—Voici, se disait-il, les femmes les plus élégantes, les plus riches,

les plus titrées de Paris. Ici sont les célébrités du jour, renommées

de tribune, renommées aristocratiques et littéraires: là, des artistes,

là, des hommes de pouvoir. Et cependant je ne vois que de petites

intrigues, des amours mort-nés, des sourires qui ne disent rien,

des dédains sans cause, des regards sans flamme, beaucoup d'esprit,

mais prodigué sans but. Tous ces visages blancs et roses cherchent

moins le plaisir que des distractions. Nulle émotion n'est vraie. Si

vous voulez seulement des plumes bien posées, des gazes fraîches,

de jolies toilettes, des femmes frêles; si pour vous la vie n'est

qu'une surface à effleurer, voici votre monde. Contentez-vous de ces

phrases insignifiantes, de ces ravissantes grimaces, et ne demandez

pas un sentiment dans les cœurs. Pour moi, j'ai horreur de ces plates

intrigues qui finiront par des mariages, des sous-préfectures, des

recettes générales, ou, s'il s'agit d'amour, par des arrangements

secrets, tant l'on a honte d'un semblant de passion. Je ne vois pas un

seul de ces visages éloquents qui vous annonce une âme abandonnée à

une idée comme à un remords. Ici, le regret ou le malheur se cachent

honteusement sous des plaisanteries. Je n'aperçois aucune de ces femmes

avec lesquelles j'aimerais à lutter, et qui vous entraînent dans un

abîme. Où trouver de l'énergie à Paris? Un poignard est une curiosité

que l'on y suspend à un clou doré, que l'on pare d'une jolie gaine.

Femmes, idées, sentiments, tout se ressemble. Il n'y existe plus de

passions, parce que les individualités ont disparu. Les rangs, les

esprits, les fortunes ont été nivelés, et nous avons tous pris l'habit

noir comme pour nous mettre en deuil de la France morte. Nous n'aimons

pas nos égaux. Entre deux amants, il faut des différences à effacer,

des distances à combler. Ce charme de l'amour s'est évanoui en 1789!

Notre ennui, nos mœurs fades sont le résultat du système politique.

Au moins, en Italie, tout y est tranché. Les femmes y sont encore des

animaux malfaisants, des sirènes dangereuses, sans raison, sans logique

autre que celle de leurs goûts, de leurs appétits, et desquelles il

faut se défier comme on se défie des tigres...

Madame Firmiani vint interrompre ce monologue dont les mille pensées

contradictoires, inachevées, confuses, sont intraduisibles. Le mérite

d'une rêverie est tout entier dans son vague, n'est-elle pas une sorte

de vapeur intellectuelle?

—Je veux, lui dit-elle en le prenant par le bras, vous présenter à une

femme qui a le plus grand désir de vous connaître d'après ce qu'elle

entend dire de vous.

Elle le conduisit dans un salon voisin, où elle lui montra, par un

geste, un sourire et un regard véritablement parisiens, une femme

assise au coin de la cheminée.

—Qui est-elle? demanda vivement le comte de Vandenesse.

—Une femme de qui vous vous êtes, certes, entretenu plus d'une fois

pour la louer ou pour en médire, une femme qui vit dans la solitude, un

vrai mystère.

—Si vous avez jamais été clémente dans votre vie, de grâce, dites-moi

son nom?

—La marquise d'Aiglemont.

—Je vais aller prendre des leçons près d'elle: elle a su faire d'un

mari bien médiocre un pair de France, d'un homme nul une capacité

politique. Mais, dites-moi, croyez-vous que lord Grenville soit mort

pour elle, comme quelques femmes l'ont prétendu?

—Peut-être. Depuis cette aventure, fausse ou vraie, la pauvre femme

est bien changée. Elle n'est pas encore allée dans le monde. C'est

quelque chose, à Paris, qu'une constance de quatre ans. Si vous la

voyez ici... Madame Firmiani s'arrêta; puis elle ajouta d'un air

fin:—J'oublie que je dois me taire. Allez causer avec elle.

Charles resta pendant un moment immobile, le dos légèrement appuyé sur

le chambranle de la porte, et tout occupé à examiner une femme devenue

célèbre sans que personne pût rendre compte des motifs sur lesquels

se fondait sa renommée. Le monde offre beaucoup de ces anomalies

curieuses. La réputation de madame d'Aiglemont n'était pas, certes,

plus extraordinaire que celle de certains hommes toujours en travail

d'une œuvre inconnue: statisticiens tenus pour profonds sur la foi de

calculs qu'ils se gardent bien de publier; politiques qui vivent sur un

article de journal; auteurs ou artistes dont l'œuvre reste toujours

en portefeuille; gens savants avec ceux qui ne connaissent rien à la

science, comme Sganarelle est latiniste avec ceux qui ne savent pas le

latin; hommes auxquels on accorde une capacité convenue sur un point,

soit la direction des arts, soit une mission importante. Cet admirable

mot: _c'est une spécialité_, semble avoir été créé pour ces espèces

d'acéphales politiques ou littéraires. Charles demeura plus long-temps

en contemplation qu'il ne le voulait, et fut mécontent d'être si

fortement préoccupé par une femme; mais aussi la présence de cette

femme réfutait les pensées qu'un instant auparavant le jeune diplomate

avait conçues à l'aspect du bal.

La marquise, alors âgée de trente ans, était belle quoique frêle de

formes et d'une excessive délicatesse. Son plus grand charme venait

d'une physionomie dont le calme trahissait une étonnante profondeur

dans l'âme. Son œil plein d'éclat, mais qui semblait voilé par une

pensée constante, accusait une vie fiévreuse et la résignation la plus

étendue. Ses paupières, presque toujours chastement baissées vers

la terre, se relevaient rarement. Si elle jetait des regards autour

d'elle, c'était par un mouvement triste, et vous eussiez dit qu'elle

réservait le feu de ses yeux pour d'occultes contemplations. Aussi tout

homme supérieur se sentait-il curieusement attiré vers cette femme

douce et silencieuse. Si l'esprit cherchait à deviner les mystères

de la perpétuelle réaction qui se faisait en elle du présent vers le

passé, du monde à sa solitude, l'âme n'était pas moins intéressée à

s'initier aux secrets d'un cœur en quelque sorte orgueilleux de ses

souffrances. En elle, rien d'ailleurs ne démentait les idées qu'elle

inspirait tout d'abord. Comme presque toutes les femmes qui ont de

très-longs cheveux, elle était pâle et parfaitement blanche. Sa peau,

d'une finesse prodigieuse, symptôme rarement trompeur, annonçait une

vraie sensibilité, justifiée par la nature de ses traits qui avaient ce

fini merveilleux que les peintres chinois répandent sur leurs figures

fantastiques. Son cou était un peu long peut-être; mais ces sortes de

cous sont les plus gracieux, et donnent aux têtes de femmes de vagues

affinités avec les magnétiques ondulations du serpent. S'il n'existait

pas un seul des mille indices par lesquels les caractères les plus

dissimulés se révèlent à l'observateur, il lui suffirait d'examiner

attentivement les gestes de la tête et les torsions du cou, si variées,

si expressives, pour juger une femme. Chez madame d'Aiglemont, la

mise était en harmonie avec la pensée qui dominait sa personne. Les

nattes de sa chevelure largement tressée formaient au-dessus de sa

tête une haute couronne à laquelle ne se mêlait aucun ornement, car

elle semblait avoir dit adieu pour toujours aux recherches de la

toilette. Aussi ne surprenait-on jamais en elle ces petits calculs de

coquetterie qui gâtent beaucoup de femmes. Seulement, quelque modeste

que fût son corsage, il ne cachait pas entièrement l'élégance de sa

taille. Puis le luxe de sa longue robe consistait dans une coupe

extrêmement distinguée; et, s'il est permis de chercher des idées dans

l'arrangement d'une étoffe, on pourrait dire que les plis nombreux et

simples de sa robe lui communiquaient une grande noblesse. Néanmoins,

peut-être trahissait-elle les indélébiles faiblesses de la femme par

les soins minutieux qu'elle prenait de sa main et de son pied; mais

si elle les montrait avec quelque plaisir, il eût été difficile à

la plus malicieuse rivale de trouver ses gestes affectés, tant ils

paraissaient involontaires, ou dus à d'enfantines habitudes. Ce reste

de coquetterie se faisait même excuser par une gracieuse nonchalance.

Cette masse de traits, cet ensemble de petites choses qui font une

femme laide ou jolie, attrayante ou désagréable, ne peuvent être

qu'indiqués, surtout lorsque, comme chez madame d'Aiglemont, l'âme est

le lien de tous les détails, et leur imprime une délicieuse unité.

Aussi son maintien s'accordait-il parfaitement avec le caractère de

sa figure et de sa mise. A un certain âge seulement, certaines femmes

choisies savent seules donner un langage à leur attitude. Est-ce le

chagrin, est-ce le bonheur qui prête à la femme de trente ans, à la

femme heureuse ou malheureuse, le secret de cette contenance éloquente?

Ce sera toujours une vivante énigme que chacun interprète au gré de

ses désirs, de ses espérances ou de son système. La manière dont la

marquise tenait ses deux coudes appuyés sur les bras de son fauteuil,

et joignait les extrémités des doigts de chaque main en ayant l'air

de jouer; la courbure de son cou, le laisser-aller de son corps

fatigué mais souple, qui paraissait élégamment brisé dans le fauteuil,

l'abandon de ses jambes, l'insouciance de sa pose, ses mouvements

pleins de lassitude, tout révélait une femme sans intérêt dans la vie,

qui n'a point connu les plaisirs de l'amour, mais qui les a rêvés, et

qui se courbe sous les fardeaux dont l'accable sa mémoire; une femme

qui depuis longtemps a désespéré de l'avenir ou d'elle-même; une femme

inoccupée qui prend le vide pour le néant. Charles de Vandenesse

admira ce magnifique tableau, mais comme le produit d'un _faire_

plus habile que ne l'est celui des femmes ordinaires. Il connaissait

d'Aiglemont. Au premier regard jeté sur cette femme, qu'il n'avait

pas encore vue, le jeune diplomate reconnut alors des disproportions,

des incompatibilités, employons le mot légal, trop fortes entre ces

deux personnes pour qu'il fût possible à la marquise d'aimer son mari.

Cependant madame d'Aiglemont tenait une conduite irréprochable, et

sa vertu donnait encore un plus haut prix à tous les mystères qu'un

observateur pouvait pressentir en elle. Lorsque son premier mouvement

de surprise fut passé, Vandenesse chercha la meilleure manière

d'aborder madame d'Aiglemont, et, par une ruse de diplomatie assez

vulgaire, il se proposa de l'embarrasser pour savoir comment elle

accueillerait une sottise.

—Madame, dit-il en s'asseyant près d'elle, une heureuse indiscrétion

m'a fait savoir que j'ai, je ne sais à quel titre, le bonheur d'être

distingué par vous. Je vous dois d'autant plus de remercîments que

je n'ai jamais été l'objet d'une semblable faveur. Aussi seriez-vous

comptable d'un de mes défauts. Désormais, je ne veux plus être

modeste...

—Vous aurez tort, monsieur, dit-elle en riant, il faut laisser la

vanité à ceux qui n'ont pas autre chose à mettre en avant.

Une conversation s'établit alors entre la marquise et le jeune homme,

qui, suivant l'usage, abordèrent en un moment une multitude de sujets:

la peinture, la musique, la littérature, la politique, les hommes, les

événements et les choses. Puis ils arrivèrent par une pente insensible

au sujet éternel des causeries françaises et étrangères, à l'amour, aux

sentiments et aux femmes.

—Nous sommes esclaves.

—Vous êtes reines.

Les phrases plus ou moins spirituelles dites par Charles et la marquise

pouvaient se réduire à cette simple expression de tous les discours

présents et à venir tenus sur cette matière. Ces deux phrases ne

voudront-elles pas toujours dire dans un temps donné:—Aimez-moi.—Je

vous aimerai.

—Madame, s'écria doucement Charles de Vandenesse, vous me faites bien

vivement regretter de quitter Paris. Je ne retrouverai certes pas en

Italie des heures aussi spirituelles que l'a été celle-ci.

—Vous rencontrerez peut-être le bonheur, monsieur, et il vaut mieux

que toutes les pensées brillantes, vraies ou fausses, qui se disent

chaque soir à Paris.

Avant de saluer la marquise, Charles obtint la permission d'aller lui

faire ses adieux. Il s'estima très heureux d'avoir donné à sa requête

les formes de la sincérité, lorsque le soir, en se couchant, et le

lendemain, pendant toute la journée, il lui fut impossible de chasser

le souvenir de cette femme. Tantôt il se demandait pourquoi la marquise

l'avait distingué; quelles pouvaient être ses intentions en demandant

à le revoir; et il fit d'intarissables commentaires. Tantôt il croyait

trouver les motifs de cette curiosité, il s'enivrait alors d'espérance,

ou se refroidissait, suivant les interprétations par lesquelles il

s'expliquait ce souhait poli, si vulgaire à Paris. Tantôt c'était

tout, tantôt ce n'était rien. Enfin, il voulut résister au penchant

qui l'entraînait vers madame d'Aiglemont; mais il alla chez elle. Il

existe des pensées auxquelles nous obéissons sans les connaître: elles

sont en nous à notre insu. Quoique cette réflexion puisse paraître plus

paradoxale que vraie, chaque personne de bonne foi en trouvera mille

preuves dans sa vie. En se rendant chez la marquise, Charles obéissait

à l'un de ces textes préexistants dont notre expérience et les

conquêtes de notre esprit ne sont, plus tard, que les développements

sensibles. Une femme de trente ans a d'irrésistibles attraits pour un

jeune homme; et rien de plus naturel, de plus fortement tissu, de

mieux préétabli que les attachements profonds dont tant d'exemples

nous sont offerts dans le monde entre une femme comme la marquise et

un jeune homme tel que Vandenesse. En effet, une jeune fille a trop

d'illusions, trop d'inexpérience, et le sexe est trop complice de son

amour, pour qu'un jeune homme puisse en être flatté; tandis qu'une

femme connaît toute l'étendue des sacrifices à faire. Là, où l'une est

entraînée par la curiosité, par des séductions étrangères à celles

de l'amour, l'autre obéit à un sentiment consciencieux. L'une cède,

l'autre choisit. Ce choix n'est-il pas déjà une immense flatterie?

Armée d'un savoir presque toujours chèrement payé par des malheurs,

en se donnant, la femme expérimentée semble donner plus qu'elle-même;

tandis que la jeune fille, ignorante et crédule, ne sachant rien, ne

peut rien comparer, rien apprécier; elle accepte l'amour et l'étudie.

L'une nous instruit, nous conseille à un âge où l'on aime à se laisser

guider, où l'obéissance est un plaisir; l'autre veut tout apprendre et

se montre naïve là où l'autre est tendre. Celle-là ne vous présente

qu'un seul triomphe, celle-ci vous oblige à des combats perpétuels. La

première n'a que des larmes et des plaisirs, la seconde a des voluptés

et des remords. Pour qu'une jeune fille soit la maîtresse, elle doit

être trop corrompue, et on l'abandonne alors avec horreur; tandis

qu'une femme a mille moyens de conserver tout à la fois son pouvoir

et sa dignité. L'une, trop soumise, vous offre les tristes sécurités

du repos; l'autre perd trop pour ne pas demander à l'amour ses mille

métamorphoses. L'une se déshonore toute seule, l'autre tue à votre

profit une famille entière. La jeune fille n'a qu'une coquetterie,

et croit avoir tout dit quand elle a quitté son vêtement; mais la

femme en a d'innombrables et se cache sous mille voiles; enfin elle

caresse toutes les vanités, et la novice n'en flatte qu'une. Il s'émeut

d'ailleurs des indécisions, des terreurs, des craintes, des troubles et

des orages chez la femme de trente ans, qui ne se rencontrent jamais

dans l'amour d'une jeune fille. Arrivée à cet âge, la femme demande à

un jeune homme de lui restituer l'estime qu'elle lui a sacrifiée; elle

ne vit que pour lui, s'occupe de son avenir, lui veut une belle vie,

la lui ordonne glorieuse; elle obéit, elle prie et commande, s'abaisse

et s'élève, et sait consoler en mille occasions, où la jeune fille ne

sait que gémir. Enfin, outre tous les avantages de sa position, la

femme de trente ans peut se faire jeune fille, jouer tous les rôles,

être pudique, et s'embellir même d'un malheur. Entre elles deux se

trouve l'incommensurable différence du prévu à l'imprévu, de la force

à la faiblesse. La femme de trente ans satisfait tout, et la jeune

fille, sous peine de ne pas être, doit ne rien satisfaire. Ces idées se

développent au cœur d'un jeune homme, et composent chez lui la plus

forte des passions, car elle réunit les sentiments factices créés par

les mœurs, aux sentiments réels de la nature.

La démarche la plus capitale et la plus décisive dans la vie des femmes

est précisément celle qu'une femme regarde toujours comme la plus

insignifiante. Mariée, elle ne s'appartient plus, elle est la reine et

l'esclave du foyer domestique. La sainteté des femmes est inconciliable

avec les devoirs et les libertés du monde. Émanciper les femmes, c'est

les corrompre. En accordant à un étranger le droit d'entrer dans le

sanctuaire du ménage, n'est-ce pas se mettre à sa merci? mais qu'une

femme l'y attire, n'est-ce pas une faute, ou, pour être exact, le

commencement d'une faute? Il faut accepter cette théorie dans toute

sa rigueur, ou absoudre les passions. Jusqu'à présent, en France, la

Société a su prendre un _mezzo termine_: elle se moque des malheurs.

Comme les Spartiates qui ne punissaient que la maladresse, elle

semble admettre le vol. Mais peut-être ce système est-il très-sage.

Le mépris général constitue le plus affreux de tous les châtiments,

en ce qu'il atteint la femme au cœur. Les femmes tiennent et doivent

toutes tenir à être honorées, car sans l'estime elles n'existent plus.

Aussi est-ce le premier sentiment qu'elles demandent à l'amour. La

plus corrompue d'entre elles exige, même avant tout, une absolution

pour le passé, en vendant son avenir, et tâche de faire comprendre

à son amant qu'elle échange, contre d'irrésistibles félicités, les

honneurs que le monde lui refusera. Il n'est pas de femme qui, en

recevant chez elle, pour la première fois, un jeune homme, et en se

trouvant seule avec lui, ne conçoive quelques-unes de ces réflexions;

surtout si, comme Charles Vandenesse, il est bien fait ou spirituel.

Pareillement, peu de jeunes gens manquent de fonder quelques vœux

secrets sur une des mille idées qui justifient leur amour inné pour

les femmes belles, spirituelles et malheureuses comme l'était madame

d'Aiglemont. Aussi la marquise, en entendant annoncer monsieur de

Vandenesse, fut-elle troublée; et lui, fut-il presque honteux, malgré

l'assurance qui, chez les diplomates, est en quelque sorte de costume.

Mais la marquise prit bientôt cet air affectueux, sous lequel les

femmes s'abritent contre les interprétations de la vanité. Cette

contenance exclut toute arrière-pensée, et fait pour ainsi dire la

part au sentiment en le tempérant par les formes de la politesse. Les

femmes se tiennent alors aussi longtemps qu'elles le veulent dans cette

position équivoque, comme dans un carrefour qui mène également au

respect, à l'indifférence, à l'étonnement ou à la passion. A trente ans

seulement une femme peut connaître les ressources de cette situation.

Elle y sait rire, plaisanter, s'attendrir sans se compromettre. Elle

possède alors le tact nécessaire pour attaquer chez un homme toutes

les cordes sensibles, et pour étudier les sons qu'elle en tire. Son

silence est aussi dangereux que sa parole. Vous ne devinez jamais si,

à cet âge, elle est franche ou fausse, si elle se moque ou si elle

est de bonne foi dans ses aveux. Après vous avoir donné le droit de

lutter avec elle, tout à coup, par un mot, par un regard, par un de

ces gestes dont la puissance leur est connue, elles ferment le combat,

vous abandonnent, et restent maîtresses de votre secret, libres de vous

immoler par une plaisanterie, libres de s'occuper de vous, également

protégées par leur faiblesse et par votre force. Quoique la marquise se

plaçât, pendant cette première visite, sur ce terrain neutre, elle sut

y conserver une haute dignité de femme. Ses douleurs secrètes planèrent

toujours sur sa gaieté factice comme un léger nuage qui dérobe

imparfaitement le soleil. Vandenesse sortit après avoir éprouvé dans

cette conversation des délices inconnues; mais il demeura convaincu que

la marquise était de ces femmes dont la conquête coûte trop cher pour

qu'on puisse entreprendre de les aimer.

—Ce serait, dit-il en s'en allant, du sentiment à perte de vue, une

correspondance à fatiguer un sous-chef ambitieux! Cependant, si je

voulais bien... Ce fatal—_Si je voulais bien!_ a constamment perdu les

entêtés. En France l'amour-propre mène à la passion. Charles revint

chez madame d'Aiglemont et crut s'apercevoir qu'elle prenait plaisir à

sa conversation. Au lieu de se livrer avec naïveté au bonheur d'aimer,

il voulut alors jouer un double rôle. Il essaya de paraître passionné,

puis d'analyser froidement la marche de cette intrigue, d'être amant

et diplomate; mais il était généreux et jeune, cet examen devait le

conduire à un amour sans bornes; car, artificieuse ou naturelle, la

marquise était toujours plus forte que lui. Chaque fois qu'il sortait

de chez madame d'Aiglemont, Charles persistait dans sa méfiance et

soumettait les situations progressives par lesquelles passait son âme à

une sévère analyse, qui tuait ses propres émotions.

—Aujourd'hui, se disait-il à la troisième visite, elle m'a fait

comprendre qu'elle était très-malheureuse et seule dans la vie, que

sans sa fille elle désirerait ardemment la mort. Elle a été d'une

résignation parfaite. Or, je ne suis ni son frère ni son confesseur,

pourquoi m'a-t-elle confié ses chagrins? Elle m'aime.

Deux jours après, en s'en allant, il apostrophait les mœurs modernes.

—L'amour prend la couleur de chaque siècle. En 1822 il est

doctrinaire. Au lieu de se prouver, comme jadis, par des faits, on le

discute, on le disserte, on le met en discours de tribune. Les femmes

en sont réduites à trois moyens: d'abord elles mettent en question

notre passion, nous refusent le pouvoir d'aimer autant qu'elles aiment.

Coquetterie! véritable défi que la marquise m'a porté ce soir. Puis

elles se font très-malheureuses pour exciter nos générosités naturelles

ou notre amour-propre. Un jeune homme n'est-il pas flatté de consoler

une grande infortune? Enfin elles ont la manie de la virginité! Elle a

dû penser que je la croyais toute neuve. Ma bonne foi peut devenir une

excellente spéculation.

Mais un jour, après avoir épuisé ses pensées de défiance, il se

demanda si la marquise était sincère, si tant de souffrances pouvaient

être jouées, pourquoi feindre de la résignation? elle vivait dans

une solitude profonde, et dévorait en silence des chagrins qu'elle

laissait à peine deviner par l'accent plus ou moins contraint d'une

interjection. Dès ce moment Charles prit un vif intérêt à madame

d'Aiglemont. Cependant, en venant à un rendez-vous habituel qui leur

était devenu nécessaire l'un à l'autre, heure réservée par un mutuel

instinct, Vandenesse trouvait encore sa maîtresse plus habile que

vraie, et son dernier mot était:—Décidément, cette femme est très

adroite. Il entra, vit la marquise dans son attitude favorite, attitude

pleine de mélancolie; elle leva les yeux sur lui sans faire un

mouvement, et lui jeta un de ces regards pleins qui ressemblent à un

sourire. Madame d'Aiglemont exprimait une confiance, une amitié vraie,

mais point d'amour. Charles s'assit et ne put rien dire. Il était ému

par une de ces sensations pour lesquelles il manque un langage.

—Qu'avez-vous? lui dit-elle d'un son de voix attendrie.

—Rien. Si, reprit-il, je songe à une chose qui ne vous a point encore

occupée.

—Qu'est-ce?

—Mais... le congrès est fini.

—Eh! bien, dit-elle, vous deviez donc aller au congrès?

Une réponse directe était la plus éloquente et la plus délicate des

déclarations; mais Charles ne la fit pas. La physionomie de madame

d'Aiglemont attestait une candeur d'amitié qui détruisait tous les

calculs de la vanité, toutes les espérances de l'amour, toutes

les défiances du diplomate; elle ignorait ou paraissait ignorer

complétement qu'elle fût aimée; et, lorsque Charles, tout confus,

se replia sur lui-même, il fut forcé de s'avouer qu'il n'avait rien

fait ni rien dit qui autorisât cette femme à le penser. Monsieur de

Vandenesse trouva pendant cette soirée la marquise ce qu'elle était

toujours: simple et affectueuse, vraie dans sa douleur, heureuse

d'avoir un ami, fière de rencontrer une âme qui sût entendre la sienne;

elle n'allait pas au delà, et ne supposait pas qu'une femme pût se

laisser deux fois séduire; mais elle avait connu l'amour et le gardait

encore saignant au fond de son cœur; elle n'imaginait pas que le

bonheur pût apporter deux fois à une femme ses enivrements, car elle ne

croyait pas seulement à l'esprit, mais à l'âme; et, pour elle, l'amour

n'était pas une séduction, il comportait toutes les séductions nobles.

En ce moment Charles redevint jeune homme, il fut subjugué par l'éclat

d'un si grand caractère, et voulut être initié dans tous les secrets de

cette existence flétrie par le hasard plus que par une faute. Madame

d'Aiglemont ne jeta qu'un regard à son ami en l'entendant demander

compte du surcroît de chagrin qui communiquait à sa beauté toutes les

harmonies de la tristesse; mais ce regard profond fut comme le sceau

d'un contrat solennel.

—Ne me faites plus de questions semblables, dit-elle. Il y a trois

ans, à pareil jour, celui qui m'aimait, le seul homme au bonheur de

qui j'eusse sacrifié jusqu'à ma propre estime, est mort, et mort pour

me sauver l'honneur. Cet amour a cessé jeune, pur, plein d'illusions.

Avant de me livrer à une passion vers laquelle une fatalité sans

exemple me poussa, j'avais été séduite par ce qui perd tant de jeunes

filles, par un homme nul, mais de formes agréables. Le mariage

effeuilla mes espérances une à une. Aujourd'hui j'ai perdu le bonheur

légitime et ce bonheur que l'on nomme criminel, sans avoir connu le

bonheur. Il ne me reste rien. Si je n'ai pas su mourir, je dois être au

moins fidèle à mes souvenirs.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 8 / 47 段