croyez pas que je vive. Le chagrin sera tout aussi mortel que pouvait
l'être la terrible maladie de laquelle vous m'avez guérie. Je ne me
crois pas coupable. Non, les sentiments que j'ai conçus pour vous sont
irrésistibles, éternels, mais bien involontaires, et je veux rester
vertueuse. Cependant je serai tout à la fois fidèle à ma conscience
d'épouse, à mes devoirs de mère et aux vœux de mon cœur. Écoutez,
lui dit-elle d'une voix altérée, je n'appartiendrai plus à cet homme,
jamais. Et, par un geste effrayant d'horreur et de vérité, Julie montra
son mari.—Les lois du monde, reprit-elle, exigent que je lui rende
l'existence heureuse, j'y obéirai; je serai sa servante; mon dévouement
pour lui sera sans bornes, mais d'aujourd'hui je suis veuve. Je ne
veux être une prostituée ni à mes yeux ni à ceux du monde; si je ne
suis point à monsieur d'Aiglemont, je ne serai jamais à un autre. Vous
n'aurez de moi que ce que vous m'avez arraché. Voilà l'arrêt que j'ai
porté sur moi-même, dit-elle en regardant Arthur avec fierté. Il est
irrévocable, milord. Maintenant, apprenez que si vous cédiez à une
pensée criminelle, la veuve de monsieur d'Aiglemont entrerait dans un
cloître, soit en Italie, soit en Espagne. Le malheur a voulu que nous
ayons parlé de notre amour. Ces aveux étaient inévitables peut-être;
mais que ce soit pour la dernière fois que nos cœurs aient si
fortement vibré. Demain, vous feindrez de recevoir une lettre qui vous
appelle en Angleterre, et nous nous quitterons pour ne plus nous revoir.
Cependant Julie, épuisée par cet effort, sentit ses genoux fléchir, un
froid mortel la saisit, et par une pensée bien féminine, elle s'assit
pour ne pas tomber dans les bras d'Arthur.
—Julie! cria lord Grenville.
Ce cri perçant retentit comme un éclat de tonnerre. Cette déchirante
clameur exprima tout ce que l'amant, jusque-là muet, n'avait pu dire.
—Hé bien! qu'a-t-elle donc? demanda le général.
En entendant ce cri, le marquis avait hâté le pas, et se trouva soudain
devant les deux amants.
—Ce ne sera rien, dit Julie avec cet admirable sang-froid que la
finesse naturelle aux femmes leur permet d'avoir assez souvent dans les
grandes crises de la vie. La fraîcheur de ce noyer a failli me faire
perdre connaissance, et mon docteur a dû en frémir de peur. Ne suis-je
pas pour lui comme une œuvre d'art qui n'est pas encore achevée? Il a
peut-être tremblé de la voir détruite...
Elle prit audacieusement le bras de lord Grenville, sourit à son mari,
regarda le paysage avant de quitter le sommet des rochers, et entraîna
son compagnon de voyage en lui prenant la main.
—Voici, certes, le plus beau site que nous ayons vu, dit-elle; je ne
l'oublierai jamais. Voyez donc, Victor, quels lointains, quelle étendue
et quelle variété. Ce pays me fait concevoir l'amour.
Riant d'un rire presque convulsif, mais riant de manière à tromper son
mari, elle sauta gaiement dans les chemins creux, et disparut.
—Eh! quoi, sitôt?... dit-elle quand elle se trouva loin de monsieur
d'Aiglemont. Hé! quoi, mon ami, dans un instant nous ne pourrons plus
être, et ne serons plus jamais nous-mêmes; enfin nous ne vivrons plus...
—Allons lentement, répondit lord Grenville, les voitures sont encore
loin. Nous marcherons ensemble, et s'il nous est permis de mettre des
paroles dans nos regards, nos cœurs vivront un moment de plus.
Ils se promenèrent sur la levée, au bord des eaux, aux dernières lueurs
du soir, presque silencieusement, disant de vagues paroles, douces
comme le murmure de la Loire, mais qui remuaient l'âme. Le soleil,
au moment de sa chute, les enveloppa de ses reflets rouges avant de
disparaître, image mélancolique de leur fatal amour. Très inquiet de ne
pas retrouver sa voiture à l'endroit où il s'était arrêté, le général
suivait ou devançait les deux amants, sans se mêler de la conversation.
La noble et délicate conduite que lord Grenville tenait pendant ce
voyage avait détruit les soupçons du marquis, et depuis quelque
temps il laissait sa femme libre, en se confiant à la foi punique
du lord-docteur. Arthur et Julie marchèrent encore dans le triste
et douloureux accord de leurs cœurs flétris. Naguère, en montant à
travers les escarpements de Montcontour, ils avaient tous deux une
vague espérance, un inquiet bonheur dont ils n'osaient pas se demander
compte; mais en descendant le long de la levée, ils avaient renversé
le frêle édifice construit dans leur imagination, et sur lequel ils
n'osaient respirer, semblables aux enfants qui prévoient la chute des
châteaux de cartes qu'ils ont bâtis. Ils étaient sans espérance. Le
soir même, lord Grenville partit. Le dernier regard qu'il jeta sur
Julie prouva malheureusement que, depuis le moment où la sympathie leur
avait révélé l'étendue d'une passion si forte, il avait eu raison de se
défier de lui-même.
Quand monsieur d'Aiglemont et sa femme se trouvèrent le lendemain
assis au fond de leur voiture, sans leur compagnon de voyage, et
qu'ils parcoururent avec rapidité la route, jadis faite en 1814 par
la marquise, alors ignorante de l'amour et qui en avait alors presque
maudit la constance, elle retrouva mille impressions oubliées. Le cœur
a sa mémoire à lui. Telle femme incapable de se rappeler les événements
les plus graves, se souviendra pendant toute sa vie des choses qui
importent à ses sentiments. Aussi, Julie eut-elle une parfaite
souvenance de détails même frivoles; elle reconnut avec bonheur les
plus légers accidents de son premier voyage, et jusqu'à des pensées qui
lui étaient venues à certains endroits de la route. Victor, redevenu
passionnément amoureux de sa femme depuis qu'elle avait recouvré la
fraîcheur de la jeunesse et toute sa beauté, se serra près d'elle à la
façon des amants. Lorsqu'il essaya de la prendre dans ses bras, elle se
dégagea doucement, et trouva je ne sais quel prétexte pour éviter cette
innocente caresse. Puis, bientôt, elle eut horreur du contact de Victor
de qui elle sentait et partageait la chaleur, par la manière dont ils
étaient assis. Elle voulut se mettre seule sur le devant de la voiture;
mais son mari lui fit la grâce de la laisser au fond. Elle le remercia
de cette attention par un soupir auquel il se méprit, et cet ancien
séducteur de garnison, interprétant à son avantage la mélancolie de sa
femme, la mit à la fin du jour dans l'obligation de lui parler avec une
fermeté qui lui imposa.
—Mon ami, lui dit-elle, vous avez déjà failli me tuer; vous le
savez. Si j'étais encore une jeune fille sans expérience, je pourrais
recommencer le sacrifice de ma vie; mais je suis mère, j'ai une fille
à élever, et je me dois autant à elle qu'à vous. Subissons un malheur
qui nous atteint également. Vous êtes le moins à plaindre. N'avez-vous
pas su trouver des consolations que mon devoir, notre honneur commun,
et, mieux que tout cela, la nature m'interdisent. Tenez, ajouta-t-elle,
vous avez étourdiment oublié dans un tiroir trois lettres de madame de
Sérizy; les voici. Mon silence vous prouve que vous avez en moi une
femme pleine d'indulgence, et qui n'exige pas de vous les sacrifices
auxquels les lois la condamnent; mais j'ai assez réfléchi pour savoir
que nos rôles ne sont pas les mêmes, et que la femme seule est
prédestinée au malheur. Ma vertu repose sur des principes arrêtés et
fixes. Je saurai vivre irréprochable; mais laissez-moi vivre.
Le marquis, abasourdi par la logique que les femmes savent étudier aux
clartés de l'amour, fut subjugué par l'espèce de dignité qui leur est
naturelle dans ces sortes de crises. La répulsion instinctive que Julie
manifestait pour tout ce qui froissait son amour et les vœux de son
cœur est une des plus belles choses de la femme, et vient peut-être
d'une vertu naturelle que ni les lois ni la civilisation ne feront
taire. Mais qui donc oserait blâmer les femmes? Quand elles ont imposé
silence au sentiment exclusif qui ne leur permet pas d'appartenir à
deux hommes, ne sont-elles pas comme des prêtres sans croyance? Si
quelques esprits rigides blâment l'espèce de transaction conclue par
Julie entre ses devoirs et son amour, les âmes passionnées lui en
feront un crime. Cette réprobation générale accuse ou le malheur qui
attend les désobéissances aux lois, ou de bien tristes imperfections
dans les institutions sur lesquelles repose la société européenne.
Deux ans se passèrent, pendant lesquels monsieur et madame d'Aiglemont
menèrent la vie des gens du monde, allant chacun de leur côté, se
rencontrant dans les salons plus souvent que chez eux; élégant divorce
par lequel se terminent beaucoup de mariages dans le grand monde. Un
soir, par extraordinaire, les deux époux se trouvaient réunis dans
leur salon. Madame d'Aiglemont avait eu à dîner l'une de ses amies. Le
général, qui dînait toujours en ville, était resté chez lui.
—Vous allez être bien heureuse, madame la marquise, dit monsieur
d'Aiglemont en posant sur une table la tasse dans laquelle il venait de
boire son café. Le marquis regarda madame de Wimphen d'un air moitié
malicieux, moitié chagrin, et ajouta:—Je pars pour une longue chasse,
où je vais avec le grand-veneur. Vous serez au moins pendant huit jours
absolument veuve, et c'est ce que vous désirez, je crois...
—Guillaume, dit-il au valet qui vint enlever les tasses, faites
atteler.
Madame de Wimphen était cette Louisa à laquelle jadis madame
d'Aiglemont voulait conseiller le célibat. Les deux femmes se jetèrent
un regard d'intelligence qui prouvait que Julie avait trouvé dans son
amie une confidente de ses peines, confidente précieuse et charitable,
car madame de Wimphen était très heureuse en mariage; et, dans la
situation opposée où elles étaient, peut-être le bonheur de l'une
faisait-il une garantie de son dévouement au malheur de l'autre. En
pareil cas, la dissemblance des destinées est presque toujours un
puissant lien d'amitié.
—Est-ce le temps de la chasse? dit Julie en jetant un regard
indifférent à son mari.
Le mois de mars était à sa fin.
—Madame, le grand-veneur chasse quand il veut et où il veut. Nous
allons en forêt royale tuer des sangliers.
—Prenez garde qu'il ne vous arrive quelque accident...
—Un malheur est toujours imprévu, répondit-il en souriant.
—La voiture de monsieur est prête, dit Guillaume.
Le général se leva, baisa la main de madame de Wimphen, et se tourna
vers Julie.
—Madame, si je périssais victime d'un sanglier! dit-il d'un air
suppliant.
—Qu'est-ce que cela signifie? demanda madame de Wimphen.
—Allons, venez, dit madame d'Aiglemont à Victor. Puis, elle sourit
comme pour dire à Louisa:—Tu vas voir.
Julie tendit son cou à son mari, qui s'avança pour l'embrasser; mais la
marquise se baissa de telle sorte, que le baiser conjugal glissa sur la
ruche de sa pèlerine.
—Vous en témoignerez devant Dieu, reprit le marquis en s'adressant
à madame de Wimphen, il me faut un firman pour obtenir cette légère
faveur. Voilà comment ma femme entend l'amour. Elle m'a amené là, je ne
sais par quelle ruse. Bien du plaisir!
Et il sortit.
—Mais ton pauvre mari est vraiment bien bon, s'écria Louisa quand les
deux femmes se trouvèrent seules. Il t'aime.
—Oh! n'ajoute pas une syllabe à ce dernier mot. Le nom que je porte me
fait horreur...
—Oui, mais Victor t'obéit entièrement, dit Louisa.
—Son obéissance, répondit Julie, est en partie fondée sur la grande
estime que je lui ai inspirée. Je suis une femme très vertueuse selon
les lois; je lui rends sa maison agréable, je ferme les yeux sur ses
intrigues, je ne prends rien sur sa fortune; il peut en gaspiller les
revenus à son gré: j'ai soin seulement d'en conserver le capital. A ce
prix, j'ai la paix. Il ne s'explique pas, ou ne veut pas s'expliquer
mon existence. Mais si je mène ainsi mon mari, ce n'est pas sans
redouter les effets de son caractère. Je suis comme un conducteur
d'ours qui tremble qu'un jour la muselière ne se brise. Si Victor
croyait avoir le droit de ne plus m'estimer, je n'ose prévoir ce qui
pourrait arriver; car il est violent, plein d'amour-propre, de vanité
surtout. S'il n'a pas l'esprit assez subtil pour prendre un parti
sage dans une circonstance délicate où ses passions mauvaises seront
mises en jeu; il est faible de caractère, et me tuerait peut-être
provisoirement, quitte à mourir de chagrin le lendemain. Mais ce fatal
bonheur n'est pas à craindre...
Il y eut un moment de silence, pendant lequel les pensées des deux
amies se portèrent sur la cause secrète de cette situation.
—J'ai été bien cruellement obéie, reprit Julie en lançant un regard
d'intelligence à Louisa. Cependant je ne _lui_ avais pas interdit de
m'écrire. Ah! _il_ m'a oubliée, et a eu raison. Il serait par trop
funeste que sa destinée fût brisée! n'est-ce pas assez de la mienne?
Croirais-tu, ma chère, que je lis les journaux anglais, dans le seul
espoir de voir son nom imprimé. Eh! bien, il n'a pas encore paru à la
chambre des lords.
—Tu sais donc l'anglais?
—Je ne te l'ai pas dit! je l'ai appris.
—Pauvre petite, s'écria Louisa en saisissant la main de Julie, mais
comment peux-tu vivre encore?
—Ceci est un secret, répondit la marquise en laissant échapper un
geste de naïveté presque enfantine. Écoute. Je prends de l'opium.
L'histoire de la duchesse de..., à Londres, m'en a donné l'idée.
Tu sais, Mathurin en a fait un roman. Mes gouttes de laudanum sont
très-faibles. Je dors. Je n'ai guère que sept heures de veille, et je
les donne à ma fille...
Louisa regarda le feu, sans oser contempler son amie dont toutes les
misères se développaient à ses yeux pour la première fois.
—Louisa, garde-moi le secret, dit Julie après un moment de silence.
Tout à coup un valet apporta une lettre à la marquise.
—Ah! s'écria-t-elle en pâlissant.
—Je ne demanderai pas de qui, lui dit madame de Wimphen.
La marquise lisait et n'entendait plus rien, son amie vit les
sentiments les plus actifs, l'exaltation la plus dangereuse, se peindre
sur le visage de madame d'Aiglemont qui rougissait et pâlissait tour à
tour. Enfin Julie jeta le papier dans le feu.
—Cette lettre est incendiaire! Oh! mon cœur m'étouffe.
Elle se leva, marcha; ses yeux brûlaient.
—Il n'a pas quitté Paris! s'écria-t-elle.
Son discours saccadé, que madame de Wimphen n'osa pas interrompre, fut
scandé par des pauses effrayantes. A chaque interruption, les phrases
étaient prononcées d'un accent de plus en plus profond. Les derniers
mots eurent quelque chose de terrible.
—Il n'a pas cessé de me voir, à mon insu. Un de mes regards surpris
chaque jour l'aide à vivre. Tu ne sais pas, Louisa? il meurt et demande
à me dire adieu, il sait que mon mari s'est absenté ce soir pour
plusieurs jours, et va venir dans un moment. Oh! j'y périrai. Je suis
perdue. Écoute? reste avec moi. Devant deux femmes il n'osera pas! Oh!
demeure, je me crains.
—Mais mon mari sait que j'ai dîné chez toi, répondit madame de
Wimphen, et doit venir me chercher.
—Eh! bien, avant ton départ, je l'aurai renvoyé. Je serai notre
bourreau à tous deux. Hélas! il croira que je ne l'aime plus. Et cette
lettre! ma chère, elle contenait des phrases que je vois écrites en
traits de feu.
Une voiture roula sous la porte.
—Ah! s'écria la marquise avec une sorte de joie, il vient publiquement
et sans mystère.
—Lord Grenville, cria le valet.
La marquise resta debout, immobile. En voyant Arthur pâle, maigre et
hâve, il n'y avait plus de sévérité possible. Quoique lord Grenville
fût violemment contrarié de ne pas trouver Julie seule, il parut calme
et froid. Mais pour ces deux femmes initiées aux mystères de son amour,
sa contenance, le son de sa voix, l'expression de ses regards, eurent
un peu de la puissance attribuée à la torpille. La marquise et madame
de Wimphen restèrent comme engourdies par la vive communication d'une
douleur horrible. Le son de la voix de lord Grenville faisait palpiter
si cruellement madame d'Aiglemont, qu'elle n'osait lui répondre de
peur de lui révéler l'étendue du pouvoir qu'il exerçait sur elle;
lord Grenville n'osait regarder Julie, en sorte que madame de Wimphen
fit presque à elle seule les frais d'une conversation sans intérêt;
lui jetant un regard empreint d'une touchante reconnaissance, Julie
la remercia du secours qu'elle lui donnait. Alors les deux amants
imposèrent silence à leurs sentiments, et durent se tenir dans les
bornes prescrites par le devoir et les convenances. Mais bientôt on
annonça monsieur de Wimphen; en le voyant entrer, les deux amies se
lancèrent un regard, et comprirent, sans se parler, les nouvelles
difficultés de la situation. Il était impossible de mettre monsieur de
Wimphen dans le secret de ce drame, et Louisa n'avait pas de raisons
valables à donner à son mari, en lui demandant à rester chez son amie.
Lorsque madame de Wimphen mit son châle, Julie se leva comme pour aider
Louisa à l'attacher, et dit à voix basse:—J'aurai du courage. S'il est
venu publiquement chez moi, que puis-je craindre? Mais, sans toi, dans
le premier moment, en le voyant si changé, je serais tombée à ses pieds.
—Hé! bien, Arthur, vous ne m'avez pas obéi, dit madame d'Aiglemont
d'une voix tremblante en revenant prendre sa place sur une causeuse où
lord Grenville n'osa venir s'asseoir.
—Je n'ai pu résister plus longtemps au plaisir d'entendre votre
voix, d'être auprès de vous. C'était une folie, un délire. Je ne suis
plus maître de moi. Je me suis bien consulté, je suis trop faible. Je
dois mourir. Mais mourir sans vous avoir vue, sans avoir écouté le
frémissement de votre robe, sans avoir recueilli vos pleurs, quelle
mort!
Il voulut s'éloigner de Julie, mais son brusque mouvement fit tomber
un pistolet de sa poche. La marquise regarda cette arme d'un œil
qui n'exprimait plus ni passion ni pensée. Lord Grenville ramassa le
pistolet et parut violemment contrarié d'un accident qui pouvait passer
pour une spéculation d'amoureux.
—Arthur! demanda Julie.
—Madame, répondit-il en baissant les yeux, j'étais venu plein de
désespoir, je voulais.
Il s'arrêta.
—Vous vouliez vous tuer chez moi! s'écria-t-elle.
—Non pas seul, dit-il d'une voix douce.
—Eh! quoi, mon mari, peut-être?
—Non, non, s'écria-t-il d'une voix étouffée. Mais rassurez-vous,
reprit-il, mon fatal projet s'est évanoui. Lorsque je suis entré, quand
je vous ai vue, alors je me suis senti le courage de me taire, de
mourir seul.
Julie se leva, se jeta dans les bras d'Arthur qui, malgré les sanglots
de sa maîtresse, distingua deux paroles pleines de passion.
—Connaître le bonheur et mourir, dit-elle. Eh! bien, oui!
Toute l'histoire de Julie était dans ce cri profond, cri de nature et
d'amour auquel les femmes sans religion succombent; Arthur la saisit
et la porta sur le canapé par un mouvement empreint de toute la
violence que donne un bonheur inespéré. Mais tout à coup la marquise
s'arracha des bras de son amant, lui jeta le regard fixe d'une femme
au désespoir, le prit par la main, saisit un flambeau, l'entraîna dans
sa chambre à coucher; puis, parvenue au lit où dormait Hélène, elle
repoussa doucement les rideaux et découvrit son enfant en mettant une
main devant la bougie, afin que la clarté n'offensât pas les paupières
transparentes et à peine fermées de la petite fille. Hélène avait les
bras ouverts, et souriait en dormant. Julie montra par un regard son
enfant à lord Grenville. Ce regard disait tout.
—Un mari, nous pouvons l'abandonner même quand il nous aime. Un homme
est un être fort, il a des consolations. Nous pouvons mépriser les lois
du monde. Mais un enfant sans mère!
Toutes ces pensées et mille autres plus attendrissantes encore étaient
dans ce regard.
—Nous pouvons l'emporter, dit l'Anglais en murmurant, je l'aimerai
bien...
—Maman! dit Hélène en s'éveillant.
A ce mot, Julie fondit en larmes. Lord Grenville s'assit et resta les
bras croisés, muet et sombre.
—Maman! Cette jolie, cette naïve interpellation réveilla tant de
sentiments nobles et tant d'irrésistibles sympathies, que l'amour fut
un moment écrasé sous la voix puissante de la maternité. Julie ne fut
plus femme, elle fut mère. Lord Grenville ne résista pas longtemps,
les larmes de Julie le gagnèrent. En ce moment, une porte ouverte avec
violence fit un grand bruit, et ces mots:—Madame d'Aiglemont, es-tu
par ici? retentirent comme un éclat de tonnerre au cœur des deux
amants. Le marquis était revenu. Avant que Julie eût pu retrouver son
sang-froid, le général se dirigeait de sa chambre dans celle de sa
femme. Ces deux pièces étaient contiguës. Heureusement, Julie fit un
signe à lord Grenville qui alla se jeter dans un cabinet de toilette
dont la porte fut vivement fermée par la marquise.
—Eh! bien, ma femme, lui dit Victor, me voici. La chasse n'a pas lieu.
Je vais me coucher.
—Bonsoir, lui dit-elle, je vais en faire autant. Ainsi laissez-moi me
déshabiller.
—Vous êtes bien revêche ce soir. Je vous obéis, madame la marquise.
Le général rentra dans sa chambre, Julie l'accompagna pour fermer la
porte de communication, et s'élança pour délivrer lord Grenville. Elle
retrouva toute sa présence d'esprit, et pensa que la visite de son
ancien docteur était fort naturelle; elle pouvait l'avoir laissé au
salon pour venir coucher sa fille, elle allait lui dire de s'y rendre
sans bruit; mais quand elle ouvrit la porte du cabinet, elle jeta un
cri perçant. Les doigts de lord Grenville avaient été pris et écrasés
dans la rainure.
—Eh! bien, qu'as-tu donc? lui demanda son mari.
—Rien, rien, répondit-elle, je viens de me piquer le doigt avec une
épingle.
La porte de communication se rouvrit tout à coup. La marquise crut que
son mari venait par intérêt pour elle, et maudit cette sollicitude où
le cœur n'était pour rien. Elle eut à peine le temps de fermer le
cabinet de toilette, et lord Grenville n'avait pas encore pu dégager
sa main. Le général reparut en effet; mais la marquise se trompait, il
était amené par une inquiétude personnelle.
—Peux-tu me prêter un foulard? Ce drôle de Charles me laisse sans
un seul mouchoir de tête. Dans les premiers jours de notre mariage,
tu te mêlais de mes affaires avec des soins si minutieux que tu m'en
ennuyais. Ah! le mois de miel n'a pas beaucoup duré pour moi, ni pour
mes cravates. Maintenant je suis livré au bras séculier de ces gens-là
qui se moquent tous de moi.
—Tenez, voilà un foulard. Vous n'êtes pas entré dans le salon?
—Non.
—Vous y auriez peut-être encore rencontré lord Grenville.
—Il est à Paris?
—Apparemment.
—Oh! j'y vais, ce bon docteur.
—Mais il doit être parti, s'écria Julie.
Le marquis était en ce moment au milieu de la chambre de sa femme, et
se coiffait avec le foulard, en se regardant avec complaisance dans la
glace.
—Je ne sais pas où sont nos gens, dit-il. J'ai sonné Charles déjà
trois fois, il n'est pas venu. Vous êtes donc sans votre femme de
chambre? Sonnez-la, je voudrais avoir cette nuit une couverture de plus
à mon lit.
—Pauline est sortie, répondit sèchement la marquise.
—A minuit! dit le général.
—Je lui ai permis d'aller à l'Opéra.
—Cela est singulier! reprit le mari tout en se déshabillant, j'ai cru
la voir en montant l'escalier.
—Elle est alors sans doute rentrée, dit Julie en affectant de
l'impatience.
Puis, pour n'éveiller aucun soupçon chez son mari, la marquise tira le
cordon de la sonnette, mais faiblement.
Les événements de cette nuit n'ont pas été tous parfaitement connus;
mais tous durent être aussi simples, aussi horribles que le sont les
incidents vulgaires et domestiques qui précèdent. Le lendemain, la
marquise d'Aiglemont se mit au lit pour plusieurs jours.
—Qu'est-il donc arrivé de si extraordinaire chez toi, pour que tout
le monde parle de ta femme? demanda monsieur de Ronquerolles à M.
d'Aiglemont quelques jours après cette nuit de catastrophes.
—Crois-moi, reste garçon, dit d'Aiglemont. Le feu a pris aux rideaux
du lit où couchait Hélène; ma femme a eu un tel saisissement que la
voilà malade pour un an, dit le médecin. Vous épousez une jolie femme,
elle enlaidit; vous épousez une jeune fille pleine de santé, elle
devient malingre: vous la croyez passionnée, elle est froide; ou bien,
froide en apparence, elle est réellement si passionnée qu'elle vous tue
ou vous déshonore. Tantôt la créature la plus douce est quinteuse, et
jamais les quinteuses ne deviennent douces; tantôt, l'enfant que vous
avez eue niaise et faible, déploie contre vous une volonté de fer, un
esprit de démon. Je suis las du mariage.
—Ou de ta femme.
—Cela serait difficile. A propos, veux-tu venir à Saint-Thomas-d'Aquin
avec moi voir l'enterrement de lord Grenville?
—Singulier passe-temps. Mais, reprit Ronquerolles, sait-on décidément
la cause de sa mort?
—Son valet de chambre prétend qu'il est resté pendant toute une
nuit sur l'appui extérieur d'une fenêtre pour sauver l'honneur de sa
maîtresse; et, il a fait diablement froid ces jours-ci!
—Ce dévouement serait très-estimable chez nous autres, vieux routiers;
mais lord Grenville est jeune, et.... Anglais. Ces Anglais veulent
toujours se singulariser.