Puis, sur un signe du lieutenant, deux matelots s'empressèrent de lier

les pieds du Français; mais ce dernier, les frappant avec une audace

imprévue, tira, par un geste auquel on ne s'attendait guère, le sabre

que le lieutenant avait au côté, et se mit à en jouer lestement en

vieux général de cavalerie qui savait son métier.

—Ah! brigands, vous ne jetterez pas à l'eau comme une huître un ancien

troupier de Napoléon.

Des coups de pistolet, tirés presque à bout portant sur le Français

récalcitrant, attirèrent l'attention du Parisien, alors occupé à

surveiller le transport des agrès qu'il ordonnait de prendre au

Saint-Ferdinand. Sans s'émouvoir, il vint saisir par derrière le

courageux général, l'enleva rapidement, l'entraîna vers le bord et se

disposait à le jeter à l'eau comme un espars de rebut. En ce moment,

le général rencontra l'œil fauve du ravisseur de sa fille. Le père et

le gendre se reconnurent tout à coup. Le capitaine, imprimant à son

élan un mouvement contraire à celui qu'il lui avait donné, comme si

le marquis ne pesait rien, loin de le précipiter à la mer, le plaça

debout près du grand mât. Un murmure s'éleva sur le tillac; mais alors

le corsaire lança un seul coup d'œil sur ses gens, et le plus profond

silence régna soudain.

—C'est le père d'Hélène, dit le capitaine d'une voix claire et ferme.

Malheur à qui ne le respecterait pas!

Un hourra d'acclamations joyeuses retentit sur le tillac et monta

vers le ciel comme une prière d'église, comme le premier cri du _Te

Deum_. Les mousses se balancèrent dans les cordages, les matelots

jetèrent leurs bonnets en l'air, les canonniers trépignèrent des

pieds, chacun s'agita, hurla, siffla, jura. L'expression fanatique

de cette allégresse rendit le général inquiet et sombre. Attribuant

ce sentiment à quelque horrible mystère, son premier cri, quand il

recouvra la parole, fut:—Ma fille! où est-elle? Le corsaire jeta sur

le général un de ces regards profonds qui, sans qu'on en pût deviner

la raison, bouleversaient toujours les âmes les plus intrépides; il le

rendit muet, à la grande satisfaction des matelots, heureux de voir

la puissance de leur chef s'exercer sur tous les êtres, le conduisit

vers un escalier, le lui fit descendre et l'amena devant la porte d'une

cabine, qu'il poussa vivement en disant:—La voilà.

Puis il disparut en laissant le vieux militaire plongé dans une sorte

de stupeur à l'aspect du tableau qui s'offrit à ses yeux. En entendant

ouvrir la porte de la chambre avec brusquerie, Hélène s'était levée

du divan sur lequel elle reposait; mais elle vit le marquis et jeta

un cri de surprise. Elle était si changée, qu'il fallait les yeux

d'un père pour la reconnaître. Le soleil des tropiques avait embelli

sa blanche figure d'une teinte brune, d'un coloris merveilleux qui

lui donnaient une expression de poésie, et il y respirait un air de

grandeur, une fermeté majestueuse, un sentiment profond par lequel

l'âme la plus grossière devait être impressionnée. Sa longue et

abondante chevelure, retombant en grosses boucles sur son cou plein

de noblesse, ajoutait encore une image de puissance à la fierté de

ce visage. Dans sa pose, dans son geste, Hélène laissait éclater la

conscience qu'elle avait de son pouvoir. Une satisfaction triomphale

enflait légèrement ses narines roses, et son bonheur tranquille était

signé dans tous les développements de sa beauté. Il y avait tout à

la fois en elle je ne sais quelle suavité de vierge et cette sorte

d'orgueil particulier aux bien-aimées. Esclave et souveraine, elle

voulait obéir parce qu'elle pouvait régner. Elle était vêtue avec une

magnificence pleine de charme et d'élégance. La mousseline des Indes

faisait tous les frais de sa toilette; mais son divan et les coussins

étaient en cachemire, mais un tapis de Perse garnissait le plancher

de la vaste cabine, mais ses quatre enfants jouaient à ses pieds en

construisant leurs châteaux bizarres avec des colliers de perles, des

bijoux précieux, des objets de prix. Quelques vases en porcelaine de

Sèvres, peints par madame Jaquotot, contenaient des fleurs rares qui

embaumaient: c'étaient des jasmins du Mexique, des camélias, parmi

lesquels de petits oiseaux d'Amérique voltigeaient apprivoisés, et

semblaient être des rubis, des saphirs, de l'or animé. Un piano était

fixé dans ce salon, et sur ses murs de bois, tapissés en soie jaune,

on voyait çà et là des tableaux d'une petite dimension, mais dus aux

meilleurs peintres: Un Coucher de soleil, par Gudin, se trouvait auprès

d'un Terburg; une Vierge de Raphaël luttait de poésie avec une esquisse

de Girodet; un Gérard Dow éclipsait un Drolling. Sur une table en laque

de Chine se trouvait une assiette d'or pleine de fruits délicieux.

Enfin Hélène semblait être la reine d'un grand empire au milieu du

boudoir dans lequel son amant couronné aurait rassemblé les choses les

plus élégantes de la terre. Les enfants arrêtaient sur leur aïeul des

yeux d'une pénétrante vivacité; et, habitués qu'ils étaient de vivre au

milieu des combats, des tempêtes et du tumulte, ils ressemblaient à ces

petits Romains curieux de guerre et de sang que David a peints dans son

tableau de _Brutus_.

—Comment cela est-il possible? s'écria Hélène en saisissant son père

comme pour s'assurer de la réalité de cette vision.

—Hélène!

—Mon père!

Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, et l'étreinte du vieillard

ne fut ni la plus forte ni la plus affectueuse.

—Vous étiez sur ce vaisseau?

—Oui, répondit-il d'un air triste en s'asseyant sur le divan et

regardant les enfants qui, groupés autour de lui, le considéraient avec

une attention naïve. J'allais périr sans...

—Sans mon mari, dit-elle en l'interrompant, je devine.

—Ah! s'écria le général, pourquoi faut-il que je te retrouve ainsi,

mon Hélène, toi que j'ai tant pleurée! Je devrai donc gémir encore sur

ta destinée.

—Pourquoi? demanda-t-elle en souriant. Ne serez-vous donc pas content

d'apprendre que je suis la femme la plus heureuse de toutes?

—Heureuse! s'écria-t-il en faisant un bond de surprise.

—Oui, mon bon père, reprit-elle en s'emparant de ses mains, les

embrassant, les serrant sur son sein palpitant, et ajoutant à cette

cajolerie un air de tête que ses yeux pétillants de plaisir rendirent

encore plus significatif.

—Et comment cela? demanda-t-il, curieux de connaître la vie de sa

fille, et oubliant tout devant cette physionomie resplendissante.

—Écoutez, mon père, répondit-elle, j'ai pour amant, pour époux, pour

serviteur, pour maître, un homme dont l'âme est aussi vaste que cette

mer sans bornes, aussi fertile en douceur que le ciel, un dieu, enfin!

Depuis sept ans, jamais il ne lui est échappé une parole, un sentiment,

un geste qui pussent produire une dissonance avec la divine harmonie

de ses discours, de ses caresses et de son amour. Il m'a toujours

regardée en ayant sur les lèvres un sourire ami et dans les yeux un

rayon de joie. Là-haut sa voix tonnante domine souvent les hurlements

de la tempête ou le tumulte des combats; mais ici elle est douce et

mélodieuse comme la musique de Rossini, dont les œuvres m'arrivent.

Tout ce que le caprice d'une femme peut inventer, je l'obtiens. Mes

désirs sont même parfois surpassés. Enfin je règne sur la mer, et j'y

suis obéie comme peut l'être une souveraine.—Oh! heureuse! reprit-elle

en s'interrompant elle-même, heureuse n'est pas un mot qui puisse

exprimer mon bonheur. J'ai la part de toutes les femmes! Sentir un

amour, un dévouement immense pour celui qu'on aime, et rencontrer

dans son cœur, _à lui_, un sentiment infini où l'âme d'une femme se

perd, et toujours! dites, est-ce un bonheur? J'ai déjà dévoré mille

existences. Ici je suis seule, ici je commande. Jamais une créature de

mon sexe n'a mis le pied sur ce noble vaisseau, où Victor est toujours

à quelques pas de moi.—Il ne peut pas aller plus loin de moi que de la

poupe à la proue, reprit-elle avec une fine expression de malice. Sept

ans! un amour qui résiste pendant sept ans à cette perpétuelle joie, à

cette épreuve de tous les instants, est-ce l'amour? Non! oh! non, c'est

mieux que tout ce que je connais de la vie... le langage humain manque

pour exprimer un bonheur céleste.

Un torrent de larmes s'échappa de ses yeux enflammés. Les quatre

enfants jetèrent alors un cri plaintif, accoururent à elle comme des

poussins à leur mère, et l'aîné frappa le général en le regardant d'un

air menaçant.

—Abel, dit-elle, mon ange, je pleure de joie.

Elle le prit sur ses genoux, l'enfant la caressa familièrement en

passant ses bras autour du cou majestueux d'Hélène, comme un lionceau

qui veut jouer avec sa mère.

—Tu ne t'ennuies pas? s'écria le général étourdi par la réponse

exaltée de sa fille.

—Si, répondit-elle, à terre quand nous y allons; et encore ne

quitté-je jamais mon mari.

—Mais tu aimais les fêtes, les bals, la musique?

—La musique, c'est sa voix; mes fêtes, ce sont les parures que

j'invente pour lui. Quand une toilette lui plaît, n'est-ce pas comme si

la terre entière m'admirait! Voilà seulement pourquoi je ne jette pas

à la mer ces diamants, ces colliers, ces diadèmes de pierreries, ces

richesses, ces fleurs, ces chefs-d'œuvre des arts qu'il me prodigue en

me disant:—Hélène, puisque tu ne vas pas dans le monde, je veux que le

monde vienne à toi.

—Mais sur ce bord il y a des hommes, des hommes audacieux, terribles,

dont les passions...

—Je vous comprends, mon père, dit-elle en souriant. Rassurez-vous.

Jamais impératrice n'a été environnée de plus d'égards que l'on ne m'en

prodigue. Ces gens-là sont superstitieux; ils croient que je suis le

génie tutélaire de ce vaisseau, de leurs entreprises, de leurs succès.

Mais c'est _lui_ qui est leur dieu! Un jour, une seule fois, un matelot

me manqua de respect... en paroles, ajouta-t-elle en riant. Avant que

Victor eût pu l'apprendre, les gens de l'équipage le lancèrent à la

mer malgré le pardon que je lui accordais. Ils m'aiment comme leur bon

ange, je les soigne dans leurs maladies, et j'ai eu le bonheur d'en

sauver quelques-uns de la mort en les veillant avec une persévérance de

femme. Ces pauvres gens sont à la fois des géants et des enfants.

—Et quand il y a des combats?

—J'y suis accoutumée, répondit-elle. Je n'ai tremblé que pendant le

premier... Maintenant mon âme est faite à ce péril, et même... je suis

votre fille, dit-elle, je l'aime.

—Et s'il périssait?

—Je périrais.

—Et tes enfants?

—Ils sont fils de l'Océan et du danger, ils partagent la vie de leurs

parents... Notre existence est une, et ne se scinde pas. Nous vivons

tous de la même vie, tous inscrits sur la même page, portés par le même

esquif, nous le savons.

—Tu l'aimes donc à ce point de le préférer à tout?

—A tout, répéta-t-elle. Mais ne sondons point ce mystère. Tenez! ce

cher enfant, eh bien, c'est encore _lui_!

Puis, pressant Abel avec une vigueur extraordinaire, elle lui imprima

de dévorants baisers sur les joues, sur les cheveux...

—Mais, s'écria le général, je ne saurais oublier qu'il vient de faire

jeter à la mer neuf personnes.

—Il le fallait sans doute, répondit-elle, car il est humain et

généreux. Il verse le moins de sang possible pour la conservation et

les intérêts du petit monde qu'il protége et de la cause sacrée qu'il

défend. Parlez-lui de ce qui vous paraît mal, et vous verrez qu'il

saura vous faire changer d'avis.

—Et son crime? dit le général, comme s'il se parlait à lui-même.

—Mais, répliqua-t-elle avec une dignité froide, si c'était une vertu?

si la justice des hommes n'avait pu le venger?

—Se venger soi-même! s'écria le général.

—Et qu'est-ce que l'enfer, demanda-t-elle, si ce n'est une vengeance

éternelle pour quelques fautes d'un jour!

—Ah! tu es perdue. Il t'a ensorcelée, pervertie. Tu déraisonnes.

—Restez ici un jour, mon père, et si vous voulez l'écouter, le

regarder, vous l'aimerez.

—Hélène, dit gravement le général, nous sommes à quelques lieues de la

France...

Elle tressaillit, regarda par la croisée de la chambre, montra la mer

déroulant ses immenses savanes d'eau verte.

—Voilà mon pays, répondit-elle en frappant sur le tapis du bout du

pied.

—Mais ne viendras-tu pas voir ta mère, ta sœur, tes frères?

—Oh! oui, dit-elle avec des larmes dans la voix, s'il le veut et s'il

peut m'accompagner.

—Tu n'as donc plus rien, Hélène, reprit sévèrement le militaire, ni

pays, ni famille?...

—Je suis sa femme, répliqua-t-elle avec un air de fierté, avec un

accent plein de noblesse.—Voici, depuis sept ans, le premier bonheur

qui ne me vienne pas de lui, ajouta-t-elle en saisissant la main de son

père et l'embrassant, et voici le premier reproche que j'aie entendu.

—Et ta conscience?

—Ma conscience! mais c'est lui. En ce moment elle tressaillit

violemment.—Le voici, dit-elle. Même dans un combat, entre tous les

pas, je reconnais son pas sur le tillac.

Et tout à coup une rougeur empourpra ses joues, fit resplendir ses

traits, briller ses yeux, et son teint devint d'un blanc mat... Il

y avait du bonheur et de l'amour dans ses muscles, dans ses veines

bleues, dans le tressaillement involontaire de toute sa personne. Ce

mouvement de sensitive émut le général. En effet, un instant après

le corsaire entra, vint s'asseoir sur un fauteuil, s'empara de son

fils aîné, et se mit à jouer avec lui. Le silence régna pendant un

moment; car, pendant un moment, le général, plongé dans une rêverie

comparable au sentiment vaporeux d'un rêve, contempla cette élégante

cabine, semblable à un nid d'alcyons, où cette famille voguait sur

l'Océan depuis sept années, entre les cieux et l'onde, sur la foi d'un

homme, conduite à travers les périls de la guerre et des tempêtes,

comme un ménage est guidé dans la vie par un chef au sein des malheurs

sociaux... Il regardait avec admiration sa fille, image fantastique

d'une déesse marine, suave de beauté, riche de bonheur, et faisant

pâlir tous les trésors qui l'entouraient devant les trésors de son âme,

les éclairs de ses yeux et l'indescriptible poésie exprimée dans sa

personne et autour d'elle. Cette situation offrait une étrangeté qui le

surprenait, une sublimité de passion et de raisonnement qui confondait

les idées vulgaires. Les froides et étroites combinaisons de la société

mouraient devant ce tableau. Le vieux militaire sentit toutes ces

choses, et comprit aussi que sa fille n'abandonnerait jamais une vie si

large, si féconde en contrastes, remplie par un amour si vrai; puis,

si elle avait une fois goûté le péril sans en être effrayée, elle ne

pouvait plus revenir aux petites scènes d'un monde mesquin et borné.

—Vous gêné-je? demanda le corsaire en rompant le silence et regardant

sa femme.

—Non, lui répondit le général, Hélène m'a tout dit. Je vois qu'elle

est perdue pour nous...

—Non, répliqua vivement le corsaire... Encore quelques années, et la

prescription me permettra de revenir en France. Quand la conscience est

pure, et qu'en froissant vos lois sociales un homme a obéi...

Il se tut, en dédaignant de se justifier.

—Et comment pouvez-vous, dit le général en l'interrompant, ne pas

avoir des remords pour les nouveaux assassinats qui se sont commis

devant mes yeux?

—Nous n'avons pas de vivres, répliqua tranquillement le corsaire.

—Mais en débarquant ces hommes sur la côte...

—Ils nous feraient couper la retraite par quelque vaisseau, et nous

n'arriverions pas au Chili.

—Avant que, de France, dit le général en interrompant, ils aient

prévenu l'amirauté d'Espagne...

—Mais la France peut trouver mauvais qu'un homme, encore sujet de ses

cours d'assises, se soit emparé d'un brick frété par des Bordelais.

D'ailleurs n'avez-vous pas quelquefois tiré, sur le champ de bataille,

plusieurs coups de canon de trop?

Le général, intimidé par le regard du corsaire, se tut; et sa fille le

regarda d'un air qui exprimait autant de triomphe que de mélancolie...

—Général, dit le corsaire d'une voix profonde, je me suis fait une loi

de ne jamais rien distraire du butin. Mais il est hors de doute que ma

part sera plus considérable que ne l'était votre fortune. Permettez-moi

de vous la restituer en autre monnaie...

Il prit dans le tiroir du piano une masse de billets de banque, ne

compta pas les paquets, et présenta un million au marquis.

—Vous comprenez, reprit-il, que je ne puis pas m'amuser à regarder

les passants sur la route de Bordeaux... Or, à moins que vous ne soyez

séduit par les dangers de notre vie bohémienne, par les scènes de

l'Amérique méridionale, par nos nuits des tropiques, par nos batailles,

et par le plaisir de faire triompher le pavillon d'une jeune nation, ou

le nom de Simon Bolivar, il faut nous quitter... Une chaloupe et des

hommes dévoués vous attendent. Espérons une troisième rencontre plus

complétement heureuse...

—Victor, je voudrais voir mon père encore un moment, dit Hélène d'un

ton boudeur.

—Dix minutes de plus ou de moins peuvent nous mettre face à face avec

une frégate. Soit! nous nous amuserons un peu. Nos gens s'ennuient.

—Oh! partez, mon père, s'écria la femme du marin. Et portez à ma

sœur, à mes frères, à... ma mère, ajouta-t-elle, ces gages de mon

souvenir.

Elle prit une poignée de pierres précieuses, de colliers, de bijoux,

les enveloppa dans un cachemire, et les présenta timidement à son père.

—Et que leur dirai-je de ta part? demanda-t-il en paraissant frappé de

l'hésitation que sa fille avait marquée avant de prononcer le mot de

_mère_.

—Oh! pouvez-vous douter de mon âme! Je fais tous les jours des vœux

pour leur bonheur.

—Hélène, reprit le vieillard en la regardant avec attention, ne

dois-je plus te revoir? Ne saurai-je donc jamais à quel motif ta fuite

est due?

—Ce secret ne m'appartient pas, dit-elle d'un ton grave. J'aurais le

droit de vous l'apprendre, peut-être ne vous le dirais-je pas encore.

J'ai souffert pendant dix ans des maux inouïs...

Elle ne continua pas et tendit à son père les cadeaux qu'elle destinait

à sa famille. Le général, accoutumé par les événements de la guerre

à des idées assez larges en fait de butin, accepta les présents

offerts par sa fille, et se plut à penser que, sous l'inspiration

d'une âme aussi pure, aussi élevée que celle d'Hélène, le capitaine

parisien restait honnête homme en faisant la guerre aux Espagnols.

Sa passion pour les braves l'emporta. Songeant qu'il serait ridicule

de se conduire en prude, il serra vigoureusement la main du corsaire,

embrassa son Hélène, sa seule fille, avec cette effusion particulière

aux soldats, et laissa tomber une larme sur ce visage dont la fierté,

dont l'expression mâle lui avaient plus d'une fois souri. Le marin,

fortement ému, lui donna ses enfants à bénir. Enfin, tous se dirent

une dernière fois adieu par un long regard qui ne fut pas dénué

d'attendrissement.

—Soyez toujours heureux! s'écria le grand-père en s'élançant sur le

tillac.

Sur mer, un singulier spectacle attendait le général. Le

Saint-Ferdinand, livré aux flammes, flambait comme un immense feu de

paille. Les matelots, occupés à couler le brick espagnol, s'aperçurent

qu'il avait à bord un chargement de rhum, liqueur qui abondait sur

l'Othello, et trouvèrent plaisant d'allumer un grand bol de punch

en pleine mer. C'était un divertissement assez pardonnable à des

gens auxquels l'apparente monotonie de la mer faisait saisir toutes

les occasions d'animer leur vie. En descendant du brick dans la

chaloupe du Saint-Ferdinand, montée par six vigoureux matelots, le

général partageait involontairement son attention entre l'incendie du

Saint-Ferdinand et sa fille appuyée sur le corsaire, tous deux debout

à l'arrière de leur navire. En présence de tant de souvenirs, en

voyant la robe blanche d'Hélène qui flottait, légère comme une voile

de plus; en distinguant sur l'Océan cette belle et grande figure,

assez imposante pour tout dominer, même la mer, il oubliait, avec

l'insouciance d'un militaire, qu'il voguait sur la tombe du brave

Gomez. Au-dessus de lui, une immense colonne de fumée planait comme un

nuage brun, et les rayons du soleil, le perçant çà et là, y jetaient de

poétiques lueurs. C'était un second ciel, un dôme sombre sous lequel

brillaient des espèces de lustres, et au-dessus duquel planait l'azur

inaltérable du firmament, qui paraissait mille fois plus beau par cette

éphémère opposition. Les teintes bizarres de cette fumée, tantôt jaune,

blonde, rouge, noire, fondues vaporeusement, couvraient le vaisseau,

qui pétillait, craquait et criait. La flamme sifflait en mordant les

cordages, et courait dans le bâtiment comme une sédition populaire

vole par les rues d'une ville. Le rhum produisait des flammes bleues

qui frétillaient, comme si le génie des mers eût agité cette liqueur

furibonde, de même qu'une main d'étudiant fait mouvoir la joyeuse

_flamberie_ d'un punch dans une orgie. Mais le soleil, plus puissant de

lumière, jaloux de cette lueur insolente, laissait à peine voir dans

ses rayons les couleurs de cet incendie. C'était comme un réseau, comme

une écharpe qui voltigeait au milieu du torrent de ses feux. L'Othello

saisissait, pour s'enfuir, le peu de vent qu'il pouvait pincer dans

cette direction nouvelle, et s'inclinait tantôt d'un côté, tantôt de

l'autre, comme un cerf-volant balancé dans les airs. Ce beau brick

courait des bordées vers le sud; et, tantôt il se dérobait aux yeux du

général, en disparaissant derrière la colonne droite dont l'ombre se

projetait fantastiquement sur les eaux, et tantôt il se montrait, en se

relevant avec grâce et fuyant. Chaque fois qu'Hélène pouvait apercevoir

son père, elle agitait son mouchoir pour le saluer encore. Bientôt le

Saint-Ferdinand coula, en produisant un bouillonnement aussitôt effacé

par l'Océan. Il ne resta plus alors de toute cette scène qu'un nuage

balancé par la brise. L'Othello était loin; la chaloupe s'approchait de

terre; le nuage s'interposa entre cette frêle embarcation et le brick.

La dernière fois que le général aperçut sa fille, ce fut à travers une

crevasse de cette fumée ondoyante. Vision prophétique! Le mouchoir

blanc, la robe se détachaient seuls sur ce fond de bistre. Entre l'eau

verte et le ciel bleu, le brick ne se voyait même pas. Hélène n'était

plus qu'un point imperceptible, une ligne déliée, gracieuse, un ange

dans le ciel, une idée, un souvenir.

Après avoir rétabli sa fortune, le marquis mourut épuisé de fatigue.

Quelques mois après sa mort, en 1833, la marquise fut obligée de mener

Moïna aux eaux des Pyrénées. La capricieuse enfant voulut voir les

beautés de ces montagnes. Elle revint aux Eaux, et à son retour il se

passa l'horrible scène que voici.

—Mon Dieu, dit Moïna, nous avons bien mal fait, ma mère, de ne pas

rester quelques jours de plus dans les montagnes! Nous y étions bien

mieux qu'ici. Avez-vous entendu les gémissements continuels de ce

maudit enfant et les bavardages de cette malheureuse femme qui parle

sans doute en patois, car je n'ai pas compris un seul mot de ce qu'elle

disait? Quelle espèce de gens nous a-t-on donnés pour voisins! Cette

nuit est une des plus affreuses que j'aie passées de ma vie.

—Je n'ai rien entendu, répondit la marquise; mais, ma chère enfant,

je vais voir l'hôtesse, lui demander la chambre voisine, nous serons

seules dans cet appartement, et n'aurons plus de bruit. Comment te

trouves-tu ce matin? Es-tu fatiguée?

En disant ces dernières phrases, la marquise s'était levée pour venir

près du lit de Moïna.

—Voyons, lui dit-elle en cherchant la main de sa fille.

—Oh! laisse-moi, ma mère, répondit Moïna, tu as froid.

A ces mots la jeune fille se roula dans son oreiller par un mouvement

de bouderie, mais si gracieux, qu'il était difficile à une mère de s'en

offenser. En ce moment, une plainte, dont l'accent doux et prolongé

devait déchirer le cœur d'une femme, retentit dans la chambre voisine.

—Mais si tu as entendu cela pendant toute la nuit, pourquoi ne m'as-tu

pas éveillée? nous aurions... Un gémissement plus profond que tous les

autres interrompit la marquise, qui s'écria:—Il y a là quelqu'un qui

se meurt! Et elle sortit vivement.

—Envoie-moi Pauline! cria Moïna, je vais m'habiller.

La marquise descendit promptement et trouva l'hôtesse dans la cour au

milieu de quelques personnes qui paraissaient l'écouter attentivement.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 14 / 47 段