moment de silence, eh! bien, sois bon père et bon époux, tu deviendras
ridicule pour le reste de tes jours. Si tu pouvais être heureux et
ridicule, la chose devrait être prise en considération; mais tu ne
seras pas heureux. Tu n'as pas le poignet assez fort pour gouverner un
ménage. Je te rends justice: tu es un parfait cavalier; personne mieux
que toi ne sait rendre et ramasser les guides, faire piaffer un cheval,
et rester vissé sur ta selle. Mais, mon cher, le mariage est une autre
allure. Je te vois d'ici, mené grand train par madame la comtesse de
Manerville, allant contre ton gré plus souvent au galop qu'au trot, et
bientôt désarçonné!..... oh! mais désarçonné de manière à demeurer
dans le fossé, les jambes cassées. Écoute. Il te reste quarante et
quelques mille livres de rente en propriétés dans le département de
la Gironde. Bien. Emmène tes chevaux et tes gens, meuble ton hôtel à
Bordeaux, tu seras le roi de Bordeaux, tu y promulgueras les arrêts que
nous porterons à Paris, tu seras le correspondant de nos stupidités.
Très-bien. Fais des folies en province, fais-y même des sottises,
encore mieux! peut-être gagneras-tu de la célébrité. Mais... ne te
marie pas. Qui se marie aujourd'hui? Des commerçants dans l'intérêt
de leur capital ou pour être deux à tirer la charrue, des paysans qui
veulent en produisant beaucoup d'enfants se faire des ouvriers, des
agents de change ou des notaires obligés de payer leurs charges, de
malheureux rois qui continuent de malheureuses dynasties. Nous sommes
seuls exempts du bât, et tu vas t'en harnacher? Enfin pourquoi te
maries-tu? tu dois compte de tes raisons à ton meilleur ami? D'abord,
quand tu épouserais une héritière aussi riche que toi, quatre-vingt
mille livres de rente pour deux ne sont pas la même chose que quarante
mille livres de rente pour un, parce qu'on se trouve bientôt trois, et
quatre s'il nous arrive un enfant. Aurais-tu par hasard de l'amour pour
cette sotte race des Manerville qui ne te donnera que des chagrins?
tu ignores donc le métier de père et de mère? Le mariage, mon gros
Paul, est la plus sotte des immolations sociales; nos enfants seuls en
profitent et n'en connaissent le prix qu'au moment où leurs chevaux
paissent les fleurs nées sur nos tombes. Regrettes-tu ton père, ce
tyran qui t'a désolé ta jeunesse? Comment t'y prendras-tu pour te faire
aimer de tes enfants? Tes prévoyances pour leur éducation, tes soins
de leur bonheur, tes sévérités nécessaires les désaffectionneront.
Les enfants aiment un père prodigue ou faible qu'ils mépriseront plus
tard. Tu seras donc entre la crainte et le mépris. N'est pas bon père
de famille qui veut! Tourne les yeux sur nos amis, et dis-moi ceux de
qui tu voudrais pour fils? nous en avons connu qui déshonoraient leur
nom. Les enfants, mon cher, sont des marchandises très-difficiles à
soigner. Les tiens seront des anges, soit! As-tu jamais sondé l'abîme
qui sépare la vie du garçon de la vie de l'homme marié? Écoute. Garçon,
tu peux te dire:—«Je n'aurai que telle somme de ridicule, le public
ne pensera de moi que ce que je lui permettrai de penser.» Marié, tu
tombes dans l'infini du ridicule! Garçon, tu te fais ton bonheur, tu
en prends aujourd'hui, tu t'en passes demain; marié, tu le prends
comme il est, et, le jour où tu en veux, tu t'en passes. Marié, tu
deviens ganache, tu calcules des dots, tu parles de morale publique et
religieuse, tu trouves les jeunes gens immoraux, dangereux; enfin tu
deviendras un académicien social. Tu me fais pitié. Le vieux garçon
dont l'héritage est attendu, qui se défend à son dernier soupir contre
une vieille garde à laquelle il demande vainement à boire, est un béat
en comparaison de l'homme marié. Je ne te parle pas de tout ce qui peut
advenir de tracassant, d'ennuyant, d'impatientant, de tyrannisant, de
contrariant, de gênant, d'idiotisant, de narcotique et de paralytique
dans le combat de deux êtres toujours en présence, liés à jamais, et
qui se sont attrapés tous deux en croyant se convenir; non, ce serait
recommencer la satire de Boileau, nous la savons par cœur. Je te
pardonnerais ta pensée ridicule, si tu me promettais de te marier en
grand seigneur, d'instituer un majorat avec ta fortune, de profiter de
la lune de miel pour avoir deux enfants légitimes, de donner à ta femme
une maison complète distincte de la tienne, de ne vous rencontrer que
dans le monde, et de ne jamais revenir de voyage sans te faire annoncer
par un courrier. Deux cent mille livres de rente suffisent à cette
existence, et tes antécédents te permettent de la créer au moyen d'une
riche Anglaise affamée d'un titre. Ah! cette vie aristocratique me
semble vraiment française, la seule grande, la seule qui nous obtienne
le respect, l'amitié d'une femme, la seule qui nous distingue de la
masse actuelle, enfin la seule pour laquelle un jeune homme puisse
quitter la vie de garçon. Ainsi posé, le comte de Manerville conseille
son époque, se met au-dessus de tout et ne peut plus être que ministre
ou ambassadeur. Le ridicule ne l'atteindra jamais, il a conquis les
avantages sociaux du mariage et garde les priviléges du garçon.
—Mais, mon bon ami, je ne suis pas de Marsay, je suis tout bonnement,
comme tu me fais l'honneur de le dire toi-même, Paul de Manerville,
bon père et bon époux, député du centre, et peut-être pair de France,
destinée excessivement médiocre; mais je suis modeste, je me résigne.
—Et ta femme, dit l'impitoyable de Marsay, se résignera-t-elle?
—Ma femme, mon cher, fera ce que je voudrai.
—Ha, mon pauvre ami, tu en es encore là? Adieu, Paul. Dès aujourd'hui
je te refuse mon estime. Encore un mot, car je ne saurais souscrire
froidement à ton abdication. Vois donc où gît la force de notre
position. Un garçon, n'eût-il que six mille livres de rente, ne lui
restât-il pour toute fortune que sa réputation d'élégance, que le
souvenir de ses succès... Hé! bien, cette ombre fantastique comporte
d'énormes valeurs. La vie offre encore des chances à ce garçon déteint.
Oui, ses prétentions peuvent tout embrasser. Mais le mariage, Paul,
c'est le:—_Tu n'iras pas plus loin_ social. Marié, tu ne pourras plus
être que ce que tu seras, à moins que ta femme ne daigne s'occuper de
toi.
—Mais, dit Paul, tu m'écrases toujours sous des théories
exceptionnelles! Je suis las de vivre pour les autres, d'avoir des
chevaux pour les montrer, de tout faire en vue du qu'en dira-t-on, de
me ruiner pour éviter que des niais s'écrient:—Tiens, Paul a toujours
la même voiture. Où en est-il de sa fortune? Il la mange? il joue à la
Bourse? Non, il est millionnaire. Madame une telle est folle de lui.
Il a fait venir d'Angleterre un attelage qui, certes, est le plus beau
de Paris. On a remarqué à Longchamps les calèches à quatre chevaux
de messieurs de Marsay et de Manerville, elles étaient parfaitement
attelées. Enfin, mille niaiseries avec lesquelles une masse d'imbéciles
nous conduit. Je commence à voir que cette vie où l'on roule au lieu de
marcher nous use et nous vieillit. Crois-moi, mon cher Henri, j'admire
ta puissance, mais sans l'envier. Tu sais tout juger, tu peux agir et
penser en homme d'État, te placer au-dessus des lois générales, des
idées reçues, des préjugés admis, des convenances adoptées; enfin,
tu perçois les bénéfices d'une situation dans laquelle je n'aurais,
moi, que des malheurs. Tes déductions froides, systématiques, réelles
peut-être, sont aux yeux de la masse, d'épouvantables immoralités.
Moi, j'appartiens à la masse. Je dois jouer le jeu selon les règles
de la société dans laquelle je suis forcé de vivre. En te mettant au
sommet des choses humaines, sur ces pics de glace, tu trouves encore
des sentiments; mais moi j'y gèlerais. La vie de ce plus grand nombre
auquel j'appartiens bourgeoisement se compose d'émotions dont j'ai
maintenant besoin. Souvent un homme à bonnes fortunes coquette avec dix
femmes, et n'en a pas une seule; puis, quels que soient sa force, son
habileté, son usage du monde, il survient des crises où il se trouve
comme écrasé entre deux portes. Moi, j'aime l'échange constant et doux
de la vie, je veux cette bonne existence où vous trouvez toujours une
femme près de vous.
—C'est un peu leste, le mariage, s'écria de Marsay.
Paul ne se décontenança pas et dit en continuant:—Ris, si tu veux;
moi, je me sentirai l'homme le plus heureux du monde quand mon valet de
chambre entrera me disant:—Madame attend monsieur pour déjeuner. Quand
je pourrai, le soir en rentrant, trouver un cœur....
—Toujours trop leste, Paul! Tu n'es pas encore assez moral pour te
marier.
—... Un cœur à qui confier mes affaires et dire mes secrets. Je veux
vivre assez intimement avec une créature pour que notre affection ne
dépende pas d'un oui ou d'un non, d'une situation où le plus joli
homme cause des désillusionnements à l'amour. Enfin, j'ai le courage
nécessaire pour devenir, comme tu le dis, bon père et bon époux! Je
me sens propre aux joies de la famille, et veux me mettre dans les
conditions exigées par la société pour avoir une femme, des enfants...
—Tu me fais l'effet d'un panier de mouches à miel. Marche! tu seras
une dupe toute ta vie. Ah! tu veux te marier pour avoir une femme.
En d'autres termes, tu veux résoudre heureusement à ton profit le
plus difficile des problèmes que présentent aujourd'hui les mœurs
bourgeoises créées par la révolution française, et tu commenceras par
une vie d'isolement! Crois-tu que ta femme ne voudra pas de cette vie
que tu méprises? en aura-t-elle comme toi le dégoût? Si tu ne veux pas
de la belle conjugalité dont le programme vient d'être formulé par ton
ami de Marsay, écoute un dernier conseil. Reste encore garçon pendant
treize ans, amuse-toi comme un damné; puis, à quarante ans, à ton
premier accès de goutte, épouse une veuve de trente-six ans: tu pourras
être heureux. Si tu prends une jeune fille pour femme, tu mourras
enragé!
—Ah! çà, dis-moi pourquoi? s'écria Paul un peu piqué.
—Mon cher, répondit de Marsay, la satire de Boileau contre les
femmes est une suite de banalités poétisées. Pourquoi les femmes
n'auraient-elles pas des défauts? Pourquoi les déshériter de l'Avoir
le plus clair de la nature humaine? Aussi, selon moi, le problème
du mariage n'est-il plus là où ce critique l'a mis. Crois-tu donc
qu'il en soit du mariage comme de l'amour, et qu'il suffise à un mari
d'être homme pour être aimé? Tu vas donc dans les boudoirs pour n'en
rapporter que d'heureux souvenirs? Tout, dans notre vie de garçon,
prépare une fatale erreur à l'homme marié qui n'est pas un profond
observateur du cœur humain. Dans les heureux jours de sa jeunesse,
un homme, par la bizarrerie de nos mœurs, donne toujours le bonheur,
il triomphe de femmes toutes séduites qui obéissent à des désirs. De
part et d'autre, les obstacles que créent les lois, les sentiments et
la défense naturelle à la femme, engendrent une mutualité de sensations
qui trompe les gens superficiels sur leurs relations futures en état
de mariage où les obstacles n'existent plus, où la femme souffre
l'amour au lieu de le permettre, repousse souvent le plaisir au lieu
de le désirer. Là, pour nous, la vie change d'aspect. Le garçon libre
et sans soins, toujours agresseur, n'a rien à craindre d'un insuccès.
En état de mariage, un échec est irréparable. S'il est possible à un
amant de faire revenir une femme d'un arrêt défavorable, ce retour, mon
cher, est le Waterloo des maris. Comme Napoléon, le mari est condamné
à des victoires qui, malgré leur nombre, n'empêchent pas la première
défaite de le renverser. La femme, si flattée de la persévérance, si
heureuse de la colère d'un amant, les nomme brutalité chez un mari. Si
le garçon choisit son terrain, si tout lui est permis, tout est défendu
à un maître, et son champ de bataille est invariable. Puis, la lutte
est inverse. Une femme est disposée à refuser ce qu'elle doit; tandis
que, maîtresse, elle accorde ce qu'elle ne doit point. Toi qui veux te
marier et qui te marieras, as-tu jamais médité sur le Code civil? Je
ne me suis point sali les pieds dans ce bouge à commentaires, dans ce
grenier à bavardages, appelé l'École de Droit, je n'ai jamais ouvert
le Code, mais j'en vois les applications sur le vif du monde. Je suis
légiste comme un chef de clinique est médecin. La maladie n'est pas
dans les livres, elle est dans le malade. Le Code, mon cher, a mis la
femme en tutelle, il l'a considérée comme un mineur, comme un enfant.
Or, comment gouverne-t-on les enfants? Par la crainte. Dans ce mot,
Paul est le mors de la bête. Tâte-toi le pouls! Vois si tu peux te
déguiser en tyran, toi, si doux, si bon ami, si confiant; toi, de
qui j'ai ri d'abord et que j'aime assez aujourd'hui pour te livrer
ma science. Oui, ceci procède d'une science que déjà les Allemands
ont nommée Anthropologie. Ah! si je n'avais pas résolu la vie par
le plaisir, si je n'avais pas une profonde antipathie pour ceux qui
pensent au lieu d'agir, si je ne méprisais pas les niais assez stupides
pour croire à la vie d'un livre, quand les sables des déserts africains
sont composés des cendres de je ne sais combien de Londres, de Venise,
de Paris, de Rome inconnues, pulvérisées, j'écrirais un livre sur
les mariages modernes, sur l'influence du système chrétien; enfin, je
mettrais un lampion sur ces tas de pierres aiguës parmi lesquelles se
couchent les sectateurs du _multiplicamini_ social. Mais, l'Humanité
vaut-elle un quart d'heure de mon temps? Puis, le seul emploi
raisonnable de l'encre n'est-il pas de piper les cœurs par des lettres
d'amour? Eh! nous amèneras-tu la comtesse de Manerville?
—Peut-être, dit Paul.
—Nous resterons amis, dit de Marsay.
—Si?... répondit Paul.
—Sois tranquille, nous serons polis avec toi, comme la Maison-Rouge
avec les Anglais à Fontenoy.
Quoique cette conversation l'eût ébranlé, le comte de Manerville se mit
en devoir d'exécuter son dessein, et revint à Bordeaux pendant l'hiver
de l'année 1821. Les dépenses qu'il fit pour restaurer et meubler son
hôtel soutinrent dignement la réputation d'élégance qui le précédait.
Introduit d'avance par ses anciennes relations dans la société
royaliste de Bordeaux, à laquelle il appartenait par ses opinions
autant que par son nom et par sa fortune, il y obtint la royauté
fashionable. Son savoir-vivre, ses manières, son éducation parisienne
enchantèrent le faubourg Saint-Germain bordelais. Une vieille marquise
se servit d'une expression jadis en usage à la Cour pour désigner la
florissante jeunesse des Beaux, des Petits-Maîtres d'autrefois, et
dont le langage, les façons faisaient loi: elle dit de lui qu'il était
_la fleur des pois_. La société libérale ramassa le mot, en fit un
surnom pris par elle en moquerie, et par les royalistes en bonne part.
Paul de Manerville acquitta glorieusement les obligations que lui
imposait son surnom. Il lui advint ce qui arrive aux acteurs médiocres:
le jour où le public leur accorde son attention, ils deviennent
presque bons. En se sentant à son aise, Paul déploya les qualités que
comportaient ses défauts. Sa raillerie n'avait rien d'âpre ni d'amer,
ses manières n'étaient point hautaines, sa conversation avec les femmes
exprimait le respect qu'elles aiment, ni trop de déférence ni trop
de familiarité; sa fatuité n'était qu'un soin de sa personne qui le
rendait agréable, il avait égard au rang, il permettait aux jeunes
gens un laisser-aller auquel son expérience parisienne posait des
bornes; quoique très-fort au pistolet et à l'épée, il avait une douceur
féminine dont on lui savait gré. Sa taille moyenne et son embonpoint
qui n'arrivait pas encore à l'obésité, deux obstacles à l'élégance
personnelle, n'empêchaient point son extérieur d'aller à son rôle de
Brummel bordelais. Un teint blanc rehaussé par la coloration de la
santé, de belles mains, un joli pied, des yeux bleus à longs cils,
des cheveux noirs, des mouvements gracieux, une voix de poitrine qui
se tenait toujours au médium et vibrait dans le cœur, tout en lui
s'harmoniait avec son surnom. Paul était bien cette fleur délicate qui
veut une soigneuse culture, dont les qualités ne se déploient que dans
un terrain humide et complaisant, que les façons dures empêchent de
s'élever, que brûle un trop vif rayon de soleil, et que la gelée abat.
Il était un de ces hommes faits pour recevoir le bonheur plus que pour
le donner, qui tiennent beaucoup de la femme, qui veulent être devinés,
encouragés, enfin pour lesquels l'amour conjugal doit avoir quelque
chose de providentiel. Si ce caractère crée des difficultés dans la vie
intime, il est gracieux et plein d'attraits pour le monde. Aussi Paul
eut-il de grands succès dans le cercle étroit de la province, où son
esprit, tout en demi-teintes, devait être mieux apprécié qu'à Paris.
L'arrangement de son hôtel et la restauration du château de Lanstrac,
où il introduisit le luxe et le comfort anglais, absorbèrent les
capitaux que depuis six ans lui plaçait son notaire. Strictement réduit
à ses quarante et quelques mille livres de rente, il crut être sage en
ordonnant sa maison de manière à ne rien dépenser au delà. Quand il eut
officiellement promené ses équipages, traité les jeunes gens les plus
distingués de la ville, fait des parties de chasse avec eux dans son
château restauré, Paul comprit que la vie de province n'allait pas sans
le mariage. Trop jeune encore pour employer son temps aux occupations
avaricieuses ou s'intéresser aux améliorations spéculatrices dans
lesquelles les gens de province finissent par s'engager, et que
nécessite l'établissement de leurs enfants, il éprouva bientôt le
besoin des changeantes distractions dont l'habitude devient la vie d'un
Parisien. Un nom à conserver, des héritiers auxquels il transmettrait
ses biens, les relations que lui créerait une maison où pourraient
se réunir les principales familles du pays, l'ennui des liaisons
irrégulières ne furent pas cependant des raisons déterminantes. Dès
son arrivée à Bordeaux, il s'était secrètement épris de la reine de
Bordeaux, la célèbre mademoiselle Évangélista.
Vers le commencement du siècle, un riche Espagnol, ayant nom
Évangélista, vint s'établir à Bordeaux, où ses recommandations autant
que sa fortune l'avaient fait recevoir dans les salons nobles. Sa
femme contribua beaucoup à le maintenir en bonne odeur au milieu
de cette aristocratie qui ne l'avait peut-être si facilement adopté
que pour piquer la société du second ordre. Créole et semblable aux
femmes servies par des esclaves, madame Évangélista, qui d'ailleurs
appartenait aux Casa-Réal, illustre famille de la monarchie espagnole,
vivait en grande dame, ignorait la valeur de l'argent, et ne réprimait
aucune de ses fantaisies, même les plus dispendieuses, en les
trouvant toujours satisfaites par un homme amoureux qui lui cachait
généreusement les rouages de la finance. Heureux de la voir se plaire à
Bordeaux où ses affaires l'obligeaient de séjourner, l'Espagnol y fit
l'acquisition d'un hôtel, tint maison, reçut avec grandeur et donna des
preuves du meilleur goût en toutes choses. Aussi, de 1800 à 1812, ne
fut-il question dans Bordeaux que de monsieur et madame Évangélista.
L'Espagnol mourut en 1813, laissant sa femme veuve à trente-deux ans,
avec une immense fortune et la plus jolie fille du monde, un enfant
de onze ans, qui promettait d'être et qui fut une personne accomplie.
Quelque habile que fût madame Évangélista, la restauration altéra sa
position; le parti royaliste s'épura, quelques familles quittèrent
Bordeaux. Quoique la tête et la main de son mari manquassent à la
direction de ses affaires, pour lesquelles elle eut l'insouciance de
la créole et l'inaptitude de la petite-maîtresse, elle ne voulut rien
changer à sa manière de vivre. Au moment où Paul prenait la résolution
de revenir dans sa patrie, mademoiselle Natalie Évangélista était une
personne remarquablement belle et en apparence le plus riche parti
de Bordeaux, où l'on ignorait la progressive diminution des capitaux
de sa mère, qui, pour prolonger son règne, avait dissipé des sommes
énormes. Des fêtes brillantes et la continuation d'un train royal
entretenaient le public dans la croyance où il était des richesses
de la maison Évangélista. Natalie atteignit à sa dix-neuvième année,
et nulle proposition de mariage n'était parvenue à l'oreille de sa
mère. Habituée à satisfaire ses caprices de jeune fille, mademoiselle
Évangélista portait des cachemires, avait des bijoux, et vivait au
milieu d'un luxe qui effrayait les spéculateurs, dans un pays et à
une époque où les enfants calculent aussi bien que leurs parents. Ce
mot fatal:—«Il n'y a qu'un prince qui puisse épouser mademoiselle
Évangélista!» circulait dans les salons et dans les coteries. Les mères
de famille, les douairières qui avaient des petites-filles à établir,
les jeunes personnes jalouses de Natalie, dont la constante élégance
et la tyrannique beauté les importunaient, envenimaient soigneusement
cette opinion par des propos perfides. Quand elles entendaient un
épouseur disant avec une admiration extatique, à l'arrivée de Natalie
dans un bal:—Mon Dieu, comme elle est belle!—Oui, répondaient
les mamans, mais elle est chère. Si quelque nouveau venu trouvait
mademoiselle Évangélista charmante et disait qu'un homme à marier
ne pouvait faire un meilleur choix:—Qui donc serait assez hardi,
répondait-on, pour épouser une jeune fille à laquelle sa mère donne
mille francs par mois pour sa toilette, qui a ses chevaux, sa femme de
chambre, et porte des dentelles? Elle a des malines à ses peignoirs. Le
prix de son blanchissage de lin entretiendrait le ménage d'un commis.
Elle a pour le matin des pèlerines qui coûtent six francs à monter.
Ces propos et mille autres répétés souvent en manière d'éloge
éteignaient le plus vif désir qu'un homme pouvait avoir d'épouser
mademoiselle Évangélista. Reine de tous les bals, blasée sur les propos
flatteurs, sur les sourires et les admirations qu'elle recueillait
partout à son passage, Natalie ne connaissait rien de l'existence. Elle
vivait comme l'oiseau qui vole, comme la fleur qui pousse, en trouvant
autour d'elle chacun prêt à combler ses désirs. Elle ignorait le prix
des choses, elle ne savait comment viennent, s'entretiennent et se
conservent les revenus. Peut-être croyait-elle que chaque maison avait
ses cuisiniers, ses cochers, ses femmes de chambre et ses gens, comme
les prés ont leurs foins et les arbres leurs fruits. Pour elle, des
mendiants et des pauvres, des arbres tombés et des terrains ingrats
étaient même chose. Choyée comme une espérance par sa mère, la fatigue
n'altérait jamais son plaisir. Aussi bondissait-elle dans le monde
comme un coursier dans son steppe, un coursier sans bride et sans fers.
Six mois après l'arrivée de Paul, la haute société de la ville avait
mis en présence la Fleur des pois et la reine des bals. Ces deux
fleurs se regardèrent en apparence avec froideur et se trouvèrent
réciproquement charmantes. Intéressée à épier les effets de cette
rencontre prévue, madame Évangélista devina dans les regards de Paul
les sentiments qui l'animaient, et se dit:—Il sera mon gendre! De même
que Paul se disait en voyant Natalie:—Elle sera ma femme. La fortune
des Évangélista, devenue proverbiale à Bordeaux, était restée dans la
mémoire de Paul comme un préjugé d'enfance, de tous les préjugés le
plus indélébile. Ainsi les convenances pécuniaires se rencontraient
tout d'abord sans nécessiter ces débats et ces enquêtes qui causent
autant d'horreur aux âmes timides qu'aux âmes fières. Quand quelques
personnes essayèrent de dire à Paul quelques phrases louangeuses qu'il
était impossible de refuser aux manières, au langage, à la beauté de
Natalie, mais qui se terminaient par des observations si cruellement
calculatrices de l'avenir et auxquelles donnait lieu le train de la
maison Évangélista, la Fleur des pois y répondit par le dédain que
méritaient ces petites idées de province. Cette façon de penser,
bientôt connue, fit taire les propos; car il donnait le ton aux idées,
au langage, aussi bien qu'aux manières et aux choses. Il avait importé
le développement de la personnalité britannique et ses barrières
glaciales, la raillerie byronienne, les accusations contre la vie, le
mépris des liens sacrés, l'argenterie et la plaisanterie anglaises,
la dépréciation des usages et des vieilles choses de la province, le
cigare, le vernis, le poney, les gants jaunes et le galop. Il arriva
donc pour Paul le contraire de ce qui s'était fait jusqu'alors: ni
jeune fille ni douairière ne tenta de le décourager. Madame Évangélista
commença par lui donner plusieurs fois à dîner en cérémonie. La Fleur
des pois pouvait-elle manquer à des fêtes où venaient les jeunes
gens les plus distingués de la ville? Malgré la froideur que Paul
affectait, et qui ne trompait ni la mère ni la fille, il s'engageait
à petits pas dans la voie du mariage. Quand Manerville passait en
tilbury ou monté sur son beau cheval à la promenade, quelques jeunes
gens s'arrêtaient, et il les entendait se disant:—«Voilà un homme
heureux: il est riche, il est joli garçon, et il va, dit-on, épouser
mademoiselle Évangélista. Il y a des gens pour qui le monde semble
avoir été fait.» Quand il se rencontrait avec la calèche de madame
Évangélista, il était fier de la distinction particulière que la mère
et la fille mettaient dans le salut qui lui était adressé. Si Paul
n'avait pas été secrètement épris de mademoiselle Évangélista, certes
le monde l'aurait marié malgré lui. Le monde, qui n'est cause d'aucun
bien, est complice de beaucoup de malheurs; puis, quand il voit éclore
le mal qu'il a couvé maternellement, il le renie et s'en venge. La
haute société de Bordeaux, attribuant un million de dot à mademoiselle
Évangélista, la donnait à Paul sans attendre le consentement des
parties, comme cela se fait souvent. Leurs fortunes se convenaient
aussi bien que leurs personnes. Paul avait l'habitude du luxe et de
l'élégance au milieu de laquelle vivait Natalie. Il venait de disposer
pour lui-même son hôtel comme personne à Bordeaux n'aurait disposé
de maison pour loger Natalie. Un homme habitué aux dépenses de Paris
et aux fantaisies des Parisiennes pouvait seul éviter les malheurs
pécuniaires qu'entraînait un mariage avec cette créature déjà aussi
créole, aussi grande dame que l'était sa mère. Là où des Bordelais
amoureux de mademoiselle Évangélista se seraient ruinés, le comte de
Manerville saurait, disait-on, éviter tout désastre. C'était donc un
mariage fait. Les personnes de la haute société royaliste, quand la
question de ce mariage se traitait devant elles, disaient à Paul des
phrases engageantes qui flattaient sa vanité.
—Chacun vous donne ici mademoiselle Évangélista. Si vous l'épousez,
vous ferez bien; vous ne trouveriez jamais nulle part, même à Paris,
une si belle personne: elle est élégante, gracieuse, et tient aux
Casa-Réal par sa mère. Vous ferez le plus charmant couple du monde:
vous avez les mêmes goûts, la même entente de la vie, vous aurez la
plus agréable maison de Bordeaux. Votre femme n'a que son bonnet de
nuit à apporter chez vous. Dans une semblable affaire, une maison
montée vaut une dot. Vous êtes bien heureux aussi de rencontrer une
belle-mère comme madame Évangélista. Femme d'esprit, insinuante, cette
femme-là vous sera d'un grand secours au milieu de la vie politique
à laquelle vous devez aspirer. Elle a d'ailleurs sacrifié tout à sa
fille, qu'elle adore, et Natalie sera sans doute une bonne femme, car
elle aime bien sa mère. Puis il faut faire une fin.
—Tout cela est bel et bon: répondait Paul qui malgré son amour voulait
garder son libre arbitre, mais il faut faire une fin heureuse.