant les bonnes choses partout où elles les
rencontrent. Si sa réputation de vertu demeurait inexpliquée, elle ne
lui servait pas moins à donner une grande autorité à ses actions, à
ses discours, à son caractère. La fille et la mère avaient l'une pour
l'autre une amitié vraie, en dehors du sentiment filial et maternel.
Toutes deux se convenaient, leur contact perpétuel n'avait jamais
amené de choc. Aussi beaucoup de gens expliquaient-ils les sacrifices
de madame Évangélista par son amour maternel. Mais si Natalie consola
sa mère d'un veuvage obstiné, peut-être n'en fut-elle pas toujours le
motif unique. Madame Évangélista s'était, dit-on, éprise d'un homme
auquel la seconde Restauration avait rendu ses titres et la pairie.
Cet homme, heureux d'épouser madame Évangélista en 1814, avait fort
décemment rompu ses relations avec elle en 1816. Madame Évangélista,
la meilleure femme du monde en apparence, avait dans le caractère une
épouvantable qualité qui ne peut s'expliquer que par la devise de
Catherine de Médicis: _Odiate e aspettate_, _Haïssez et attendez_.
Habituée à primer, ayant toujours été obéie, elle ressemblait à toutes
les royautés: aimable, douce, parfaite, facile dans la vie, elle
devenait terrible, implacable, quand son orgueil de femme, d'Espagnole
et de Casa-Réal était froissé. Elle ne pardonnait jamais. Cette femme
croyait à la puissance de sa haine, elle en faisait un mauvais sort
qui devait planer sur son ennemi. Elle avait déployé ce fatal pouvoir
sur l'homme qui s'était joué d'elle. Les événements, qui semblaient
accuser l'influence de sa _jettatura_, la confirmèrent dans sa foi
superstitieuse en elle-même. Quoique ministre et pair de France, cet
homme commençait à se ruiner, et se ruina complétement. Ses biens, sa
considération politique et personnelle, tout devait périr. Un jour
madame Évangélista put passer fière dans son brillant équipage en le
voyant à pied dans les Champs-Élysées, et l'accabler d'un regard d'où
ruisselèrent les étincelles du triomphe. Cette mésaventure l'avait
empêchée de se remarier, en l'occupant durant deux années. Plus tard,
sa fierté lui avait toujours suggéré des comparaisons entre ceux qui
s'offrirent et le mari qui l'avait si sincèrement et si bien aimée.
Elle avait donc atteint, de mécomptes en calculs, d'espérances en
déceptions, l'époque où les femmes n'ont plus d'autre rôle à prendre
dans la vie que celui de mère, en se sacrifiant à leurs filles, en
transportant tous leurs intérêts, en dehors d'elles-mêmes, sur les
têtes d'un ménage, dernier placement des affections humaines. Madame
Évangélista devina promptement le caractère de Paul et lui cacha le
sien. Paul était bien l'homme qu'elle voulait pour gendre, un éditeur
responsable de son futur pouvoir. Il appartenait par sa mère aux
Maulincour, et la vieille baronne de Maulincour, amie du vidame de
Pamiers, vivait au cœur du faubourg Saint-Germain. Le petit-fils de
la baronne, Auguste de Maulincour, avait une belle position. Paul
devait donc être un excellent introducteur des Évangélista dans le
monde parisien. La veuve n'avait connu qu'à de rares intervalles le
Paris de l'Empire, elle voulait aller briller au milieu du Paris de
la Restauration. Là seulement étaient les éléments d'une fortune
politique, la seule à laquelle les femmes du monde puissent décemment
coopérer. Madame Évangélista, forcée par les affaires de son mari
d'habiter Bordeaux, s'y était déplu; elle y tenait maison; chacun sait
par combien d'obligations la vie d'une femme est alors embarrassée;
mais elle ne se souciait plus de Bordeaux, elle en avait épuisé les
jouissances. Elle désirait un plus grand théâtre, comme les joueurs
courent au plus gros jeu. Dans son propre intérêt, elle fit donc à
Paul une grande destinée. Elle se proposa d'employer les ressources
de son talent et sa science de la vie au profit de son gendre, afin
de pouvoir goûter sous son nom les plaisirs de la puissance. Beaucoup
d'hommes sont ainsi les paravents d'ambitions féminines inconnues.
Madame Évangélista avait d'ailleurs plus d'un intérêt à s'emparer du
mari de sa fille. Paul fut nécessairement captivé par cette femme,
qui le captiva d'autant mieux qu'elle parut ne pas vouloir exercer le
moindre empire sur lui. Elle usa donc de tout son ascendant pour se
grandir, pour grandir sa fille et donner du prix à tout chez elle, afin
de dominer par avance l'homme en qui elle vit le moyen de continuer
sa vie aristocratique. Paul s'estima davantage quand il fut apprécié
par la mère et la fille. Il se crut beaucoup plus spirituel qu'il
ne l'était en voyant ses réflexions et ses moindres mots sentis par
mademoiselle Évangélista qui souriait ou relevait finement la tête,
par la mère chez qui la flatterie semblait toujours involontaire. Ces
deux femmes eurent avec lui tant de bonhomie, il fut tellement sûr
de leur plaire, elles le gouvernèrent si bien en le tenant par le
fil de l'amour-propre, qu'il passa bientôt tout son temps à l'hôtel
Évangélista.
Un an après son installation, sans s'être déclaré, le comte Paul fut
si attentif auprès de Natalie, que le monde le considéra comme lui
faisant la cour. Ni la mère ni la fille ne paraissaient songer au
mariage. Mademoiselle Évangélista gardait avec lui la réserve de la
grande dame qui sait être charmante et cause agréablement sans laisser
faire un pas dans son intimité. Ce silence, si peu habituel aux gens
de province plut beaucoup à Paul. Les gens timides sont ombrageux, les
propositions brusques les effraient. Ils se sauvent devant le bonheur
s'il arrive à grand bruit, et se donnent au malheur s'il se présente
avec modestie, accompagné d'ombres douces. Paul s'engagea donc de
lui-même en voyant que madame Évangélista ne faisait aucun effort pour
l'engager. L'Espagnole le séduisit en lui disant un soir que, chez une
femme supérieure comme chez les hommes, il se rencontrait une époque où
l'ambition remplaçait les premiers sentiments de la vie.
—Cette femme est capable, pensa Paul en sortant, de me faire donner
une belle ambassade avant même que je sois nommé député.
Si dans toute circonstance un homme ne tourne pas autour des choses ou
des idées pour les examiner sous leurs différentes faces, cet homme
est incomplet et faible, partant en danger de périr. En ce moment
Paul était optimiste: il voyait un avantage à tout, et ne se disait
pas qu'une belle-mère ambitieuse pouvait devenir un tyran. Aussi
tous les soirs, en sortant, s'apparaissait-il marié, se séduisait-il
lui-même, et chaussait-il tout doucement la pantoufle du mariage.
D'abord, il avait trop long-temps joui de sa liberté pour en rien
regretter; il était fatigué de la vie de garçon, qui ne lui offrait
rien de neuf, il n'en connaissait plus que les inconvénients; tandis
que si parfois il songeait aux difficultés du mariage, il en voyait
beaucoup plus souvent les plaisirs; tout en était nouveau pour lui.—Le
mariage, se disait-il, n'est désagréable que pour les petites gens;
pour les riches, la moitié de ses malheurs disparaît. Chaque jour donc
une pensée favorable grossissait l'énumération des avantages qui se
rencontraient pour lui dans ce mariage.—A quelque haute position que
je puisse arriver, Natalie sera toujours à la hauteur de son rôle,
se disait-il encore, et ce n'est pas un petit mérite chez une femme.
Combien d'hommes de l'Empire n'ai-je pas vus souffrant horriblement de
leurs épouses! N'est-ce pas une grande condition de bonheur que de ne
jamais sentir sa vanité, son orgueil froissé par la compagne que l'on
s'est choisie? Jamais un homme ne peut être tout à fait malheureux
avec une femme bien élevée; elle ne le ridiculise point, elle sait
lui être utile. Natalie recevrait à merveille. Il mettait alors à
contribution ses souvenirs sur les femmes les plus distinguées du
faubourg Saint-Germain, pour se convaincre que Natalie pouvait, sinon
les éclipser, au moins se trouver près d'elles sur un pied d'égalité
parfaite. Tout parallèle servait Natalie. Les termes de comparaison
tirés de l'imagination de Paul se pliaient à ses désirs. Paris lui
aurait offert chaque jour de nouveaux caractères, des jeunes filles de
beautés différentes, et la multiplicité des impressions aurait laissé
sa raison en équilibre; tandis qu'à Bordeaux, Natalie n'avait point de
rivales, elle était la fleur unique, et se produisait habilement dans
un moment où Paul se trouvait sous la tyrannie d'une idée à laquelle
succombent la plupart des hommes. Aussi, ces raisons de juxtaposition,
jointes aux raisons d'amour-propre et à une passion réelle qui n'avait
d'autre issue que le mariage pour se satisfaire, amenèrent-elles Paul
à un amour déraisonnable sur lequel il eut le bon sens de se garder
le secret à lui-même, il le fit passer pour une envie de se marier.
Il s'efforça même d'étudier mademoiselle Évangélista en homme qui ne
voulait pas compromettre son avenir, car les terribles paroles de son
ami de Marsay ronflaient parfois dans ses oreilles. Mais d'abord les
personnes habituées au luxe ont une apparente simplicité qui trompe:
elles le dédaignent, elles s'en servent, il est un instrument et non le
travail de leur existence. Paul n'imagina pas, en trouvant les mœurs
de ces dames si conformes aux siennes, qu'elles cachassent une seule
cause de ruine. Puis, s'il est quelques règles générales pour tempérer
les soucis du mariage, il n'en existe aucune ni pour les deviner, ni
pour les prévenir. Quand le malheur se dresse entre deux êtres qui
ont entrepris de se rendre l'un à l'autre la vie agréable et facile à
porter, il naît du contact produit par une intimité continuelle qui
n'existe point entre deux jeunes gens à marier, et ne saurait exister
tant que les mœurs et les lois ne seront pas changées en France. Tout
est tromperie entre deux êtres près de s'associer; mais leur tromperie
est innocente, involontaire. Chacun se montre nécessairement sous un
jour favorable; tous deux luttent à qui se posera le mieux, et prennent
alors d'eux-mêmes une idée favorable à laquelle plus tard ils ne
peuvent répondre. La vie véritable, comme les jours atmosphériques, se
compose beaucoup plus de ces moments ternes et gris qui embrument la
Nature que de périodes où le soleil brille et réjouit les champs. Les
jeunes gens ne voient que les beaux jours. Plus tard, ils attribuent
au mariage les malheurs de la vie elle-même, car il est en l'homme une
disposition qui le porte à chercher la cause de ses misères dans les
choses ou les êtres qui lui sont immédiats.
Pour découvrir dans l'attitude ou dans la physionomie, dans les
paroles ou dans les gestes de mademoiselle Évangélista les indices qui
eussent révélé le tribut d'imperfections que comportait son caractère,
comme celui de toute créature humaine, Paul aurait dû posséder
non-seulement les sciences de Lavater et de Gall, mais encore une
science de laquelle il n'existe aucun corps de doctrine, la science
individuelle de l'observateur et qui exige des connaissances presque
universelles. Comme toutes les jeunes personnes, Natalie avait une
figure impénétrable. La paix profonde et sereine imprimée par les
sculpteurs aux visages des figures vierges destinées à représenter
la Justice, l'Innocence, toutes les divinités qui ne savent rien
des agitations terrestres; ce calme est le plus grand charme d'une
fille, il est le signe de sa pureté; rien encore ne l'a émue; aucune
passion brisée, aucun intérêt trahi n'a nuancé la placide expression
de son visage; est-il joué, la jeune fille n'est plus. Sans cesse au
cœur de sa mère, Natalie n'avait reçu, comme toute femme espagnole,
qu'une instruction purement religieuse et quelques enseignements
de mère à fille, utiles au rôle qu'elle devait jouer. Le calme de
son visage était donc naturel. Mais il formait un voile dans lequel
la femme était enveloppée, comme le papillon l'est dans sa larve.
Néanmoins un homme habile à manier le scalpel de l'analyse eût surpris
chez Natalie quelque révélation des difficultés que son caractère
devait offrir quand elle serait aux prises avec la vie conjugale
ou sociale. Sa beauté vraiment merveilleuse venait d'une excessive
régularité de traits en harmonie avec les proportions de la tête et
du corps. Cette perfection est de mauvais augure pour l'esprit. On
trouve peu d'exceptions à cette règle. Toute nature supérieure a dans
la forme de légères imperfections qui deviennent d'irrésistibles
attraits, des points lumineux où brillent les sentiments opposés, où
s'arrêtent les regards. Une parfaite harmonie annonce la froideur
des organisations mixtes. Natalie avait la taille ronde, signe de
force, mais indice immanquable d'une volonté qui souvent arrive à
l'entêtement chez les personnes dont l'esprit n'est ni vif ni étendu.
Ses mains de statue grecque confirmaient les prédictions du visage
et de la taille en annonçant un esprit de domination illogique, le
vouloir pour le vouloir. Ses sourcils se rejoignaient, et, selon les
observateurs, ce trait indique une pente à la jalousie. La jalousie
des personnes supérieures devient émulation, elle engendre de grandes
choses; celle des petits esprits devient de la haine. L'_odiate e
aspettate_ de sa mère était chez elle sans feintise. Ses yeux noirs en
apparence, mais en réalité d'un brun orangé, contrastaient avec ses
cheveux dont le blond fauve, si prisé des Romains, se nomme _auburn_
en Angleterre, et qui sont presque toujours ceux de l'enfant né de
deux personnes à chevelure noire comme l'était celle de monsieur et
de madame Évangélista. La blancheur et la délicatesse du teint de
Natalie donnaient à cette opposition de couleur entre ses cheveux
et ses yeux des attraits inexprimables, mais d'une finesse purement
extérieure; car, toutes les fois que les lignes d'un visage manquent
d'une certaine rondeur molle, quels que soient le fini, la grâce des
détails, n'en transportez point les heureux présages à l'âme. Ces
roses d'une jeunesse trompeuse s'effeuillent, et vous êtes surpris,
après quelques années, de voir la sécheresse, la dureté, là où vous
admiriez l'élégance des qualités nobles. Quoique les contours de son
visage eussent quelque chose d'auguste, le menton de Natalie était
légèrement empâté, expression de peintre qui peut servir à expliquer
la préexistence de sentiments dont la violence ne devait se déclarer
qu'au milieu de sa vie. Sa bouche, un peu rentrée, exprimait une
fierté rouge en harmonie avec sa main, son menton, ses sourcils et
sa belle taille. Enfin, dernier diagnostic qui seul aurait déterminé
le jugement d'un connaisseur, la voix pure de Natalie, cette voix si
séduisante avait des tons métalliques. Quelque doucement manié que fût
ce cuivre, malgré la grâce avec laquelle les sons couraient dans les
spirales du cor, cet organe annonçait le caractère du duc d'Albe de qui
descendaient collatéralement les Casa-Réal. Ces indices supposaient des
passions violentes sans tendresse, des dévouements brusques, des haines
irréconciliables, de l'esprit sans intelligence, et l'envie de dominer,
naturelle aux personnes qui se sentent inférieures à leurs prétentions.
Ces défauts, nés du tempérament et de la constitution, compensés
peut-être par les qualités d'un sang généreux, étaient ensevelis
chez Natalie comme l'or dans la mine, et ne devaient en sortir que
sous les durs traitements et par les chocs auxquels les caractères
sont soumis dans le monde. En ce moment la grâce et la fraîcheur de
la jeunesse, la distinction de ses manières, sa sainte ignorance,
la gentillesse de la jeune fille coloraient ses traits d'un vernis
délicat qui trompait nécessairement les gens superficiels. Puis sa
mère lui avait de bonne heure communiqué ce babil agréable qui joue la
supériorité, qui répond aux objections par la plaisanterie, et séduit
par une gracieuse volubilité sous laquelle une femme cache le tuf de
son esprit comme la nature déguise les terrains ingrats sous le luxe
des plantes éphémères. Enfin, Natalie avait le charme des enfants gâtés
qui n'ont point connu la souffrance: elle entraînait par sa franchise,
et n'avait point cet air solennel que les mères imposent à leurs
filles en leur traçant un programme de façons et de langage ridicules
au moment de les marier. Elle était rieuse et vraie comme la jeune
fille qui ne sait rien du mariage, n'en attend que des plaisirs, n'y
prévoit aucun malheur, et croit y acquérir le droit de toujours faire
ses volontés. Comment Paul, qui aimait comme on aime quand le désir
augmente l'amour, aurait-il reconnu dans une fille de ce caractère et
dont la beauté l'éblouissait, la femme telle qu'elle devait être à
trente ans, alors que certains observateurs eussent pu se tromper aux
apparences? Si le bonheur était difficile à trouver dans un mariage
avec cette jeune fille, il n'était pas impossible. A travers ces
défauts en germe brillaient quelques belles qualités. Sous la main d'un
maître habile, il n'est pas de qualité qui, bien développée, n'étouffe
les défauts, surtout chez une jeune fille qui aime. Mais pour rendre
ductile une femme si peu malléable, ce poignet de fer dont parlait
de Marsay à Paul était nécessaire. Le dandy parisien avait raison.
La crainte, inspirée par l'amour, est un instrument infaillible pour
manier l'esprit d'une femme. Qui aime, craint; et qui craint, est plus
près de l'affection que de la haine. Paul aurait-il le sang-froid,
le jugement, la fermeté qu'exigeait cette lutte qu'un mari habile ne
doit pas laisser soupçonner à sa femme? Puis, Natalie aimait-elle
Paul? Semblable à la plupart des jeunes personnes, Natalie prenait
pour de l'amour les premiers mouvements de l'instinct et le plaisir
que lui causait l'extérieur de Paul, sans rien savoir ni des choses du
mariage, ni des choses du ménage. Pour elle, le comte de Manerville,
l'apprenti diplomate auquel les cours de l'Europe étaient connues,
l'un des jeunes gens élégants de Paris, ne pouvait pas être un homme
ordinaire, sans force morale, à la fois timide et courageux, énergique
peut-être au milieu de l'adversité, mais sans défense contre les
ennuis qui gâtent le bonheur. Aurait-elle plus tard assez de tact pour
distinguer les belles qualités de Paul au milieu de ses légers défauts?
Ne grossirait-elle pas les uns, et n'oublierait-elle pas les autres,
selon la coutume des jeunes femmes qui ne savent rien de la vie? Il est
un âge où la femme pardonne des vices à qui lui évite des contrariétés,
et où elle prend les contrariétés pour des malheurs. Quelle force
conciliatrice, quelle expérience maintiendrait, éclairerait ce jeune
ménage? Paul et sa femme ne croiraient-ils pas s'aimer quand ils
n'en seraient encore qu'à ces petites simagrées caressantes que les
jeunes femmes se permettent au commencement d'une vie à deux, à ces
compliments que les maris font au retour du bal, quand ils ont encore
les grâces du désir? Dans cette situation, Paul ne se prêterait-il pas
à la tyrannie de sa femme au lieu d'établir son empire? Paul saurait-il
dire: Non. Tout était péril pour un homme faible, là où l'homme le plus
fort aurait peut-être encore couru des risques.
Le sujet de cette étude n'est pas dans la transition du garçon à l'état
d'homme marié, peinture qui, largement composée, ne manquerait point
de l'attrait que prête l'orage intérieur de nos sentiments aux choses
les plus vulgaires de la vie. Les événements et les idées qui amenèrent
le mariage de Paul avec mademoiselle Évangélista sont une introduction
à l'œuvre, uniquement destinée à retracer la grande comédie qui
précède toute vie conjugale. Jusqu'ici cette scène a été négligée par
les auteurs dramatiques, quoiqu'elle offre des ressources neuves à
leur verve. Cette scène, qui domina l'avenir de Paul, et que madame
Évangélista voyait venir avec terreur, est la discussion à laquelle
donnent lieu les contrats de mariage dans toutes les familles, nobles
ou bourgeoises: car les passions humaines sont aussi vigoureusement
agitées par de petits que par de grands intérêts. Ces comédies jouées
par-devant notaire ressemblent toutes plus ou moins à celle-ci, dont
l'intérêt sera donc moins dans les pages de ce livre que dans le
souvenir des gens mariés.
Au commencement de l'hiver, en 1822, Paul de Manerville fit demander
la main de mademoiselle Évangélista par sa grand'tante, la baronne
de Maulincour. Quoique la baronne ne passât jamais plus de deux mois
en Médoc, elle y resta jusqu'à la fin d'octobre pour assister son
petit-neveu dans cette circonstance et jouer le rôle d'une mère. Après
avoir porté les premières paroles à madame Évangélista, la tante,
vieille femme expérimentée, vint apprendre à Paul le résultat de sa
démarche.
—Mon enfant, lui dit-elle, votre affaire est faite. En causant des
choses d'intérêt, j'ai su que madame Évangélista ne donnait rien de
son chef à sa fille. Mademoiselle Natalie se marie avec ses droits.
Épousez, mon ami! Les gens qui ont un nom et des terres à transmettre,
une famille à conserver, doivent tôt ou tard finir par là. Je voudrais
voir mon cher Auguste prendre le même chemin. Vous vous marierez bien
sans moi, je n'ai que ma bénédiction à vous donner, et les femmes aussi
vieilles que je le suis n'ont rien à faire au milieu d'une noce. Je
partirai donc demain pour Paris. Quand vous présenterez votre femme au
monde, je la verrai chez moi beaucoup plus commodément qu'ici. Si vous
n'aviez point eu d'hôtel à Paris, vous auriez trouvé un gîte chez moi,
j'aurais volontiers fait arranger pour vous le second de ma maison.
—Chère tante, dit Paul, je vous remercie. Mais qu'entendez-vous par
ces paroles: sa mère ne lui donne rien de son chef, elle se marie avec
ses droits?
—La mère, mon enfant, est une fine mouche qui profite de la beauté de
sa fille pour imposer des conditions et ne vous laisser que ce qu'elle
ne peut pas vous ôter, la fortune du père. Nous autres vieilles gens,
nous tenons fort au: Qu'a-t-il? Qu'a-t-elle? Je vous engage à donner
de bonnes instructions à votre notaire. Le contrat, mon enfant, est le
plus saint des devoirs. Si votre père et votre mère n'avaient pas bien
fait leur lit, vous seriez peut-être aujourd'hui sans draps. Vous aurez
des enfants, ce sont les suites les plus communes du mariage, il y faut
donc penser. Voyez maître Mathias, notre vieux notaire.
Madame de Maulincour partit après avoir plongé Paul en d'étranges
perplexités. Sa belle-mère était une fine mouche! Il fallait débattre
ses intérêts au contrat et nécessairement les défendre: qui donc allait
les attaquer? Il suivit le conseil de sa tante, et confia le soin
de rédiger son contrat à maître Mathias. Mais ces débats pressentis
le préoccupèrent. Aussi n'entra-t-il pas sans une émotion vive chez
madame Évangélista, à laquelle il venait annoncer ses intentions. Comme
tous les gens timides, il tremblait de laisser deviner les défiances
que sa tante lui avait suggérées et qui lui semblaient insultantes.
Pour éviter le plus léger froissement avec une personne aussi
imposante que l'était pour lui sa future belle-mère, il inventa de ces
circonlocutions naturelles aux personnes qui n'osent pas aborder de
front les difficultés.
—Madame, dit-il en prenant un moment où Natalie s'absenta, vous savez
ce qu'est un notaire de famille: le mien est un bon vieillard pour qui
ce serait un véritable chagrin que de ne pas être chargé de mon contrat
de...