—Madame, vous avez mis près de nous une personne qui paraît souffrir

beaucoup...

—Ah! ne m'en parlez pas! s'écria la maîtresse de l'hôtel, je viens

d'envoyer chercher le maire. Figurez-vous que c'est une femme, une

pauvre malheureuse qui y est arrivée hier au soir, à pied; elle vient

d'Espagne, elle est sans passe-port et sans argent. Elle portait sur

son dos un petit enfant qui se meurt. Je n'ai pas pu me dispenser de la

recevoir ici. Ce matin, je suis allée moi-même la voir; car hier, quand

elle a débarqué ici, elle m'a fait une peine affreuse. Pauvre petite

femme! elle était couchée avec son enfant, et tous deux se débattaient

contre la mort.

—Madame, m'a-t-elle dit en tirant un anneau d'or de son doigt, je ne

possède plus que cela, prenez-le pour vous payer; ce sera suffisant,

je ne ferai pas long séjour ici. Pauvre petit! nous allons mourir

ensemble, qu'elle dit en regardant son enfant. Je lui ai pris son

anneau, je lui ai demandé qui elle était; mais elle n'a jamais voulu me

dire son nom... Je viens d'envoyer chercher le médecin et monsieur le

maire.

—Mais, s'écria la marquise, donnez-lui tous les secours qui pourront

lui être nécessaires. Mon Dieu! peut-être est-il encore temps de la

sauver! Je vous paierai tout ce qu'elle dépensera...

—Ah! madame, elle a l'air d'être joliment fière, et je ne sais pas si

elle voudra.

—Je vais aller la voir...

Et aussitôt la marquise monta chez l'inconnue sans penser au mal que

sa vue pouvait faire à cette femme dans un moment où on la disait

mourante, car elle était encore en deuil. La marquise pâlit à l'aspect

de la mourante. Malgré les horribles souffrances qui avaient altéré la

belle physionomie d'Hélène, elle reconnut sa fille aînée. A l'aspect

d'une femme vêtue de noir, Hélène se dressa sur son séant, jeta un

cri de terreur, et retomba lentement sur son lit, lorsque, dans cette

femme, elle retrouva sa mère.

—Ma fille! dit madame d'Aiglemont, que vous faut-il? Pauline!...

Moïna!...

—Il ne me faut plus rien, répondit Hélène d'une voix affaiblie.

J'espérais revoir mon père; mais votre deuil m'annonce...

Elle n'acheva pas; elle serra son enfant sur son cœur comme pour le

réchauffer, le baisa au front, et lança sur sa mère un regard où le

reproche se lisait encore, quoique tempéré par le pardon. La marquise

ne voulut pas voir ce reproche; elle oublia qu'Hélène était un enfant

conçu jadis dans les larmes et le désespoir, l'enfant du devoir, un

enfant qui avait été cause de ses plus grands malheurs: elle s'avança

doucement vers sa fille aînée, en se souvenant seulement qu'Hélène la

première lui avait fait connaître les plaisirs de la maternité. Les

yeux de la mère étaient pleins de larmes; et, en embrassant sa fille,

elle s'écria:—Hélène! ma fille....

Hélène gardait le silence. Elle venait d'aspirer le dernier soupir de

son dernier enfant.

En ce moment Moïna, Pauline, sa femme de chambre, l'hôtesse et un

médecin entrèrent. La marquise tenait la main glacée de sa fille dans

les siennes, et la contemplait avec un désespoir vrai. Exaspérée par le

malheur, la veuve du marin, qui venait d'échapper à un naufrage en ne

sauvant de toute sa belle famille qu'un enfant, dit d'une voix horrible

à sa mère:—Tout ceci est votre ouvrage! si vous eussiez été pour moi

ce que...

—Moïna, sortez, sortez tous! cria madame d'Aiglemont en étouffant la

voix d'Hélène par les éclats de la sienne.

—Par grâce, ma fille, reprit-elle, ne renouvelons pas en ce moment les

tristes combats...

—Je me tairai, répondit Hélène en faisant un effort surnaturel. Je

suis mère, je sais que Moïna ne doit pas... Où est mon enfant?

Moïna rentra, poussée par la curiosité.

—Ma sœur, dit cette enfant gâtée, le médecin....

—Tout est inutile, reprit Hélène. Ah! pourquoi ne suis-je pas morte à

seize ans, quand je voulais me tuer! Le bonheur ne se trouve jamais en

dehors des lois... Moïna... tu...

Elle mourut en penchant sa tête sur celle de son enfant, qu'elle avait

serré convulsivement.

—Ta sœur voulait sans doute te dire, Moïna, reprit madame

d'Aiglemont, lorsqu'elle fut rentrée dans sa chambre, où elle fondit en

larmes, que le bonheur ne se trouve jamais, pour une fille, dans une

vie romanesque, en dehors des idées reçues, et, surtout, loin de sa

mère.

VI

LA VIEILLESSE D'UNE MÈRE COUPABLE.

Pendant l'un des premiers jours du mois de juin 1842, une dame

d'environ cinquante ans, mais qui paraissait encore plus vieille que

ne le comportait son âge véritable, se promenait au soleil, à l'heure

de midi, le long d'une allée, dans le jardin d'un grand hôtel situé

rue Plumet, à Paris. Après avoir fait deux ou trois fois le tour du

sentier légèrement sinueux où elle restait pour ne pas perdre de vue

les fenêtres d'un appartement qui semblait attirer toute son attention,

elle vint s'asseoir sur un de ces fauteuils à demi champêtres qui se

fabriquent avec de jeunes branches d'arbres garnies de leur écorce. De

la place où se trouvait ce siége élégant, la dame pouvait embrasser

par une des grilles d'enceinte et les boulevards intérieurs, au milieu

desquels est posé l'admirable dôme des Invalides, qui élève sa coupole

d'or parmi les têtes d'un millier d'ormes, admirable paysage, et

l'aspect moins grandiose de son jardin terminé par la façade grise

d'un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Germain. Là tout était

silencieux, les jardins voisins, les boulevards, les Invalides; car,

dans ce noble quartier, le jour ne commence guère qu'à midi. A moins de

quelque caprice, à moins qu'une jeune dame ne veuille monter à cheval,

ou qu'un vieux diplomate n'ait un protocole à refaire, à cette heure,

valets et maîtres, tout dort, ou tout se réveille.

La vieille dame si matinale était la marquise d'Aiglemont, mère de

madame de Saint-Héreen, à qui ce bel hôtel appartenait. La marquise

s'en était privée pour sa fille, à qui elle avait donné toute sa

fortune, en ne se réservant qu'une pension viagère. La comtesse Moïna

de Saint-Héreen était le dernier enfant de madame d'Aiglemont. Pour

lui faire épouser l'héritier d'une des plus illustres maisons de

France, la marquise avait tout sacrifié. Rien n'était plus naturel:

elle avait successivement perdu deux fils: l'un, Gustave marquis

d'Aiglemont, était mort du choléra; l'autre, Abel, avait succombé dans

l'affaire de la Macta. Gustave laissa des enfants et une veuve. Mais

l'affection assez tiède que madame d'Aiglemont avait portée à ses deux

fils s'était encore affaiblie en passant à ses petits-enfants. Elle se

comportait poliment avec madame d'Aiglemont la jeune; mais elle s'en

tenait au sentiment superficiel que le bon goût et les convenances

nous prescrivent de témoigner à nos proches. La fortune de ses enfants

morts ayant été parfaitement réglée, elle avait réservé pour sa chère

Moïna ses économies et ses biens propres. Moïna, belle et ravissante

depuis son enfance, avait toujours été pour madame d'Aiglemont l'objet

d'une de ces prédilections innées ou involontaires chez les mères de

famille; fatales sympathies qui semblent inexplicables, ou que les

observateurs savent trop bien expliquer. La charmante figure de Moïna,

le son de voix de cette fille chérie, ses manières, sa démarche, sa

physionomie, ses gestes, tout en elle réveillait chez la marquise les

émotions les plus profondes qui puissent animer, troubler ou charmer

le cœur d'une mère. Le principe de sa vie présente, de sa vie du

lendemain, de sa vie passée, était dans le cœur de cette jeune femme,

où elle avait jeté tous ses trésors. Moïna avait heureusement survécu à

quatre enfants, ses aînés. Madame d'Aiglemont avait en effet perdu, de

la manière la plus malheureuse, disaient les gens du monde, une fille

charmante dont la destinée était presque inconnue, et un petit garçon,

enlevé à cinq ans par une horrible catastrophe. La marquise vit sans

doute un présage du ciel dans le respect que le sort semblait avoir

pour la fille de son cœur, et n'accordait que de faibles souvenirs à

ses enfants déjà tombés selon les caprices de la mort, et qui restaient

au fond de son âme, comme ces tombeaux élevés dans un champ de

bataille, mais que les fleurs des champs ont presque fait disparaître.

Le monde aurait pu demander à la marquise un compte sévère de cette

insouciance et de cette prédilection; mais le monde de Paris est

entraîné par un tel torrent d'événements, de modes, d'idées nouvelles,

que toute la vie de madame d'Aiglemont devait y être en quelque sorte

oubliée. Personne ne songeait à lui faire un crime d'une froideur,

d'un oubli qui n'intéressaient personne, tandis que sa vive tendresse

pour Moïna intéressait beaucoup de gens, et avait toute la sainteté

d'un préjugé. D'ailleurs, la marquise allait peu dans le monde; et,

pour la plupart des familles qui la connaissaient, elle paraissait

bonne, douce, pieuse, indulgente. Or, ne faut-il pas avoir un intérêt

bien vif pour aller au delà de ces apparences dont se contente la

société? Puis, que ne pardonne-t-on pas aux vieillards lorsqu'ils

s'effacent comme des ombres et ne veulent plus être qu'un souvenir?

Enfin, madame d'Aiglemont était un modèle complaisamment cité par les

enfants à leurs pères, par les gendres à leurs belles-mères. Elle

avait, avant le temps, donné ses biens à Moïna, contente du bonheur

de la jeune comtesse, et ne vivant que par elle et pour elle. Si des

vieillards prudents, des oncles chagrins blâmaient cette conduite en

disant:—Madame d'Aiglemont se repentira peut-être quelque jour de

s'être dessaisie de sa fortune en faveur de sa fille; car si elle

connaît bien le cœur de madame de Saint-Héreen, peut-elle être aussi

sûre de la moralité de son gendre? c'était contre ces prophètes un

_tolle_ général; et, de toutes parts, pleuvaient des éloges pour Moïna.

—Il faut rendre cette justice à madame de Saint-Héreen, disait une

jeune femme, que sa mère n'a rien trouvé de changé autour d'elle.

Madame d'Aiglemont est admirablement bien logée; elle a une voiture à

ses ordres, et peut aller partout dans le monde comme auparavant...

—Excepté aux Italiens, répondait tout bas un vieux parasite, un de ces

gens qui se croient en droit d'accabler leurs amis d'épigrammes sous

prétexte de faire preuve d'indépendance. La douairière n'aime guère que

la musique, en fait de choses étrangères à son enfant gâté. Elle a été

si bonne musicienne dans son temps! Mais comme la loge de la comtesse

est toujours envahie par de jeunes papillons, et qu'elle y gênerait

cette petite personne, de qui l'on parle déjà comme d'une grande

coquette, la pauvre mère ne va jamais aux Italiens.

—Madame de Saint-Héreen, disait une fille à marier, a pour sa mère des

soirées délicieuses, un salon où va tout Paris.

—Un salon où personne ne fait attention à la marquise, répondait le

parasite.

—Le fait est que madame d'Aiglemont n'est jamais seule, disait un fat

en appuyant le parti des jeunes dames.

—Le matin, répondait le vieil observateur à voix basse, le matin, la

chère Moïna dort. A quatre heures, la chère Moïna est au bois. Le soir,

la chère Moïna va au bal ou aux Bouffes... Mais il est vrai que madame

d'Aiglemont a la ressource de voir sa chère fille pendant qu'elle

s'habille, ou durant le dîner lorsque la chère Moïna dîne par hasard

avec sa chère mère.—Il n'y a pas encore huit jours, monsieur, dit le

parasite en prenant par le bras un timide précepteur, nouveau-venu dans

la maison où il se trouvait, que je vis cette pauvre mère triste et

seule au coin de son feu.—Qu'avez-vous? lui demandai-je. La marquise

me regarda en souriant, mais elle avait certes pleuré.—Je pensais, me

disait-elle, qu'il est bien singulier de me trouver seule, après avoir

eu cinq enfants; mais cela est dans notre destinée! Et puis, je suis

heureuse quand je sais que Moïna s'amuse! Elle pouvait se confier à

moi, qui, jadis, ai connu son mari. C'était un pauvre homme, et il a

été bien heureux de l'avoir pour femme; il lui devait certes sa pairie

et sa charge à la cour de Charles X.

Mais il se glisse tant d'erreurs dans les conversations du monde, il

s'y fait avec légèreté des maux si profonds, que l'historien des mœurs

est obligé de sagement peser les assertions insouciamment émises par

tant d'insouciants. Enfin, peut-être ne doit-on jamais prononcer qui a

tort ou raison de l'enfant ou de la mère. Entre ces deux cœurs, il n'y

a qu'un seul juge possible. Ce juge est Dieu! Dieu qui, souvent, assied

sa vengeance au sein des familles, et se sert éternellement des enfants

contre les mères, des pères contre les fils, des peuples contre les

rois, des princes contre les nations, de tout contre tout; remplaçant

dans le monde moral les sentiments par les sentiments, comme les jeunes

feuilles poussent les vieilles au printemps; agissant en vue d'un ordre

immuable, d'un but à lui seul connu. Sans doute, chaque chose va dans

son sein, ou, mieux encore, elle y retourne.

Ces religieuses pensées, si naturelles au cœur des vieillards,

flottaient éparses dans l'âme de madame d'Aiglemont; elles y étaient à

demi lumineuses, tantôt abîmées, tantôt déployées complétement, comme

des fleurs tourmentées à la surface des eaux pendant une tempête. Elle

s'était assise, lassée, affaiblie par une longue méditation, par une de

ces rêveries au milieu desquelles toute la vie se dresse, se déroule

aux yeux de ceux qui pressentent la mort.

Cette femme, vieille avant le temps, eût été, pour quelque poète

passant sur le boulevard, un tableau curieux. A la voir assise à

l'ombre grêle d'un acacia, l'ombre d'un acacia à midi, tout le monde

eût su lire une des mille choses écrites sur ce visage pâle et

froid, même au milieu des chauds rayons du soleil. Sa figure pleine

d'expression représentait quelque chose de plus grave encore que ne

l'est une vie à son déclin, ou de plus profond qu'une âme affaissée par

l'expérience. Elle était un de ces types qui, entre mille physionomies

dédaignées parce qu'elles sont sans caractère, vous arrêtent un moment,

vous font penser; comme, entre les mille tableaux d'un Musée, vous êtes

fortement impressionné, soit par la tête sublime où Murillo peignit la

douleur maternelle, soit par le visage de Béatrix Cinci où le Guide

sut peindre la plus touchante innocence au fond du plus épouvantable

crime, soit par la sombre face de Philippe II où Vélasquez a pour

toujours imprimé la majestueuse terreur que doit inspirer la royauté.

Certaines figures humaines sont de despotiques images qui vous parlent,

vous interrogent, qui répondent à vos pensées secrètes, et font même

des poèmes entiers. Le visage glacé de madame d'Aiglemont était une de

ces poésies terribles, une de ces faces répandues par milliers dans la

divine Comédie de Dante Alighieri.

Pendant la rapide saison où la femme reste en fleur, les caractères de

sa beauté servent admirablement bien la dissimulation à laquelle sa

faiblesse naturelle et nos lois sociales la condamnent. Sous le riche

coloris de son visage frais, sous le feu de ses yeux, sous le réseau

gracieux de ses traits si fins, de tant de lignes multipliées, courbes

ou droites, mais pures et parfaitement arrêtées, toutes ses émotions

peuvent demeurer secrètes: la rougeur alors ne révèle rien en colorant

encore des couleurs déjà si vives; tous les foyers intérieurs se mêlent

alors si bien à la lumière de ces yeux flamboyants de vie, que la

flamme passagère d'une souffrance n'y apparaît que comme une grâce de

plus. Aussi rien n'est-il si discret qu'un jeune visage, parce que rien

n'est plus immobile. La figure d'une jeune femme a le calme, le poli,

la fraîcheur de la surface d'un lac. La physionomie des femmes ne

commence qu'à trente ans. Jusques à cet âge, le peintre ne trouve dans

leurs visages que du rose et du blanc, des sourires et des expressions

qui répètent une même pensée, pensée de jeunesse et d'amour, pensée

uniforme et sans profondeur; mais, dans la vieillesse, tout chez la

femme a parlé, les passions se sont incrustées sur son visage; elle

a été amante, épouse, mère; les expressions les plus violentes de

la joie et de la douleur ont fini par grimer, torturer ses traits,

par s'y empreindre en mille rides, qui toutes ont un langage; et une

tête de femme devient alors sublime d'horreur, belle de mélancolie,

ou magnifique de calme; s'il est permis de poursuivre cette étrange

métaphore, le lac desséché laisse voir alors les traces de tous les

torrents qui l'ont produit: une tête de vieille femme n'appartient

plus alors ni au monde qui, frivole, est effrayé d'y apercevoir la

destruction de toutes les idées d'élégance auxquelles il est habitué,

ni aux artistes vulgaires qui n'y découvrent rien; mais aux vrais

poètes, à ceux qui ont le sentiment d'un beau indépendant de toutes les

conventions sur lesquelles reposent tant de préjugés en fait d'art et

de beauté.

Quoique madame d'Aiglemont portât sur sa tête une capote à la mode, il

était facile de voir que sa chevelure, jadis noire, avait été blanchie

par de cruelles émotions; mais la manière dont elle la séparait

en deux bandeaux trahissait son bon goût, révélait les gracieuses

habitudes de la femme élégante, et dessinait parfaitement son front

flétri, ridé, dans la forme duquel se retrouvaient quelques traces

de son ancien éclat. La coupe de sa figure, la régularité de ses

traits donnaient une idée, faible à la vérité, de la beauté dont elle

avait dû être orgueilleuse; mais ces indices accusaient encore mieux

les douleurs, qui avaient été assez aiguës pour creuser ce visage,

pour en dessécher les tempes, en rentrer les joues, en meurtrir les

paupières et les dégarnir de cils, cette grâce du regard. Tout était

silencieux en cette femme: sa démarche et ses mouvements avaient cette

lenteur grave et recueillie qui imprime le respect. Sa modestie,

changée en timidité, semblait être le résultat de l'habitude, qu'elle

avait prise depuis quelques années, de s'effacer devant sa fille;

puis sa parole était rare, douce, comme celle de toutes les personnes

forcées de réfléchir, de se concentrer, de vivre en elles-mêmes. Cette

attitude et cette contenance inspiraient un sentiment indéfinissable,

qui n'était ni la crainte ni la compassion, mais dans lequel se

fondaient mystérieusement toutes les idées que réveillent ces diverses

affections. Enfin la nature de ses rides, la manière dont son visage

était plissé, la pâleur de son regard endolori, tout témoignait

éloquemment de ces larmes qui, dévorées par le cœur, ne tombent jamais

à terre. Les malheureux accoutumés à contempler le ciel pour en appeler

à lui des maux de leur vie eussent facilement reconnu dans les yeux de

cette mère les cruelles habitudes d'une prière faite à chaque instant

du jour, et les légers vestiges de ces meurtrissures secrètes qui

finissent par détruire les fleurs de l'âme et jusqu'au sentiment de la

maternité. Les peintres ont des couleurs pour ces portraits, mais les

idées et les paroles sont impuissantes pour les traduire fidèlement;

il s'y rencontre, dans les tons du teint, dans l'air de la figure, des

phénomènes inexplicables que l'âme saisit par la vue, mais le récit

des événements auxquels sont dus de si terribles bouleversements de

physionomie est la seule ressource qui reste au poète pour les faire

comprendre. Cette figure annonçait un orage calme et froid, un secret

combat entre l'héroïsme de la douleur maternelle et l'infirmité de nos

sentiments, qui sont finis comme nous-mêmes et où rien ne se trouve

d'infini. Ces souffrances sans cesse refoulées avaient produit à la

longue je ne sais quoi de morbide en cette femme. Sans doute quelques

émotions trop violentes avaient physiquement altéré ce cœur maternel,

et quelque maladie, un anévrisme peut-être, menaçait lentement cette

femme à son insu. Les peines vraies sont en apparence si tranquilles

dans le lit profond qu'elles se sont fait, où elles semblent dormir,

mais où elles continuent à corroder l'âme comme cet épouvantable

acide qui perce le cristal! En ce moment deux larmes sillonnèrent les

joues de la marquise, et elle se leva comme si quelque réflexion plus

poignante que toutes les autres l'eût vivement blessée. Elle avait

sans doute jugé l'avenir de Moïna. Or, en prévoyant les douleurs qui

attendaient sa fille, tous les malheurs de sa propre vie lui étaient

retombés sur le cœur.

La situation de cette mère sera comprise en expliquant celle de sa

fille.

Le comte de Saint-Héreen était parti depuis environ six mois pour

accomplir une mission politique. Pendant cette absence, Moïna, qui

à toutes les vanités de la petite-maîtresse joignait les capricieux

vouloirs de l'enfant gâté, s'était amusée, par étourderie ou pour

obéir aux mille coquetteries de la femme, et peut-être pour en essayer

le pouvoir, à jouer avec la passion d'un homme habile, mais sans

cœur, se disant ivre d'amour, de cet amour avec lequel se combinent

toutes les petites ambitions sociales et vaniteuses du fat. Madame

d'Aiglemont, à laquelle une longue expérience avait appris à connaître

la vie, à juger les hommes, à redouter le monde, avait observé les

progrès de cette intrigue et pressentait la perte de sa fille en la

voyant tombée entre les mains d'un homme à qui rien n'était sacré.

N'y avait-il pas pour elle quelque chose d'épouvantable à rencontrer

_un roué_ dans l'homme que Moïna écoutait avec plaisir? Son enfant

chérie se trouvait donc au bord d'un abîme. Elle en avait une

horrible certitude, et n'osait l'arrêter, car elle tremblait devant

la comtesse. Elle savait d'avance que Moïna n'écouterait aucun de ses

sages avertissements; elle n'avait aucun pouvoir sur cette âme, de

fer pour elle et toute moelleuse pour les autres. Sa tendresse l'eût

portée à s'intéresser aux malheurs d'une passion justifiée par les

nobles qualités du séducteur, mais sa fille suivait un mouvement de

coquetterie; et la marquise méprisait le comte Alfred de Vandenesse,

sachant qu'il était homme à considérer sa lutte avec Moïna comme une

partie d'échecs. Quoique Alfred de Vandenesse fît horreur à cette

malheureuse mère, elle était obligée d'ensevelir dans le pli le plus

profond de son cœur les raisons suprêmes de son aversion. Elle était

intimement liée avec le marquis de Vandenesse, père d'Alfred, et cette

amitié, respectable aux yeux du monde, autorisait le jeune homme à

venir familièrement chez madame de Saint-Héreen, pour laquelle il

feignait une passion conçue dès l'enfance. D'ailleurs, en vain madame

d'Aiglemont se serait-elle décidée à jeter entre sa fille et Alfred de

Vandenesse une terrible parole qui les eût séparés; elle était certaine

de n'y pas réussir, malgré la puissance de cette parole, qui l'eût

déshonorée aux yeux de sa fille. Alfred avait trop de corruption, Moïna

trop d'esprit pour croire à cette révélation, et la jeune vicomtesse

l'eût éludée en la traitant de ruse maternelle. Madame d'Aiglemont

avait bâti son cachot de ses propres mains et s'y était murée elle-même

pour y mourir en voyant se perdre la belle vie de Moïna, cette vie

devenue sa gloire, son bonheur et sa consolation, une existence pour

elle mille fois plus chère que la sienne. Horribles souffrances,

incroyables, sans langage! abîmes sans fond!

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 15 / 47 段