légèrement les doigts, qu'elle avait croisés par son geste habituel.
Cela fut dit simplement, mais l'accent de sa voix était l'accent
d'un désespoir aussi profond que paraissait l'être son amour, et ne
laissait aucune espérance à Charles. Cette affreuse existence traduite
en trois phrases et commentée par une torsion de main, cette forte
douleur dans une femme frêle, cet abîme dans une jolie tête, enfin les
mélancolies, les larmes d'un deuil de trois ans fascinèrent Vandenesse,
qui resta silencieux et petit devant cette grande et noble femme: il
n'en voyait plus les beautés matérielles si exquises, si achevées,
mais l'âme si éminemment sensible. Il rencontrait enfin cet être idéal
si fantastiquement rêvé, si vigoureusement appelé par tous ceux qui
mettent la vie dans une passion, la cherchent avec ardeur, et souvent
meurent sans avoir pu jouir de tous ces trésors rêvés.
En entendant ce langage et devant cette beauté sublime, Charles trouva
ses idées étroites. Dans l'impuissance où il était de mesurer ses
paroles à la hauteur de cette scène, tout à la fois si simple et si
élevée, il répondit par des lieux communs sur la destinée des femmes.
—Madame, il faut savoir oublier ses douleurs, ou se creuser une tombe,
dit-il.
Mais la raison est toujours mesquine auprès du sentiment; l'une est
naturellement bornée, comme tout ce qui est positif, et l'autre
est infini. Raisonner là où il faut sentir est le propre des âmes
sans portée. Vandenesse garda donc le silence, contempla longtemps
madame d'Aiglemont et sortit. En proie à des idées nouvelles qui lui
grandissaient la femme, il ressemblait à un peintre qui, après avoir
pris pour types les vulgaires modèles de son atelier, rencontrerait
tout à coup la Mnémosyne du Musée, la plus belle et la moins appréciée
des statues antiques. Charles fut profondément épris. Il aima madame
d'Aiglemont avec cette bonne foi de la jeunesse, avec cette ferveur
qui communique aux premières passions une grâce ineffable, une candeur
que l'homme ne retrouve plus qu'en ruines lorsque plus tard il aime
encore: délicieuses passions, presque toujours délicieusement savourées
par les femmes qui les font naître, parce qu'à ce bel âge de trente
ans, sommité poétique de la vie des femmes, elles peuvent en embrasser
tout le cours et voir aussi bien dans le passé que dans l'avenir. Les
femmes connaissent alors tout le prix de l'amour et en jouissent avec
la crainte de le perdre: alors leur âme est encore belle de la jeunesse
qui les abandonne, et leur passion va se renforçant toujours d'un
avenir qui les effraie.
—J'aime, disait cette fois Vandenesse en quittant la marquise, et pour
mon malheur je trouve une femme attachée à des souvenirs. La lutte
est difficile contre un mort qui n'est plus là, qui ne peut pas faire
de sottises, ne déplaît jamais, et de qui l'on ne voit que les belles
qualités. N'est-ce pas vouloir détrôner la perfection que d'essayer à
tuer les charmes de la mémoire et les espérances qui survivent à un
amant perdu, précisément parce qu'il n'a réveillé que des désirs, tout
ce que l'amour a de plus beau, de plus séduisant?
Cette triste réflexion, due au découragement et à la crainte de ne
pas réussir, par lesquels commencent toutes les passions vraies, fut
le dernier calcul de sa diplomatie expirante. Dès lors il n'eut plus
d'arrière-pensées, devint le jouet de son amour et se perdit dans
les riens de ce bonheur inexplicable qui se repaît d'un mot, d'un
silence, d'un vague espoir. Il voulut aimer platoniquement, vint tous
les jours respirer l'air que respirait madame d'Aiglemont, s'incrusta
presque dans sa maison et l'accompagna partout avec la tyrannie d'une
passion qui mêle son égoïsme au dévouement le plus absolu. L'amour
a son instinct, il sait trouver le chemin du cœur comme le plus
faible insecte marche à sa fleur avec une irrésistible volonté qui ne
s'épouvante de rien. Aussi, quand un sentiment est vrai, sa destinée
n'est-elle pas douteuse. N'y a-t-il pas de quoi jeter une femme dans
toutes les angoisses de la terreur, si elle vient à penser que sa vie
dépend du plus ou du moins de vérité, de force, de persistance que
son amant mettra dans ses désirs! Or, il est impossible à une femme,
à une épouse, à une mère, de se préserver contre l'amour d'un jeune
homme; la seule chose qui soit en sa puissance est de ne pas continuer
à le voir au moment où elle devine ce secret du cœur qu'une femme
devine toujours. Mais ce parti semble trop décisif pour qu'une femme
puisse le prendre à un âge où le mariage pèse, ennuie et lasse, où
l'affection conjugale est plus que tiède, si déjà même son mari ne
l'a pas abandonnée. Laides, les femmes sont flattées par un amour qui
les fait belles; jeunes et charmantes, la séduction doit être à la
hauteur de leurs séductions, elle est immense; vertueuses, un sentiment
terrestrement sublime les porte à trouver je ne sais quelle absolution
dans la grandeur même des sacrifices qu'elles font à leur amant et
de la gloire dans cette lutte difficile. Tout est piége. Aussi nulle
leçon n'est-elle trop forte pour de si fortes tentations. La réclusion
ordonnée autrefois à la femme en Grèce, en Orient, et qui devient de
mode en Angleterre, est la seule sauvegarde de la morale domestique;
mais, sous l'empire de ce système, les agréments du monde périssent:
ni la société, ni la politesse, ni l'élégance des mœurs ne sont alors
possibles. Les nations devront choisir.
Ainsi, quelques mois après sa première rencontre, madame d'Aiglemont
trouva sa vie étroitement liée à celle de Vandenesse, elle s'étonna
sans trop de confusion, et presque avec un certain plaisir, d'en
partager les goûts et les pensées. Avait-elle pris les idées de
Vandenesse, ou Vandenesse avait-il épousé ses moindres caprices?
elle n'examina rien. Déjà saisie par le courant de la passion, cette
adorable femme se dit avec la fausse bonne foi de la peur:—Oh! non! je
serai fidèle à celui qui mourut pour moi.
Pascal a dit: Douter de Dieu, c'est y croire. De même, une femme ne
se débat que quand elle est prise. Le jour où la marquise s'avoua
qu'elle était aimée, il lui arriva de flotter entre mille sentiments
contraires. Les superstitions de l'expérience parlèrent leur langage.
Serait-elle heureuse? pourrait-elle trouver le bonheur en dehors des
lois dont la Société fait, à tort ou à raison, sa morale? Jusqu'alors
la vie ne lui avait versé que de l'amertume. Y avait-il un heureux
dénouement possible aux liens qui unissent deux êtres séparés par des
convenances sociales? Mais aussi le bonheur se paie-t-il jamais trop
cher? Puis ce bonheur si ardemment voulu, et qu'il est si naturel de
chercher, peut-être le rencontrerait-elle enfin! La curiosité plaide
toujours la cause des amants. Au milieu de cette discussion secrète,
Vandenesse arriva. Sa présence fit évanouir le fantôme métaphysique
de la raison. Si telles sont les transformations successives par
lesquelles passe un sentiment même rapide chez un jeune homme
et chez une femme de trente ans, il est un moment où les nuances
se fondent, où les raisonnements s'abolissent en un seul, en une
dernière réflexion qui se confond dans un désir et qui le corrobore.
Plus la résistance a été longue, plus puissante alors est la voix de
l'amour. Ici donc s'arrête cette leçon ou plutôt cette étude faite
sur l'_écorché_, s'il est permis d'emprunter à la peinture une de ses
expressions les plus pittoresques; car cette histoire explique les
dangers et le mécanisme de l'amour plus qu'elle ne le peint. Mais
dès ce moment, chaque jour ajouta des couleurs à ce squelette, le
revêtit des grâces de la jeunesse, en raviva les chairs, en vivifia
les mouvements, lui rendit l'éclat, la beauté, les séductions du
sentiment et les attraits de la vie. Charles trouva madame d'Aiglemont
pensive; et, lorsqu'il lui eut dit de ce ton pénétré que les douces
magies du cœur rendirent persuasif:—Qu'avez-vous? elle se garda bien
de répondre. Cette délicieuse demande accusait une parfaite entente
d'âme; et, avec l'instinct merveilleux de la femme, la marquise comprit
que des plaintes ou l'expression de son malheur intime seraient en
quelque sorte des avances. Si déjà chacune de ces paroles avait une
signification entendue par tous deux, dans quel abîme n'allait-elle pas
mettre les pieds? Elle lut en elle-même par un regard lucide et clair,
se tut, et son silence fut imité par Vandenesse.
—Je suis souffrante, dit-elle enfin effrayée de la haute portée d'un
moment où le langage des yeux suppléa complétement à l'impuissance du
discours.
—Madame, répondit Charles d'une voix affectueuse mais violemment émue,
âme et corps, tout se tient. Si vous étiez heureuse, vous seriez jeune
et fraîche. Pourquoi refusez-vous de demander à l'amour tout ce dont
l'amour vous a privée? Vous croyez la vie terminée au moment où, pour
vous, elle commence. Confiez-vous aux soins d'un ami. Il est si doux
d'être aimé!
—Je suis déjà vieille, dit-elle, rien ne m'excuserait donc de ne pas
continuer à souffrir comme par le passé. D'ailleurs il faut aimer,
dites-vous? Eh! bien, je ne le dois ni ne le puis. Hors vous, dont
l'amitié jette quelques douceurs sur ma vie, personne ne me plaît,
personne ne saurait effacer mes souvenirs. J'accepte un ami, je fuirais
un amant. Puis serait-il bien généreux à moi d'échanger un cœur flétri
contre un jeune cœur, d'accueillir des illusions que je ne puis plus
partager, de causer un bonheur auquel je ne croirais point, ou que je
tremblerais de perdre? Je répondrais peut-être par de l'égoïsme à son
dévouement, et calculerais quand il sentirait; ma mémoire offenserait
la vivacité de ses plaisirs. Non, voyez-vous, un premier amour ne se
remplace jamais. Enfin, quel homme voudrait à ce prix de mon cœur?
Ces paroles, empreintes d'une horrible coquetterie, étaient le dernier
effort de la sagesse.—S'il se décourage, eh! bien, je resterai seule
et fidèle. Cette pensée vint au cœur de cette femme, et fut pour elle
ce qu'est la branche de saule trop faible que saisit un nageur avant
d'être emporté par le courant. En entendant cet arrêt, Vandenesse
laissa échapper un tressaillement involontaire qui fut plus puissant
sur le cœur de la marquise que ne l'avaient été toutes ses assiduités
passées. Ce qui touche le plus les femmes, n'est-ce pas de rencontrer
en nous des délicatesses gracieuses, des sentiments exquis autant que
le sont les leurs; car chez elles la grâce et la délicatesse sont les
indices du _vrai_. Le geste de Charles révélait un véritable amour.
Madame d'Aiglemont connut la force de l'affection de Vandenesse à
la force de sa douleur. Le jeune homme dit froidement:—Vous avez
peut-être raison. Nouvel amour, chagrin nouveau. Puis, il changea de
conversation, et s'entretint de choses indifférentes, mais il était
visiblement ému, regardait madame d'Aiglemont avec une attention
concentrée, comme s'il l'eût vue pour la dernière fois. Enfin, il la
quitta, en lui disant avec émotion:—Adieu, madame.
—Au revoir, dit-elle avec cette coquetterie fine dont le secret
n'appartient qu'aux femmes d'élite. Il ne répondit pas, et sortit.
Quand Charles ne fut plus là, que sa chaise vide parla pour lui,
elle eut mille regrets, et se trouva des torts. La passion fait un
progrès énorme chez une femme au moment où elle croit avoir agi peu
généreusement, ou avoir blessé quelque âme noble. Jamais il ne faut
se défier des sentiments mauvais en amour, ils sont très salutaires;
les femmes ne succombent que sous le coup d'une vertu. _L'enfer est
pavé de bonnes intentions_, n'est pas un paradoxe de prédicateur.
Vandenesse resta pendant quelques jours sans venir. Pendant chaque
soirée, à l'heure du rendez-vous habituel, la marquise l'attendit avec
une impatience pleine de remords. Écrire était un aveu; d'ailleurs,
son instinct lui disait qu'il reviendrait. Le sixième jour, son valet
de chambre le lui annonça. Jamais elle n'entendit ce nom avec plus de
plaisir. Sa joie l'effraya.
—Vous m'avez bien punie! lui dit-elle.
Vandenesse la regarda d'un air hébété.
—Punie! répéta-t-il. Et de quoi?
Charles comprenait bien la marquise; mais il voulait se venger des
souffrances auxquelles il avait été en proie, du moment où elle les
soupçonnait.
—Pourquoi n'êtes-vous pas venu me voir? demanda-t-elle en souriant.
—Vous n'avez donc vu personne? dit-il pour ne pas faire une réponse
directe.
—Monsieur de Ronquerolles et monsieur de Marsay, le petit d'Esgrignon,
sont restés ici, l'un hier, l'autre ce matin, près de deux heures. J'ai
vu, je crois, aussi madame Firmiani et votre sœur, madame de Listomère.
Autre souffrance! Douleur incompréhensible pour ceux qui n'aiment pas
avec ce despotisme envahisseur et féroce dont le moindre effet est une
jalousie monstrueuse, un perpétuel désir de dérober l'être aimé à toute
influence étrangère à l'amour.
—Quoi! se dit en lui-même Vandenesse, elle a reçu, elle a vu des
êtres contents, elle leur a parlé, tandis que je restais solitaire,
malheureux!
Il ensevelit son chagrin et jeta son amour au fond de son cœur, comme
un cercueil à la mer. Ses pensées étaient de celles que l'on n'exprime
pas; elles ont la rapidité de ces acides qui tuent en s'évaporant.
Cependant son front se couvrit de nuages, et madame d'Aiglemont obéit à
l'instinct de la femme en partageant cette tristesse sans la concevoir.
Elle n'était pas complice du mal qu'elle faisait, et Vandenesse s'en
aperçut. Il parla de sa situation et de sa jalousie, comme si c'eût
été l'une de ces hypothèses que les amants se plaisent à discuter. La
marquise comprit tout, et fut alors si vivement touchée qu'elle ne
put retenir ses larmes. Dès ce moment, ils entrèrent dans les cieux
de l'amour. Le ciel et l'enfer sont deux grands poèmes qui formulent
les deux seuls points sur lesquels tourne notre existence: la joie ou
la douleur. Le ciel n'est-il pas, ne sera-t-il pas toujours une image
de l'infini de nos sentiments qui ne sera jamais peint que dans ses
détails, parce que le bonheur est un; et l'enfer ne représente-t-il pas
les tortures infinies de nos douleurs dont nous pouvons faire œuvre de
poésie, parce qu'elles sont toutes dissemblables?
Un soir, les deux amants étaient seuls, assis l'un près de l'autre,
en silence, et occupés à contempler une des plus belles phases du
firmament, un de ces ciels purs dans lesquels les derniers rayons du
soleil jettent de faibles teintes d'or et de pourpre. En ce moment de
la journée, les lentes dégradations de la lumière semblent réveiller
les sentiments doux; nos passions vibrent mollement, et nous savourons
les troubles de je ne sais quelle violence au milieu du calme. En nous
montrant le bonheur par de vagues images, la nature nous invite à en
jouir quand il est près de nous, ou nous le fait regretter quand il
a fui. Dans ces instants fertiles en enchantements, sous le dais de
cette lueur dont les tendres harmonies s'unissent à des séductions
intimes, il est difficile de résister aux vœux du cœur qui ont
alors tant de magie! alors le chagrin s'émousse, la joie enivre, et
la douleur accable. Les pompes du soir sont le signal des aveux et
les encouragent. Le silence devient plus dangereux que la parole, en
communiquant aux yeux toute la puissance de l'infini des cieux qu'ils
reflètent. Si l'on parle, le moindre mot possède une irrésistible
puissance. N'y a-t-il pas alors de la lumière dans la voix, de la
pourpre dans le regard? Le ciel n'est-il pas comme en nous, ou ne
nous semble-t-il pas être dans le ciel? Cependant Vandenesse et
Juliette, car depuis quelques jours elle se laissait appeler ainsi
familièrement par celui qu'elle se plaisait à nommer Charles; donc
tous deux parlaient, mais le sujet primitif de leur conversation était
bien loin d'eux; et, s'ils ne savaient plus le sens de leurs paroles,
ils écoutaient avec délices les pensées secrètes qu'elles couvraient.
La main de la marquise était dans celle de Vandenesse, et elle la lui
abandonnait sans croire que ce fût une faveur.
Ils se penchèrent ensemble pour voir un de ces majestueux paysages
pleins de neige, de glaciers, d'ombres grises qui teignent les flancs
de montagnes fantastiques; un de ces tableaux remplis de brusques
oppositions entre les flammes rouges et les tons noirs qui décorent les
cieux avec une inimitable et fugace poésie; magnifiques langes dans
lesquels renaît le soleil, beau linceul où il expire. En ce moment, les
cheveux de Juliette effleurèrent les joues de Vandenesse; elle sentit
ce contact léger, elle en frissonna violemment, et lui plus encore;
car tous deux étaient graduellement arrivés à une de ces inexplicables
crises où le calme communique aux sens une perception si fine, que le
plus faible choc fait verser des larmes et déborder la tristesse si
le cœur est perdu dans ces mélancolies, ou lui donne d'ineffables
plaisirs s'il est perdu dans les vertiges de l'amour. Juliette pressa
presque involontairement la main de son ami. Cette pression persuasive
donna du courage à la timidité de l'amant. Les joies de ce moment
et les espérances de l'avenir, tout se fondit dans une émotion,
celle d'une première caresse, du chaste et modeste baiser que madame
d'Aiglemont laissa prendre sur sa joue. Plus faible était la faveur,
plus puissante, plus dangereuse elle fut. Pour leur malheur à tous
deux, il n'y avait ni semblant ni fausseté. Ce fut l'entente de deux
belles âmes, séparées par tout ce qui est loi, réunies par tout ce qui
est séduction dans la nature. En ce moment le général d'Aiglemont entra.
—Le ministère est changé, dit-il. Votre oncle fait partie du nouveau
cabinet. Ainsi, vous avez de bien belles chances pour être ambassadeur,
Vandenesse.
Charles et Julie se regardèrent en rougissant. Cette pudeur mutuelle
fut encore un lien. Tous deux, ils eurent la même pensée, le même
remords; lien terrible et tout aussi fort entre deux brigands qui
viennent d'assassiner un homme qu'entre deux amants coupables d'un
baiser. Il fallait une réponse au marquis.
—Je ne veux plus quitter Paris, dit Charles Vandenesse.
—Nous savons pourquoi, répliqua le général en affectant la finesse
d'un homme qui découvre un secret. Vous ne voulez pas abandonner votre
oncle, pour vous faire déclarer l'héritier de sa pairie.
La marquise s'enfuit dans sa chambre, en se disant sur son mari cet
effroyable mot:—Il est aussi par trop bête!
IV
LE DOIGT DE DIEU.
Entre la barrière d'Italie et celle de la Santé, sur le boulevard
intérieur qui mène au Jardin-des-Plantes, il existe une perspective
digne de ravir l'artiste ou le voyageur le plus blasé sur les
jouissances de la vue. Si vous atteignez une légère éminence à partir
de laquelle le boulevard, ombragé par de grands arbres touffus, tourne
avec la grâce d'une allée forestière verte et silencieuse, vous voyez
devant vous, à vos pieds, une vallée profonde, peuplée de fabriques à
demi villageoises, clair-semée de verdure, arrosée par les eaux brunes
de la Bièvre ou des Gobelins. Sur le versant opposé, quelques milliers
de toits, pressés comme les têtes d'une foule, recèlent les misères
du faubourg Saint-Marceau. La magnifique coupole du Panthéon, le dôme
terne et mélancolique du Val-de-Grâce dominent orgueilleusement toute
une ville en amphithéâtre dont les gradins sont bizarrement dessinés
par des rues tortueuses. De là, les proportions des deux monuments
semblent gigantesques; elles écrasent et les demeures frêles et les
plus hauts peupliers du vallon. A gauche, l'Observatoire, à travers
les fenêtres et les galeries duquel le jour passe en produisant
d'inexplicables fantaisies, apparaît comme un spectre noir et décharné.
Puis, dans le lointain, l'élégante lanterne des Invalides flamboie
entre les masses bleuâtres du Luxembourg et les tours grises de
Saint-Sulpice. Vues de là, ces lignes architecturales sont mêlées à
des feuillages, à ces ombres, sont soumises aux caprices d'un ciel
qui change incessamment de couleur, de lumière ou d'aspect. Loin de
vous, les édifices meublent les airs; autour de vous, serpentent des
arbres ondoyants, des sentiers campagnards. Sur la droite, par une
large découpure de ce singulier paysage, vous apercevez la longue
nappe blanche du canal Saint-Martin, encadré de pierres rougeâtres,
paré de ses tilleuls, bordé par les constructions vraiment romaines
des Greniers d'abondance. Là, sur le dernier plan, les vaporeuses
collines de Belleville, chargées de maisons et de moulins, confondent
leurs accidents avec ceux des nuages. Cependant il existe une ville,
que vous ne voyez pas, entre la rangée de toits qui borde le vallon
et cet horizon aussi vague qu'un souvenir d'enfance; immense cité,
perdue comme dans un précipice entre les cimes de la Pitié et le faîte
du cimetière de l'Est, entre la souffrance et la mort. Elle fait
entendre un bruissement sourd semblable à celui de l'Océan qui gronde
derrière une falaise comme pour dire:—Je suis là. Si le soleil jette
ses flots de lumière sur cette face de Paris, s'il en épure, s'il en
fluidifie les lignes; s'il y allume quelques vitres, s'il en égaie
les tuiles, embrase les croix dorées, blanchit les murs et transforme
l'atmosphère en un voile de gaze; s'il crée de riches contrastes avec
les ombres fantastiques; si le ciel est d'azur et la terre frémissante,
si les cloches parlent, alors de là vous admirerez une de ces féeries
éloquentes que l'imagination n'oublie jamais, dont vous serez idolâtre,
affolé comme d'un merveilleux aspect de Naples, de Stamboul ou des
Florides. Nulle harmonie ne manque à ce concert. Là, murmurent le bruit
du monde et la poétique paix de la solitude, la voix d'un million
d'êtres et la voix de Dieu. Là gît une capitale couchée sous les
paisibles cyprès du Père-Lachaise.
Par une matinée de printemps, au moment où le soleil faisait briller
toutes les beautés de ce paysage, je les admirais, appuyé sur un gros
orme qui livrait au vent ses fleurs jaunes. Puis, à l'aspect de ces
riches et sublimes tableaux, je pensais amèrement au mépris que nous
professons, jusque dans nos livres, pour notre pays d'aujourd'hui. Je
maudissais ces pauvres riches qui, dégoûtés de notre belle France,
vont acheter à prix d'or le droit de dédaigner leur patrie en visitant
au galop, en examinant à travers un lorgnon les sites de cette Italie
devenue si vulgaire. Je contemplais avec amour le Paris moderne, je
rêvais, lorsque tout à coup le bruit d'un baiser troubla ma solitude
et fit enfuir la philosophie. Dans la contre-allée qui couronne la
pente rapide au bas de laquelle frissonnent les eaux, et en regardant
au delà du pont des Gobelins, je découvris une femme qui me parut
encore assez jeune, mise avec la simplicité la plus élégante, et dont
la physionomie douce semblait refléter le gai bonheur du paysage. Un
beau jeune homme posait à terre le plus joli petit garçon qu'il fût
possible de voir, en sorte que je n'ai jamais su si le baiser avait
retenti sur les joues de la mère ou sur celles de l'enfant. Une même
pensée, tendre et vive, éclatait dans les yeux, dans les gestes, dans
le sourire des deux jeunes gens. Ils entrelacèrent leurs bras avec une
si joyeuse promptitude, et se rapprochèrent avec une si merveilleuse
entente de mouvement, que, tout à eux-mêmes, ils ne s'aperçurent point
de ma présence. Mais un autre enfant, mécontent, boudeur, et qui
leur tournait le dos, me jeta des regards empreints d'une expression
saisissante. Laissant son frère courir seul, tantôt en arrière, tantôt
en avant de sa mère et du jeune homme, cet enfant, vêtu comme l'autre,
aussi gracieux, mais plus doux de formes, resta muet, immobile, et
dans l'attitude d'un serpent engourdi. C'était une petite fille. La
promenade de la jolie femme et de son compagnon avait je ne sais quoi
de machinal. Se contentant, par distraction peut-être, de parcourir
le faible espace qui se trouvait entre le petit pont et une voiture
arrêtée au détour du boulevard, ils recommençaient constamment leur
courte carrière, en s'arrêtant, se regardant, riant au gré des caprices
d'une conversation tour à tour animée, languissante, folle ou grave.