le redoutait, semblable au malheureux condamné à mort qui voudrait
en avoir fini avec la vie, et qui cependant a froid en pensant au
bourreau. La marquise avait résolu de tenter un dernier effort;
mais elle craignait peut-être moins d'échouer dans sa tentative
que de recevoir encore une de ces blessures si douloureuses à son
cœur qu'elles avaient épuisé tout son courage. Son amour de mère en
était arrivé là: aimer sa fille, la redouter, appréhender un coup
de poignard et aller au-devant. Le sentiment maternel est si large
dans les cœurs aimants qu'avant d'arriver à l'indifférence une mère
doit mourir ou s'appuyer sur quelque grande puissance, la religion ou
l'amour. Depuis son lever, la fatale mémoire de la marquise lui avait
retracé plusieurs de ces faits, petits en apparence, mais qui dans
la vie morale sont de grands événements. En effet, parfois un geste
enferme tout un drame, l'accent d'une parole déchire toute une vie,
l'indifférence d'un regard tue la plus heureuse passion. La marquise
d'Aiglemont avait malheureusement vu trop de ces gestes, entendu trop
de ces paroles, reçu trop de ces regards affreux à l'âme, pour que
ses souvenirs pussent lui donner des espérances. Tout lui prouvait
qu'Alfred l'avait perdue dans le cœur de sa fille, où elle restait,
elle, la mère, moins comme un plaisir que comme un devoir. Mille
choses, des riens même lui attestaient la conduite détestable de la
comtesse envers elle, ingratitude que la marquise regardait peut-être
comme une punition. Elle cherchait des excuses à sa fille dans les
desseins de la Providence, afin de pouvoir encore adorer la main qui
la frappait. Pendant cette matinée elle se souvint de tout, et tout
la frappa de nouveau si vivement au cœur que sa coupe, remplie de
chagrins, devait déborder si la plus légère peine y était jetée. Un
regard froid pouvait tuer la marquise. Il est difficile de peindre ces
faits domestiques, mais quelques-uns suffiront peut-être à les indiquer
tous. Ainsi la marquise, étant devenue un peu sourde, n'avait jamais
pu obtenir de Moïna qu'elle élevât la voix pour elle; et le jour où,
dans la naïveté de l'être souffrant, elle pria sa fille de répéter
une phrase dont elle n'avait rien saisi, la comtesse obéit, mais avec
un air de mauvaise grâce qui ne permit pas à madame d'Aiglemont de
réitérer sa modeste prière. Depuis ce jour, quand Moïna racontait un
événement ou parlait, la marquise avait soin de s'approcher d'elle;
mais souvent la comtesse paraissait ennuyée de l'infirmité qu'elle
reprochait étourdiment à sa mère. Cet exemple, pris entre mille, ne
pouvait frapper que le cœur d'une mère. Toutes ces choses eussent
échappé peut-être à un observateur, car c'était des nuances insensibles
pour d'autres yeux que ceux d'une femme. Ainsi madame d'Aiglemont
ayant un jour dit à sa fille que la princesse de Cadignan était venue
la voir, Moïna s'écria simplement:—Comment! elle est venue pour
vous! L'air dont ces paroles furent dites, l'accent que la comtesse
y mit, peignaient par de légères teintes un étonnement, un mépris
élégant qui ferait trouver aux cœurs toujours jeunes et tendres de la
philanthropie dans la coutume en vertu de laquelle les sauvages tuent
leurs vieillards quand ils ne peuvent plus se tenir à la branche d'un
arbre fortement secoué. Madame d'Aiglemont se leva, sourit, et alla
pleurer en secret. Les gens bien élevés, et les femmes surtout, ne
trahissent leurs sentiments que par des touches imperceptibles, mais
qui n'en font pas moins deviner les vibrations de leurs cœurs à ceux
qui peuvent retrouver dans leur vie des situations analogues à celle
de cette mère meurtrie. Accablée par ses souvenirs, madame d'Aiglemont
retrouva l'un de ces faits microscopiques si piquants, si cruels, où
elle n'avait jamais mieux vu qu'en ce moment le mépris atroce caché
sous des sourires. Mais ses larmes se séchèrent quand elle entendit
ouvrir les persiennes de la chambre où reposait sa fille. Elle accourut
en se dirigeant vers les fenêtres par le sentier qui passait le long de
la grille devant laquelle elle était naguère assise. Tout en marchant,
elle remarqua le soin particulier que le jardinier avait mis à ratisser
le sable de cette allée, assez mal tenue depuis peu de temps. Quand
madame d'Aiglemont arriva sous les fenêtres de sa fille, les persiennes
se refermèrent brusquement.
—Moïna, dit-elle.
Point de réponse.
—Madame la comtesse est dans le petit salon, dit la femme de chambre
de Moïna quand la marquise rentrée au logis demanda si sa fille était
levée.
Madame d'Aiglemont avait le cœur trop plein et la tête trop fortement
préoccupée pour réfléchir en ce moment sur des circonstances si
légères; elle passa promptement dans le petit salon où elle trouva la
comtesse en peignoir, un bonnet négligemment jeté sur une chevelure en
désordre, les pieds dans ses pantoufles, ayant la clef de sa chambre
dans sa ceinture, le visage empreint de pensées presque orageuses et
des couleurs animées. Elle était assise sur un divan, et paraissait
réfléchir.
—Pourquoi vient-on? dit-elle d'une voix dure. Ah! c'est vous, ma mère,
reprit-elle d'un air distrait après s'être interrompue elle-même.
—Oui, mon enfant, c'est ta mère...
L'accent avec lequel madame d'Aiglemont prononça ces paroles peignit
une effusion de cœur et une émotion intime, dont il serait difficile
de donner une idée sans employer le mot de sainteté. Elle avait en
effet si bien revêtu le caractère sacré d'une mère, que sa fille en fut
frappée, et se tourna vers elle par un mouvement qui exprimait à la
fois le respect, l'inquiétude et le remords. La marquise ferma la porte
de ce salon, où personne ne pouvait entrer sans faire du bruit dans les
pièces précédentes. Cet éloignement garantissait de toute indiscrétion.
—Ma fille, dit la marquise, il est de mon devoir de t'éclairer sur
une des crises les plus importantes dans notre vie de femme, et dans
laquelle tu te trouves à ton insu peut-être, mais dont je viens te
parler moins en mère qu'en amie. En te mariant, tu es devenue libre de
tes actions, tu n'en dois compte qu'à ton mari; mais je t'ai si peu
fait sentir l'autorité maternelle (et ce fut un tort peut-être), que je
me crois en droit de me faire écouter de toi, une fois au moins, dans
la situation grave où tu dois avoir besoin de conseils. Songe, Moïna,
que je t'ai mariée à un homme d'une haute capacité, de qui tu peux être
fière, que...
—Ma mère, s'écria Moïna d'un air mutin et en l'interrompant, je sais
ce que vous venez me dire... Vous allez me prêcher au sujet d'Alfred....
—Vous ne devineriez pas si bien, Moïna, reprit gravement la marquise
en essayant de retenir ses larmes, si vous ne sentiez pas...
—Quoi? dit-elle d'un air presque hautain. Mais, ma mère, en vérité....
—Moïna, s'écria madame d'Aiglemont en faisant un effort
extraordinaire, il faut que vous entendiez attentivement ce que je dois
vous dire....
—J'écoute, dit la comtesse en se croisant les bras et affectant une
impertinente soumission. Permettez-moi, ma mère, dit-elle avec un
sang-froid incroyable, de sonner Pauline pour la renvoyer...
Elle sonna.
—Ma chère enfant, Pauline ne peut pas entendre...
—Maman, reprit la comtesse d'un air sérieux, et qui aurait dû paraître
extraordinaire à la mère, je dois... Elle s'arrêta, la femme de chambre
arrivait.—Pauline, allez _vous-même_ chez Baudran savoir pourquoi je
n'ai pas encore mon chapeau...
Elle se rassit et regarda sa mère avec attention. La marquise, dont le
cœur était gonflé, les yeux secs, et qui ressentait alors une de ces
émotions dont la douleur ne peut être comprise que par les mères, prit
la parole pour instruire Moïna du danger qu'elle courait. Mais, soit
que la comtesse se trouvât blessée des soupçons que sa mère concevait
sur le fils du marquis de Vandenesse, soit qu'elle fût en proie à l'une
de ces folies incompréhensibles dont le secret est dans l'inexpérience
de toutes les jeunesses, elle profita d'une pause faite par sa mère
pour lui dire en riant d'un rire forcé:—Maman, je ne te croyais
jalouse que du père....
A ce mot, madame d'Aiglemont ferma les yeux, baissa la tête et poussa
le plus léger de tous les soupirs. Elle jeta son regard en l'air, comme
pour obéir au sentiment invincible qui nous fait invoquer Dieu dans les
grandes crises de la vie, et dirigea sur sa fille ses yeux pleins d'une
majesté terrible, empreints aussi d'une profonde douleur.
—Ma fille, dit-elle d'une voix gravement altérée, vous avez été plus
impitoyable envers votre mère que ne le fut l'homme offensé par elle,
plus que ne le sera Dieu peut-être.
Madame d'Aiglemont se leva; mais arrivée à la porte, elle se retourna,
ne vit que de la surprise dans les yeux de sa fille, sortit et put
aller jusque dans le jardin, où ses forces l'abandonnèrent. Là,
ressentant au cœur de fortes douleurs, elle tomba sur un banc. Ses
yeux, qui erraient sur le sable, y aperçurent la récente empreinte
d'un pas d'homme, dont les bottes avaient laissé des marques
très-reconnaissables. Sans aucun doute, sa fille était perdue, elle
crut comprendre alors le motif de la commission donnée à Pauline.
Cette idée cruelle fut accompagnée d'une révélation plus odieuse
que ne l'était tout le reste. Elle supposa que le fils du marquis
de Vandenesse avait détruit dans le cœur de Moïna ce respect dû
par une fille à sa mère. Sa souffrance s'accrut, elle s'évanouit
insensiblement, et demeura comme endormie. La jeune comtesse trouva que
sa mère s'était permis de lui donner _un coup de boutoir_ un peu sec,
et pensa que le soir une caresse ou quelques attentions feraient les
frais du raccommodement. Entendant un cri de femme dans le jardin, elle
se pencha négligemment au moment où Pauline, qui n'était pas encore
sortie, appelait au secours, et tenait la marquise dans ses bras.
—N'effrayez pas ma fille, fut le dernier mot que prononça cette mère.
Moïna vit transporter sa mère, pâle, inanimée, respirant avec
difficulté, mais agitant les bras comme si elle voulait ou lutter
ou parler. Atterrée par ce spectacle, Moïna suivit sa mère, aida
silencieusement à la coucher sur son lit et à la déshabiller. Sa faute
l'accabla. En ce moment suprême, elle connut sa mère, et ne pouvait
plus rien réparer. Elle voulut être seule avec elle; et quand il n'y
eut plus personne dans la chambre, qu'elle sentit le froid de cette
main pour elle toujours caressante, elle fondit en larmes. Réveillée
par ces pleurs, la marquise put encore regarder sa chère Moïna; puis,
au bruit de ses sanglots, qui semblaient vouloir briser ce sein délicat
et en désordre, elle contempla sa fille en souriant. Ce sourire
prouvait à cette jeune parricide que le cœur d'une mère est un abîme
au fond duquel se trouve toujours un pardon. Aussitôt que l'état de la
marquise fut connu, des gens à cheval avaient été expédiés pour aller
chercher le médecin, le chirurgien et les petits-enfants de madame
d'Aiglemont. La jeune marquise et ses enfants arrivèrent en même temps
que les gens de l'art et formèrent une assemblée assez imposante,
silencieuse, inquiète, à laquelle se mêlèrent les domestiques. La
jeune marquise, qui n'entendait aucun bruit, vint frapper doucement
à la porte de la chambre. A ce signal, Moïna, réveillée sans doute
dans sa douleur, poussa brusquement les deux battants, jeta des yeux
hagards sur cette assemblée de famille et se montra dans un désordre
qui parlait plus haut que le langage. A l'aspect de ce remords
vivant chacun resta muet. Il était facile d'apercevoir les pieds
de la marquise roides et tendus convulsivement sur le lit de mort.
Moïna s'appuya sur la porte, regarda ses parents, et dit d'une voix
creuse:—_J'ai perdu ma mère!_
Paris, 1828-1842.
FIN.
LE CONTRAT DE MARIAGE.
DÉDIÉ A G. ROSSINI.
Monsieur de Manerville le père était un bon gentilhomme normand bien
connu du maréchal de Richelieu, qui lui fit épouser une des plus riches
héritières de Bordeaux dans le temps où le vieux duc y alla trôner
en sa qualité de gouverneur de Guienne. Le Normand vendit les terres
qu'il possédait en Bessin et se fit Gascon, séduit par la beauté du
château de Lanstrac, délicieux séjour qui appartenait à sa femme.
Dans les derniers jours du règne de Louis XV, il acheta la charge de
major des Gardes de la Porte, et vécut jusqu'en 1813, après avoir fort
heureusement traversé la révolution. Voici comment. Il alla vers la
fin de l'année 1790 à la Martinique, où sa femme avait des intérêts,
et confia la gestion de ses biens de Gascogne à un honnête clerc de
notaire, appelé Mathias, qui donnait alors dans les idées nouvelles.
A son retour, le comte de Manerville trouva ses propriétés intactes
et profitablement gérées. Ce savoir-faire était un fruit produit par
la greffe du Gascon sur le Normand. Madame de Manerville mourut en
1810. Instruit de l'importance des intérêts par les dissipations de
sa jeunesse et, comme beaucoup de vieillards, leur accordant plus
de place qu'ils n'en ont dans la vie, monsieur de Manerville devint
progressivement économe, avare et ladre. Sans songer que l'avarice des
pères prépare la prodigalité des enfants, il ne donna presque rien à
son fils, encore que ce fût un fils unique.
[Illustration: Le bon monsieur MATHIAS.
(LE CONTRAT DE MARIAGE.)]
Paul de Manerville, revenu vers la fin de l'année 1810 du collége
de Vendôme, resta sous la domination paternelle pendant trois
années. La tyrannie que fit peser sur son héritier un vieillard de
soixante-dix-neuf ans influa nécessairement sur un cœur et sur un
caractère qui n'étaient pas formés. Sans manquer de ce courage physique
qui semble être dans l'air de la Gascogne, Paul n'osa lutter contre son
père, et perdit cette faculté de résistance qui engendre le courage
moral. Ses sentiments comprimés allèrent au fond de son cœur, où il
les garda long-temps sans les exprimer; puis plus tard, quand il les
sentit en désaccord avec les maximes du monde, il put bien penser et
mal agir. Il se serait battu pour un mot, et tremblait à l'idée de
renvoyer un domestique; car sa timidité s'exerçait dans les combats
qui demandent une volonté constante. Capable de grandes choses pour
fuir la persécution, il ne l'aurait ni prévenue par une opposition
systématique, ni affrontée par un déploiement continu de ses forces.
Lâche en pensée, hardi en actions, il conserva long-temps cette candeur
secrète qui rend l'homme la victime et la dupe volontaire de choses
contre lesquelles certaines âmes hésitent à s'insurger, aimant mieux
les souffrir que de s'en plaindre. Il était emprisonné dans le vieil
hôtel de son père, car il n'avait pas assez d'argent pour frayer avec
les jeunes gens de la ville, il enviait leurs plaisirs sans pouvoir les
partager. Le vieux gentilhomme le menait chaque soir dans une vieille
voiture, traînée par de vieux chevaux mal attelés, accompagné de ses
vieux laquais mal habillés, dans une société royaliste, composée des
débris de la noblesse parlementaire et de la noblesse d'épée. Réunies
depuis la révolution pour résister à l'influence impériale, ces deux
noblesses s'étaient transformées en une aristocratie territoriale.
Écrasé par les hautes et mouvantes fortunes des villes maritimes, ce
faubourg Saint-Germain de Bordeaux répondait par son dédain au faste
qu'étalaient alors le commerce, les administrations et les militaires.
Trop jeune pour comprendre les distinctions sociales et les nécessités
cachées sous l'apparente vanité qu'elles créent, Paul s'ennuyait au
milieu de ces antiquités, sans savoir que plus tard ses relations de
jeunesse lui assureraient cette prééminence aristocratique que la
France aimera toujours. Il trouvait de légères compensations à la
maussaderie de ses soirées dans quelques exercices qui plaisent aux
jeunes gens, car son père les lui imposait. Pour le vieux gentilhomme,
savoir manier les armes, être excellent cavalier, jouer à la paume,
acquérir de bonnes manières, enfin la frivole instruction des seigneurs
d'autrefois constituait un jeune homme accompli. Paul faisait donc
tous les matins des armes, allait au manége et tirait le pistolet.
Le reste du temps, il l'employait à lire des romans, car son père
n'admettait pas les études transcendantes par lesquelles se terminent
aujourd'hui les éducations. Une vie si monotone eût tué ce jeune
homme, si la mort de son père ne l'eût délivré de cette tyrannie au
moment où elle était devenue insupportable. Paul trouva des capitaux
considérables accumulés par l'avarice paternelle, et des propriétés
dans le meilleur état du monde; mais il avait Bordeaux en horreur, et
n'aimait pas davantage Lanstrac, où son père allait passer tous les
étés et le menait à la chasse du matin au soir.
Dès que les affaires de la succession furent terminées, le jeune
héritier avide de jouissances acheta des rentes avec ses capitaux,
laissa la gestion de ses domaines au vieux Mathias, le notaire de
son père, et passa six années loin de Bordeaux. Attaché d'ambassade
à Naples, d'abord; il alla plus tard comme secrétaire à Madrid, à
Londres, et fit ainsi le tour de l'Europe. Après avoir connu le
monde, après s'être dégrisé de beaucoup d'illusions, après avoir
dissipé les capitaux liquides que son père avait amassés, il vint
un moment où, pour continuer son train de vie, Paul dut prendre les
revenus territoriaux que son notaire lui avait accumulés. En ce moment
critique, saisi par une de ces idées prétendues sages, il voulut
quitter Paris, revenir à Bordeaux, diriger ses affaires, mener une vie
de gentilhomme à Lanstrac, améliorer ses terres, se marier, et arriver
un jour à la députation. Paul était comte, la noblesse redevenait une
valeur matrimoniale, il pouvait et devait faire un bon mariage. Si
beaucoup de femmes désirent épouser un titre, beaucoup plus encore
veulent un homme à qui l'entente de la vie soit familière. Or, Paul
avait acquis pour une somme de sept cent mille francs, mangée en
six ans, cette charge, qui ne se vend pas et qui vaut mieux qu'une
charge d'agent de change; qui exige aussi de longues études, un stage,
des examens, des connaissances, des amis, des ennemis, une certaine
élégance de taille, certaines manières, un nom facile et gracieux à
prononcer; une charge qui d'ailleurs rapporte des bonnes fortunes,
des duels, des paris perdus aux courses, des déceptions, des ennuis,
des travaux, et force plaisirs indigestes. Il était enfin un homme
élégant. Malgré ses folles dépenses, il n'avait pu devenir un homme
à la mode. Dans la burlesque armée des gens du monde, l'homme à la
mode représente le maréchal de France, l'homme élégant équivaut à un
lieutenant-général. Paul jouissait de sa petite réputation d'élégance
et savait la soutenir. Ses gens avaient une excellente tenue, ses
équipages étaient cités, ses soupers avaient quelque succès, enfin
sa _garçonnière_ était comptée parmi les sept ou huit dont le faste
égalait celui des meilleures maisons de Paris. Mais il n'avait fait
le malheur d'aucune femme, mais il jouait sans perdre, mais il avait
du bonheur sans éclat, mais il avait trop de probité pour tromper
qui que ce fût, même une fille; mais il ne laissait pas traîner ses
billets doux, et n'avait pas un coffre aux lettres d'amour dans lequel
ses amis pussent puiser en attendant qu'il eût fini de mettre son col
ou de se faire la barbe; mais ne voulant point entamer ses terres
de Guyenne, il n'avait pas cette témérité qui conseille de grands
coups et attire l'attention à tout prix sur un jeune homme; mais il
n'empruntait d'argent à personne, et avait le tort d'en prêter à des
amis qui l'abandonnaient et ne parlaient plus de lui ni en bien ni en
mal. Il semblait avoir chiffré son désordre. Le secret de son caractère
était dans la tyrannie paternelle qui avait fait de lui comme un métis
social. Donc un matin, il dit à l'un de ses amis nommé de Marsay, qui
depuis devint illustre:—Mon cher ami, la vie a un sens.
—Il faut être arrivé à vingt-sept ans pour la comprendre, répondit
railleusement de Marsay.
—Oui, j'ai vingt-sept ans, et précisément à cause de mes vingt-sept
ans, je veux aller vivre à Lanstrac en gentilhomme. J'habiterai
Bordeaux où je transporterai mon mobilier de Paris, dans le vieil hôtel
de mon père, et viendrai passer trois mois d'hiver ici, dans cette
maison que je garderai.
—Et tu te marieras?
—Et je me marierai.