trouvèrent seuls dans cette maison déserte. Leurs gens avaient
obtenu la permission d'aller célébrer à Versailles la noce de l'un
d'entre eux; et, présumant que la solennité de Noël, jointe à cette
circonstance, leur offrirait une valable excuse auprès de leurs
maîtres, ils ne faisaient pas scrupule de consacrer à la fête un peu
plus de temps que ne leur en avait octroyé l'ordonnance domestique.
Cependant, comme le général était connu pour un homme qui n'avait
jamais manqué d'accomplir sa parole avec une inflexible probité, les
réfractaires ne dansèrent pas sans quelques remords quand le moment du
retour fut expiré. Onze heures venaient de sonner, et pas un domestique
n'était arrivé. Le profond silence qui régnait sur la campagne
permettait d'entendre, par intervalles, la bise sifflant à travers
les branches noires des arbres, mugissant autour de la maison, ou
s'engouffrant dans les longs corridors. La gelée avait si bien purifié
l'air, durci la terre et saisi les pavés, que tout avait cette sonorité
sèche dont les phénomènes nous surprennent toujours. La lourde démarche
d'un buveur attardé, ou le bruit d'un fiacre retournant à Paris,
retentissaient plus vivement et se faisaient écouter plus loin que de
coutume. Les feuilles mortes, mises en danse par quelques tourbillons
soudains, frissonnaient sur les pierres de la cour de manière à donner
une voix à la nuit, quand elle voulait devenir muette. C'était enfin
une de ces âpres soirées qui arrachent à notre égoïsme une plainte
stérile en faveur du pauvre ou du voyageur, et nous rendent le coin
du feu si voluptueux. En ce moment, la famille réunie au salon ne
s'inquiétait ni de l'absence des domestiques, ni des gens sans foyer,
ni de la poésie dont étincelle une veillée d'hiver. Sans philosopher
hors de propos, et confiants en la protection d'un vieux soldat, femme
et enfants se livraient aux délices qu'engendre la vie intérieure quand
les sentiments n'y sont pas gênés, quand l'affection et la franchise
animent les discours, les regards et les jeux.
Le général était assis, ou, pour mieux dire, enseveli dans une haute et
spacieuse bergère, au coin de la cheminée, où brillait un feu nourri
qui répandait cette chaleur piquante, symptôme d'un froid excessif au
dehors. Appuyée sur le dos du siége et légèrement inclinée, la tête
de ce brave père restait dans une pose dont l'indolence peignait un
calme parfait, un doux épanouissement de joie. Ses bras, à moitié
endormis, mollement jetés hors de la bergère, achevaient d'exprimer
une pensée de bonheur. Il contemplait le plus petit de ses enfants,
un garçon à peine âgé de cinq ans, qui demi-nu, se refusait à se
laisser déshabiller par sa mère. Le bambin fuyait la chemise ou
le bonnet de nuit avec lequel la marquise le menaçait parfois; il
gardait sa collerette brodée, riait à sa mère quand elle l'appelait,
en s'apercevant qu'elle riait elle-même de cette rébellion enfantine;
il se remettait alors à jouer avec sa sœur, aussi naïve, mais plus
malicieuse, et qui parlait déjà plus distinctement que lui, dont les
vagues paroles et les idées confuses étaient à peine intelligibles pour
ses parents. La petite Moïna, son aînée de deux ans, provoquait par des
agaceries déjà féminines d'interminables rires, qui partaient comme
des fusées et semblaient ne pas avoir de cause; mais à les voir tous
deux se roulant devant le feu, montrant sans honte leurs jolis corps
potelés, leurs formes blanches et délicates, confondant les boucles
de leurs chevelures noire et blonde, heurtant leurs visages roses,
où la joie traçait des fossettes ingénues, certes un père et surtout
une mère comprenaient ces petites âmes, pour eux déjà caractérisées,
pour eux déjà passionnées. Ces deux anges faisaient pâlir par les
vives couleurs de leurs yeux humides, de leurs joues brillantes, de
leur teint blanc, les fleurs du tapis moelleux, ce théâtre de leurs
ébats, sur lequel ils tombaient, se renversaient, se combattaient, se
roulaient sans danger. Assise sur une causeuse à l'autre coin de la
cheminée, en face de son mari, la mère était entourée de vêtements
épars et restait, un soulier rouge à la main, dans une attitude pleine
de laisser-aller. Son indécise sévérité mourait dans un doux sourire
gravé sur ses lèvres. Agée d'environ trente-six ans, elle conservait
encore une beauté due à la rare perfection des lignes de son visage,
auquel la chaleur, la lumière et le bonheur prêtaient en ce moment
un éclat surnaturel. Souvent elle cessait de regarder ses enfants
pour reporter ses yeux caressants sur la grave figure de son mari; et
parfois, en se rencontrant, les yeux des deux époux échangeaient de
muettes jouissances et de profondes réflexions. Le général avait un
visage fortement basané. Son front large et pur était sillonné par
quelques mèches de cheveux grisonnants. Les mâles éclairs de ses yeux
bleus, la bravoure inscrite dans les rides de ses joues flétries,
annonçaient qu'il avait acheté par de rudes travaux le ruban rouge qui
fleurissait la boutonnière de son habit. En ce moment les innocentes
joies exprimées par ses deux enfants se reflétaient sur sa physionomie
vigoureuse et ferme où perçaient une bonhomie, une candeur indicibles.
Ce vieux capitaine était redevenu petit sans beaucoup d'efforts. N'y
a-t-il pas toujours un peu d'amour pour l'enfance chez les soldats qui
ont assez expérimenté les malheurs de la vie pour avoir su reconnaître
les misères de la force et les priviléges de la faiblesse? Plus loin,
devant une table ronde éclairée par des lampes astrales dont les vives
lumières luttaient avec les lueurs pâles des bougies placées sur la
cheminée, était un jeune garçon de treize ans qui tournait rapidement
les pages d'un gros livre. Les cris de son frère ou de sa sœur ne
lui causaient aucune distraction, et sa figure accusait la curiosité
de la jeunesse. Cette profonde préoccupation était justifiée par les
attachantes merveilles des _Mille et une Nuits_ et par un uniforme de
lycéen. Il restait immobile, dans une attitude méditative, un coude sur
la table et la tête appuyée sur l'une de ses mains, dont les doigts
blancs tranchaient au milieu d'une chevelure brune. La clarté tombant
d'aplomb sur son visage, et le reste du corps étant dans l'obscurité,
il ressemblait ainsi à ces portraits noirs où Raphaël s'est représenté
lui-même attentif, penché, songeant à l'avenir. Entre cette table et la
marquise, une grande et belle jeune fille travaillait, assise devant
un métier à tapisserie sur lequel se penchait et d'où s'éloignait
alternativement sa tête, dont les cheveux d'ébène artistement lissés
réfléchissaient la lumière. A elle seule Hélène était un spectacle. Sa
beauté se distinguait par un rare caractère de force et d'élégance.
Quoique relevée de manière à dessiner des traits vifs autour de la
tête, la chevelure était si abondante que, rebelle aux dents du peigne,
elle se frisait énergiquement à la naissance du cou. Ses sourcils,
très-fournis et régulièrement plantés, tranchaient avec la blancheur
de son front pur. Elle avait même sur la lèvre supérieure quelques
signes de courage qui figuraient une légère teinte de bistre sous un
nez grec dont les contours étaient d'une exquise perfection. Mais la
captivante rondeur des formes, la candide expression des autres traits,
la transparence d'une carnation délicate, la voluptueuse mollesse des
lèvres, le fini de l'ovale décrit par le visage, et surtout la sainteté
de son regard vierge, imprimaient à cette beauté vigoureuse la suavité
féminine, la modestie enchanteresse que nous demandons à ces anges de
paix et d'amour. Seulement il n'y avait rien de frêle dans cette jeune
fille, et son cœur devait être aussi doux, son âme aussi forte que ses
proportions étaient magnifiques et que sa figure était attrayante.
Elle imitait le silence de son frère le lycéen, et paraissait en
proie à l'une de ces fatales méditations de jeune fille, souvent
impénétrables à l'observation d'un père ou même à la sagacité des
mères: en sorte qu'il était impossible de savoir s'il fallait attribuer
au jeu de la lumière ou à des peines secrètes les ombres capricieuses
qui passaient sur son visage comme de faibles nuées sur un ciel pur.
Les deux aînés étaient en ce moment complétement oubliés par le mari et
par la femme. Cependant plusieurs fois le coup d'œil interrogateur du
général avait embrassé la scène muette qui, sur le second plan, offrait
une gracieuse réalisation des espérances écrites dans les tumultes
enfantins placés sur le devant de ce tableau domestique. En expliquant
la vie humaine par d'insensibles gradations, ces figures composaient
une sorte de poème vivant. Le luxe des accessoires qui décoraient le
salon, la diversité des attitudes, les oppositions dues à des vêtements
tous divers de couleur, les contrastes de ces visages si caractérisés
par les différents âges et par les contours que les lumières mettaient
en saillie, répandaient sur ces pages humaines toutes les richesses
demandées à la sculpture, aux peintres, aux écrivains. Enfin, le
silence et l'hiver, la solitude et la nuit prêtaient leur majesté
à cette sublime et naïve composition, délicieux effet de nature.
La vie conjugale est pleine de ces heures sacrées dont le charme
indéfinissable est dû peut-être à quelque souvenance d'un monde
meilleur. Des rayons célestes jaillissent sans doute sur ces sortes de
scènes, destinées à payer à l'homme une partie de ses chagrins, à lui
faire accepter l'existence. Il semble que l'univers soit là, devant
nous, sous une forme enchanteresse, qu'il déroule ses grandes idées
d'ordre, que la vie sociale plaide pour ses lois en parlant de l'avenir.
Cependant, malgré le regard d'attendrissement jeté par Hélène sur Abel
et Moïna quand éclatait une de leurs joies; malgré le bonheur peint
sur sa lucide figure lorsqu'elle contemplait furtivement son père,
un sentiment de profonde mélancolie était empreint dans ses gestes,
dans son attitude, et surtout dans ses yeux voilés par de longues
paupières. Ses blanches et puissantes mains, à travers lesquelles la
lumière passait en leur communiquant une rougeur diaphane et presque
fluide, eh! bien, ses mains tremblaient. Une seule fois, sans se défier
mutuellement, ses yeux et ceux de la marquise se heurtèrent. Ces deux
femmes se comprirent alors par un regard terne, froid, respectueux
pour Hélène, sombre et menaçant chez la mère. Hélène baissa promptement
sa vue sur le métier, tira l'aiguille avec prestesse, et de long-temps
ne releva sa tête, qui semblait lui être devenue trop lourde à porter.
La mère était-elle trop sévère pour sa fille, et jugeait-elle cette
sévérité nécessaire? Était-elle jalouse de la beauté d'Hélène, avec qui
elle pouvait rivaliser encore, mais en déployant tous les prestiges de
la toilette? Ou la fille avait-elle surpris, comme beaucoup de filles
quand elles deviennent clairvoyantes, des secrets que cette femme,
en apparence si religieusement fidèle à ses devoirs, croyait avoir
ensevelis dans son cœur aussi profondément que dans une tombe?
Hélène était arrivée à un âge où la pureté de l'âme porte à des
rigidités qui dépassent la juste mesure dans laquelle doivent rester
les sentiments. Dans certains esprits, les fautes prennent les
proportions du crime; l'imagination réagit alors sur la conscience;
souvent alors les jeunes filles exagèrent la punition en raison de
l'étendue qu'elles donnent aux forfaits. Hélène paraissait ne se
croire digne de personne. Un secret de sa vie antérieure, un accident
peut-être, incompris d'abord, mais développé par les susceptibilités
de son intelligence sur laquelle influaient les idées religieuses,
semblait l'avoir depuis peu comme dégradée romanesquement à ses propres
yeux. Ce changement dans sa conduite avait commencé le jour où elle
avait lu, dans la récente traduction des théâtres étrangers, la belle
tragédie de GUILLAUME TELL, par Schiller. Après avoir grondé sa fille
de laisser tomber le volume, la mère avait remarqué que le ravage
causé par cette lecture dans l'âme d'Hélène venait de la scène où le
poète établit une sorte de fraternité entre Guillaume Tell, qui verse
le sang d'un homme pour sauver tout un peuple, et Jean-le-Parricide.
Devenue humble, pieuse et recueillie, Hélène ne souhaitait plus d'aller
au bal. Jamais elle n'avait été si caressante pour son père, surtout
quand la marquise n'était pas témoin de ses cajoleries de jeune fille.
Néanmoins, s'il existait du refroidissement dans l'affection d'Hélène
pour sa mère, il était si finement exprimé, que le général ne devait
pas s'en apercevoir, quelque jaloux qu'il pût être de l'union qui
régnait dans sa famille. Nul homme n'aurait eu l'œil assez perspicace
pour sonder la profondeur de ces deux cœurs féminins: l'un jeune et
généreux, l'autre sensible et fier; le premier, trésor d'indulgence;
le second, plein de finesse et d'amour. Si la mère contristait sa
fille par un adroit despotisme de femme, il n'était sensible qu'aux
yeux de la victime. Au reste, l'événement seulement fit naître ces
conjectures toutes insolubles. Jusqu'à cette nuit, aucune lumière
accusatrice ne s'était échappée de ces deux âmes; mais entre elles et
Dieu certainement il s'élevait quelque sinistre mystère.
—Allons, Abel, s'écria la marquise en saisissant un moment où
silencieux et fatigués Moïna et son frère restaient immobiles; allons,
venez, mon fils, il faut vous coucher... Et, lui lançant un regard
impérieux, elle le prit vivement sur ses genoux.
—Comment, dit le général, il est dix heures et demie, et pas un de nos
domestiques n'est rentré? Ah! les compères. Gustave, ajouta-t-il en se
tournant vers son fils, je ne t'ai donné ce livre qu'à la condition
de le quitter à dix heures; tu aurais dû le fermer toi-même à l'heure
dite et t'aller coucher comme tu me l'avais promis. Si tu veux être un
homme remarquable, il faut faire de ta parole une seconde religion,
et y tenir comme à ton honneur. Fox, un des plus grands orateurs de
l'Angleterre, était surtout remarquable par la beauté de son caractère.
La fidélité aux engagements pris est la principale de ses qualités.
Dans son enfance, son père, un Anglais de vieille roche, lui avait
donné une leçon assez vigoureuse pour faire une éternelle impression
sur l'esprit d'un jeune enfant. A ton âge, Fox venait, pendant les
vacances, chez son père, qui avait, comme tous les riches Anglais, un
parc assez considérable autour de son château. Il se trouvait dans
ce parc un vieux kiosque qui devait être abattu et reconstruit dans
un endroit où le point de vue était magnifique. Les enfants aiment
beaucoup à voir démolir. Le petit Fox voulait avoir quelques jours de
vacances de plus pour assister à la chute du pavillon; mais son père
exigeait qu'il rentrât au collége au jour fixé pour l'ouverture des
classes; de là brouille entre le père et le fils. La mère, comme toutes
les mamans, appuya le petit Fox. Le père promit alors solennellement
à son fils qu'il attendrait aux vacances prochaines pour démolir le
kiosque. Fox retourne au collége. Le père crut qu'un petit garçon
distrait par ses études oublierait cette circonstance, il fit abattre
le kiosque et le reconstruisit à l'autre endroit. L'entêté garçon ne
songeait qu'à ce kiosque. Quand il vint chez son père, son premier
soin fut d'aller voir le vieux bâtiment; mais il revint tout triste au
moment du déjeuner, et dit à son père:—Vous m'avez trompé. Le vieux
gentilhomme anglais dit avec une confusion pleine de dignité:—C'est
vrai, mon fils, mais je réparerai ma faute. Il faut tenir à sa parole
plus qu'à sa fortune; car tenir à sa parole donne la fortune, et toutes
les fortunes n'effacent pas la tache faite à la conscience par un
manque de parole. Le père fit reconstruire le vieux pavillon comme il
était; puis, après l'avoir reconstruit, il ordonna qu'on l'abattît sous
les yeux de son fils. Que ceci, Gustave, te serve de leçon.
Gustave, qui avait attentivement écouté son père, ferma le livre à
l'instant. Il se fit un moment de silence pendant lequel le général
s'empara de Moïna, qui se débattait contre le sommeil, et la posa
doucement sur lui. La petite laissa rouler sa tête chancelante sur la
poitrine du père et s'y endormit alors tout à fait, enveloppée dans les
rouleaux dorés de sa jolie chevelure. En cet instant, des pas rapides
retentirent dans la rue, sur la terre; et soudain trois coups, frappés
à la porte, réveillèrent les échos de la maison. Ces coups prolongés
eurent un accent aussi facile à comprendre que le cri d'un homme en
danger de mourir. Le chien de garde aboya d'un ton de fureur. Hélène,
Gustave, le général et sa femme tressaillirent vivement; mais Abel, que
sa mère achevait de coiffer, et Moïna ne s'éveillèrent pas.
—Il est pressé, celui-là, s'écria le militaire en déposant sa fille
sur la bergère.
Il sortit brusquement du salon sans avoir entendu la prière de sa femme.
—Mon ami, n'y va pas...
Le marquis passa dans sa chambre à coucher, y prit une paire de
pistolets, alluma sa lanterne sourde, s'élança vers l'escalier,
descendit avec la rapidité de l'éclair, et se trouva bientôt à la porte
de la maison où son fils le suivit intrépidement.
—Qui est là? demanda-t-il.
—Ouvrez, répondit une voix presque suffoquée par des respirations
haletantes.
—Êtes-vous ami?
—Oui, ami.
—Êtes-vous seul?
—Oui, mais ouvrez, car _ils_ viennent!
Un homme se glissa sous le porche avec la fantastique vélocité d'une
ombre aussitôt que le général eut entrebâillé la porte; et, sans qu'il
pût s'y opposer, l'inconnu l'obligea de la lâcher en la repoussant par
un vigoureux coup de pied, et s'y appuya résolûment comme pour empêcher
de la rouvrir. Le général, qui leva soudain son pistolet et sa lanterne
sur la poitrine de l'étranger afin de le tenir en respect, vit un homme
de moyenne taille enveloppé dans une pelisse fourrée, vêtement de
vieillard, ample et traînant, qui semblait ne pas avoir été fait pour
lui. Soit prudence ou hasard, le fugitif avait le front entièrement
couvert par un chapeau qui lui tombait sur les yeux.
—Monsieur, dit-il au général, abaissez le canon de votre pistolet.
Je ne prétends pas rester chez vous sans votre consentement; mais
si je sors, la mort m'attend à la barrière. Et quelle mort! vous en
répondriez à Dieu. Je vous demande l'hospitalité pour deux heures.
Songez-y bien, monsieur, quelque suppliant que je sois, je dois
commander avec le despotisme de la nécessité. Je veux l'hospitalité de
l'Arabie. Que je vous sois sacré; sinon, ouvrez, j'irai mourir. Il me
faut le secret, un asile et de l'eau. Oh! de l'eau? répéta-t-il d'une
voix qui râlait.
—Qui êtes-vous? demanda le général, surpris de la volubilité fiévreuse
avec laquelle parlait l'inconnu.
—Ah! qui je suis? Eh! bien, ouvrez, je m'éloigne, répondit l'homme
avec l'accent d'une infernale ironie.
Malgré l'adresse avec laquelle le marquis promenait les rayons de sa
lanterne, il ne pouvait voir que le bas de ce visage, et rien n'y
plaidait en faveur d'une hospitalité si singulièrement réclamée:
les joues étaient tremblantes, livides, et les traits horriblement
contractés. Dans l'ombre projetée par le bord du chapeau, les yeux
se dessinaient comme deux lueurs qui firent presque pâlir la faible
lumière de la bougie. Cependant il fallait une réponse.
—Monsieur, dit le général, votre langage est si extraordinaire, qu'à
ma place vous...
—Vous disposez de ma vie, s'écria l'étranger d'un son de voix terrible
en interrompant son hôte.
—Deux heures, dit le marquis irrésolu.
—Deux heures, répéta l'homme.
Mais tout à coup il repoussa son chapeau par un geste de désespoir,
se découvrit le front et lança, comme s'il voulait faire une dernière
tentative, un regard dont la vive clarté pénétra l'âme du général.
Ce jet d'intelligence et de volonté ressemblait à un éclair, et fut
écrasant comme la foudre; car il est des moments où les hommes sont
investis d'un pouvoir inexplicable.
—Allez, qui que vous puissiez être, vous serez en sûreté sous mon
toit, reprit gravement le maître du logis qui crut obéir à l'un de ces
mouvements instinctifs que l'homme ne sait pas toujours expliquer.
—Dieu vous le rende, ajouta l'inconnu en laissant échapper un profond
soupir.
—Êtes-vous armé? demanda le général.
Pour toute réponse, l'étranger lui donnant à peine le temps de jeter un
coup d'œil sur sa pelisse, l'ouvrit et la replia lestement. Il était
sans armes apparentes et dans le costume d'un jeune homme qui sort du
bal. Quelque rapide que fût l'examen du soupçonneux militaire, il en
vit assez pour s'écrier:—Où diable avez-vous pu vous éclabousser ainsi
par un temps si sec?
—Encore des questions! répondit-il avec un air de hauteur.
En ce moment le marquis aperçut son fils et se souvint de la leçon
qu'il venait de lui faire sur la stricte exécution de la parole donnée;
il fut si vivement contrarié de cette circonstance, qu'il lui dit, non
sans un ton de colère:—Comment, petit drôle, te trouves-tu là au lieu
d'être dans ton lit?
—Parce que j'ai cru pouvoir vous être utile dans le danger, répondit
Gustave.
—Allons, monte à ta chambre, dit le père adouci par la réponse de son
fils. Et vous, dit-il en s'adressant à l'inconnu, suivez-moi.
Ils devinrent silencieux comme deux joueurs qui se défient l'un
de l'autre. Le général commença même à concevoir de sinistres
pressentiments. L'inconnu lui pesait déjà sur le cœur comme un
cauchemar; mais, dominé par la foi du serment, il le conduisit à
travers les corridors, les escaliers de sa maison, et le fit entrer
dans une grande chambre située au second étage, précisément au-dessus
du salon. Cette pièce inhabitée servait de séchoir en hiver, ne
communiquait à aucun appartement, et n'avait d'autre décoration, sur
ses quatre murs jaunis, qu'un méchant miroir laissé sur la cheminée par
le précédent propriétaire, et une grande glace qui, s'étant trouvée
sans emploi lors de l'emménagement du marquis, fut provisoirement mise
en face de la cheminée. Le plancher de cette vaste mansarde n'avait
jamais été balayé, l'air y était glacial, et deux vieilles chaises
dépaillées en composaient tout le mobilier. Après avoir posé sa
lanterne sur l'appui de la cheminée, le général dit à l'inconnu:—Votre
sécurité veut que cette misérable mansarde vous serve d'asile. Et,
comme vous avez ma parole pour le secret, vous me permettrez de vous y
enfermer.
L'homme baissa la tête en signe d'adhésion.
—Je n'ai demandé qu'un asile, le secret et de l'eau, ajouta-t-il.
—Je vais vous en apporter, répondit le marquis qui ferma la porte
avec soin et descendit à tâtons dans le salon pour y venir prendre un
flambeau afin d'aller chercher lui-même une carafe dans l'office.
—Hé! bien, monsieur, qu'y a-t-il? demanda vivement la marquise à son
mari.
—Rien, ma chère, répondit-il d'un air froid.
—Mais nous avons cependant bien écouté, vous venez de conduire
quelqu'un là-haut....
—Hélène, reprit le général en regardant sa fille qui leva la tête vers
lui, songez que l'honneur de votre père repose sur votre discrétion.
Vous devez n'avoir rien entendu.
La jeune fille répondit par un mouvement de tête significatif. La
marquise demeura tout interdite et piquée intérieurement de la manière
dont s'y prenait son mari pour lui imposer silence. Le général alla
prendre une carafe, un verre, et remonta dans la chambre où était
son prisonnier: il le trouva debout, appuyé contre le mur, près de
la cheminée, la tête nue; il avait jeté son chapeau sur une des deux
chaises. L'étranger ne s'attendait sans doute pas à se voir si vivement
éclairé. Son front se plissa et sa figure devint soucieuse quand ses
yeux rencontrèrent les yeux perçants du général; mais il s'adoucit et
prit une physionomie gracieuse pour remercier son protecteur. Lorsque
ce dernier eut placé le verre et la carafe sur l'appui de la cheminée,
l'inconnu, après lui avoir encore jeté son regard flamboyant, rompit le
silence.
—Monsieur, dit-il d'une voix douce qui n'eut plus de convulsions
gutturales comme précédemment, mais qui néanmoins accusait encore un
tremblement intérieur, je vais vous paraître bizarre. Excusez des
caprices nécessaires. Si vous restez là, je vous prierai de ne pas me
regarder quand je boirai.