A ces mots, elle ne pleura pas, elle baissa les yeux et se tordit

légèrement les doigts, qu'elle avait croisés par son geste habituel.

Cela fut dit simplement, mais l'accent de sa voix était l'accent

d'un désespoir aussi profond que paraissait l'être son amour, et ne

laissait aucune espérance à Charles. Cette affreuse existence traduite

en trois phrases et commentée par une torsion de main, cette forte

douleur dans une femme frêle, cet abîme dans une jolie tête, enfin les

mélancolies, les larmes d'un deuil de trois ans fascinèrent Vandenesse,

qui resta silencieux et petit devant cette grande et noble femme: il

n'en voyait plus les beautés matérielles si exquises, si achevées,

mais l'âme si éminemment sensible. Il rencontrait enfin cet être idéal

si fantastiquement rêvé, si vigoureusement appelé par tous ceux qui

mettent la vie dans une passion, la cherchent avec ardeur, et souvent

meurent sans avoir pu jouir de tous ces trésors rêvés.

En entendant ce langage et devant cette beauté sublime, Charles trouva

ses idées étroites. Dans l'impuissance où il était de mesurer ses

paroles à la hauteur de cette scène, tout à la fois si simple et si

élevée, il répondit par des lieux communs sur la destinée des femmes.

—Madame, il faut savoir oublier ses douleurs, ou se creuser une tombe,

dit-il.

Mais la raison est toujours mesquine auprès du sentiment; l'une est

naturellement bornée, comme tout ce qui est positif, et l'autre

est infini. Raisonner là où il faut sentir est le propre des âmes

sans portée. Vandenesse garda donc le silence, contempla longtemps

madame d'Aiglemont et sortit. En proie à des idées nouvelles qui lui

grandissaient la femme, il ressemblait à un peintre qui, après avoir

pris pour types les vulgaires modèles de son atelier, rencontrerait

tout à coup la Mnémosyne du Musée, la plus belle et la moins appréciée

des statues antiques. Charles fut profondément épris. Il aima madame

d'Aiglemont avec cette bonne foi de la jeunesse, avec cette ferveur

qui communique aux premières passions une grâce ineffable, une candeur

que l'homme ne retrouve plus qu'en ruines lorsque plus tard il aime

encore: délicieuses passions, presque toujours délicieusement savourées

par les femmes qui les font naître, parce qu'à ce bel âge de trente

ans, sommité poétique de la vie des femmes, elles peuvent en embrasser

tout le cours et voir aussi bien dans le passé que dans l'avenir. Les

femmes connaissent alors tout le prix de l'amour et en jouissent avec

la crainte de le perdre: alors leur âme est encore belle de la jeunesse

qui les abandonne, et leur passion va se renforçant toujours d'un

avenir qui les effraie.

—J'aime, disait cette fois Vandenesse en quittant la marquise, et pour

mon malheur je trouve une femme attachée à des souvenirs. La lutte

est difficile contre un mort qui n'est plus là, qui ne peut pas faire

de sottises, ne déplaît jamais, et de qui l'on ne voit que les belles

qualités. N'est-ce pas vouloir détrôner la perfection que d'essayer à

tuer les charmes de la mémoire et les espérances qui survivent à un

amant perdu, précisément parce qu'il n'a réveillé que des désirs, tout

ce que l'amour a de plus beau, de plus séduisant?

Cette triste réflexion, due au découragement et à la crainte de ne

pas réussir, par lesquels commencent toutes les passions vraies, fut

le dernier calcul de sa diplomatie expirante. Dès lors il n'eut plus

d'arrière-pensées, devint le jouet de son amour et se perdit dans

les riens de ce bonheur inexplicable qui se repaît d'un mot, d'un

silence, d'un vague espoir. Il voulut aimer platoniquement, vint tous

les jours respirer l'air que respirait madame d'Aiglemont, s'incrusta

presque dans sa maison et l'accompagna partout avec la tyrannie d'une

passion qui mêle son égoïsme au dévouement le plus absolu. L'amour

a son instinct, il sait trouver le chemin du cœur comme le plus

faible insecte marche à sa fleur avec une irrésistible volonté qui ne

s'épouvante de rien. Aussi, quand un sentiment est vrai, sa destinée

n'est-elle pas douteuse. N'y a-t-il pas de quoi jeter une femme dans

toutes les angoisses de la terreur, si elle vient à penser que sa vie

dépend du plus ou du moins de vérité, de force, de persistance que

son amant mettra dans ses désirs! Or, il est impossible à une femme,

à une épouse, à une mère, de se préserver contre l'amour d'un jeune

homme; la seule chose qui soit en sa puissance est de ne pas continuer

à le voir au moment où elle devine ce secret du cœur qu'une femme

devine toujours. Mais ce parti semble trop décisif pour qu'une femme

puisse le prendre à un âge où le mariage pèse, ennuie et lasse, où

l'affection conjugale est plus que tiède, si déjà même son mari ne

l'a pas abandonnée. Laides, les femmes sont flattées par un amour qui

les fait belles; jeunes et charmantes, la séduction doit être à la

hauteur de leurs séductions, elle est immense; vertueuses, un sentiment

terrestrement sublime les porte à trouver je ne sais quelle absolution

dans la grandeur même des sacrifices qu'elles font à leur amant et

de la gloire dans cette lutte difficile. Tout est piége. Aussi nulle

leçon n'est-elle trop forte pour de si fortes tentations. La réclusion

ordonnée autrefois à la femme en Grèce, en Orient, et qui devient de

mode en Angleterre, est la seule sauvegarde de la morale domestique;

mais, sous l'empire de ce système, les agréments du monde périssent:

ni la société, ni la politesse, ni l'élégance des mœurs ne sont alors

possibles. Les nations devront choisir.

Ainsi, quelques mois après sa première rencontre, madame d'Aiglemont

trouva sa vie étroitement liée à celle de Vandenesse, elle s'étonna

sans trop de confusion, et presque avec un certain plaisir, d'en

partager les goûts et les pensées. Avait-elle pris les idées de

Vandenesse, ou Vandenesse avait-il épousé ses moindres caprices?

elle n'examina rien. Déjà saisie par le courant de la passion, cette

adorable femme se dit avec la fausse bonne foi de la peur:—Oh! non! je

serai fidèle à celui qui mourut pour moi.

Pascal a dit: Douter de Dieu, c'est y croire. De même, une femme ne

se débat que quand elle est prise. Le jour où la marquise s'avoua

qu'elle était aimée, il lui arriva de flotter entre mille sentiments

contraires. Les superstitions de l'expérience parlèrent leur langage.

Serait-elle heureuse? pourrait-elle trouver le bonheur en dehors des

lois dont la Société fait, à tort ou à raison, sa morale? Jusqu'alors

la vie ne lui avait versé que de l'amertume. Y avait-il un heureux

dénouement possible aux liens qui unissent deux êtres séparés par des

convenances sociales? Mais aussi le bonheur se paie-t-il jamais trop

cher? Puis ce bonheur si ardemment voulu, et qu'il est si naturel de

chercher, peut-être le rencontrerait-elle enfin! La curiosité plaide

toujours la cause des amants. Au milieu de cette discussion secrète,

Vandenesse arriva. Sa présence fit évanouir le fantôme métaphysique

de la raison. Si telles sont les transformations successives par

lesquelles passe un sentiment même rapide chez un jeune homme

et chez une femme de trente ans, il est un moment où les nuances

se fondent, où les raisonnements s'abolissent en un seul, en une

dernière réflexion qui se confond dans un désir et qui le corrobore.

Plus la résistance a été longue, plus puissante alors est la voix de

l'amour. Ici donc s'arrête cette leçon ou plutôt cette étude faite

sur l'_écorché_, s'il est permis d'emprunter à la peinture une de ses

expressions les plus pittoresques; car cette histoire explique les

dangers et le mécanisme de l'amour plus qu'elle ne le peint. Mais

dès ce moment, chaque jour ajouta des couleurs à ce squelette, le

revêtit des grâces de la jeunesse, en raviva les chairs, en vivifia

les mouvements, lui rendit l'éclat, la beauté, les séductions du

sentiment et les attraits de la vie. Charles trouva madame d'Aiglemont

pensive; et, lorsqu'il lui eut dit de ce ton pénétré que les douces

magies du cœur rendirent persuasif:—Qu'avez-vous? elle se garda bien

de répondre. Cette délicieuse demande accusait une parfaite entente

d'âme; et, avec l'instinct merveilleux de la femme, la marquise comprit

que des plaintes ou l'expression de son malheur intime seraient en

quelque sorte des avances. Si déjà chacune de ces paroles avait une

signification entendue par tous deux, dans quel abîme n'allait-elle pas

mettre les pieds? Elle lut en elle-même par un regard lucide et clair,

se tut, et son silence fut imité par Vandenesse.

—Je suis souffrante, dit-elle enfin effrayée de la haute portée d'un

moment où le langage des yeux suppléa complétement à l'impuissance du

discours.

—Madame, répondit Charles d'une voix affectueuse mais violemment émue,

âme et corps, tout se tient. Si vous étiez heureuse, vous seriez jeune

et fraîche. Pourquoi refusez-vous de demander à l'amour tout ce dont

l'amour vous a privée? Vous croyez la vie terminée au moment où, pour

vous, elle commence. Confiez-vous aux soins d'un ami. Il est si doux

d'être aimé!

—Je suis déjà vieille, dit-elle, rien ne m'excuserait donc de ne pas

continuer à souffrir comme par le passé. D'ailleurs il faut aimer,

dites-vous? Eh! bien, je ne le dois ni ne le puis. Hors vous, dont

l'amitié jette quelques douceurs sur ma vie, personne ne me plaît,

personne ne saurait effacer mes souvenirs. J'accepte un ami, je fuirais

un amant. Puis serait-il bien généreux à moi d'échanger un cœur flétri

contre un jeune cœur, d'accueillir des illusions que je ne puis plus

partager, de causer un bonheur auquel je ne croirais point, ou que je

tremblerais de perdre? Je répondrais peut-être par de l'égoïsme à son

dévouement, et calculerais quand il sentirait; ma mémoire offenserait

la vivacité de ses plaisirs. Non, voyez-vous, un premier amour ne se

remplace jamais. Enfin, quel homme voudrait à ce prix de mon cœur?

Ces paroles, empreintes d'une horrible coquetterie, étaient le dernier

effort de la sagesse.—S'il se décourage, eh! bien, je resterai seule

et fidèle. Cette pensée vint au cœur de cette femme, et fut pour elle

ce qu'est la branche de saule trop faible que saisit un nageur avant

d'être emporté par le courant. En entendant cet arrêt, Vandenesse

laissa échapper un tressaillement involontaire qui fut plus puissant

sur le cœur de la marquise que ne l'avaient été toutes ses assiduités

passées. Ce qui touche le plus les femmes, n'est-ce pas de rencontrer

en nous des délicatesses gracieuses, des sentiments exquis autant que

le sont les leurs; car chez elles la grâce et la délicatesse sont les

indices du _vrai_. Le geste de Charles révélait un véritable amour.

Madame d'Aiglemont connut la force de l'affection de Vandenesse à

la force de sa douleur. Le jeune homme dit froidement:—Vous avez

peut-être raison. Nouvel amour, chagrin nouveau. Puis, il changea de

conversation, et s'entretint de choses indifférentes, mais il était

visiblement ému, regardait madame d'Aiglemont avec une attention

concentrée, comme s'il l'eût vue pour la dernière fois. Enfin, il la

quitta, en lui disant avec émotion:—Adieu, madame.

—Au revoir, dit-elle avec cette coquetterie fine dont le secret

n'appartient qu'aux femmes d'élite. Il ne répondit pas, et sortit.

Quand Charles ne fut plus là, que sa chaise vide parla pour lui,

elle eut mille regrets, et se trouva des torts. La passion fait un

progrès énorme chez une femme au moment où elle croit avoir agi peu

généreusement, ou avoir blessé quelque âme noble. Jamais il ne faut

se défier des sentiments mauvais en amour, ils sont très salutaires;

les femmes ne succombent que sous le coup d'une vertu. _L'enfer est

pavé de bonnes intentions_, n'est pas un paradoxe de prédicateur.

Vandenesse resta pendant quelques jours sans venir. Pendant chaque

soirée, à l'heure du rendez-vous habituel, la marquise l'attendit avec

une impatience pleine de remords. Écrire était un aveu; d'ailleurs,

son instinct lui disait qu'il reviendrait. Le sixième jour, son valet

de chambre le lui annonça. Jamais elle n'entendit ce nom avec plus de

plaisir. Sa joie l'effraya.

—Vous m'avez bien punie! lui dit-elle.

Vandenesse la regarda d'un air hébété.

—Punie! répéta-t-il. Et de quoi?

Charles comprenait bien la marquise; mais il voulait se venger des

souffrances auxquelles il avait été en proie, du moment où elle les

soupçonnait.

—Pourquoi n'êtes-vous pas venu me voir? demanda-t-elle en souriant.

—Vous n'avez donc vu personne? dit-il pour ne pas faire une réponse

directe.

—Monsieur de Ronquerolles et monsieur de Marsay, le petit d'Esgrignon,

sont restés ici, l'un hier, l'autre ce matin, près de deux heures. J'ai

vu, je crois, aussi madame Firmiani et votre sœur, madame de Listomère.

Autre souffrance! Douleur incompréhensible pour ceux qui n'aiment pas

avec ce despotisme envahisseur et féroce dont le moindre effet est une

jalousie monstrueuse, un perpétuel désir de dérober l'être aimé à toute

influence étrangère à l'amour.

—Quoi! se dit en lui-même Vandenesse, elle a reçu, elle a vu des

êtres contents, elle leur a parlé, tandis que je restais solitaire,

malheureux!

Il ensevelit son chagrin et jeta son amour au fond de son cœur, comme

un cercueil à la mer. Ses pensées étaient de celles que l'on n'exprime

pas; elles ont la rapidité de ces acides qui tuent en s'évaporant.

Cependant son front se couvrit de nuages, et madame d'Aiglemont obéit à

l'instinct de la femme en partageant cette tristesse sans la concevoir.

Elle n'était pas complice du mal qu'elle faisait, et Vandenesse s'en

aperçut. Il parla de sa situation et de sa jalousie, comme si c'eût

été l'une de ces hypothèses que les amants se plaisent à discuter. La

marquise comprit tout, et fut alors si vivement touchée qu'elle ne

put retenir ses larmes. Dès ce moment, ils entrèrent dans les cieux

de l'amour. Le ciel et l'enfer sont deux grands poèmes qui formulent

les deux seuls points sur lesquels tourne notre existence: la joie ou

la douleur. Le ciel n'est-il pas, ne sera-t-il pas toujours une image

de l'infini de nos sentiments qui ne sera jamais peint que dans ses

détails, parce que le bonheur est un; et l'enfer ne représente-t-il pas

les tortures infinies de nos douleurs dont nous pouvons faire œuvre de

poésie, parce qu'elles sont toutes dissemblables?

Un soir, les deux amants étaient seuls, assis l'un près de l'autre,

en silence, et occupés à contempler une des plus belles phases du

firmament, un de ces ciels purs dans lesquels les derniers rayons du

soleil jettent de faibles teintes d'or et de pourpre. En ce moment de

la journée, les lentes dégradations de la lumière semblent réveiller

les sentiments doux; nos passions vibrent mollement, et nous savourons

les troubles de je ne sais quelle violence au milieu du calme. En nous

montrant le bonheur par de vagues images, la nature nous invite à en

jouir quand il est près de nous, ou nous le fait regretter quand il

a fui. Dans ces instants fertiles en enchantements, sous le dais de

cette lueur dont les tendres harmonies s'unissent à des séductions

intimes, il est difficile de résister aux vœux du cœur qui ont

alors tant de magie! alors le chagrin s'émousse, la joie enivre, et

la douleur accable. Les pompes du soir sont le signal des aveux et

les encouragent. Le silence devient plus dangereux que la parole, en

communiquant aux yeux toute la puissance de l'infini des cieux qu'ils

reflètent. Si l'on parle, le moindre mot possède une irrésistible

puissance. N'y a-t-il pas alors de la lumière dans la voix, de la

pourpre dans le regard? Le ciel n'est-il pas comme en nous, ou ne

nous semble-t-il pas être dans le ciel? Cependant Vandenesse et

Juliette, car depuis quelques jours elle se laissait appeler ainsi

familièrement par celui qu'elle se plaisait à nommer Charles; donc

tous deux parlaient, mais le sujet primitif de leur conversation était

bien loin d'eux; et, s'ils ne savaient plus le sens de leurs paroles,

ils écoutaient avec délices les pensées secrètes qu'elles couvraient.

La main de la marquise était dans celle de Vandenesse, et elle la lui

abandonnait sans croire que ce fût une faveur.

Ils se penchèrent ensemble pour voir un de ces majestueux paysages

pleins de neige, de glaciers, d'ombres grises qui teignent les flancs

de montagnes fantastiques; un de ces tableaux remplis de brusques

oppositions entre les flammes rouges et les tons noirs qui décorent les

cieux avec une inimitable et fugace poésie; magnifiques langes dans

lesquels renaît le soleil, beau linceul où il expire. En ce moment, les

cheveux de Juliette effleurèrent les joues de Vandenesse; elle sentit

ce contact léger, elle en frissonna violemment, et lui plus encore;

car tous deux étaient graduellement arrivés à une de ces inexplicables

crises où le calme communique aux sens une perception si fine, que le

plus faible choc fait verser des larmes et déborder la tristesse si

le cœur est perdu dans ces mélancolies, ou lui donne d'ineffables

plaisirs s'il est perdu dans les vertiges de l'amour. Juliette pressa

presque involontairement la main de son ami. Cette pression persuasive

donna du courage à la timidité de l'amant. Les joies de ce moment

et les espérances de l'avenir, tout se fondit dans une émotion,

celle d'une première caresse, du chaste et modeste baiser que madame

d'Aiglemont laissa prendre sur sa joue. Plus faible était la faveur,

plus puissante, plus dangereuse elle fut. Pour leur malheur à tous

deux, il n'y avait ni semblant ni fausseté. Ce fut l'entente de deux

belles âmes, séparées par tout ce qui est loi, réunies par tout ce qui

est séduction dans la nature. En ce moment le général d'Aiglemont entra.

—Le ministère est changé, dit-il. Votre oncle fait partie du nouveau

cabinet. Ainsi, vous avez de bien belles chances pour être ambassadeur,

Vandenesse.

Charles et Julie se regardèrent en rougissant. Cette pudeur mutuelle

fut encore un lien. Tous deux, ils eurent la même pensée, le même

remords; lien terrible et tout aussi fort entre deux brigands qui

viennent d'assassiner un homme qu'entre deux amants coupables d'un

baiser. Il fallait une réponse au marquis.

—Je ne veux plus quitter Paris, dit Charles Vandenesse.

—Nous savons pourquoi, répliqua le général en affectant la finesse

d'un homme qui découvre un secret. Vous ne voulez pas abandonner votre

oncle, pour vous faire déclarer l'héritier de sa pairie.

La marquise s'enfuit dans sa chambre, en se disant sur son mari cet

effroyable mot:—Il est aussi par trop bête!

IV

LE DOIGT DE DIEU.

Entre la barrière d'Italie et celle de la Santé, sur le boulevard

intérieur qui mène au Jardin-des-Plantes, il existe une perspective

digne de ravir l'artiste ou le voyageur le plus blasé sur les

jouissances de la vue. Si vous atteignez une légère éminence à partir

de laquelle le boulevard, ombragé par de grands arbres touffus, tourne

avec la grâce d'une allée forestière verte et silencieuse, vous voyez

devant vous, à vos pieds, une vallée profonde, peuplée de fabriques à

demi villageoises, clair-semée de verdure, arrosée par les eaux brunes

de la Bièvre ou des Gobelins. Sur le versant opposé, quelques milliers

de toits, pressés comme les têtes d'une foule, recèlent les misères

du faubourg Saint-Marceau. La magnifique coupole du Panthéon, le dôme

terne et mélancolique du Val-de-Grâce dominent orgueilleusement toute

une ville en amphithéâtre dont les gradins sont bizarrement dessinés

par des rues tortueuses. De là, les proportions des deux monuments

semblent gigantesques; elles écrasent et les demeures frêles et les

plus hauts peupliers du vallon. A gauche, l'Observatoire, à travers

les fenêtres et les galeries duquel le jour passe en produisant

d'inexplicables fantaisies, apparaît comme un spectre noir et décharné.

Puis, dans le lointain, l'élégante lanterne des Invalides flamboie

entre les masses bleuâtres du Luxembourg et les tours grises de

Saint-Sulpice. Vues de là, ces lignes architecturales sont mêlées à

des feuillages, à ces ombres, sont soumises aux caprices d'un ciel

qui change incessamment de couleur, de lumière ou d'aspect. Loin de

vous, les édifices meublent les airs; autour de vous, serpentent des

arbres ondoyants, des sentiers campagnards. Sur la droite, par une

large découpure de ce singulier paysage, vous apercevez la longue

nappe blanche du canal Saint-Martin, encadré de pierres rougeâtres,

paré de ses tilleuls, bordé par les constructions vraiment romaines

des Greniers d'abondance. Là, sur le dernier plan, les vaporeuses

collines de Belleville, chargées de maisons et de moulins, confondent

leurs accidents avec ceux des nuages. Cependant il existe une ville,

que vous ne voyez pas, entre la rangée de toits qui borde le vallon

et cet horizon aussi vague qu'un souvenir d'enfance; immense cité,

perdue comme dans un précipice entre les cimes de la Pitié et le faîte

du cimetière de l'Est, entre la souffrance et la mort. Elle fait

entendre un bruissement sourd semblable à celui de l'Océan qui gronde

derrière une falaise comme pour dire:—Je suis là. Si le soleil jette

ses flots de lumière sur cette face de Paris, s'il en épure, s'il en

fluidifie les lignes; s'il y allume quelques vitres, s'il en égaie

les tuiles, embrase les croix dorées, blanchit les murs et transforme

l'atmosphère en un voile de gaze; s'il crée de riches contrastes avec

les ombres fantastiques; si le ciel est d'azur et la terre frémissante,

si les cloches parlent, alors de là vous admirerez une de ces féeries

éloquentes que l'imagination n'oublie jamais, dont vous serez idolâtre,

affolé comme d'un merveilleux aspect de Naples, de Stamboul ou des

Florides. Nulle harmonie ne manque à ce concert. Là, murmurent le bruit

du monde et la poétique paix de la solitude, la voix d'un million

d'êtres et la voix de Dieu. Là gît une capitale couchée sous les

paisibles cyprès du Père-Lachaise.

Par une matinée de printemps, au moment où le soleil faisait briller

toutes les beautés de ce paysage, je les admirais, appuyé sur un gros

orme qui livrait au vent ses fleurs jaunes. Puis, à l'aspect de ces

riches et sublimes tableaux, je pensais amèrement au mépris que nous

professons, jusque dans nos livres, pour notre pays d'aujourd'hui. Je

maudissais ces pauvres riches qui, dégoûtés de notre belle France,

vont acheter à prix d'or le droit de dédaigner leur patrie en visitant

au galop, en examinant à travers un lorgnon les sites de cette Italie

devenue si vulgaire. Je contemplais avec amour le Paris moderne, je

rêvais, lorsque tout à coup le bruit d'un baiser troubla ma solitude

et fit enfuir la philosophie. Dans la contre-allée qui couronne la

pente rapide au bas de laquelle frissonnent les eaux, et en regardant

au delà du pont des Gobelins, je découvris une femme qui me parut

encore assez jeune, mise avec la simplicité la plus élégante, et dont

la physionomie douce semblait refléter le gai bonheur du paysage. Un

beau jeune homme posait à terre le plus joli petit garçon qu'il fût

possible de voir, en sorte que je n'ai jamais su si le baiser avait

retenti sur les joues de la mère ou sur celles de l'enfant. Une même

pensée, tendre et vive, éclatait dans les yeux, dans les gestes, dans

le sourire des deux jeunes gens. Ils entrelacèrent leurs bras avec une

si joyeuse promptitude, et se rapprochèrent avec une si merveilleuse

entente de mouvement, que, tout à eux-mêmes, ils ne s'aperçurent point

de ma présence. Mais un autre enfant, mécontent, boudeur, et qui

leur tournait le dos, me jeta des regards empreints d'une expression

saisissante. Laissant son frère courir seul, tantôt en arrière, tantôt

en avant de sa mère et du jeune homme, cet enfant, vêtu comme l'autre,

aussi gracieux, mais plus doux de formes, resta muet, immobile, et

dans l'attitude d'un serpent engourdi. C'était une petite fille. La

promenade de la jolie femme et de son compagnon avait je ne sais quoi

de machinal. Se contentant, par distraction peut-être, de parcourir

le faible espace qui se trouvait entre le petit pont et une voiture

arrêtée au détour du boulevard, ils recommençaient constamment leur

courte carrière, en s'arrêtant, se regardant, riant au gré des caprices

d'une conversation tour à tour animée, languissante, folle ou grave.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 9 / 47 段