en se levant. Vous n'avez tué, tout à l'heure, qu'un vieillard; ici,
vous assassinez toute une famille. Quoi qu'il arrive, il y aura du
malheur dans cette maison.
—Et si votre fille est heureuse? demanda le meurtrier en regardant
fixement le militaire.
—Si elle est heureuse avec vous, répondit le père en faisant un
incroyable effort, je ne la regretterai pas.
Hélène s'agenouilla timidement devant son père, et lui dit d'une voix
caressante:—O mon père, je vous aime et vous vénère, que vous me
prodiguiez des trésors de votre bonté ou les rigueurs de la disgrâce...
Mais, je vous en supplie, que vos dernières paroles ne soient pas des
paroles de colère.
Le général n'osa pas contempler sa fille. En ce moment l'étranger
s'avança, et jetant sur Hélène un sourire où il y avait à la fois
quelque chose d'infernal et de céleste:—Vous qu'un meurtrier
n'épouvante pas, ange de miséricorde, dit-il, venez, puisque vous
persistez à me confier votre destinée.
—Inconcevable! s'écria le père.
La marquise lança sur sa fille un regard extraordinaire, et lui ouvrit
les bras. Hélène s'y précipita en pleurant.
—Adieu, dit-elle, adieu, ma mère!
Hélène fit hardiment un signe à l'étranger, qui tressaillit. Après
avoir baisé la main de son père, embrassé précipitamment, mais sans
plaisir, Moïna et le petit Abel, elle disparut avec le meurtrier.
—Par où vont-ils? s'écria le général en écoutant les pas des deux
fugitifs.—Madame, reprit-il en s'adressant à sa femme, je crois rêver:
cette aventure me cache un mystère. Vous devez le savoir.
La marquise frissonna.
—Depuis quelque temps, répondit-elle, votre fille était devenue
extraordinairement romanesque et singulièrement exaltée. Malgré mes
soins à combattre cette tendance de son caractère...
—Cela n'est pas clair...
Mais, s'imaginant entendre dans le jardin les pas de sa fille et de
l'étranger, le général s'interrompit pour ouvrir précipitamment la
croisée.
—Hélène! cria-t-il.
Cette voix se perdit dans la nuit comme une vaine prophétie. En
prononçant ce nom, auquel rien ne répondait plus dans le monde, le
général rompit, comme par enchantement, le charme auquel une puissance
diabolique l'avait soumis. Une sorte d'esprit lui passa sur la face. Il
vit clairement la scène qui venait de se passer, et maudit sa faiblesse
qu'il ne comprenait pas. Un frisson chaud alla de son cœur à sa tête,
à ses pieds; il redevint lui-même, terrible, affamé de vengeance, et
poussa un effroyable cri.
—Au secours! au secours!...
Il courut aux cordons des sonnettes, les tira de manière à les briser,
après avoir fait retentir des tintements étranges. Tous ses gens
s'éveillèrent en sursaut. Pour lui, criant toujours, il ouvrit les
fenêtres de la rue, appela les gendarmes, trouva ses pistolets, les
tira pour accélérer la marche des cavaliers, le lever de ses gens et
la venue des voisins. Les chiens reconnurent alors la voix de leur
maître et aboyèrent, les chevaux hennirent et piaffèrent. Ce fut un
tumulte affreux au milieu de cette nuit calme. En descendant par
les escaliers pour courir après sa fille, le général vit ses gens
épouvantés qui arrivaient de toutes parts.
—Ma fille? Hélène est enlevée. Allez dans le jardin! Gardez la rue!
Ouvrez à la gendarmerie! A l'assassin!
Aussitôt il brisa par un effort de rage la chaîne qui retenait le gros
chien de garde.
—Hélène! Hélène! lui dit-il.
Le chien bondit comme un lion, aboya furieusement et s'élança dans le
jardin si rapidement, que le général ne put le suivre. En ce moment
le galop des chevaux retentit dans la rue, et le général s'empressa
d'ouvrir lui-même.
—Brigadier, s'écria-t-il, allez couper la retraite à l'assassin de
monsieur de Mauny. Ils s'en vont par mes jardins. Vite, cernez les
chemins de la butte de Picardie, je vais faire une battue dans toutes
les terres, les parcs, les maisons.—Vous autres, dit-il à ses gens,
veillez sur la rue et tenez la ligne depuis la barrière jusqu'à
Versailles. En avant, tous!
Il se saisit d'un fusil que lui apporta son valet de chambre, et
s'élança dans les jardins en criant au chien:—Cherche! D'affreux
aboiements lui répondirent dans le lointain, et il se dirigea dans la
direction d'où les râlements du chien semblaient venir.
A sept heures du matin, les recherches de la gendarmerie, du général,
de ses gens et des voisins, avaient été inutiles. Le chien n'était pas
revenu. Harassé de fatigue, et déjà vieilli par le chagrin, le marquis
rentra dans son salon, désert pour lui, quoique ses trois autres
enfants y fussent.
—Vous avez été bien froide pour votre fille, dit-il en regardant sa
femme.—Voilà donc ce qui nous reste d'elle! ajouta-t-il en montrant le
métier où il voyait une fleur commencée. Elle était là tout à l'heure,
et maintenant perdue, perdue!
Il pleura, se cacha la tête dans ses mains, et resta un moment
silencieux, n'osant plus contempler ce salon, qui naguère lui offrait
le tableau le plus suave du bonheur domestique. Les lueurs de l'aurore
luttaient avec les lampes expirantes; les bougies brûlaient leurs
festons de papier, tout s'accordait avec le désespoir de ce père.
—Il faudra détruire ceci, dit-il après un moment de silence et en
montrant le métier. Je ne pourrais plus rien voir de ce qui nous la
rappelle...
La terrible nuit de Noël, pendant laquelle le marquis et sa femme
eurent le malheur de perdre leur fille aînée sans avoir pu s'opposer à
l'étrange domination exercée par son ravisseur involontaire, fut comme
un avis que leur donna la fortune. La faillite d'un agent de change
ruina le marquis. Il hypothéqua les biens de sa femme pour tenter une
spéculation dont les bénéfices devaient restituer à sa famille toute sa
première fortune; mais cette entreprise acheva de le ruiner. Poussé par
son désespoir à tout tenter, le général s'expatria. Six ans s'étaient
écoulés depuis son départ. Quoique sa famille eût rarement reçu de ses
nouvelles, quelques jours avant la reconnaissance de l'indépendance des
républiques américaines par l'Espagne, il avait annoncé son retour.
Donc, par une belle matinée, quelques négociants français, impatients
de revenir dans leur patrie avec des richesses acquises au prix de
longs travaux et de périlleux voyages entrepris, soit au Mexique,
soit dans la Colombie, se trouvaient à quelques lieues de Bordeaux,
sur un brick espagnol. Un homme, vieilli par les fatigues ou par le
chagrin plus que ne le comportaient ses années, était appuyé sur le
bastingage et paraissait insensible au spectacle qui s'offrait aux
regards des passagers groupés sur le tillac. Échappés aux dangers de
la navigation et conviés par la beauté du jour, tous étaient montés
sur le pont comme pour saluer la terre natale. La plupart d'entre eux
voulaient absolument voir, dans le lointain, les phares, les édifices
de la Gascogne, la tour de Cordouan, mêlés aux créations fantastiques
de quelques nuages blancs qui s'élevaient à l'horizon. Sans la frange
argentée qui badinait devant le brick, sans le long sillon rapidement
effacé qu'il traçait derrière lui, les voyageurs auraient pu se croire
immobiles au milieu de l'Océan, tant la mer y était calme. Le ciel
avait une pureté ravissante. La teinte foncée de sa voûte arrivait,
par d'insensibles dégradations, à se confondre avec la couleur des
eaux bleuâtres, en marquant le point de sa réunion par une ligne dont
la clarté scintillait aussi vivement que celle des étoiles. Le soleil
faisait étinceler des millions de facettes dans l'immense étendue de la
mer, en sorte que les vastes plaines de l'eau étaient plus lumineuses
peut-être que les campagnes du firmament. Le brick avait toutes ses
voiles gonflées par un vent d'une merveilleuse douceur, et ces nappes
aussi blanches que la neige, ces pavillons jaunes flottants, ce
dédale de cordages se dessinaient avec une précision rigoureuse sur le
fond brillant de l'air, du ciel et de l'Océan, sans recevoir d'autres
teintes que celles des ombres projetées par les toiles vaporeuses. Un
beau jour, un vent frais, la vue de la patrie, une mer tranquille, un
bruissement mélancolique, un joli brick solitaire, glissant sur l'Océan
comme une femme qui vole à un rendez-vous, c'était un tableau plein
d'harmonies, une scène d'où l'âme humaine pouvait embrasser d'immuables
espaces, en partant d'un point où tout était mouvement. Il y avait une
étonnante opposition de solitude et de vie, de silence et de bruit,
sans qu'on pût savoir où était le bruit et la vie, le néant et le
silence; aussi pas une voix humaine ne rompait-elle ce charme céleste.
Le capitaine espagnol, ses matelots, les Français restaient assis ou
debout, tous plongés dans une extase religieuse pleine de souvenirs.
Il y avait de la paresse dans l'air. Les figures épanouies accusaient
un oubli complet des maux passés, et ces hommes se balançaient sur ce
doux navire comme dans un songe d'or. Cependant, de temps en temps, le
vieux passager, appuyé sur le bastingage, regardait l'horizon avec une
sorte d'inquiétude. Il y avait une défiance du sort écrite dans tous
ses traits, et il semblait craindre de ne jamais toucher assez vite
la terre de France. Cet homme était le marquis. La fortune n'avait
pas été sourde aux cris et aux efforts de son désespoir. Après cinq
ans de tentatives et de travaux pénibles, il s'était vu possesseur
d'une fortune considérable. Dans son impatience de revoir son pays
et d'apporter le bonheur à sa famille, il avait suivi l'exemple de
quelques négociants français de la Havane, en s'embarquant avec eux
sur un vaisseau espagnol en charge pour Bordeaux. Néanmoins son
imagination, lassée de prévoir le mal, lui traçait les images les plus
délicieuses de son bonheur passé. En voyant de loin la ligne brune
décrite par la terre, il croyait contempler sa femme et ses enfants.
Il était à sa place, au foyer, et s'y sentait pressé, caressé. Il
se figurait Moïna, belle, grandie, imposante comme une jeune fille.
Quand ce tableau fantastique eut pris une sorte de réalité, des larmes
roulèrent dans ses yeux; alors, comme pour cacher son trouble, il
regarda l'horizon humide, opposé à la ligne brumeuse qui annonçait la
terre.
—C'est lui, dit-il, il nous suit.
—Qu'est-ce? s'écria le capitaine espagnol.
—Un vaisseau, reprit à voix basse le général.
—Je l'ai déjà vu hier, répondit le capitaine Gomez. Il contempla le
Français comme pour l'interroger.—Il nous a toujours donné la chasse,
dit-il alors à l'oreille du général.
—Et je ne sais pas pourquoi il ne nous a jamais rejoints, reprit
le vieux militaire, car il est meilleur voilier que votre damné
SAINT-FERDINAND.
—Il aura eu des avaries, une voie d'eau.
—Il nous gagne, s'écria le Français.
—C'est un corsaire colombien, lui dit à l'oreille le capitaine. Nous
sommes encore à six lieues de terre, et le vent faiblit.
—Il ne marche pas, il vole, comme s'il savait que dans deux heures sa
proie lui aura échappé. Quelle hardiesse!
—Lui! s'écria le capitaine. Ah! il ne s'appelle pas L'OTHELLO sans
raison. Il a dernièrement coulé bas une frégate espagnole, et n'a
cependant pas plus de trente canons! Je n'avais peur que de lui, car je
n'ignorais pas qu'il croisait dans les Antilles...—Ah! ah! reprit-il
après une pause pendant laquelle il regarda les voiles de son vaisseau,
le vent s'élève, nous arriverons. Il le faut, le Parisien serait
impitoyable.
—Lui aussi arrive! répondit le marquis.
L'Othello n'était plus guère qu'à trois lieues. Quoique l'équipage
n'eût pas entendu la conversation du marquis et du capitaine Gomez,
l'apparition de cette voile avait amené la plupart des matelots et
des passagers vers l'endroit où étaient les deux interlocuteurs;
mais presque tous, prenant le brick pour un bâtiment de commerce, le
voyaient venir avec intérêt, quand tout à coup un matelot s'écria, dans
un langage énergique:—Par saint Jacques! nous sommes flambés, voici le
capitaine parisien.
A ce nom terrible, l'épouvante se répandit dans le brick, et ce fut une
confusion que rien ne saurait exprimer. Le capitaine espagnol imprima
par sa parole une énergie momentanée à ses matelots; et, dans ce
danger, voulant gagner la terre à quelque prix que ce fût, il essaya de
faire mettre promptement toutes ses bonnettes hautes et basses, tribord
et bâbord, pour présenter au vent l'entière surface de toile qui
garnissait ses vergues. Mais ce ne fut pas sans de grandes difficultés
que les manœuvres s'accomplirent; elles manquèrent naturellement de
cet ensemble admirable qui séduit tant dans un vaisseau de guerre.
Quoique l'Othello volât comme une hirondelle, grâce à l'orientement
de ses voiles, il gagnait cependant si peu en apparence, que les
malheureux Français se firent une douce illusion. Tout à coup, au
moment où, après des efforts inouïs, le Saint-Ferdinand prenait un
nouvel essor par suite des habiles manœuvres auxquelles Gomez avait
aidé lui-même du geste et de la voix, par un faux coup de barre,
volontaire sans doute, le timonier mit le brick en travers. Les voiles,
frappées de côté par le vent, _faséièrent_ alors si brusquement, qu'il
vint à _masquer_ en grand; les bouts-dehors se rompirent, et il fut
complétement _démané_. Une rage inexprimable rendit le capitaine plus
blanc que ses voiles. D'un seul bond il sauta sur le timonier, et
l'atteignit si furieusement de son poignard, qu'il le manqua, mais il
le précipita dans la mer; puis il saisit la barre, et tâcha de remédier
au désordre épouvantable qui révolutionnait son brave et courageux
navire. Des larmes de désespoir roulaient dans ses yeux; car nous
éprouvons plus de chagrin d'une trahison qui trompe un résultat dû à
notre talent, que d'une mort imminente. Mais plus le capitaine jura,
moins la besogne se fit. Il tira lui-même le canon d'alarme, espérant
être entendu de la côte. En ce moment, le corsaire, qui arrivait avec
une vitesse désespérante, répondit par un coup de canon dont le boulet
vint expirer à dix toises du Saint-Ferdinand.
—Tonnerre! s'écria le général, comme c'est pointé! Ils ont des
caronades faites exprès.
—Oh! celui-là, voyez-vous, quand il parle, il faut se taire, répondit
un matelot. Le Parisien ne craindrait pas un vaisseau anglais...
—Tout est dit, s'écria dans un accent de désespoir le capitaine, qui,
ayant braqué sa longue-vue, ne distingua rien du côté de la terre...
Nous sommes encore plus loin de la France que je ne le croyais.
—Pourquoi vous désoler? reprit le général. Tous vos passagers sont
Français, ils ont frété votre bâtiment. Ce corsaire est un Parisien,
dites-vous; hé bien, hissez pavillon blanc, et...
—Et il nous coulera, répondit le capitaine. N'est-il pas, suivant les
circonstances, tout ce qu'il faut être quand il veut s'emparer d'une
riche proie?
—Ah! si c'est un pirate!
—Pirate! dit le matelot d'un air farouche. Ah! il est toujours en
règle, ou sait s'y mettre.
—Eh! bien, s'écria le général en levant les yeux au ciel,
résignons-nous. Et il eut encore assez de force pour retenir ses larmes.
Comme il achevait ces mots, un second coup de canon, mieux adressé,
envoya dans la coque du Saint-Ferdinand un boulet qui la traversa.
—Mettez en panne, dit le capitaine d'un air triste.
Et le matelot qui avait défendu l'honnêteté du Parisien aida fort
intelligemment à cette manœuvre désespérée. L'équipage attendit
pendant une mortelle demi-heure en proie à la consternation la plus
profonde. Le Saint-Ferdinand portait en piastres quatre millions, qui
composaient la fortune de cinq passagers, et celle du général était de
onze cent mille francs. Enfin l'Othello, qui se trouvait alors à dix
portées de fusil, montra distinctement les gueules menaçantes de douze
canons prêts à faire feu. Il semblait emporté par un vent que le diable
soufflait exprès pour lui; mais l'œil d'un marin habile devinait
facilement le secret de cette vitesse. Il suffisait de contempler
pendant un moment l'élancement du brick, sa forme allongée, son
étroitesse, la hauteur de sa mâture, la coupe de sa toile, l'admirable
légèreté de son gréement, et l'aisance avec laquelle son monde de
matelots, unis comme un seul homme, ménageaient le parfait orientement
de la surface blanche présentée par ces voiles. Tout annonçait une
incroyable sécurité de puissance dans cette svelte créature de bois,
aussi rapide, aussi intelligente que l'est un coursier ou quelque
oiseau de proie. L'équipage du corsaire était silencieux et prêt,
en cas de résistance, à dévorer le pauvre bâtiment marchand, qui,
heureusement pour lui, se tint coi, semblable à un écolier pris en
faute par son maître.
—Nous avons des canons! s'écria le général en serrant la main du
capitaine espagnol.
Ce dernier lança au vieux militaire un regard plein de courage et de
désespoir, en lui disant:—Et des hommes?
Le marquis regarda l'équipage du Saint-Ferdinand et frissonna. Les
quatre négociants étaient pâles, tremblants; tandis que les matelots,
groupés autour d'un des leurs, semblaient se concerter pour prendre
parti sur l'Othello, ils regardaient le corsaire avec une curiosité
cupide. Le contre-maître, le capitaine et le marquis échangeaient
seuls, en s'examinant de l'œil, des pensées généreuses.
—Ah! capitaine Gomez, j'ai dit autrefois adieu à mon pays et à ma
famille, le cœur mort d'amertume; faudra-t-il encore les quitter au
moment où j'apporte la joie et le bonheur à mes enfants?
Le général se tourna pour jeter à la mer une larme de rage, et y
aperçut le timonier nageant vers le corsaire.
—Cette fois, répondit le capitaine, vous lui direz sans doute adieu
pour toujours.
Le Français épouvanta l'Espagnol par le coup d'œil stupide qu'il
adressa. En ce moment, les deux vaisseaux étaient presque bord à
bord; et à l'aspect de l'équipage ennemi le général crut à la fatale
prophétie de Gomez. Trois hommes se tenaient autour de chaque pièce.
A voir leur posture athlétique, leurs traits anguleux, leurs bras nus
et nerveux, on les eût pris pour des statues de bronze. La mort les
aurait tués sans les renverser. Les matelots, bien armés, actifs,
lestes et vigoureux, restaient immobiles. Toutes ces figures énergiques
étaient fortement basanées par le soleil, durcies par les travaux.
Leurs yeux brillaient comme autant de pointes de feu, et annonçaient
des intelligences énergiques, des joies infernales. Le profond
silence régnant sur ce tillac, noir d'hommes et de chapeaux, accusait
l'implacable discipline sous laquelle une puissante volonté courbait
ses démons humains. Le chef était au pied du grand mât, debout, les
bras croisés, sans armes; seulement une hache se trouvait à ses pieds.
Il avait sur la tête, pour se garantir du soleil, un chapeau de feutre
à grands bords, dont l'ombre lui cachait le visage. Semblables à des
chiens couchés devant leurs maîtres, canonniers, soldats et matelots
tournaient alternativement les yeux sur leur capitaine et sur le navire
marchand. Quand les deux bricks se touchèrent, la secousse tira le
corsaire de sa rêverie, et il dit deux mots à l'oreille d'un jeune
officier qui se tenait à deux pas de lui.
—Les grappins d'abordage! s'écria le lieutenant.
Et le Saint-Ferdinand fut accroché par l'Othello avec une promptitude
miraculeuse. Suivant les ordres donnés à voix basse par le corsaire,
et répétés par le lieutenant, les hommes désignés pour chaque service
allèrent, comme des séminaristes marchant à la messe, sur le tillac
de la prise lier les mains aux matelots, aux passagers, et s'emparer
des trésors. En un moment les tonnes pleines de piastres, les vivres
et l'équipage du Saint-Ferdinand furent transportés sur le pont de
l'Othello. Le général se croyait sous la puissance d'un songe, quand
il se trouva les mains liées et jeté sur un ballot comme s'il eût
été lui-même une marchandise. Une conférence avait lieu entre le
corsaire, son lieutenant et l'un des matelots qui paraissait remplir
les fonctions de contre-maître. Quand la discussion, qui dura peu,
fut terminée, le matelot siffla ses hommes; sur un ordre qu'il leur
donna, ils sautèrent tous sur le Saint-Ferdinand, grimpèrent dans les
cordages, et se mirent à le dépouiller de ses vergues, de ses voiles,
de ses agrès, avec autant de prestesse qu'un soldat déshabille sur
le champ de bataille un camarade mort dont les souliers et la capote
étaient l'objet de sa convoitise.
—Nous sommes perdus, dit froidement au marquis le capitaine espagnol
qui avait épié de l'œil les gestes des trois chefs pendant la
délibération et les mouvements des matelots qui procédaient au pillage
régulier de son brick.
—Comment? demanda froidement le général.
—Que voulez-vous qu'ils fassent de nous? répondit l'Espagnol. Ils
viennent sans doute de reconnaître qu'ils vendraient difficilement le
Saint-Ferdinand dans les ports de France ou d'Espagne, et ils vont le
couler pour ne pas s'en embarrasser. Quant à nous, croyez-vous qu'ils
puissent se charger de notre nourriture lorsqu'ils ne savent dans quel
port relâcher?
A peine le capitaine avait-il achevé ces paroles, que le général
entendit une horrible clameur suivie du bruit sourd causé par la chute
de plusieurs corps tombant à la mer. Il se retourna, et ne vit plus
que les quatre négociants. Huit canonniers à figures farouches avaient
encore les bras en l'air au moment où le militaire les regardait avec
terreur.
—Quand je vous le disais, lui dit froidement le capitaine espagnol.
Le marquis se releva brusquement, la mer avait déjà repris son
calme, il ne put même pas voir la place où ses malheureux compagnons
venaient d'être engloutis, ils roulaient en ce moment, pieds et
poings liés, sous les vagues, si déjà les poissons ne les avaient
dévorés. A quelques pas de lui, le perfide timonier et le matelot du
Saint-Ferdinand qui vantait naguère la puissance du capitaine parisien
fraternisaient avec les corsaires, et leur indiquaient du doigt ceux
des marins du brick qu'ils avaient reconnus dignes d'être incorporés
à l'équipage de l'Othello; quant aux autres, deux mousses leur
attachaient les pieds, malgré d'affreux jurements. Le choix terminé,
les huit canonniers s'emparèrent des condamnés et les lancèrent sans
cérémonie à la mer. Les corsaires regardaient avec une curiosité
malicieuse les différentes manières dont ces hommes tombaient, leurs
grimaces, leur dernière torture; mais leurs visages ne trahissaient ni
moquerie, ni étonnement, ni pitié. C'était pour eux un événement tout
simple, auquel ils semblaient accoutumés. Les plus âgés contemplaient
de préférence, avec un sourire sombre et arrêté, les tonneaux pleins
de piastres déposés au pied du grand mât. Le général et le capitaine
Gomez, assis sur un ballot, se consultaient en silence par un regard
presque terne. Ils se trouvèrent bientôt les seuls qui survécussent
à l'équipage du Saint-Ferdinand. Les sept matelots choisis par les
deux espions parmi les marins espagnols s'étaient déjà joyeusement
métamorphosés en Péruviens.
—Quels atroces coquins! s'écria tout à coup le général chez qui une
loyale et généreuse indignation fit taire et la douleur et la prudence.
—Ils obéissent à la nécessité, répondit froidement Gomez. Si vous
retrouviez un de ces hommes-là, ne lui passeriez-vous pas votre épée au
travers du corps?
—Capitaine, dit le lieutenant en se retournant vers l'Espagnol, le
Parisien a entendu parler de vous. Vous êtes, dit-il, le seul homme qui
connaissiez bien les débouquements des Antilles et les côtes du Brésil.
Voulez-vous....
Le capitaine interrompit le jeune lieutenant par une exclamation de
mépris, et répondit:—Je mourrai en marin, en Espagnol fidèle, en
chrétien. Entends-tu?
—A la mer! cria le jeune homme.
A cet ordre deux canonniers se saisirent de Gomez.
—Vous êtes des lâches! s'écria le général en arrêtant les deux
corsaires.
—Mon vieux, lui dit le lieutenant, ne vous emportez pas trop. Si votre
ruban rouge fait quelque impression sur notre capitaine, moi je m'en
moque... Nous allons avoir aussi tout à l'heure notre petit bout de
conversation.
En ce moment un bruit sourd, auquel nulle plainte ne se mêla, fit
comprendre au général que le brave Gomez était mort en marin.
—Ma fortune ou la mort! s'écria-t-il dans un effroyable accès de rage.
—Ah! vous êtes raisonnable, lui répondit le corsaire en ricanant.
Maintenant vous êtes sûr d'obtenir quelque chose de nous...