Caché par le gros orme, j'admirais cette scène délicieuse, et j'en

aurais sans doute respecté les mystères si je n'avais surpris sur

le visage de la petite fille rêveuse et taciturne les traces d'une

pensée plus profonde que ne le comportait son âge. Quand sa mère et

le jeune homme se retournaient après être venus près d'elle, souvent

elle penchait sournoisement la tête, et lançait sur eux comme sur

son frère un regard furtif vraiment extraordinaire. Mais rien ne

saurait rendre la perçante finesse, la malicieuse naïveté, la sauvage

attention qui animait ce visage enfantin aux yeux légèrement cernés,

quand la jolie femme ou son compagnon caressaient les boucles blondes,

pressaient gentiment le cou frais, la blanche collerette du petit

garçon, au moment où, par enfantillage, il essayait de marcher avec

eux. Il y avait certes une passion d'homme sur la physionomie grêle

de cette petite fille bizarre. Elle souffrait ou pensait. Or, qui

prophétise plus sûrement la mort chez ces créatures en fleur? est-ce

la souffrance logée au corps, ou la pensée hâtive dévorant leurs

âmes, à peine germées? Une mère sait cela peut-être. Pour moi, je ne

connais maintenant rien de plus horrible qu'une pensée de vieillard

sur un front d'enfant; le blasphème aux lèvres d'une vierge est moins

monstrueux encore. Aussi l'attitude presque stupide de cette fille

déjà pensive, la rareté de ses gestes, tout m'intéressa-t-il. Je

l'examinai curieusement. Par une fantaisie naturelle aux observateurs,

je la comparais à son frère, en cherchant à surprendre les rapports

et les différences qui se trouvaient entre eux. La première avait des

cheveux bruns, des yeux noirs et une puissance précoce qui formaient

une riche opposition avec la blonde chevelure, les yeux vert de mer et

la gracieuse faiblesse du plus jeune. L'aînée pouvait avoir environ

sept à huit ans, l'autre six à peine. Ils étaient habillés de la même

manière. Cependant, en les regardant avec attention, je remarquai

dans les collerettes de leurs chemises une différence assez frivole,

mais qui plus tard me révéla tout un roman dans le passé, tout un

drame dans l'avenir. Et c'était bien peu de chose. Un simple ourlet

bordait la collerette de la petite fille brune, tandis que de jolies

broderies ornaient celle du cadet, et trahissaient un secret de cœur,

une prédilection tacite que les enfants lisent dans l'âme de leurs

mères, comme si l'esprit de Dieu était en eux. Insouciant et gai, le

blond ressemblait à une petite fille, tant sa peau blanche avait de

fraîcheur, ses mouvements de grâce, sa physionomie de douceur; tandis

que l'aînée, malgré sa force, malgré la beauté de ses traits et l'éclat

de son teint, ressemblait à un petit garçon maladif. Ses yeux vifs,

dénués de cette humide vapeur qui donne tant de charme aux regards des

enfants, semblaient avoir été, comme ceux des courtisans, séchés par

un feu intérieur. Enfin, sa blancheur avait je ne sais quelle nuance

mate, olivâtre, symptôme d'un vigoureux caractère. A deux reprises son

jeune frère était venu lui offrir, avec une grâce touchante, avec un

joli regard, avec une mine expressive qui eût ravi Charlet, le petit

cor de chasse dans lequel il soufflait par instants; mais, chaque fois,

elle n'avait répondu que par un farouche regard à cette phrase:—Tiens,

Hélène, le veux-tu? dite d'une voix caressante. Et, sombre et terrible

sous sa mine insouciante en apparence, la petite fille tressaillait et

rougissait même assez vivement lorsque son frère approchait; mais le

cadet ne paraissait pas s'apercevoir de l'humeur noire de sa sœur,

et son insouciance, mêlée d'intérêt, achevait de faire contraster

le véritable caractère de l'enfance avec la science soucieuse de

l'homme, inscrite déjà sur la figure de la petite fille, et qui déjà

l'obscurcissait de ses sombres nuages.

—Maman, Hélène ne veut pas jouer, s'écria le petit qui saisit pour

se plaindre un moment où sa mère et le jeune homme étaient restés

silencieux sur le pont des Gobelins.

—Laisse-la, Charles. Tu sais bien qu'elle est toujours grognon.

Ces paroles, prononcées au hasard par la mère, qui ensuite se retourna

brusquement avec le jeune homme, arrachèrent des larmes à Hélène. Elle

les dévora silencieusement, lança sur son frère un de ces regards

profonds qui me semblaient inexplicables, et contempla d'abord avec une

sinistre intelligence le talus sur le faîte duquel il était, puis la

rivière de Bièvre, le pont, le paysage et moi.

Je craignis d'être aperçu par le couple joyeux, de qui j'aurais sans

doute troublé l'entretien; je me retirai doucement, et j'allai me

réfugier derrière une haie de sureau dont le feuillage me déroba

complétement à tous les regards. Je m'assis tranquillement sur le haut

du talus, en regardant en silence et tour à tour, soit les beautés

changeantes du site, soit la petite fille sauvage qu'il m'était

encore possible d'entrevoir à travers les interstices de la haie et

le pied des sureaux sur lesquels ma tête reposait, presque au niveau

du boulevard. En ne me voyant plus, Hélène parut inquiète; ses yeux

noirs me cherchèrent dans le lointain de l'allée, derrière les arbres,

avec une indéfinissable curiosité. Qu'étais-je donc pour elle? en ce

moment, les rires naïfs de Charles retentirent dans le silence comme

un chant d'oiseau. Le beau jeune homme, blond comme lui, le faisait

danser dans ses bras, et l'embrassait en lui prodiguant ces petits

mots sans suite et détournés de leur sens véritable que nous adressons

amicalement aux enfants. La mère souriait à ces jeux, et, de temps à

autre, disait, sans doute à voix basse, des paroles sorties du cœur;

car son compagnon s'arrêtait, tout heureux, et la regardait d'un œil

bleu plein de feu, plein d'idolâtrie. Leurs voix mêlées à celle de

l'enfant avaient je ne sais quoi de caressant. Ils étaient charmants

tous trois. Cette scène délicieuse, au milieu de ce magnifique paysage,

y répandait une incroyable suavité. Une femme, belle, blanche, rieuse,

un enfant d'amour, un homme ravissant de jeunesse, un ciel pur, enfin

toutes les harmonies de la nature s'accordaient pour réjouir l'âme. Je

me surpris à sourire, comme si ce bonheur était le mien. Le beau jeune

homme entendit sonner neuf heures. Après avoir tendrement embrassé sa

compagne, devenue sérieuse et presque triste, il revint alors vers son

tilbury qui s'avançait lentement conduit par un vieux domestique. Le

babil de l'enfant chéri se mêla aux derniers baisers que lui donna le

jeune homme. Puis, quand celui-ci fut monté dans sa voiture, que la

femme immobile écouta le tilbury roulant, en suivant la trace marquée

par la poussière nuageuse, dans la verte allée du boulevard, Charles

accourut à sa sœur près du pont, et j'entendis qu'il lui disait d'une

voix argentine:—Pourquoi donc que tu n'es pas venue dire adieu à mon

bon ami?

En voyant son frère sur le penchant du talus, Hélène lui lança le plus

horrible regard qui jamais ait allumé les yeux d'un enfant, et le

poussa par un mouvement de rage. Charles glissa sur le versant rapide,

y rencontra des racines qui le rejetèrent violemment sur les pierres

coupantes du mur; il s'y fracassa le front; puis, tout sanglant, alla

tomber dans les eaux boueuses de la rivière. L'onde s'écarta en mille

jets bruns sous sa jolie tête blonde. J'entendis les cris aigus du

pauvre petit; mais bientôt ses accents se perdirent étouffés dans

la vase, où il disparut en rendant un son lourd comme celui d'une

pierre qui s'engouffre. L'éclair n'est pas plus prompt que ne le fut

cette chute. Je me levai soudain et descendis par un sentier. Hélène

stupéfaite poussa des cris perçants:—Maman! maman! La mère était

là, près de moi. Elle avait volé comme un oiseau. Mais ni les yeux

de la mère ni les miens ne pouvaient reconnaître la place précise

où l'enfant était enseveli. L'eau noire bouillonnait sur un espace

immense. Le lit de la Bièvre a, dans cet endroit, dix pieds de boue.

L'enfant devait y mourir, il était impossible de le secourir. A cette

heure, un dimanche, tout était en repos. La Bièvre n'a ni bateaux

ni pêcheurs. Je ne vis ni perches pour sonder le ruisseau puant, ni

personne dans le lointain. Pourquoi donc aurais-je parlé de ce sinistre

accident, ou dit le secret de ce malheur? Hélène avait peut-être vengé

son père. Sa jalousie était sans doute le glaive de Dieu. Cependant je

frissonnai en contemplant la mère. Quel épouvantable interrogatoire

son mari, son juge éternel, n'allait-il pas lui faire subir? Et elle

traînait avec elle un témoin incorruptible. L'enfance a le front

transparent, le teint diaphane; et le mensonge est, chez elle, comme

une lumière qui lui rougit même le regard. La malheureuse femme ne

pensait pas encore au supplice qui l'attendait au logis. Elle regardait

la Bièvre.

Un semblable événement devait produire d'affreux retentissements dans

la vie d'une femme, et voici l'un des échos les plus terribles qui de

temps en temps troublèrent les amours de Juliette.

[Illustration: Monsieur CROTTAT, notaire.

(LA FEMME DE TRENTE ANS.)]

Deux ou trois ans après, un soir, après dîner, chez le marquis de

Vandenesse alors en deuil de son père, et qui avait une succession

à régler, se trouvait un notaire. Ce notaire n'était pas le petit

notaire de Sterne, mais un gros et gras notaire de Paris, un de ces

hommes estimables qui font une sottise avec mesure, mettent lourdement

le pied sur une plaie inconnue, et demandent pourquoi l'on se plaint.

Si, par hasard, ils apprennent le pourquoi de leur bêtise assassine,

ils disent:—Ma foi, je n'en savais rien! Enfin, c'était un notaire

honnêtement niais, qui ne voyait que des _actes_ dans la vie. Le

diplomate avait près de lui madame d'Aiglemont. Le général s'en était

allé poliment avant la fin du dîner pour conduire ses deux enfants

au spectacle, sur les boulevards, à l'Ambigu-Comique ou à la Gaieté.

Quoique les mélodrames surexcitent les sentiments, ils passent à

Paris pour être à la portée de l'enfance, et sans danger, parce que

l'innocence y triomphe toujours. Le père était parti sans attendre le

dessert, tant sa fille et son fils l'avaient tourmenté pour arriver au

spectacle avant le lever du rideau.

Le notaire, l'imperturbable notaire, incapable de se demander pourquoi

madame d'Aiglemont envoyait au spectacle ses enfants et son mari sans

les y accompagner, était, depuis le dîner, comme vissé sur sa chaise.

Une discussion avait fait traîner le dessert en longueur, et les gens

tardaient à servir le café. Ces incidents, qui dévoraient un temps sans

doute précieux, arrachaient des mouvements d'impatience à la jolie

femme: on aurait pu la comparer à un cheval de race piaffant avant la

course. Le notaire, qui ne se connaissait ni en chevaux ni en femmes,

trouvait tout bonnement la marquise une vive et sémillante femme.

Enchanté d'être dans la compagnie d'une femme à la mode et d'un homme

politique célèbre, ce notaire faisait de l'esprit; il prenait pour

une approbation le faux sourire de la marquise, qu'il impatientait

considérablement, et il allait son train. Déjà le maître de la maison,

de concert avec sa compagne, s'était permis de garder à plusieurs

reprises le silence là où le notaire attendait une réponse élogieuse;

mais, pendant ces repos significatifs, ce diable d'homme regardait le

feu en cherchant des anecdotes. Puis le diplomate avait eu recours à

sa montre. Enfin, la jolie femme s'était recoiffée de son chapeau pour

sortir, et ne sortait pas. Le notaire ne voyait, n'entendait rien; il

était ravi de lui-même, et sûr d'intéresser assez la marquise pour la

clouer là.

—J'aurai bien certainement cette femme-là pour cliente, se disait-il.

La marquise se tenait debout, mettait ses gants, se tordait les doigts

et regardait alternativement le marquis de Vandenesse qui partageait

son impatience, ou le notaire qui plombait chacun de ses traits

d'esprit. A chaque pause que faisait ce digne homme, le joli couple

respirait en se disant par un signe:—Enfin, il va donc s'en aller!

Mais point. C'était un cauchemar moral qui devait finir par irriter les

deux personnes passionnées sur lesquelles le notaire agissait comme

un serpent sur des oiseaux, et les obliger à quelque brusquerie. Au

beau milieu du récit des ignobles moyens par lesquels du Tillet, un

homme d'affaires alors en faveur, avait fait sa fortune, et dont les

infamies étaient scrupuleusement détaillées par le spirituel notaire,

le diplomate entendit sonner neuf heures à la pendule; il vit que son

notaire était bien décidément un imbécile qu'il fallait tout uniment

congédier, et il l'arrêta résolûment par un geste.

—Vous voulez les pincettes, monsieur le marquis? dit le notaire en les

présentant à son client.

—Non, monsieur, je suis forcé de vous renvoyer. Madame veut aller

rejoindre ses enfants, et je vais avoir l'honneur de l'accompagner.

—Déjà neuf heures! le temps passe comme l'ombre dans la compagnie des

gens aimables, dit le notaire qui parlait tout seul depuis une heure.

Il chercha son chapeau, puis il vint se planter devant la cheminée,

retint difficilement un hoquet, et dit à son client, sans voir les

regards foudroyants que lui lançait la marquise:—Résumons-nous,

monsieur le marquis. Les affaires passent avant tout. Demain donc nous

lancerons une assignation à monsieur votre frère pour le mettre en

demeure; nous procéderons à l'inventaire, et après, ma foi...

Le notaire avait si mal compris les intentions de son client, qu'il en

prenait l'affaire en sens inverse des instructions que celui-ci venait

de lui donner. Cet incident était trop délicat pour que Vandenesse ne

rectifiât pas involontairement les idées du balourd notaire, et il

s'ensuivit une discussion qui prit un certain temps.

—Écoutez, dit enfin le diplomate sur un signe que lui fit la jeune

femme, vous me cassez la tête, revenez demain à neuf heures avec mon

avoué.

—Mais j'aurais l'honneur de vous faire observer, monsieur le marquis,

que nous ne sommes pas certains de rencontrer demain monsieur

Desroches, et si la mise en demeure n'est pas lancée avant midi, le

délai expire, et...

En ce moment une voiture entra dans la cour; et au bruit qu'elle fit,

la pauvre femme se retourna vivement pour cacher des pleurs qui lui

vinrent aux yeux. Le marquis sonna pour faire dire qu'il était sorti;

mais le général, revenu comme à l'improviste de la Gaieté, précéda le

valet de chambre, et parut en tenant d'une main sa fille dont les yeux

étaient rouges, et de l'autre son petit garçon tout grimaud et fâché.

—Que vous est-il donc arrivé? demanda la femme à son mari.

—Je vous dirai cela plus tard, répondit le général en se dirigeant

vers un boudoir voisin dont la porte était ouverte et où il aperçut les

journaux.

La marquise impatientée se jeta désespérément sur un canapé.

Le notaire, qui se crut obligé de faire le gentil avec les enfants,

prit un ton mignard pour dire au garçon:—Hé bien, mon petit, que

donnait-on à la comédie?

—_La Vallée du torrent_, répondit Gustave en grognant.

—Foi d'homme d'honneur, dit le notaire, les auteurs de nos jours

sont à moitié fous! _La Vallée du torrent!_ Pourquoi pas _le Torrent

de la vallée_? il est possible qu'une vallée n'ait pas de torrent,

et en disant _le Torrent de la vallée_, les auteurs auraient accusé

quelque chose de net, de précis, de caractérisé, de compréhensible.

Mais laissons cela. Maintenant comment peut-il se rencontrer un drame

dans un torrent et dans une vallée? Vous me répondrez qu'aujourd'hui le

principal attrait de ces sortes de spectacles gît dans les décorations,

et ce titre en indique de fort belles. Vous êtes-vous bien amusé, mon

petit compère? ajouta-t-il en s'asseyant devant l'enfant.

Au moment où le notaire demanda quel drame pouvait se rencontrer au

fond d'un torrent, la fille de la marquise se retourna lentement et

pleura. La mère était si violemment contrariée qu'elle n'aperçut pas le

mouvement de sa fille.

—Oh! oui, monsieur, je m'amusais bien, répondit l'enfant. Il y avait

dans la pièce un petit garçon bien gentil qui était seul au monde,

parce que son papa n'avait pas pu être son père. Voilà que, quand il

arrive en haut du pont qui est sur le torrent, un grand vilain barbu,

vêtu tout en noir, le jette dans l'eau. Hélène s'est mise alors à

pleurer, à sangloter; toute la salle a crié après nous, et mon père

nous a bien vite, bien vite emmenés...

Monsieur de Vandenesse et la marquise restèrent tous deux stupéfaits,

et comme saisis par un mal qui leur ôta la force de penser et d'agir.

—Gustave, taisez-vous donc, cria le général. Je vous ai défendu de

parler sur ce qui s'est passé au spectacle, et vous oubliez déjà mes

recommandations.

—Que Votre Seigneurie l'excuse, monsieur le marquis, dit le notaire,

j'ai eu le tort de l'interroger, mais j'ignorais la gravité de...

—Il devait ne pas répondre, dit le père en regardant son fils avec

froideur.

La cause du brusque retour des enfants et de leur père parut alors être

bien connue du diplomate et de la marquise. La mère regarda sa fille,

la vit en pleurs, et se leva pour aller à elle; mais alors son visage

se contracta violemment et offrit les signes d'une sévérité que rien ne

tempérait.

—Assez, Hélène, lui dit-elle, allez sécher vos larmes dans le boudoir.

—Qu'a-t-elle donc fait, cette pauvre petite? dit le notaire, qui

voulut calmer à la fois la colère de la mère et les pleurs de la fille.

Elle est si jolie que ce doit être la plus sage créature du monde; je

suis bien sûr, madame, qu'elle ne vous donne que des jouissances. Pas

vrai, ma petite?

Hélène regarda sa mère en tremblant, essuya ses larmes, tâcha de se

composer un visage calme, et s'enfuit dans le boudoir.

—Et certes, disait le notaire en continuant toujours, madame, vous

êtes trop bonne mère pour ne pas aimer également tous vos enfants. Vous

êtes d'ailleurs trop vertueuse pour avoir de ces tristes préférences

dont les funestes effets se révèlent plus particulièrement à nous

autres notaires. La société nous passe par les mains; aussi en

voyons-nous les passions sous leur forme la plus hideuse, _l'intérêt_.

Ici, une mère veut déshériter les enfants de son mari au profit des

enfants qu'elle leur préfère; tandis que, de son côté, le mari veut

quelquefois réserver sa fortune à l'enfant qui a mérité la haine

de la mère. Et c'est alors des combats, des craintes, des actes,

des contre-lettres, des ventes simulées, des _fidéi-commis_; enfin,

un gâchis pitoyable, ma parole d'honneur, pitoyable! Là, des pères

passent leur vie à déshériter leurs enfants en volant le bien de leurs

femmes... Oui, _volant_ est le mot. Nous parlions de drame; ah! je vous

assure que si nous pouvions dire le secret de certaines donations, nos

auteurs pourraient en faire de terribles tragédies bourgeoises. Je

ne sais pas de quel pouvoir usent les femmes pour faire ce qu'elles

veulent; car, malgré les apparences et leur faiblesse, c'est toujours

elles qui l'emportent. Ah! par exemple, elles ne m'attrapent pas moi.

Je devine toujours la raison de ces prédilections que dans le monde

on qualifie poliment d'indéfinissables! Mais les maris ne la devinent

jamais, c'est une justice à leur rendre. Vous me répondrez à cela qu'il

y a des grâces d'ét...

Hélène, revenue avec son père du boudoir dans le salon, écoutait

attentivement le notaire, et le comprenait si bien, qu'elle jeta sur

sa mère un coup d'œil craintif en pressentant avec tout l'instinct

du jeune âge que cette circonstance allait redoubler la sévérité

qui grondait sur elle. La marquise pâlit en montrant au comte, par

un geste de terreur, son mari, qui regardait pensivement les fleurs

du tapis. En ce moment, malgré son savoir-vivre, le diplomate ne se

contint plus, et lança sur le notaire un regard foudroyant.

—Venez par ici, monsieur, lui dit-il en se dirigeant vivement vers la

pièce qui précédait le salon.

Le notaire l'y suivit en tremblant et sans achever sa phrase.

—Monsieur, lui dit alors avec une rage concentrée le marquis de

Vandenesse, qui ferma violemment la porte du salon où il laissait la

femme et le mari, depuis le dîner vous n'avez fait ici que des sottises

et dit que des bêtises. Pour Dieu! allez-vous-en; vous finiriez par

causer les plus grands malheurs. Si vous êtes un excellent notaire,

restez dans votre étude; mais si, par hasard, vous vous trouvez dans le

monde, tâchez d'y être plus circonspect...

Puis il rentra dans le salon, en quittant le notaire sans le saluer.

Celui-ci resta pendant un moment tout ébaubi, perclus, sans savoir où

il en était. Quand les bourdonnements qui lui tintaient aux oreilles

cessèrent, il crut entendre des gémissements, des allées et venues

dans le salon, où les sonnettes furent violemment tirées. Il eut peur

de revoir le comte, et retrouva l'usage de ses jambes pour déguerpir

et gagner l'escalier; mais, à la porte des appartements, il se heurta

dans les valets qui s'empressaient de venir prendre les ordres de leur

maître.

—Voilà comme sont tous ces grands seigneurs, se dit-il enfin quand

il fut dans la rue à la recherche d'un cabriolet, ils vous engagent à

parler, vous y invitent par des compliments; vous croyez les amuser,

point du tout! Ils vous font des impertinences, vous mettent à distance

et vous jettent même à la porte sans se gêner. Enfin, j'étais fort

spirituel; je n'ai rien dit qui ne fût sensé, posé, convenable. Ma

foi, il me recommande d'avoir plus de circonspection, je n'en manque

pas. Hé! diantre, je suis notaire et membre de ma chambre. Bah! c'est

une boutade d'ambassadeur, rien n'est sacré pour ces gens-là. Demain

il m'expliquera comment je n'ai fait chez lui que des bêtises et dit

que des sottises. Je lui demanderai raison; c'est-à-dire je lui en

demanderai la raison. Au total, j'ai tort, peut-être... Ma foi, je suis

bien bon de me casser la tête! Qu'est-ce que cela me fait?

Le notaire revint chez lui, et soumit l'énigme à sa notaresse en lui

racontant de point en point les événements de la soirée.

—Mon cher Crottat, Son Excellence a eu parfaitement raison en te

disant que tu n'avais fait que des sottises et dit que des bêtises.

—Pourquoi?

—Mon cher, je te le dirais, que cela ne t'empêcherait pas de

recommencer ailleurs demain. Seulement, je te recommande encore de ne

jamais parler que d'affaires en société.

—Si tu ne veux pas me le dire, je le demanderai demain à...

—Mon Dieu, les gens les plus niais s'étudient à cacher ces choses-là,

et tu crois qu'un ambassadeur ira te les dire! Mais, Crottat, je ne

t'ai jamais vu si dénué de sens.

—Merci, ma chère!

V

LES DEUX RENCONTRES.

Un ancien officier d'ordonnance de Napoléon, que nous appellerons

seulement le marquis ou le général, et qui sous la restauration fit une

haute fortune, était venu passer les beaux jours à Versailles, où il

habitait une maison de campagne située entre l'église et la barrière

de Montreuil, sur le chemin qui conduit à l'avenue de Saint-Cloud. Son

service à la cour ne lui permettait pas de s'éloigner de Paris.

Élevé jadis pour servir d'asile aux passagères amours de quelque grand

seigneur, ce pavillon avait de très-vastes dépendances. Les jardins au

milieu desquels il était placé l'éloignaient également à droite et à

gauche des premières maisons de Montreuil et des chaumières construites

aux environs de la barrière; ainsi, sans être par trop isolés, les

maîtres de cette propriété jouissaient, à deux pas d'une ville, de

tous les plaisirs de la solitude. Par une étrange contradiction, la

façade et la porte d'entrée de la maison donnaient immédiatement sur le

chemin, qui, peut-être autrefois, était peu fréquenté. Cette hypothèse

paraît vraisemblable si l'on vient à songer qu'il aboutit au délicieux

pavillon bâti par Louis XV pour mademoiselle de Romans, et qu'avant d'y

arriver, les curieux reconnaissent, çà et là, plus d'un _casino_ dont

l'intérieur et le décor trahissent les spirituelles débauches de nos

aïeux, qui, dans la licence dont on les accuse, cherchaient néanmoins

l'ombre et le mystère.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 10 / 47 段