son malheur, qu'elle étudiait en cherchant les moyens de ne pas mentir
à son cœur, de regagner son empire sur le marquis, et de vivre assez
longtemps pour veiller au bonheur de sa fille. Elle résolut alors de
lutter avec sa rivale, de reparaître dans le monde, d'y briller; de
feindre pour son mari un amour qu'elle ne pouvait plus éprouver, de
le séduire; puis, lorsque par ses artifices elle l'aurait soumis à
son pouvoir, d'être coquette avec lui comme le sont ces capricieuses
maîtresses qui se font un plaisir de tourmenter leurs amants. Ce
manége odieux était le seul remède possible à ses maux. Ainsi, elle
deviendrait maîtresse de ses souffrances, elle les ordonnerait selon
son bon plaisir, et les rendrait plus rares tout en subjuguant son
mari, tout en le domptant sous un despotisme terrible. Elle n'eut
plus aucun remords de lui imposer une vie difficile. D'un seul
bond, elle s'élança dans les froids calculs de l'indifférence. Pour
sauver sa fille, elle devina tout à coup les perfidies, les mensonges
des créatures qui n'aiment pas, les tromperies de la coquetterie,
et ces ruses atroces qui font haïr si profondément la femme chez
qui les hommes supposent alors des corruptions innées. A l'insu de
Julie, sa vanité féminine, son intérêt et un vague désir de vengeance
s'accordèrent avec son amour maternel pour la faire entrer dans une
voie où de nouvelles douleurs l'attendaient. Mais elle avait l'âme
trop belle, l'esprit trop délicat, et surtout trop de franchise pour
être long-temps complice de ces fraudes. Habituée à lire en elle-même,
au premier pas dans le vice, car ceci était du vice, le cri de sa
conscience devait étouffer celui des passions et de l'égoïsme. En
effet, chez une jeune femme dont le cœur est encore pur, et où l'amour
est resté vierge, le sentiment de la maternité même est soumis à la
voix de la pudeur. La pudeur n'est-elle pas toute la femme? Mais Julie
ne voulut apercevoir aucun danger, aucune faute dans sa nouvelle vie.
Elle vint chez madame de Sérizy. Sa rivale comptait voir une femme
pâle, languissante; la marquise avait mis du rouge, et se présenta
dans tout l'éclat d'une parure qui rehaussait encore sa beauté. Madame
la comtesse de Sérizy était une de ces femmes qui prétendent exercer
à Paris une sorte d'empire sur la mode et sur le monde; elle dictait
des arrêts qui, reçus dans le cercle où elle régnait, lui semblaient
universellement adoptés; elle avait la prétention de faire des mots;
elle était souverainement _jugeuse_. Littérature, politique, hommes et
femmes, tout subissait sa censure; et madame de Sérizy semblait défier
celle des autres. Sa maison était, en toute chose, un modèle de bon
goût. Au milieu de ces salons remplis de femmes élégantes et belles,
Julie triompha de la comtesse. Spirituelle, vive, sémillante, elle
eut autour d'elle les hommes les plus distingués de la soirée. Pour
le désespoir des femmes, sa toilette était irréprochable, et toutes
lui envièrent une coupe de robe, une forme de corsage dont l'effet fut
attribué généralement à quelque génie de couturière inconnue, car les
femmes aiment mieux croire à la science des chiffons qu'à la grâce
et à la perfection de celles qui sont faites de manière à les bien
porter. Lorsque Julie se leva pour aller au piano chanter la romance
de Desdémone, les hommes accoururent de tous les salons pour entendre
cette célèbre voix, muette depuis si long-temps, et il se fit un
profond silence. La marquise éprouva de vives émotions en voyant les
têtes pressées aux portes et tous les regards attachés sur elle. Elle
chercha son mari, lui lança une œillade pleine de coquetterie, et vit
avec plaisir qu'en ce moment son amour-propre était extraordinairement
flatté. Heureuse de ce triomphe, elle ravit l'assemblée dans la
première partie d'_al piu salice_. Jamais ni la Malibran ni la Pasta
n'avaient fait entendre des chants si parfaits de sentiment et
d'intonation; mais, au moment de la reprise, elle regarda dans les
groupes, et aperçut Arthur dont le regard fixe ne la quittait pas. Elle
tressaillit vivement, et sa voix s'altéra.
Madame de Sérizy s'élança de sa place vers la marquise.
—Qu'avez-vous, ma chère? Oh! pauvre petite, elle est si souffrante!
Je tremblais en lui voyant entreprendre une chose au-dessus de ses
forces...
La romance fut interrompue. Julie, dépitée, ne se sentit plus le
courage de continuer et subit la compassion perfide de sa rivale.
Toutes les femmes chuchotèrent; puis, à force de discuter cet incident,
elles devinèrent la lutte commencée entre la marquise et madame de
Sérizy, qu'elles n'épargnèrent pas dans leurs médisances. Les bizarres
pressentiments qui avaient si souvent agité Julie se trouvaient tout à
coup réalisés. En s'occupant d'Arthur, elle s'était complue à croire
qu'un homme, en apparence si doux, si délicat, devait être resté fidèle
à son premier amour. Parfois elle s'était flattée d'être l'objet de
cette belle passion, la passion pure et vraie d'un homme jeune, dont
toutes les pensées appartiennent à sa bien-aimée, dont tous les moments
lui sont consacrés, qui n'a point de détours, qui rougit de ce qui
fait rougir une femme, pense comme une femme, ne lui donne point de
rivales, et se livre à elle sans songer à l'ambition, ni à la gloire,
ni à la fortune. Elle avait rêvé tout cela d'Arthur, par folie, par
distraction; puis tout à coup elle crut voir son rêve accompli.
Elle lut sur le visage presque féminin du jeune Anglais les pensées
profondes, les mélancolies douces, les résignations douloureuses dont
elle-même était la victime. Elle se reconnut en lui. Le malheur et
la mélancolie sont les interprètes les plus éloquents de l'amour,
et correspondent entre deux êtres souffrants avec une incroyable
rapidité. La vue intime et l'intussusception des choses ou des idées
sont chez eux complètes et justes. Aussi la violence du choc que reçut
la marquise lui révéla-t-elle tous les dangers de l'avenir. Trop
heureuse de trouver un prétexte à son trouble dans son état habituel de
souffrance, elle se laissa volontiers accabler par l'ingénieuse pitié
de madame de Sérizy. L'interruption de la romance était un événement
dont s'entretenaient assez diversement plusieurs personnes. Les unes
déploraient le sort de Julie, et se plaignaient de ce qu'une femme si
remarquable fût perdue pour le monde; les autres voulaient savoir la
cause de ses souffrances et de la solitude dans laquelle elle vivait.
—Eh bien! mon cher Ronquerolles, disait le marquis au frère de madame
de Sérizy, tu enviais mon bonheur en voyant madame d'Aiglemont, et tu
me reprochais de lui être infidèle? Va, tu trouverais mon sort bien
peu désirable, si tu restais comme moi en présence d'une jolie femme
pendant une ou deux années, sans oser lui baiser la main, de peur de la
briser. Ne t'embarrasse jamais de ces bijoux délicats, bons seulement
à mettre sous verre, et que leur fragilité, leur cherté nous oblige
à toujours respecter. Sors-tu souvent ton beau cheval pour lequel tu
crains, m'a-t-on dit, les averses et la neige? Voilà mon histoire. Il
est vrai que je suis sûr de la vertu de ma femme; mais mon mariage est
une chose de luxe; et si tu me crois marié, tu te trompes. Aussi mes
infidélités sont-elles en quelque sorte légitimes. Je voudrais bien
savoir comment vous feriez à ma place, messieurs les rieurs? Beaucoup
d'hommes auraient moins de ménagements que je n'en ai pour ma femme.
Je suis sûr, ajouta-t-il à voix basse, que madame d'Aiglemont ne se
doute de rien. Aussi, certes, aurais-je grand tort de me plaindre, je
suis très heureux... Seulement, rien n'est plus ennuyeux pour un homme
sensible, que de voir souffrir une pauvre créature à laquelle on est
attaché...
—Tu as donc beaucoup de sensibilité? répondit M. de Ronquerolles, car
tu es rarement chez toi.
Cette amicale épigramme fit rire les auditeurs; mais Arthur resta
froid et imperturbable, en gentleman qui a pris la gravité pour base
de son caractère. Les étranges paroles de ce mari firent sans doute
concevoir quelques espérances au jeune Anglais, qui attendit avec
patience le moment où il pourrait se trouver seul avec M. d'Aiglemont,
et l'occasion s'en présenta bientôt.
—Monsieur, lui dit-il, je vois avec une peine infinie l'état de madame
la marquise, et si vous saviez que, faute d'un régime particulier, elle
doit mourir misérablement, je pense que vous ne plaisanteriez pas sur
ses souffrances. Si je vous parle ainsi, j'y suis en quelque sorte
autorisé par la certitude que j'ai de sauver madame d'Aiglemont, et de
la rendre à la vie et au bonheur. Il est peu naturel qu'un homme de mon
rang soit médecin; et, néanmoins, le hasard a voulu que j'étudiasse la
médecine. Or, je m'ennuie assez, dit-il en affectant un froid égoïsme
qui devait servir ses desseins, pour qu'il me soit indifférent de
dépenser mon temps et mes voyages au profit d'un être souffrant, au
lieu de satisfaire quelques sottes fantaisies. Les guérisons de ces
sortes de maladies sont rares, parce qu'elles exigent beaucoup de
soins, de temps et de patience; il faut surtout avoir de la fortune,
voyager, suivre scrupuleusement des prescriptions qui varient chaque
jour, et n'ont rien de désagréable. Nous sommes deux gentilshommes,
dit-il en donnant à ce mot l'acception du mot anglais _gentleman_,
et nous pouvons nous entendre. Je vous préviens que si vous acceptez
ma proposition, vous serez à tout moment le juge de ma conduite. Je
n'entreprendrai rien sans vous avoir pour conseil, pour surveillant,
et je vous réponds du succès si vous consentez à m'obéir. Oui, si vous
voulez ne pas être pendant long-temps le mari de madame d'Aiglemont,
lui dit-il à l'oreille.
—Il est sûr, milord, dit le marquis en riant, qu'un Anglais pouvait
seul me faire une proposition si bizarre. Permettez-moi de ne pas la
repousser et de ne pas l'accueillir, j'y songerai. Puis, avant tout,
elle doit être soumise à ma femme.
En ce moment, Julie avait reparu au piano. Elle chanta l'air de
Sémiramide, _Son regina, son guerriera_. Des applaudissements unanimes,
mais des applaudissements sourds, pour ainsi dire, les acclamations
polies du faubourg Saint-Germain, témoignèrent de l'enthousiasme
qu'elle excita.
Lorsque d'Aiglemont ramena sa femme à son hôtel, Julie vit avec une
sorte de plaisir inquiet le prompt succès de ses tentatives. Son mari,
réveillé par le rôle qu'elle venait de jouer, voulut l'honorer d'une
fantaisie, et la prit en goût, comme il eût fait d'une actrice. Julie
trouva plaisant d'être traitée ainsi, elle vertueuse et mariée; elle
essaya de jouer avec son pouvoir, et dans cette première lutte, sa
bonté la fit succomber encore une fois, mais ce fut la plus terrible
de toutes les leçons que lui gardait le sort. Vers deux ou trois
heures du matin, Julie était sur son séant, sombre et rêveuse, dans
le lit conjugal; une lampe à lueur incertaine éclairait faiblement la
chambre, le silence le plus profond y régnait; et, depuis une heure
environ, la marquise, livrée à de poignants remords, versait des larmes
dont l'amertume ne peut être comprise que des femmes qui se sont
trouvées dans la même situation. Il fallait avoir l'âme de Julie pour
sentir comme elle l'horreur d'une caresse calculée, pour se trouver
autant froissée par un baiser froid; apostasie du cœur encore aggravée
par une douloureuse prostitution. Elle se mésestimait elle-même, elle
maudissait le mariage, elle aurait voulu être morte; et, sans un cri
jeté par sa fille, elle se serait peut-être précipitée par la fenêtre
sur le pavé. Monsieur d'Aiglemont dormait paisiblement près d'elle,
sans être réveillé par les larmes chaudes que sa femme laissait tomber
sur lui. Le lendemain, Julie sut être gaie. Elle trouva des forces
pour paraître heureuse et cacher, non plus sa mélancolie, mais une
invincible horreur. De ce jour elle ne se regarda plus comme une
femme irréprochable. Ne s'était-elle pas menti à elle-même, dès lors
n'était-elle pas capable de dissimulation, et ne pouvait-elle pas plus
tard déployer une profondeur étonnante dans les délits conjugaux? Son
mariage était cause de cette perversité _à priori_ qui ne s'exerçait
encore sur rien. Cependant elle s'était déjà demandé pourquoi
résister à un amant aimé quand elle se donnait, contre son cœur et
contre le vœu de la nature, à un mari qu'elle n'aimait plus. Toutes
les fautes, et les crimes peut-être, ont pour principe un mauvais
raisonnement ou quelque excès d'égoïsme. La société ne peut exister
que par les sacrifices individuels qu'exigent les lois. En accepter
les avantages, n'est-ce pas s'engager à maintenir les conditions qui
la font subsister? Or, les malheureux sans pain, obligés de respecter
la propriété, ne sont pas moins à plaindre que les femmes blessées
dans les vœux et la délicatesse de leur nature. Quelques jours après
cette scène, dont les secrets furent ensevelis dans le lit conjugal,
d'Aiglemont présenta lord Grenville à sa femme. Julie reçut Arthur
avec une politesse froide qui faisait honneur à sa dissimulation. Elle
imposa silence à son cœur, voila ses regards, donna de la fermeté à sa
voix, et put ainsi rester maîtresse de son avenir. Puis, après avoir
reconnu par ces moyens, innés pour ainsi dire chez les femmes, toute
l'étendue de l'amour qu'elle avait inspiré, madame d'Aiglemont sourit
à l'espoir d'une prompte guérison, et n'opposa plus de résistance à
la volonté de son mari, qui la violentait pour lui faire accepter les
soins du jeune docteur. Néanmoins, elle ne voulut se fier à lord
Grenville qu'après en avoir assez étudié les paroles et les manières
pour être sûre qu'il aurait la générosité de souffrir en silence.
Elle avait sur lui le plus absolu pouvoir, elle en abusait déjà:
n'était-elle pas femme?
Montcontour est un ancien manoir situé sur un de ces blonds rochers au
bas desquels passe la Loire, non loin de l'endroit où Julie s'était
arrêtée en 1814. C'est un de ces petits châteaux de Touraine, blancs,
jolis, à tourelles sculptées, brodés comme une dentelle de Malines;
un de ces châteaux mignons, pimpants qui se mirent dans les eaux du
fleuve avec leurs bouquets de mûriers, leurs vignes, leurs chemins
creux, leurs longues balustrades à jour, leurs caves en rocher, leurs
manteaux de lierre et leurs escarpements. Les toits de Montcontour
pétillent sous les rayons du soleil, tout y est ardent. Mille vestiges
de l'Espagne poétisent cette ravissante habitation: les genêts d'or,
les fleurs à clochettes embaument la brise; l'air est caressant, la
terre sourit partout, et partout de douces magies enveloppent l'âme, la
rendent paresseuse, amoureuse, l'amollissent et la bercent. Cette belle
et suave contrée endort les douleurs et réveille les passions. Personne
ne reste froid sous ce ciel pur, devant ces eaux scintillantes. Là
meurt plus d'une ambition, là vous vous couchez au sein d'un tranquille
bonheur, comme chaque soir le soleil se couche dans ses langes de
pourpre et d'azur. Par une douce soirée du mois d'août, en 1821,
deux personnes gravissaient les chemins pierreux qui découpent les
rochers sur lesquels est assis le château, et se dirigeaient vers les
hauteurs pour y admirer sans doute les points de vue multipliés qu'on
y découvre. Ces deux personnes étaient Julie et lord Grenville; mais
cette Julie semblait être une nouvelle femme. La marquise avait les
franches couleurs de la santé. Ses yeux, vivifiés par une féconde
puissance, étincelaient à travers une humide vapeur, semblable au
fluide qui donne à ceux des enfants d'irrésistibles attraits. Elle
souriait à plein, elle était heureuse de vivre, et concevait la vie.
A la manière dont elle levait ses pieds mignons, il était facile de
voir que nulle souffrance n'alourdissait comme autrefois ses moindres
mouvements, n'alanguissait ni ses regards, ni ses paroles, ni ses
gestes. Sous l'ombrelle de soie blanche qui la garantissait des chauds
rayons du soleil, elle ressemblait à une jeune mariée sous son voile,
à une vierge prête à se livrer aux enchantements de l'amour. Arthur
la conduisait avec un soin d'amant, il la guidait comme on guide
un enfant, la mettait dans le meilleur chemin, lui faisait éviter
les pierres, lui montrait une échappée de vue ou l'amenait devant
une fleur, toujours mû par un perpétuel sentiment de bonté, par une
intention délicate, par une connaissance intime du bien-être de cette
femme, sentiments qui semblaient être innés en lui, autant et plus
peut-être que le mouvement nécessaire à sa propre existence. La malade
et son médecin marchaient du même pas sans être étonnés d'un accord qui
paraissait avoir existé dès le premier jour où ils marchèrent ensemble;
ils obéissaient à une même volonté, s'arrêtaient, impressionnés par
les mêmes sensations; leurs regards, leurs paroles correspondaient à
des pensées mutuelles. Parvenus tous deux en haut d'une vigne, ils
voulurent aller se reposer sur une de ces longues pierres blanches que
l'on extrait continuellement des caves pratiquées dans le rocher; mais
avant de s'y asseoir, Julie contempla le site.
—Le beau pays! s'écria-t-elle. Dressons une tente et vivons ici.
Victor, cria-t-elle, venez donc, venez donc!
Monsieur d'Aiglemont répondit d'en bas par un cri de chasseur, mais
sans hâter sa marche; seulement il regardait sa femme de temps en temps
lorsque les sinuosités du sentier le lui permettaient. Julie aspira
l'air avec plaisir en levant la tête et en jetant à Arthur un de ces
coups d'œil fins par lesquels une femme d'esprit dit toute sa pensée.
—Oh! reprit-elle, je voudrais rester toujours ici. Peut-on jamais se
lasser d'admirer cette belle vallée? Savez-vous le nom de cette jolie
rivière, milord?
—C'est la Cise.
—La Cise, répéta-t-elle. Et là-bas, devant nous, qu'est-ce?
—Ce sont les coteaux du Cher, dit-il.
—Et sur la droite? Ah! c'est Tours. Mais voyez le bel effet que
produisent dans le lointain les clochers de la cathédrale.
Elle se fit muette, et laissa tomber sur la main d'Arthur la main
qu'elle avait étendue vers la ville. Tous deux, ils admirèrent en
silence le paysage et les beautés de cette nature harmonieuse. Le
murmure des eaux, la pureté de l'air et du ciel, tout s'accordait avec
les pensées qui vinrent en foule dans leurs cœurs aimants et jeunes.
—Oh! mon Dieu, combien j'aime ce pays, répéta Julie avec un
enthousiasme croissant et naïf. Vous l'avez habité longtemps?
reprit-elle après une pause.
A ces mots, lord Grenville tressaillit.
—C'est là, répondit-il avec mélancolie en montrant un bouquet de
noyers sur la route, là que prisonnier je vous vis pour la première
fois....
—Oui, mais j'étais déjà bien triste; cette nature me sembla sauvage,
et maintenant....
Elle s'arrêta, lord Grenville n'osa pas la regarder.
—C'est à vous, dit enfin Julie après un long silence, que je dois ce
plaisir. Ne faut-il pas être vivante pour éprouver les joies de la vie,
et jusqu'à présent n'étais-je pas morte à tout? Vous m'avez donné plus
que la santé, vous m'avez appris à en sentir tout le prix...
Les femmes ont un inimitable talent pour exprimer leurs sentiments
sans employer de trop vives paroles; leur éloquence est surtout dans
l'accent, dans le geste, l'attitude et les regards. Lord Grenville se
cacha la tête dans ses mains, car des larmes roulaient dans ses yeux.
Ce remerciement était le premier que Julie lui fît depuis leur départ
de Paris. Pendant une année entière, il avait soigné la marquise avec
le dévouement le plus entier. Secondé par d'Aiglemont, il l'avait
conduite aux eaux d'Aix, puis sur les bords de la mer à La Rochelle.
Épiant à tout moment les changements que ses savantes et simples
prescriptions produisaient sur la constitution délabrée de Julie, il
l'avait cultivée comme une fleur rare peut l'être par un horticulteur
passionné. La marquise avait paru recevoir les soins intelligents
d'Arthur avec tout l'égoïsme d'une Parisienne habituée aux hommages, ou
avec l'insouciance d'une courtisane qui ne sait ni le coût des choses
ni la valeur des hommes, et les prise au degré d'utilité dont ils lui
sont. L'influence exercée sur l'âme par les lieux est une chose digne
de remarque. Si la mélancolie nous gagne infailliblement lorsque nous
sommes au bord des eaux, une autre loi de notre nature impressible fait
que, sur les montagnes, nos sentiments s'épurent: la passion y gagne
en profondeur ce qu'elle paraît perdre en vivacité. L'aspect du vaste
bassin de la Loire, l'élévation de la jolie colline où les deux amants
s'étaient assis, causaient peut-être le calme délicieux dans lequel
ils savourèrent d'abord le bonheur qu'on goûte à deviner l'étendue
d'une passion cachée sous des paroles insignifiantes en apparence.
Au moment où Julie achevait la phrase qui avait si vivement ému lord
Grenville, une brise caressante agita la cime des arbres, répandit la
fraîcheur des eaux dans l'air; quelques nuages couvrirent le soleil,
et des ombres molles laissèrent voir toutes les beautés de cette jolie
nature. Julie détourna la tête pour dérober au jeune lord la vue des
larmes qu'elle réussit à retenir et à sécher, car l'attendrissement
d'Arthur l'avait promptement gagnée. Elle n'osa lever les yeux sur
lui dans la crainte qu'il ne lût trop de joie dans ce regard. Son
instinct de femme lui faisait sentir qu'à cette heure dangereuse elle
devait ensevelir son amour au fond de son cœur. Cependant le silence
pouvait être également redoutable. En s'apercevant que lord Grenville
était hors d'état de prononcer une parole, Julie reprit d'une voix
douce:—Vous êtes touché de ce que je vous ai dit, milord. Peut-être
cette vive expansion est-elle la manière que prend une âme gracieuse
et bonne comme l'est la vôtre pour revenir sur un faux jugement. Vous
m'aurez crue ingrate en me trouvant froide et réservée, ou moqueuse et
insensible pendant ce voyage qui heureusement va bientôt se terminer.
Je n'aurais pas été digne de recevoir vos soins, si je n'avais su les
apprécier. Milord, je n'ai rien oublié. Hélas! je n'oublierai rien,
ni la sollicitude qui vous faisait veiller sur moi comme une mère
veille sur son enfant, ni surtout la noble confiance de nos entretiens
fraternels, la délicatesse de vos procédés; séductions contre
lesquelles nous sommes toutes sans armes. Milord, il est hors de mon
pouvoir de vous récompenser....
A ce mot, Julie s'éloigna vivement, et lord Grenville ne fit aucun
mouvement pour l'arrêter, la marquise alla sur une roche à une faible
distance, et y resta immobile; leurs émotions furent un secret pour
eux-mêmes, sans doute ils pleurèrent en silence; les chants des
oiseaux, si gais, si prodigues d'expressions tendres au coucher du
soleil, durent augmenter la violente commotion qui les avait forcés de
se séparer: la nature se chargeait de leur exprimer un amour dont ils
n'osaient parler.
—Eh! bien, milord, reprit Julie en se mettant devant lui dans une
attitude pleine de dignité qui lui permit de prendre la main d'Arthur,
je vous demanderai de rendre pure et sainte la vie que vous m'avez
restituée. Ici, nous nous quitterons. Je sais, ajouta-t-elle en voyant
pâlir lord Grenville, que, pour prix de votre dévouement, je vais
exiger de vous un sacrifice encore plus grand que ceux dont l'étendue
devrait être mieux reconnue par moi... Mais, il le faut.... vous ne
resterez pas en France. Vous le commander, n'est-ce pas vous donner des
droits qui seront sacrés? ajouta-t-elle en mettant la main du jeune
homme sur son cœur palpitant.
Arthur se leva.
—Oui, dit-il.
En ce moment il montra d'Aiglemont qui tenait sa fille dans ses bras,
et qui parut de l'autre côté d'un chemin creux sur la balustrade du
château. Il y avait grimpé pour y faire sauter sa petite Hélène.
—Julie, je ne vous parlerai point de mon amour, nos âmes se
comprennent trop bien. Quelque profonds, quelque secrets que fussent
mes plaisirs de cœur, vous les avez tous partagés. Je le sens, je le
sais, je le vois. Maintenant, j'acquiers la délicieuse preuve de la
constante sympathie de nos cœurs, mais je fuirai... J'ai plusieurs
fois calculé trop habilement les moyens de tuer cet homme pour pouvoir
y toujours résister, si je restais près de vous.
—J'ai eu la même pensée, dit-elle en laissant paraître sur sa figure
troublée les marques d'une surprise douloureuse.
Mais il y avait tant de vertu, tant de certitude d'elle-même et tant
de victoires secrètement remportées sur l'amour dans l'accent et le
geste qui échappèrent à Julie, que lord Grenville demeura pénétré
d'admiration. L'ombre même du crime s'était évanouie dans cette naïve
conscience. Le sentiment religieux qui dominait sur ce beau front
devait toujours en chasser les mauvaises pensées involontaires que
notre imparfaite nature engendre, mais qui montrent tout à la fois la
grandeur et les périls de notre destinée.
—Alors, reprit-elle, j'aurais encouru votre mépris, et il m'aurait
sauvée, reprit-elle en baissant les yeux. Perdre votre estime,
n'était-ce pas mourir?
Ces deux héroïques amants restèrent encore un moment silencieux,
occupés à dévorer leurs peines: bonnes et mauvaises, leurs pensées
étaient fidèlement les mêmes, et ils s'entendaient aussi bien dans
leurs intimes plaisirs que dans leurs douleurs les plus cachées.
—Je ne dois pas murmurer, le malheur de ma vie est mon ouvrage,
ajouta-t-elle en levant au ciel des yeux pleins de larmes.
—Milord, s'écria le général de sa place en faisant un geste, nous nous
sommes rencontrés ici pour la première fois. Vous ne vous en souvenez
peut-être pas. Tenez, là-bas, près de ces peupliers.
L'Anglais répondit par une brusque inclination de tête.