Par une soirée d'hiver, le marquis, sa femme et ses enfants se

trouvèrent seuls dans cette maison déserte. Leurs gens avaient

obtenu la permission d'aller célébrer à Versailles la noce de l'un

d'entre eux; et, présumant que la solennité de Noël, jointe à cette

circonstance, leur offrirait une valable excuse auprès de leurs

maîtres, ils ne faisaient pas scrupule de consacrer à la fête un peu

plus de temps que ne leur en avait octroyé l'ordonnance domestique.

Cependant, comme le général était connu pour un homme qui n'avait

jamais manqué d'accomplir sa parole avec une inflexible probité, les

réfractaires ne dansèrent pas sans quelques remords quand le moment du

retour fut expiré. Onze heures venaient de sonner, et pas un domestique

n'était arrivé. Le profond silence qui régnait sur la campagne

permettait d'entendre, par intervalles, la bise sifflant à travers

les branches noires des arbres, mugissant autour de la maison, ou

s'engouffrant dans les longs corridors. La gelée avait si bien purifié

l'air, durci la terre et saisi les pavés, que tout avait cette sonorité

sèche dont les phénomènes nous surprennent toujours. La lourde démarche

d'un buveur attardé, ou le bruit d'un fiacre retournant à Paris,

retentissaient plus vivement et se faisaient écouter plus loin que de

coutume. Les feuilles mortes, mises en danse par quelques tourbillons

soudains, frissonnaient sur les pierres de la cour de manière à donner

une voix à la nuit, quand elle voulait devenir muette. C'était enfin

une de ces âpres soirées qui arrachent à notre égoïsme une plainte

stérile en faveur du pauvre ou du voyageur, et nous rendent le coin

du feu si voluptueux. En ce moment, la famille réunie au salon ne

s'inquiétait ni de l'absence des domestiques, ni des gens sans foyer,

ni de la poésie dont étincelle une veillée d'hiver. Sans philosopher

hors de propos, et confiants en la protection d'un vieux soldat, femme

et enfants se livraient aux délices qu'engendre la vie intérieure quand

les sentiments n'y sont pas gênés, quand l'affection et la franchise

animent les discours, les regards et les jeux.

Le général était assis, ou, pour mieux dire, enseveli dans une haute et

spacieuse bergère, au coin de la cheminée, où brillait un feu nourri

qui répandait cette chaleur piquante, symptôme d'un froid excessif au

dehors. Appuyée sur le dos du siége et légèrement inclinée, la tête

de ce brave père restait dans une pose dont l'indolence peignait un

calme parfait, un doux épanouissement de joie. Ses bras, à moitié

endormis, mollement jetés hors de la bergère, achevaient d'exprimer

une pensée de bonheur. Il contemplait le plus petit de ses enfants,

un garçon à peine âgé de cinq ans, qui demi-nu, se refusait à se

laisser déshabiller par sa mère. Le bambin fuyait la chemise ou

le bonnet de nuit avec lequel la marquise le menaçait parfois; il

gardait sa collerette brodée, riait à sa mère quand elle l'appelait,

en s'apercevant qu'elle riait elle-même de cette rébellion enfantine;

il se remettait alors à jouer avec sa sœur, aussi naïve, mais plus

malicieuse, et qui parlait déjà plus distinctement que lui, dont les

vagues paroles et les idées confuses étaient à peine intelligibles pour

ses parents. La petite Moïna, son aînée de deux ans, provoquait par des

agaceries déjà féminines d'interminables rires, qui partaient comme

des fusées et semblaient ne pas avoir de cause; mais à les voir tous

deux se roulant devant le feu, montrant sans honte leurs jolis corps

potelés, leurs formes blanches et délicates, confondant les boucles

de leurs chevelures noire et blonde, heurtant leurs visages roses,

où la joie traçait des fossettes ingénues, certes un père et surtout

une mère comprenaient ces petites âmes, pour eux déjà caractérisées,

pour eux déjà passionnées. Ces deux anges faisaient pâlir par les

vives couleurs de leurs yeux humides, de leurs joues brillantes, de

leur teint blanc, les fleurs du tapis moelleux, ce théâtre de leurs

ébats, sur lequel ils tombaient, se renversaient, se combattaient, se

roulaient sans danger. Assise sur une causeuse à l'autre coin de la

cheminée, en face de son mari, la mère était entourée de vêtements

épars et restait, un soulier rouge à la main, dans une attitude pleine

de laisser-aller. Son indécise sévérité mourait dans un doux sourire

gravé sur ses lèvres. Agée d'environ trente-six ans, elle conservait

encore une beauté due à la rare perfection des lignes de son visage,

auquel la chaleur, la lumière et le bonheur prêtaient en ce moment

un éclat surnaturel. Souvent elle cessait de regarder ses enfants

pour reporter ses yeux caressants sur la grave figure de son mari; et

parfois, en se rencontrant, les yeux des deux époux échangeaient de

muettes jouissances et de profondes réflexions. Le général avait un

visage fortement basané. Son front large et pur était sillonné par

quelques mèches de cheveux grisonnants. Les mâles éclairs de ses yeux

bleus, la bravoure inscrite dans les rides de ses joues flétries,

annonçaient qu'il avait acheté par de rudes travaux le ruban rouge qui

fleurissait la boutonnière de son habit. En ce moment les innocentes

joies exprimées par ses deux enfants se reflétaient sur sa physionomie

vigoureuse et ferme où perçaient une bonhomie, une candeur indicibles.

Ce vieux capitaine était redevenu petit sans beaucoup d'efforts. N'y

a-t-il pas toujours un peu d'amour pour l'enfance chez les soldats qui

ont assez expérimenté les malheurs de la vie pour avoir su reconnaître

les misères de la force et les priviléges de la faiblesse? Plus loin,

devant une table ronde éclairée par des lampes astrales dont les vives

lumières luttaient avec les lueurs pâles des bougies placées sur la

cheminée, était un jeune garçon de treize ans qui tournait rapidement

les pages d'un gros livre. Les cris de son frère ou de sa sœur ne

lui causaient aucune distraction, et sa figure accusait la curiosité

de la jeunesse. Cette profonde préoccupation était justifiée par les

attachantes merveilles des _Mille et une Nuits_ et par un uniforme de

lycéen. Il restait immobile, dans une attitude méditative, un coude sur

la table et la tête appuyée sur l'une de ses mains, dont les doigts

blancs tranchaient au milieu d'une chevelure brune. La clarté tombant

d'aplomb sur son visage, et le reste du corps étant dans l'obscurité,

il ressemblait ainsi à ces portraits noirs où Raphaël s'est représenté

lui-même attentif, penché, songeant à l'avenir. Entre cette table et la

marquise, une grande et belle jeune fille travaillait, assise devant

un métier à tapisserie sur lequel se penchait et d'où s'éloignait

alternativement sa tête, dont les cheveux d'ébène artistement lissés

réfléchissaient la lumière. A elle seule Hélène était un spectacle. Sa

beauté se distinguait par un rare caractère de force et d'élégance.

Quoique relevée de manière à dessiner des traits vifs autour de la

tête, la chevelure était si abondante que, rebelle aux dents du peigne,

elle se frisait énergiquement à la naissance du cou. Ses sourcils,

très-fournis et régulièrement plantés, tranchaient avec la blancheur

de son front pur. Elle avait même sur la lèvre supérieure quelques

signes de courage qui figuraient une légère teinte de bistre sous un

nez grec dont les contours étaient d'une exquise perfection. Mais la

captivante rondeur des formes, la candide expression des autres traits,

la transparence d'une carnation délicate, la voluptueuse mollesse des

lèvres, le fini de l'ovale décrit par le visage, et surtout la sainteté

de son regard vierge, imprimaient à cette beauté vigoureuse la suavité

féminine, la modestie enchanteresse que nous demandons à ces anges de

paix et d'amour. Seulement il n'y avait rien de frêle dans cette jeune

fille, et son cœur devait être aussi doux, son âme aussi forte que ses

proportions étaient magnifiques et que sa figure était attrayante.

Elle imitait le silence de son frère le lycéen, et paraissait en

proie à l'une de ces fatales méditations de jeune fille, souvent

impénétrables à l'observation d'un père ou même à la sagacité des

mères: en sorte qu'il était impossible de savoir s'il fallait attribuer

au jeu de la lumière ou à des peines secrètes les ombres capricieuses

qui passaient sur son visage comme de faibles nuées sur un ciel pur.

Les deux aînés étaient en ce moment complétement oubliés par le mari et

par la femme. Cependant plusieurs fois le coup d'œil interrogateur du

général avait embrassé la scène muette qui, sur le second plan, offrait

une gracieuse réalisation des espérances écrites dans les tumultes

enfantins placés sur le devant de ce tableau domestique. En expliquant

la vie humaine par d'insensibles gradations, ces figures composaient

une sorte de poème vivant. Le luxe des accessoires qui décoraient le

salon, la diversité des attitudes, les oppositions dues à des vêtements

tous divers de couleur, les contrastes de ces visages si caractérisés

par les différents âges et par les contours que les lumières mettaient

en saillie, répandaient sur ces pages humaines toutes les richesses

demandées à la sculpture, aux peintres, aux écrivains. Enfin, le

silence et l'hiver, la solitude et la nuit prêtaient leur majesté

à cette sublime et naïve composition, délicieux effet de nature.

La vie conjugale est pleine de ces heures sacrées dont le charme

indéfinissable est dû peut-être à quelque souvenance d'un monde

meilleur. Des rayons célestes jaillissent sans doute sur ces sortes de

scènes, destinées à payer à l'homme une partie de ses chagrins, à lui

faire accepter l'existence. Il semble que l'univers soit là, devant

nous, sous une forme enchanteresse, qu'il déroule ses grandes idées

d'ordre, que la vie sociale plaide pour ses lois en parlant de l'avenir.

Cependant, malgré le regard d'attendrissement jeté par Hélène sur Abel

et Moïna quand éclatait une de leurs joies; malgré le bonheur peint

sur sa lucide figure lorsqu'elle contemplait furtivement son père,

un sentiment de profonde mélancolie était empreint dans ses gestes,

dans son attitude, et surtout dans ses yeux voilés par de longues

paupières. Ses blanches et puissantes mains, à travers lesquelles la

lumière passait en leur communiquant une rougeur diaphane et presque

fluide, eh! bien, ses mains tremblaient. Une seule fois, sans se défier

mutuellement, ses yeux et ceux de la marquise se heurtèrent. Ces deux

femmes se comprirent alors par un regard terne, froid, respectueux

pour Hélène, sombre et menaçant chez la mère. Hélène baissa promptement

sa vue sur le métier, tira l'aiguille avec prestesse, et de long-temps

ne releva sa tête, qui semblait lui être devenue trop lourde à porter.

La mère était-elle trop sévère pour sa fille, et jugeait-elle cette

sévérité nécessaire? Était-elle jalouse de la beauté d'Hélène, avec qui

elle pouvait rivaliser encore, mais en déployant tous les prestiges de

la toilette? Ou la fille avait-elle surpris, comme beaucoup de filles

quand elles deviennent clairvoyantes, des secrets que cette femme,

en apparence si religieusement fidèle à ses devoirs, croyait avoir

ensevelis dans son cœur aussi profondément que dans une tombe?

Hélène était arrivée à un âge où la pureté de l'âme porte à des

rigidités qui dépassent la juste mesure dans laquelle doivent rester

les sentiments. Dans certains esprits, les fautes prennent les

proportions du crime; l'imagination réagit alors sur la conscience;

souvent alors les jeunes filles exagèrent la punition en raison de

l'étendue qu'elles donnent aux forfaits. Hélène paraissait ne se

croire digne de personne. Un secret de sa vie antérieure, un accident

peut-être, incompris d'abord, mais développé par les susceptibilités

de son intelligence sur laquelle influaient les idées religieuses,

semblait l'avoir depuis peu comme dégradée romanesquement à ses propres

yeux. Ce changement dans sa conduite avait commencé le jour où elle

avait lu, dans la récente traduction des théâtres étrangers, la belle

tragédie de GUILLAUME TELL, par Schiller. Après avoir grondé sa fille

de laisser tomber le volume, la mère avait remarqué que le ravage

causé par cette lecture dans l'âme d'Hélène venait de la scène où le

poète établit une sorte de fraternité entre Guillaume Tell, qui verse

le sang d'un homme pour sauver tout un peuple, et Jean-le-Parricide.

Devenue humble, pieuse et recueillie, Hélène ne souhaitait plus d'aller

au bal. Jamais elle n'avait été si caressante pour son père, surtout

quand la marquise n'était pas témoin de ses cajoleries de jeune fille.

Néanmoins, s'il existait du refroidissement dans l'affection d'Hélène

pour sa mère, il était si finement exprimé, que le général ne devait

pas s'en apercevoir, quelque jaloux qu'il pût être de l'union qui

régnait dans sa famille. Nul homme n'aurait eu l'œil assez perspicace

pour sonder la profondeur de ces deux cœurs féminins: l'un jeune et

généreux, l'autre sensible et fier; le premier, trésor d'indulgence;

le second, plein de finesse et d'amour. Si la mère contristait sa

fille par un adroit despotisme de femme, il n'était sensible qu'aux

yeux de la victime. Au reste, l'événement seulement fit naître ces

conjectures toutes insolubles. Jusqu'à cette nuit, aucune lumière

accusatrice ne s'était échappée de ces deux âmes; mais entre elles et

Dieu certainement il s'élevait quelque sinistre mystère.

—Allons, Abel, s'écria la marquise en saisissant un moment où

silencieux et fatigués Moïna et son frère restaient immobiles; allons,

venez, mon fils, il faut vous coucher... Et, lui lançant un regard

impérieux, elle le prit vivement sur ses genoux.

—Comment, dit le général, il est dix heures et demie, et pas un de nos

domestiques n'est rentré? Ah! les compères. Gustave, ajouta-t-il en se

tournant vers son fils, je ne t'ai donné ce livre qu'à la condition

de le quitter à dix heures; tu aurais dû le fermer toi-même à l'heure

dite et t'aller coucher comme tu me l'avais promis. Si tu veux être un

homme remarquable, il faut faire de ta parole une seconde religion,

et y tenir comme à ton honneur. Fox, un des plus grands orateurs de

l'Angleterre, était surtout remarquable par la beauté de son caractère.

La fidélité aux engagements pris est la principale de ses qualités.

Dans son enfance, son père, un Anglais de vieille roche, lui avait

donné une leçon assez vigoureuse pour faire une éternelle impression

sur l'esprit d'un jeune enfant. A ton âge, Fox venait, pendant les

vacances, chez son père, qui avait, comme tous les riches Anglais, un

parc assez considérable autour de son château. Il se trouvait dans

ce parc un vieux kiosque qui devait être abattu et reconstruit dans

un endroit où le point de vue était magnifique. Les enfants aiment

beaucoup à voir démolir. Le petit Fox voulait avoir quelques jours de

vacances de plus pour assister à la chute du pavillon; mais son père

exigeait qu'il rentrât au collége au jour fixé pour l'ouverture des

classes; de là brouille entre le père et le fils. La mère, comme toutes

les mamans, appuya le petit Fox. Le père promit alors solennellement

à son fils qu'il attendrait aux vacances prochaines pour démolir le

kiosque. Fox retourne au collége. Le père crut qu'un petit garçon

distrait par ses études oublierait cette circonstance, il fit abattre

le kiosque et le reconstruisit à l'autre endroit. L'entêté garçon ne

songeait qu'à ce kiosque. Quand il vint chez son père, son premier

soin fut d'aller voir le vieux bâtiment; mais il revint tout triste au

moment du déjeuner, et dit à son père:—Vous m'avez trompé. Le vieux

gentilhomme anglais dit avec une confusion pleine de dignité:—C'est

vrai, mon fils, mais je réparerai ma faute. Il faut tenir à sa parole

plus qu'à sa fortune; car tenir à sa parole donne la fortune, et toutes

les fortunes n'effacent pas la tache faite à la conscience par un

manque de parole. Le père fit reconstruire le vieux pavillon comme il

était; puis, après l'avoir reconstruit, il ordonna qu'on l'abattît sous

les yeux de son fils. Que ceci, Gustave, te serve de leçon.

Gustave, qui avait attentivement écouté son père, ferma le livre à

l'instant. Il se fit un moment de silence pendant lequel le général

s'empara de Moïna, qui se débattait contre le sommeil, et la posa

doucement sur lui. La petite laissa rouler sa tête chancelante sur la

poitrine du père et s'y endormit alors tout à fait, enveloppée dans les

rouleaux dorés de sa jolie chevelure. En cet instant, des pas rapides

retentirent dans la rue, sur la terre; et soudain trois coups, frappés

à la porte, réveillèrent les échos de la maison. Ces coups prolongés

eurent un accent aussi facile à comprendre que le cri d'un homme en

danger de mourir. Le chien de garde aboya d'un ton de fureur. Hélène,

Gustave, le général et sa femme tressaillirent vivement; mais Abel, que

sa mère achevait de coiffer, et Moïna ne s'éveillèrent pas.

—Il est pressé, celui-là, s'écria le militaire en déposant sa fille

sur la bergère.

Il sortit brusquement du salon sans avoir entendu la prière de sa femme.

—Mon ami, n'y va pas...

Le marquis passa dans sa chambre à coucher, y prit une paire de

pistolets, alluma sa lanterne sourde, s'élança vers l'escalier,

descendit avec la rapidité de l'éclair, et se trouva bientôt à la porte

de la maison où son fils le suivit intrépidement.

—Qui est là? demanda-t-il.

—Ouvrez, répondit une voix presque suffoquée par des respirations

haletantes.

—Êtes-vous ami?

—Oui, ami.

—Êtes-vous seul?

—Oui, mais ouvrez, car _ils_ viennent!

Un homme se glissa sous le porche avec la fantastique vélocité d'une

ombre aussitôt que le général eut entrebâillé la porte; et, sans qu'il

pût s'y opposer, l'inconnu l'obligea de la lâcher en la repoussant par

un vigoureux coup de pied, et s'y appuya résolûment comme pour empêcher

de la rouvrir. Le général, qui leva soudain son pistolet et sa lanterne

sur la poitrine de l'étranger afin de le tenir en respect, vit un homme

de moyenne taille enveloppé dans une pelisse fourrée, vêtement de

vieillard, ample et traînant, qui semblait ne pas avoir été fait pour

lui. Soit prudence ou hasard, le fugitif avait le front entièrement

couvert par un chapeau qui lui tombait sur les yeux.

—Monsieur, dit-il au général, abaissez le canon de votre pistolet.

Je ne prétends pas rester chez vous sans votre consentement; mais

si je sors, la mort m'attend à la barrière. Et quelle mort! vous en

répondriez à Dieu. Je vous demande l'hospitalité pour deux heures.

Songez-y bien, monsieur, quelque suppliant que je sois, je dois

commander avec le despotisme de la nécessité. Je veux l'hospitalité de

l'Arabie. Que je vous sois sacré; sinon, ouvrez, j'irai mourir. Il me

faut le secret, un asile et de l'eau. Oh! de l'eau? répéta-t-il d'une

voix qui râlait.

—Qui êtes-vous? demanda le général, surpris de la volubilité fiévreuse

avec laquelle parlait l'inconnu.

—Ah! qui je suis? Eh! bien, ouvrez, je m'éloigne, répondit l'homme

avec l'accent d'une infernale ironie.

Malgré l'adresse avec laquelle le marquis promenait les rayons de sa

lanterne, il ne pouvait voir que le bas de ce visage, et rien n'y

plaidait en faveur d'une hospitalité si singulièrement réclamée:

les joues étaient tremblantes, livides, et les traits horriblement

contractés. Dans l'ombre projetée par le bord du chapeau, les yeux

se dessinaient comme deux lueurs qui firent presque pâlir la faible

lumière de la bougie. Cependant il fallait une réponse.

—Monsieur, dit le général, votre langage est si extraordinaire, qu'à

ma place vous...

—Vous disposez de ma vie, s'écria l'étranger d'un son de voix terrible

en interrompant son hôte.

—Deux heures, dit le marquis irrésolu.

—Deux heures, répéta l'homme.

Mais tout à coup il repoussa son chapeau par un geste de désespoir,

se découvrit le front et lança, comme s'il voulait faire une dernière

tentative, un regard dont la vive clarté pénétra l'âme du général.

Ce jet d'intelligence et de volonté ressemblait à un éclair, et fut

écrasant comme la foudre; car il est des moments où les hommes sont

investis d'un pouvoir inexplicable.

—Allez, qui que vous puissiez être, vous serez en sûreté sous mon

toit, reprit gravement le maître du logis qui crut obéir à l'un de ces

mouvements instinctifs que l'homme ne sait pas toujours expliquer.

—Dieu vous le rende, ajouta l'inconnu en laissant échapper un profond

soupir.

—Êtes-vous armé? demanda le général.

Pour toute réponse, l'étranger lui donnant à peine le temps de jeter un

coup d'œil sur sa pelisse, l'ouvrit et la replia lestement. Il était

sans armes apparentes et dans le costume d'un jeune homme qui sort du

bal. Quelque rapide que fût l'examen du soupçonneux militaire, il en

vit assez pour s'écrier:—Où diable avez-vous pu vous éclabousser ainsi

par un temps si sec?

—Encore des questions! répondit-il avec un air de hauteur.

En ce moment le marquis aperçut son fils et se souvint de la leçon

qu'il venait de lui faire sur la stricte exécution de la parole donnée;

il fut si vivement contrarié de cette circonstance, qu'il lui dit, non

sans un ton de colère:—Comment, petit drôle, te trouves-tu là au lieu

d'être dans ton lit?

—Parce que j'ai cru pouvoir vous être utile dans le danger, répondit

Gustave.

—Allons, monte à ta chambre, dit le père adouci par la réponse de son

fils. Et vous, dit-il en s'adressant à l'inconnu, suivez-moi.

Ils devinrent silencieux comme deux joueurs qui se défient l'un

de l'autre. Le général commença même à concevoir de sinistres

pressentiments. L'inconnu lui pesait déjà sur le cœur comme un

cauchemar; mais, dominé par la foi du serment, il le conduisit à

travers les corridors, les escaliers de sa maison, et le fit entrer

dans une grande chambre située au second étage, précisément au-dessus

du salon. Cette pièce inhabitée servait de séchoir en hiver, ne

communiquait à aucun appartement, et n'avait d'autre décoration, sur

ses quatre murs jaunis, qu'un méchant miroir laissé sur la cheminée par

le précédent propriétaire, et une grande glace qui, s'étant trouvée

sans emploi lors de l'emménagement du marquis, fut provisoirement mise

en face de la cheminée. Le plancher de cette vaste mansarde n'avait

jamais été balayé, l'air y était glacial, et deux vieilles chaises

dépaillées en composaient tout le mobilier. Après avoir posé sa

lanterne sur l'appui de la cheminée, le général dit à l'inconnu:—Votre

sécurité veut que cette misérable mansarde vous serve d'asile. Et,

comme vous avez ma parole pour le secret, vous me permettrez de vous y

enfermer.

L'homme baissa la tête en signe d'adhésion.

—Je n'ai demandé qu'un asile, le secret et de l'eau, ajouta-t-il.

—Je vais vous en apporter, répondit le marquis qui ferma la porte

avec soin et descendit à tâtons dans le salon pour y venir prendre un

flambeau afin d'aller chercher lui-même une carafe dans l'office.

—Hé! bien, monsieur, qu'y a-t-il? demanda vivement la marquise à son

mari.

—Rien, ma chère, répondit-il d'un air froid.

—Mais nous avons cependant bien écouté, vous venez de conduire

quelqu'un là-haut....

—Hélène, reprit le général en regardant sa fille qui leva la tête vers

lui, songez que l'honneur de votre père repose sur votre discrétion.

Vous devez n'avoir rien entendu.

La jeune fille répondit par un mouvement de tête significatif. La

marquise demeura tout interdite et piquée intérieurement de la manière

dont s'y prenait son mari pour lui imposer silence. Le général alla

prendre une carafe, un verre, et remonta dans la chambre où était

son prisonnier: il le trouva debout, appuyé contre le mur, près de

la cheminée, la tête nue; il avait jeté son chapeau sur une des deux

chaises. L'étranger ne s'attendait sans doute pas à se voir si vivement

éclairé. Son front se plissa et sa figure devint soucieuse quand ses

yeux rencontrèrent les yeux perçants du général; mais il s'adoucit et

prit une physionomie gracieuse pour remercier son protecteur. Lorsque

ce dernier eut placé le verre et la carafe sur l'appui de la cheminée,

l'inconnu, après lui avoir encore jeté son regard flamboyant, rompit le

silence.

—Monsieur, dit-il d'une voix douce qui n'eut plus de convulsions

gutturales comme précédemment, mais qui néanmoins accusait encore un

tremblement intérieur, je vais vous paraître bizarre. Excusez des

caprices nécessaires. Si vous restez là, je vous prierai de ne pas me

regarder quand je boirai.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 11 / 47 段