Contrarié de toujours obéir à un homme qui lui déplaisait, le général

se tourna brusquement. L'étranger tira de sa poche un mouchoir blanc,

s'en enveloppa la main droite; puis il saisit la carafe, et but d'un

trait l'eau qu'elle contenait. Sans penser à enfreindre son serment

tacite, le marquis regarda machinalement dans la glace; mais alors la

correspondance des deux miroirs permettant à ses yeux de parfaitement

embrasser l'inconnu, il vit le mouchoir se rougir soudain par le

contact des mains qui étaient pleines de sang.

—Ah! vous m'avez regardé, s'écria l'homme quand après avoir bu et

s'être enveloppé dans son manteau il examina le général d'un air

soupçonneux. Je suis perdu. _Ils_ viennent, les voici!

—Je n'entends rien, dit le marquis.

—Vous n'êtes pas intéressé, comme je le suis, à écouter dans l'espace.

—Vous vous êtes donc battu en duel, pour être ainsi couvert de sang?

demanda le général assez ému en distinguant la couleur des larges

taches dont les vêtements de son hôte étaient imbibés.

—Oui, un duel, vous l'avez dit, répéta l'étranger en laissant errer

sur ses lèvres un sourire amer.

En ce moment, le son des pas de plusieurs chevaux au grand galop

retentit dans le lointain; mais ce bruit était faible comme les

premières lueurs du matin. L'oreille exercée du général reconnut la

marche des chevaux disciplinés par le régime de l'escadron.

—C'est la gendarmerie, dit-il.

Il jeta sur son prisonnier un regard de nature à dissiper les doutes

qu'il avait pu lui suggérer par son indiscrétion involontaire, remporta

la lumière et revint au salon. A peine posait-il la clef de la chambre

haute sur la cheminée que le bruit produit par la cavalerie grossit et

s'approcha du pavillon avec une rapidité qui le fit tressaillir. En

effet, les chevaux s'arrêtèrent à la porte de la maison. Après avoir

échangé quelques paroles avec ses camarades, un cavalier descendit,

frappa rudement, et obligea le général d'aller ouvrir. Ce dernier ne

fut pas maître d'une émotion secrète à l'aspect de six gendarmes dont

les chapeaux bordés d'argent brillaient à la clarté de la lune.

—Monseigneur, lui dit un brigadier, n'avez-vous pas entendu tout à

l'heure un homme courant vers la barrière?

—Vers la barrière? Non.

—Vous n'avez ouvert votre porte à personne?

—Ai-je donc l'habitude d'ouvrir moi-même ma porte?...

—Mais, pardon, mon général, en ce moment, il me semble que...

—Ah! çà, s'écria le marquis avec un accent de colère, allez-vous me

plaisanter? avez-vous le droit...

—Rien, rien, monseigneur, reprit doucement le brigadier. Vous

excuserez notre zèle. Nous savons bien qu'un pair de France ne s'expose

pas à recevoir un assassin à cette heure de la nuit; mais le désir

d'avoir quelques renseignements...

—Un assassin! s'écria le général. Et qui donc a été...

—Monsieur le marquis de Mauny vient d'être haché en je ne sais

combien de morceaux, reprit le gendarme. Mais l'assassin est vivement

poursuivi. Nous sommes certains qu'il est dans les environs, et nous

allons le traquer. Excusez, mon général.

Le gendarme parlait en remontant à cheval, en sorte qu'il ne lui fut

heureusement pas possible de voir la figure du général. Habitué à tout

supposer, le brigadier aurait peut-être conçu des soupçons à l'aspect

de cette physionomie ouverte où se peignaient si fidèlement les

mouvements de l'âme.

—Sait-on le nom du meurtrier? demanda le général.

—Non, répondit le cavalier. Il a laissé le secrétaire plein d'or et de

billets de banque, sans y toucher.

—C'est une vengeance, dit le marquis.

—Ah! bah! sur un vieillard?... Non, non, ce gaillard-là n'aura pas eu

le temps de faire son coup.

Et le gendarme rejoignit ses compagnons, qui galopaient déjà dans le

lointain. Le général resta pendant un moment en proie à des perplexités

faciles à comprendre. Bientôt il entendit ses domestiques qui

revenaient en se disputant avec une sorte de chaleur, et dont les voix

retentissaient dans le carrefour de Montreuil. Quand ils arrivèrent, sa

colère, à laquelle il fallait un prétexte pour s'exhaler, tomba sur eux

avec l'éclat de la foudre. Sa voix fit trembler les échos de la maison.

Puis il s'apaisa tout à coup, lorsque le plus hardi, le plus adroit

d'entre eux, son valet de chambre, excusa leur retard en lui disant

qu'ils avaient été arrêtés à l'entrée de Montreuil par des gendarmes et

des agents de police en quête d'un assassin. Le général se tut soudain.

Puis, rappelé par ce mot aux devoirs de sa singulière position, il

ordonna sèchement à tous ses gens d'aller se coucher aussitôt, en les

laissant étonnés de la facilité avec laquelle il admettait le mensonge

du valet de chambre.

Mais pendant que ces événements se passaient dans la cour, un incident

assez léger en apparence avait changé la situation des autres

personnages qui figurent dans cette histoire. A peine le marquis

était-il sorti que sa femme, jetant alternativement les yeux sur la

clef de la mansarde et sur Hélène, finit par dire à voix basse en se

penchant vers sa fille:—Hélène, votre père a laissé la clef sur la

cheminée.

La jeune fille étonnée leva la tête, et regarda timidement sa mère,

dont les yeux pétillaient de curiosité.

—Hé! bien, maman? répondit-elle d'une voix troublée.

—Je voudrais bien savoir ce qui se passe là-haut. S'il y a une

personne, elle n'a pas encore bougé. Vas-y donc...

—Moi? dit la jeune fille avec une sorte d'effroi.

—As-tu peur?

—Non, madame, mais je crois avoir distingué le pas d'un homme.

—Si je pouvais y aller moi-même, je ne vous aurais pas prié de monter,

Hélène, reprit sa mère avec un ton de dignité froide. Si votre père

rentrait et ne me trouvait pas, il me chercherait peut-être, tandis

qu'il ne s'apercevra pas de votre absence.

—Madame, répondit Hélène, si vous me le commandez, j'irai; mais je

perdrai l'estime de mon père...

—Comment! dit la marquise avec un accent d'ironie. Mais puisque vous

prenez au sérieux ce qui n'était qu'une plaisanterie, maintenant je

vous ordonne d'aller voir qui est là-haut. Voici la clef, ma fille!

Votre père, en vous recommandant le silence sur ce qui se passe en ce

moment chez lui, ne vous a point interdit de monter à cette chambre.

Allez, et sachez qu'une mère ne doit jamais être jugée par sa fille...

Après avoir prononcé ces dernières paroles avec toute la sévérité d'une

mère offensée, la marquise prit la clef et la remit à Hélène, qui se

leva sans dire un mot, et quitta le salon.

—Ma mère saura toujours bien obtenir son pardon; mais moi je serai

perdue dans l'esprit de mon père. Veut-elle donc me priver de la

tendresse qu'il a pour moi, me chasser de sa maison?

Ces idées fermentèrent soudain dans son imagination pendant qu'elle

marchait sans lumière le long du corridor, au fond duquel était la

porte de la chambre mystérieuse. Quand elle y arriva, le désordre de

ses pensées eut quelque chose de fatal. Cette espèce de méditation

confuse servit à faire déborder mille sentiments contenus jusque-là

dans son cœur. Ne croyant peut-être déjà plus à un heureux avenir,

elle acheva, dans ce moment affreux, de désespérer de sa vie. Elle

trembla convulsivement en approchant la clef de la serrure, et son

émotion devint même si forte qu'elle s'arrêta pendant un instant

pour mettre la main sur son cœur, comme si elle avait le pouvoir

d'en calmer les battements profonds et sonores. Enfin elle ouvrit la

porte. Le cri des gonds avait sans doute vainement frappé l'oreille du

meurtrier. Quoique son ouïe fût très-fine, il resta presque collé sur

le mur, immobile et comme perdu dans ses pensées. Le cercle de lumière

projeté par la lanterne l'éclairait faiblement, et il ressemblait,

dans cette zone de clair-obscur, à ces sombres statues de chevaliers,

toujours debout à l'encoignure de quelque tombe noire sous les

chapelles gothiques. Des gouttes de sueur froide sillonnaient son front

jaune et large. Une audace incroyable brillait sur ce visage fortement

contracté. Ses yeux de feu, fixes et secs, semblaient contempler un

combat dans l'obscurité qui était devant lui. Des pensées tumultueuses

passaient rapidement sur cette face, dont l'expression ferme et précise

indiquait une âme supérieure. Son corps, son attitude, ses proportions,

s'accordaient avec son génie sauvage. Cet homme était tout force et

tout puissance, et il envisageait les ténèbres comme une visible image

de son avenir. Habitué à voir les figures énergiques des géants qui se

pressaient autour de Napoléon, et préoccupé par une curiosité morale,

le général n'avait pas fait attention aux singularités physiques de

cet homme extraordinaire; mais, sujette, comme toutes les femmes,

aux impressions extérieures, Hélène fut saisie par le mélange de

lumière et d'ombre, de grandiose et de passion, par un poétique chaos

qui donnait à l'inconnu l'apparence de Lucifer se relevant de sa

chute. Tout à coup la tempête peinte sur ce visage s'apaisa comme

par magie, et l'indéfinissable empire dont l'étranger était, à son

insu peut-être, le principe et l'effet, se répandit autour de lui

avec la progressive rapidité d'une inondation. Un torrent de pensées

découla de son front au moment où ses traits reprirent leurs formes

naturelles. _Charmée_, soit par l'étrangeté de cette entrevue, soit

par le mystère dans lequel elle pénétrait, la jeune fille put alors

admirer une physionomie douce et pleine d'intérêt. Elle resta pendant

quelque temps dans un prestigieux silence et en proie à des troubles

jusqu'alors inconnus à sa jeune âme. Mais bientôt, soit qu'Hélène eût

laissé échapper une exclamation, eût fait un mouvement; soit que

l'assassin, revenant du monde idéal au monde réel, entendît une autre

respiration que la sienne, il tourna la tête vers la fille de son hôte,

et aperçut indistinctement dans l'ombre la figure sublime et les formes

majestueuses d'une créature qu'il dut prendre pour un ange, à la voir

immobile et vague comme une apparition.

—Monsieur! dit-elle d'une voix palpitante.

Le meurtrier tressaillit.

—Une femme! s'écria-t-il doucement. Est-ce possible? Éloignez-vous,

reprit-il. Je ne reconnais à personne de droit de me plaindre, de

m'absoudre ou de me condamner. Je dois vivre seul. Allez, mon enfant,

ajouta-t-il avec un geste de souverain, je reconnaîtrais mal le service

que me rend le maître de cette maison, si je laissais une seule des

personnes qui l'habitent respirer le même air que moi. Il faut me

soumettre aux lois du monde.

Cette dernière phrase fut prononcée à voix basse. En achevant

d'embrasser par sa profonde intuition les misères que réveilla cette

idée mélancolique, il jeta sur Hélène un regard de serpent, et remua

dans le cœur de cette singulière jeune fille un monde de pensées

encore endormi chez elle. Ce fut comme une lumière qui lui aurait

éclairé des pays inconnus. Son âme fut terrassée, subjuguée, sans

qu'elle trouvât la force de se défendre contre le pouvoir magnétique

de ce regard, quelque involontairement lancé qu'il fût. Honteuse et

tremblante, elle sortit et ne revint au salon qu'un instant avant le

retour de son père, en sorte qu'elle ne put rien dire à sa mère.

Le général, tout préoccupé, se promena silencieusement, les bras

croisés, allant d'un pas uniforme des fenêtres qui donnaient sur la rue

aux fenêtres du jardin. Sa femme gardait Abel endormi. Moïna, posée

sur la bergère comme un oiseau dans son nid, sommeillait insouciante.

La sœur aînée tenait une pelote de soie dans une main, dans l'autre

une aiguille, et contemplait le feu. Le profond silence qui régnait

au salon, au dehors et dans la maison, n'était interrompu que par

les pas traînants des domestiques, qui allèrent se coucher un à un;

par quelques rires étouffés, dernier écho de leur joie et de la fête

nuptiale; puis encore par les portes de leurs chambres respectives, au

moment où ils les ouvrirent en se parlant les uns aux autres, et quand

ils les fermèrent. Quelques bruits sourds retentirent encore auprès des

lits. Une chaise tomba. La toux d'un vieux cocher résonna faiblement

et se tut. Mais bientôt la sombre majesté qui éclate dans la nature

endormie à minuit domina partout. Les étoiles seules brillaient. Le

froid avait saisi la terre. Pas un être ne parla, ne remua. Seulement

le feu bruissait, comme pour faire comprendre la profondeur du

silence. L'horloge de Montreuil sonna une heure. En ce moment des pas

extrêmement légers retentirent faiblement dans l'étage supérieur. Le

marquis et sa fille, certains d'avoir enfermé l'assassin de monsieur

de Mauny, attribuèrent ces mouvements à une des femmes, et ne furent

pas étonnés d'entendre ouvrir les portes de la pièce qui précédait le

salon. Tout à coup le meurtrier apparut au milieu d'eux. La stupeur

dans laquelle le marquis était plongé, la vive curiosité de la mère

et l'étonnement de la fille lui ayant permis d'avancer presque au

milieu du salon, il dit au général d'une voix singulièrement calme et

mélodieuse:—Monseigneur, les deux heures vont expirer.

—Vous ici! s'écria le général. Par quelle puissance? Et, d'un regard

terrible, il interrogea sa femme et ses enfants. Hélène devint rouge

comme le feu.—Vous, reprit le militaire d'un ton pénétré, vous au

milieu de nous! Un assassin couvert de sang ici! Vous souillez ce

tableau! Sortez! sortez! ajouta-t-il avec un accent de fureur.

Au mot d'assassin, la marquise jeta un cri. Quant à Hélène, ce

mot sembla décider de sa vie, son visage n'accusa pas le moindre

étonnement. Elle semblait avoir attendu cet homme. Ses pensées si

vastes eurent un sens. La punition que le ciel réservait à ses fautes

éclatait. Se croyant aussi criminelle que l'était cet homme, la

jeune fille le regarda d'un œil serein: elle était sa compagne, sa

sœur. Pour elle, un commandement de Dieu se manifestait dans cette

circonstance. Quelques années plus tard, la raison aurait fait justice

de ses remords; mais en ce moment ils la rendaient insensée. L'étranger

resta immobile et froid. Un sourire de dédain se peignit dans ses

traits et sur ses larges lèvres rouges.

—Vous reconnaissez bien mal la noblesse de mes procédés envers vous,

dit-il lentement. Je n'ai pas voulu toucher de mes mains le verre dans

lequel vous m'avez donné de l'eau pour apaiser ma soif. Je n'ai pas

même pensé à laver mes mains sanglantes sous votre toit, et j'en sors

n'y ayant laissé de _mon crime_ (à ces mots ses lèvres se comprimèrent)

que l'idée, en essayant de passer ici sans laisser de trace. Enfin je

n'ai pas même permis à votre fille de...

—Ma fille! s'écria le général en jetant sur Hélène un coup d'œil

d'horreur. Ah! malheureux, sors ou je te tue.

—Les deux heures ne sont pas expirées. Vous ne pouvez ni me tuer ni me

livrer sans perdre votre propre estime et—la mienne.

A ce dernier mot, le militaire stupéfait essaya de contempler le

criminel; mais il fut obligé de baisser les yeux, il se sentait hors

d'état de soutenir l'insupportable éclat d'un regard qui pour la

seconde fois lui désorganisait l'âme. Il craignit de mollir encore en

reconnaissant que sa volonté s'affaiblissait déjà.

—Assassiner un vieillard! Vous n'avez donc jamais vu de famille?

dit-il alors en lui montrant par un geste paternel sa femme et ses

enfants.

—Oui, un vieillard, répéta l'inconnu dont le front se contracta

légèrement.

—L'avoir coupé en morceaux!

—Je l'ai coupé en morceaux, reprit l'assassin avec calme.

—Fuyez! s'écria le général sans oser regarder son hôte. Notre pacte

est rompu. Je ne vous tuerai pas. Non! je ne me ferai jamais le

pourvoyeur de l'échafaud. Mais sortez, vous nous faites horreur.

—Je le sais, répondit le criminel avec résignation. Il n'y a pas de

terre en France où je puisse poser mes pieds avec sécurité; mais, si

la justice savait, comme Dieu, juger les spécialités; si elle daignait

s'enquérir qui, de l'assassin ou de la victime, est le monstre, je

resterais fièrement parmi les hommes. Ne devinez-vous pas des crimes

antérieurs chez un homme qu'on vient de hacher? Je me suis fait juge

et bourreau, j'ai remplacé la justice humaine impuissante. Voilà mon

crime. Adieu, monsieur. Malgré l'amertume que vous avez jetée dans

votre hospitalité, j'en garderai le souvenir. J'aurai encore dans l'âme

un sentiment de reconnaissance pour un homme dans le monde, cet homme

est vous... Mais je vous aurais voulu plus généreux.

Il alla vers la porte. En ce moment la jeune fille se pencha vers sa

mère et lui dit un mot à l'oreille.

—Ah!... Ce cri échappé à sa femme fit tressaillir le général, comme

s'il eût vu Moïna morte. Hélène était debout, et le meurtrier s'était

instinctivement retourné, montrant sur sa figure une sorte d'inquiétude

pour cette famille.

—Qu'avez-vous, ma chère? demanda le marquis.

—Hélène veut le suivre, dit-elle.

Le meurtrier rougit.

—Puisque ma mère traduit si mal une exclamation presque involontaire,

dit Hélène à voix basse, je réaliserai ses vœux.

Après avoir jeté un regard de fierté presque sauvage autour d'elle, la

jeune fille baissa les yeux et resta dans une admirable attitude de

modestie.

—Hélène, dit le général, vous êtes allée là-haut dans la chambre où

j'avais mis...?

—Oui, mon père.

—Hélène, demanda-t-il d'une voix altérée par un tremblement convulsif,

est-ce la première fois que vous avez vu cet homme?

—Oui, mon père.

—Il n'est pas alors naturel que vous ayez le dessein de...

—Si cela n'est pas naturel, au moins cela est vrai, mon père.

—Ah! ma fille?... dit la marquise à voix basse, mais de manière

que son mari l'entendît. Hélène, vous mentez à tous les principes

d'honneur, de modestie, de vertu, que j'ai tâché de développer dans

votre cœur. Si vous n'avez été que mensonge jusqu'à cette heure

fatale, alors vous n'êtes point regrettable. Est-ce la perfection

morale de cet inconnu qui vous tente? serait-ce l'espèce de puissance

nécessaire aux gens qui commettent un crime?... Je vous estime trop

pour supposer...

—Oh! supposez tout, madame, répondit Hélène d'un ton froid.

Mais, malgré la force de caractère dont elle faisait preuve en ce

moment, le feu de ses yeux absorba difficilement les larmes qui

roulèrent dans ses yeux. L'étranger devina le langage de la mère par

les pleurs de la jeune fille, et lança son coup d'œil d'aigle sur la

marquise, qui fut obligée, par un irrésistible pouvoir, de regarder ce

terrible séducteur. Or, quand les yeux de cette femme rencontrèrent

les yeux clairs et luisants de cet homme, elle éprouva dans l'âme

un frisson semblable à la commotion qui nous saisit à l'aspect d'un

reptile, ou lorsque nous touchons à une bouteille de Leyde.

—Mon ami, cria-t-elle à son mari, c'est le démon! Il devine tout...

Le général se leva pour saisir un cordon de sonnette.

—Il vous perd, dit Hélène au meurtrier.

L'inconnu sourit, fit un pas, arrêta le bras du marquis, le força de

supporter un regard qui versait la stupeur, et le dépouilla de son

énergie.

—Je vais vous payer votre hospitalité, dit-il, et nous serons quittes.

Je vous épargnerai un déshonneur en me livrant moi-même. Après tout,

que ferais-je maintenant dans la vie?

—Vous pouvez vous repentir, répondit Hélène en lui adressant une de

ces espérances qui ne brillent que dans les yeux d'une jeune fille.

—Je ne me repentirai jamais, dit le meurtrier d'une voix sonore et en

levant fièrement la tête.

—Ses mains sont teintes de sang, dit le père à sa fille.

—Je les essuierai, répondit-elle.

—Mais, reprit le général, sans se hasarder à lui montrer l'inconnu,

savez-vous s'il veut de vous seulement?

Le meurtrier s'avança vers Hélène, dont la beauté, quelque chaste et

recueillie qu'elle fût, était comme éclairée par une lumière intérieure

dont les reflets coloraient et mettaient, pour ainsi dire, en relief

les moindres traits et les lignes les plus délicates; puis, après avoir

jeté sur cette ravissante créature un doux regard, dont la flamme était

encore terrible, il dit en trahissant une vive émotion:—N'est-ce pas

vous aimer pour vous-même et m'acquitter des deux heures d'existence

que m'a vendues votre père, que de me refuser à votre dévouement?

—Et vous aussi vous me repoussez! s'écria Hélène avec un accent qui

déchira les cœurs. Adieu donc à tous, je vais aller mourir!

—Qu'est-ce que cela signifie? lui dirent ensemble son père et sa mère.

Elle resta silencieuse et baissa les yeux après avoir interrogé la

marquise par un coup d'œil éloquent. Depuis le moment où le général

et sa femme avaient essayé de combattre par la parole ou par l'action

l'étrange privilége que l'inconnu s'arrogeait en restant au milieu

d'eux, et que ce dernier leur avait lancé l'étourdissante lumière qui

jaillissait de ses yeux, ils étaient soumis à une torpeur inexplicable:

et leur raison engourdie les aidait mal à repousser la puissance

surnaturelle sous laquelle ils succombaient. Pour eux l'air était

devenu lourd, et ils respiraient difficilement, sans pouvoir accuser

celui qui les opprimait ainsi, quoiqu'une voix intérieure ne leur

laissât pas ignorer que cet homme magique était le principe de leur

impuissance. Au milieu de cette agonie morale, le général devina

que ses efforts devaient avoir pour objet d'influencer la raison

chancelante de sa fille: il la saisit par la taille, et la transporta

dans l'embrasure d'une croisée, loin du meurtrier.

—Mon enfant chérie, lui dit-il à voix basse, si quelque amour étrange

était né tout à coup dans ton cœur, ta vie pleine d'innocence, ton âme

pure et pieuse m'ont donné trop de preuves de caractère, pour ne pas

te supposer l'énergie nécessaire à dompter un mouvement de folie. Ta

conduite cache donc un mystère. Eh! bien, mon cœur est un cœur plein

d'indulgence, tu peux tout lui confier; quand même tu le déchirerais,

je saurais, mon enfant, taire mes souffrances et garder à ta confession

un silence fidèle. Voyons, es-tu jalouse de notre affection pour tes

frères ou ta jeune sœur? As-tu dans l'âme un chagrin d'amour? Es-tu

malheureuse ici? Parle, explique-moi les raisons qui te poussent à

laisser ta famille, à l'abandonner, à la priver de son plus grand

charme, à quitter ta mère, tes frères, ta petite sœur.

—Mon père, répondit-elle, je ne suis ni jalouse ni amoureuse de

personne, pas même de votre ami le diplomate, monsieur de Vandenesse.

La marquise pâlit, et sa fille, qui l'observait, s'arrêta.

—Ne dois-je pas tôt ou tard aller vivre sous la protection d'un homme?

—Cela est vrai.

—Savons-nous jamais, dit-elle en continuant, à quel être nous lions

nos destinées? Moi, je crois en cet homme.

—Enfant, dit le général en élevant la voix, tu ne songes pas à toutes

les souffrances qui vont t'assaillir.

—Je pense aux siennes...

—Quelle vie! dit le père.

—Une vie de femme, répondit la fille en murmurant.

—Vous êtes bien savante, s'écria la marquise en retrouvant la parole.

—Madame, les demandes me dictent les réponses; mais, si vous le

désirez, je parlerai plus clairement.

—Dites tout, ma fille, je suis mère. Ici la fille regarda la mère, et

ce regard fit faire une pause à la marquise.—Hélène, je subirai vos

reproches si vous en avez à me faire, plutôt que de vous voir suivre un

homme que tout le monde fuit avec horreur.

—Vous voyez bien, madame, que sans moi il serait seul.

—Assez, madame, s'écria le général, nous n'avons plus qu'une fille!

Et il regarda Moïna, qui dormait toujours.—Je vous enfermerai dans un

couvent, ajouta-t-il en se tournant vers Hélène.

—Soit! mon père, répondit-elle avec un calme désespérant, j'y mourrai.

Vous n'êtes comptable de ma vie et de _son_ âme qu'à Dieu.

Un profond silence succéda soudain à ces paroles. Les spectateurs de

cette scène, où tout froissait les sentiments vulgaires de la vie

sociale, n'osaient se regarder. Tout à coup le marquis aperçut ses

pistolets, en saisit un, l'arma lestement et le dirigea sur l'étranger.

Au bruit que fit la batterie, cet homme se retourna, jeta son regard

calme et perçant sur le général dont le bras, détendu par une

invincible mollesse, retomba lourdement, et le pistolet roula sur le

tapis...

—Ma fille, dit alors le père abattu par cette lutte effroyable, vous

êtes libre. Embrassez votre mère, si elle y consent. Quant à moi, je ne

veux plus ni vous voir ni vous entendre...

—Hélène, dit la mère à la jeune fille, pensez donc que vous serez dans

la misère.

Une espèce de râle, parti de la large poitrine du meurtrier, attira les

regards sur lui. Une expression dédaigneuse était peinte sur sa figure.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 12 / 47 段