La comtesse prit le papier en tremblant, et balbutia de vagues paroles.

Elle voyait près du général et en costume d'officier anglais, Arthur à

qui sans doute elle devait sa prompte délivrance. Tout à la fois joyeux

et mélancolique, le jeune Anglais détourna la tête, et n'osa regarder

Julie qu'à la dérobée. Grâce au passe-port, madame d'Aiglemont parvint

à Paris sans aventure fâcheuse. Elle y retrouva son mari, qui, délié

de son serment de fidélité à l'empereur, avait reçu le plus flatteur

accueil du comte d'Artois nommé lieutenant-général du royaume par son

frère Louis XVIII. Victor eut dans les gardes du corps un grade éminent

qui lui donna le rang de général. Cependant, au milieu des fêtes qui

marquèrent le retour des Bourbons, un malheur bien profond, et qui

devait influer sur sa vie, assaillit la pauvre Julie: elle perdit la

comtesse de Listomère-Landon. La vieille dame mourut de joie et d'une

goutte remontée au cœur, en revoyant à Tours le duc d'Angoulême.

Ainsi, la personne à laquelle son âge donnait le droit d'éclairer

Victor, la seule qui, par d'adroits conseils, pouvait rendre l'accord

de la femme et du mari plus parfait, cette personne était morte. Julie

sentit toute l'étendue de cette perte. Il n'y avait plus qu'elle-même

entre elle et son mari. Mais, jeune et timide, elle devait préférer

d'abord la souffrance à la plainte. La perfection même de son caractère

s'opposait à ce qu'elle osât se soustraire à ses devoirs, ou tenter de

rechercher la cause de ses douleurs; car les faire cesser eût été chose

trop délicate: Julie aurait craint d'offenser sa pudeur de jeune fille.

Un mot sur les destinées de monsieur d'Aiglemont sous la Restauration.

Ne se rencontre-t-il pas beaucoup d'hommes dont la nullité profonde est

un secret pour la plupart des gens qui les connaissent? Un haut rang,

une illustre naissance, d'importantes fonctions, un certain vernis de

politesse, une grande réserve dans la conduite, ou les prestiges de la

fortune sont, pour eux, comme des gardes qui empêchent les critiques de

pénétrer jusqu'à leur intime existence. Ces gens ressemblent aux rois

dont la véritable taille, le caractère et les mœurs ne peuvent jamais

être ni bien connus ni justement appréciés, parce qu'ils sont vus de

trop loin ou de trop près. Ces personnages à mérite factice interrogent

au lieu de parler, ont l'art de mettre les autres en scène pour éviter

de poser devant eux; puis, avec une heureuse adresse, ils tirent chacun

par le fil de ses passions ou de ses intérêts, et se jouent ainsi des

hommes qui leur sont réellement supérieurs, en font des marionnettes et

les croient petits pour les avoir rabaissés jusqu'à eux. Ils obtiennent

alors le triomphe naturel d'une pensée mesquine, mais fixe, sur la

mobilité des grandes pensées. Aussi pour juger ces têtes vides, et

peser leurs valeurs négatives, l'observateur doit-il posséder un esprit

plus subtil que supérieur, plus de patience que de portée dans la vue,

plus de finesse et de tact que d'élévation et de grandeur dans les

idées. Néanmoins, quelque habileté que déploient ces usurpateurs en

défendant leurs côtés faibles, il leur est bien difficile de tromper

leurs femmes, leurs mères, leurs enfants ou l'ami de la maison; mais

ces personnes leur gardent presque toujours le secret sur une chose

qui touche, en quelque sorte, à l'honneur commun; et souvent même

elles les aident à en imposer au monde. Si, grâce à ces conspirations

domestiques, beaucoup de niais passent pour des hommes supérieurs, ils

compensent le nombre d'hommes supérieurs qui passent pour des niais,

en sorte que l'État Social a toujours la même masse de capacités

apparentes. Songez maintenant au rôle que doit jouer une femme d'esprit

et de sentiment en présence d'un mari de ce genre, n'apercevez-vous

pas des existences pleines de douleurs et de dévouement dont rien

ici-bas ne saurait récompenser certains cœurs pleins d'amour et de

délicatesse? Qu'il se rencontre une femme forte dans cette horrible

situation, elle en sort par un crime, comme fit Catherine II, néanmoins

nommée _la Grande_. Mais comme toutes les femmes ne sont pas assises

sur un trône, elles se vouent, la plupart, à des malheurs domestiques

qui, pour être obscurs, n'en sont pas moins terribles. Celles qui

cherchent ici-bas des consolations immédiates à leurs maux ne font

souvent que changer de peines lorsqu'elles veulent rester fidèles à

leurs devoirs, ou commettent des fautes si elles violent les lois au

profit de leurs plaisirs. Ces réflexions sont toutes applicables à

l'histoire secrète de Julie. Tant que Napoléon resta debout, le comte

d'Aiglemont, colonel comme tant d'autres, bon officier d'ordonnance,

excellant à remplir une mission dangereuse, mais incapable d'un

commandement de quelque importance, n'excita nulle envie, passa pour

un des braves que favorisait l'empereur, et fut ce que les militaires

nomment vulgairement _un bon enfant_. La Restauration, qui lui rendit

le titre de marquis, ne le trouva pas ingrat: il suivit les Bourbons

à Gand. Cet acte de logique et de fidélité fit mentir l'horoscope que

jadis tirait son beau-père en disant de son gendre qu'il resterait

colonel. Au second retour, nommé lieutenant-général et redevenu

marquis, monsieur d'Aiglemont eut l'ambition d'arriver à la pairie, il

adopta les maximes et la politique du _Conservateur_, s'enveloppa d'une

dissimulation qui ne cachait rien, devint grave, interrogateur, peu

parleur, et fut pris pour un homme profond. Retranché sans cesse dans

les formes de la politesse, muni de formules, retenant et prodiguant

les phrases toutes faites qui se frappent régulièrement à Paris pour

donner en petite monnaie aux sots le sens des grandes idées ou des

faits, les gens du monde le réputèrent homme de goût et de savoir.

Entêté dans ses opinions aristocratiques, il fut cité comme ayant un

beau caractère. Si, par hasard, il devenait insouciant ou gai comme il

l'était jadis, l'insignifiance et la niaiserie de ses propos avaient

pour les autres des sous-entendus diplomatiques.

—Oh! il ne dit que ce qu'il veut dire, pensaient de très-honnêtes gens.

Il était aussi bien servi par ses qualités que par ses défauts.

Sa bravoure lui valait une haute réputation militaire que rien ne

démentait, parce qu'il n'avait jamais commandé en chef. Sa figure mâle

et noble exprimait des pensées larges, et sa physionomie n'était une

imposture que pour sa femme. En entendant tout le monde rendre justice

à ses talents postiches, le marquis d'Aiglemont finit par se persuader

à lui-même qu'il était un des hommes les plus remarquables de la cour

où, grâce à ses dehors, il sut plaire, et où ses différentes valeurs

furent acceptées sans protêt. Mais il était modeste au logis, il y

sentait instinctivement la supériorité de sa femme, quelque jeune

qu'elle fût; et, de ce respect involontaire, naquit un pouvoir occulte

que la marquise se trouva forcée d'accepter, malgré tous ses efforts

pour en repousser le fardeau. Conseil de son mari, elle en dirigea

les actions et la fortune. Cette influence contre nature fut pour

elle une espèce d'humiliation et la source de bien des peines qu'elle

ensevelissait dans son cœur. D'abord, son instinct si délicatement

féminin lui disait qu'il est bien plus beau d'obéir à un homme de

talent que de conduire un sot, et qu'une jeune épouse, obligée de

penser et d'agir en homme, n'est ni femme ni homme, abdique toutes les

grâces de son sexe en en perdant les malheurs, et n'acquiert aucun des

priviléges que nos lois ont remis aux plus forts. Son existence cachait

une bien amère dérision. N'était-elle pas obligée d'honorer une idole

creuse, de protéger son protecteur, pauvre être qui, pour salaire d'un

dévouement continu, lui jetait l'amour égoïste des maris, ne voyait

en elle que la femme, ne daignait ou ne savait pas, injure tout aussi

profonde, s'inquiéter de ses plaisirs, ni d'où venaient sa tristesse et

son dépérissement? Comme la plupart des maris qui sentent le joug d'un

esprit supérieur, le marquis sauvait son amour-propre en concluant de

la faiblesse physique à la faiblesse morale de Julie qu'il se plaisait

à plaindre en demandant compte au sort de lui avoir donné pour épouse

une jeune fille maladive. Enfin, il se faisait la victime tandis qu'il

était le bourreau. La marquise, chargée de tous les malheurs de cette

triste existence, devait sourire encore à son maître imbécile, parer

de fleurs une maison de deuil, et afficher le bonheur sur un visage

pâli par de secrets supplices. Cette responsabilité d'honneur, cette

abnégation magnifique donnèrent insensiblement à la jeune marquise

une dignité de femme, une conscience de vertu qui lui servirent de

sauvegarde contre les dangers du monde. Puis, pour sonder ce cœur à

fond, peut-être le malheur intime et caché par lequel son premier,

son naïf amour de jeune fille était couronné, lui fit-il prendre en

horreur les passions; peut-être n'en conçut-elle ni l'entraînement,

ni les joies illicites, mais délirantes, qui font oublier à certaines

femmes les lois de sagesse, les principes de vertu sur lesquels la

société repose. Renonçant, comme à un songe, aux douceurs, à la tendre

harmonie que la vieille expérience de madame de Listomère-Landon lui

avait promise, elle attendit avec résignation la fin de ses peines en

espérant mourir jeune. Depuis son retour de Touraine, sa santé s'était

chaque jour affaiblie, et la vie semblait lui être mesurée par la

souffrance; souffrance élégante d'ailleurs, maladie presque voluptueuse

en apparence, et qui pouvait passer aux yeux des gens superficiels pour

une fantaisie de petite-maîtresse. Les médecins avaient condamné la

marquise à rester couchée sur un divan, où elle s'étiolait au milieu

des fleurs qui l'entouraient, en se fanant comme elles. Sa faiblesse

lui interdisait la marche et le grand air; elle ne sortait qu'en

voiture fermée. Sans cesse environnée de toutes les merveilles de notre

luxe et de notre industrie modernes, elle ressemblait moins à une

malade qu'à une reine indolente. Quelques amis, amoureux peut-être de

son malheur et de sa faiblesse, sûrs de toujours la trouver chez elle,

et spéculant sans doute aussi sur sa bonne santé future, venaient lui

apporter les nouvelles et l'instruire de ces mille petits événements

qui rendent à Paris l'existence si variée. Sa mélancolie, quoique

grave et profonde, était donc la mélancolie de l'opulence. La marquise

d'Aiglemont ressemblait à une belle fleur dont la racine est rongée

par un insecte noir. Elle allait parfois dans le monde, non par goût,

mais pour obéir aux exigences de la position à laquelle aspirait son

mari. Sa voix et la perfection de son chant pouvaient lui permettre

d'y recueillir des applaudissements qui flattent presque toujours une

jeune femme; mais à quoi lui servaient des succès qu'elle ne rapportait

ni à des sentiments ni à des espérances? Son mari n'aimait pas la

musique. Enfin, elle se trouvait presque toujours gênée dans les salons

où sa beauté lui attirait des hommages intéressés. Sa situation y

excitait une sorte de compassion cruelle, une curiosité triste. Elle

était atteinte d'une inflammation assez ordinairement mortelle, que

les femmes se confient à l'oreille, et à laquelle notre néologie n'a

pas encore su trouver de nom. Malgré le silence au sein duquel sa vie

s'écoulait, la cause de sa souffrance n'était un secret pour personne.

Toujours jeune fille, en dépit du mariage, les moindres regards la

rendaient honteuse. Aussi, pour éviter de rougir, n'apparaissait-elle

jamais que riante, gaie; elle affectait une fausse joie, se disait

toujours bien portante, ou prévenait les questions sur sa santé par de

pudiques mensonges. Cependant, en 1817, un événement contribua beaucoup

à modifier l'état déplorable dans lequel Julie avait été plongée

jusqu'alors. Elle eut une fille, et voulut la nourrir. Pendant deux

années, les vives distractions et les inquiets plaisirs que donnent

les soins maternels lui firent une vie moins malheureuse. Elle se

sépara nécessairement de son mari. Les médecins lui pronostiquèrent

une meilleure santé; mais la marquise ne crut point à ces présages

hypothétiques. Comme toutes les personnes pour lesquelles la vie

n'a plus de douceur, peut-être voyait-elle dans la mort un heureux

dénouement.

Au commencement de l'année 1819, la vie lui fut plus cruelle que

jamais. Au moment où elle s'applaudissait du bonheur négatif qu'elle

avait su conquérir, elle entrevit d'effroyables abîmes. Son mari

s'était, par degrés, déshabitué d'elle. Ce refroidissement d'une

affection déjà si tiède et tout égoïste pouvait amener plus d'un

malheur que son tact fin et sa prudence lui faisaient prévoir.

Quoiqu'elle fût certaine de conserver un grand empire sur Victor et

d'avoir obtenu son estime pour toujours, elle craignait l'influence

des passions sur un homme si nul et si vaniteusement irréfléchi.

Souvent ses amis la surprenaient livrée à de longues méditations; les

moins clairvoyants lui en demandaient le secret en plaisantant, comme

si une jeune femme pouvait ne songer qu'à des frivolités, comme s'il

n'existait pas presque toujours un sens profond dans les pensées d'une

mère de famille. D'ailleurs, le malheur aussi bien que le bonheur vrai

nous mène à la rêverie. Parfois, en jouant avec son Hélène, Julie la

regardait d'un œil sombre, et cessait de répondre à ces interrogations

enfantines qui font tant de plaisir aux mères, pour demander compte de

sa destinée au présent et à l'avenir. Ses yeux se mouillaient alors de

larmes, quand soudain quelque souvenir lui rappelait la scène de la

revue aux Tuileries. Les prévoyantes paroles de son père retentissaient

derechef à son oreille, et sa conscience lui reprochait d'en avoir

méconnu la sagesse. De cette désobéissance folle venaient tous ses

malheurs; et souvent elle ne savait, entre tous, lequel était le plus

difficile à porter. Non-seulement les doux trésors de son âme restaient

ignorés, mais elle ne pouvait jamais parvenir à se faire comprendre

de son mari, même dans les choses les plus ordinaires de la vie. Au

moment où la faculté d'aimer se développait en elle plus forte et plus

active, l'amour permis, l'amour conjugal s'évanouissait au milieu de

graves souffrances physiques et morales. Puis elle avait pour son mari

cette compassion voisine du mépris qui flétrit à la longue tous les

sentiments. Enfin, si ses conversations avec quelques amis, si les

exemples, ou si certaines aventures du grand monde ne lui eussent pas

appris que l'amour apportait d'immenses bonheurs, ses blessures lui

auraient fait deviner les plaisirs profonds et purs qui doivent unir

des âmes fraternelles. Dans le tableau que sa mémoire lui traçait

du passé, la candide figure d'Arthur s'y dessinait chaque jour plus

pure et plus belle, mais rapidement; car elle n'osait s'arrêter à ce

souvenir. Le silencieux et timide amour du jeune Anglais était le seul

événement qui, depuis le mariage, eût laissé quelques doux vestiges

dans ce cœur sombre et solitaire. Peut-être toutes les espérances

trompées, tous les désirs avortés qui, graduellement, attristaient

l'esprit de Julie, se reportaient-ils, par un jeu naturel de

l'imagination, sur cet homme, dont les manières, les sentiments et le

caractère paraissaient offrir tant de sympathies avec les siens. Mais

cette pensée avait toujours l'apparence d'un caprice, d'un songe. Après

ce rêve impossible, toujours clos par des soupirs, Julie se réveillait

plus malheureuse, et sentait encore mieux ses douleurs latentes quand

elle les avait endormies sous les ailes d'un bonheur imaginaire.

Parfois, ses plaintes prenaient un caractère de folie et d'audace,

elle voulait des plaisirs à tout prix; mais, plus souvent encore, elle

restait en proie à je ne sais quel engourdissement stupide, écoutait

sans comprendre, ou concevait des pensées si vagues, si indécises,

qu'elle n'eût pas trouvé de langage pour les rendre. Froissée dans

ses plus intimes volontés, dans les mœurs que, jeune fille, elle

avait rêvées jadis, elle était obligée de dévorer ses larmes. A qui

se serait-elle plainte? de qui pouvait-elle être entendue? Puis, elle

avait cette extrême délicatesse de la femme, cette ravissante pudeur de

sentiment qui consiste à taire une plainte inutile, à ne pas prendre

un avantage quand le triomphe doit humilier le vainqueur et le vaincu.

Julie essayait de donner sa capacité, ses propres vertus à monsieur

d'Aiglemont, et se vantait de goûter le bonheur qui lui manquait. Toute

sa finesse de femme était employée en pure perte à des ménagements

ignorés de celui-là même dont ils perpétuaient le despotisme. Par

moments, elle était ivre de malheur, sans idée, sans frein; mais,

heureusement, une piété vraie la ramenait toujours à une espérance

suprême: elle se réfugiait dans la vie future, admirable croyance qui

lui faisait accepter de nouveau sa tâche douloureuse. Ces combats si

terribles, ces déchirements intérieurs étaient sans gloire, ces longues

mélancolies étaient inconnues; nulle créature ne recueillait ses

regards ternes, ses larmes amères jetées au hasard et dans la solitude.

Les dangers de la situation critique à laquelle la marquise était

insensiblement arrivée par la force des circonstances se révélèrent

à elle dans toute leur gravité pendant une soirée du mois de janvier

1820. Quand deux époux se connaissent parfaitement et ont pris une

longue habitude d'eux-mêmes, lorsqu'une femme sait interpréter les

moindres gestes d'un homme et peut pénétrer les sentiments ou les

choses qu'il lui cache, alors des lumières soudaines éclatent souvent

après des réflexions ou des remarques précédentes, dues au hasard, ou

primitivement faites avec insouciance. Une femme se réveille souvent

tout à coup sur le bord ou au fond d'un abîme. Ainsi la marquise,

heureuse d'être seule depuis quelques jours, devina le secret de sa

solitude. Inconstant ou lassé, généreux ou plein de pitié pour elle,

son mari ne lui appartenait plus. En ce moment, elle ne pensa plus à

elle, ni à ses souffrances, ni à ses sacrifices; elle ne fut plus que

mère, et vit la fortune, l'avenir, le bonheur de sa fille; sa fille,

le seul être d'où lui vînt quelque félicité; son Hélène, seul bien qui

l'attachât à la vie. Maintenant, Julie voulait vivre pour préserver son

enfant du joug effroyable sous lequel une marâtre pouvait étouffer la

vie de cette chère créature. A cette nouvelle prévision d'un sinistre

avenir, elle tomba dans une de ces méditations ardentes qui dévorent

des années entières. Entre elle et son mari, désormais, il devait se

trouver tout un monde de pensées, dont le poids porterait sur elle

seule. Jusqu'alors, sûre d'être aimée par Victor, autant qu'il pouvait

aimer, elle s'était dévouée à un bonheur qu'elle ne partageait pas;

mais aujourd'hui, n'ayant plus la satisfaction de savoir que ses larmes

faisaient la joie de son mari, seule dans le monde, il ne lui restait

plus que le choix des malheurs. Au milieu du découragement qui, dans

le calme et le silence de la nuit, détendit toutes ses forces; au

moment où, quittant son divan et son feu presque éteint, elle allait,

à la lueur d'une lampe, contempler sa fille d'un œil sec, monsieur

d'Aiglemont rentra plein de gaieté. Julie lui fit admirer le sommeil

d'Hélène; mais il accueillit l'enthousiasme de sa femme par une phrase

banale.

—A cet âge, dit-il, tous les enfants sont gentils.

Puis, après avoir insouciamment baisé le front de sa fille, il baissa

les rideaux du berceau, regarda Julie, lui prit la main, et l'amena

près de lui sur ce divan où tant de fatales pensées venaient de surgir.

—Vous êtes bien belle ce soir, madame d'Aiglemont! s'écria-t-il avec

cette insupportable gaieté dont le vide était si connu de la marquise.

—Où avez-vous passé la soirée? lui demanda-t-elle en feignant une

profonde indifférence.

—Chez madame de Sérizy.

Il avait pris sur la cheminée un écran, et il en examinait le

transparent avec attention, sans avoir aperçu la trace des larmes

versées par sa femme. Julie frissonna. Le langage ne suffirait pas à

exprimer le torrent de pensées qui s'échappa de son cœur et qu'elle

dut y contenir.

—Madame de Sérizy donne un concert lundi prochain, et se meurt d'envie

de t'avoir. Il suffit que depuis long-temps tu n'aies paru dans le

monde pour qu'elle désire te voir chez elle. C'est une bonne femme qui

t'aime beaucoup. Tu me feras plaisir d'y venir: j'ai presque répondu de

toi...

—J'irai, répondit Julie.

Le son de la voix, l'accent et le regard de la marquise eurent quelque

chose de si pénétrant, de si particulier, que, malgré son insouciance,

Victor regarda sa femme avec étonnement. Ce fut tout. Julie avait

deviné que madame de Sérizy était la femme qui lui avait enlevé le

cœur de son mari. Elle s'engourdit dans une rêverie de désespoir, et

parut très occupée à regarder le feu. Victor faisait tourner l'écran

dans ses doigts avec l'air ennuyé d'un homme qui, après avoir été

heureux ailleurs, apporte chez lui la fatigue du bonheur. Quand il eut

bâillé plusieurs fois, il prit un flambeau d'une main, de l'autre alla

chercher languissamment le cou de sa femme, et voulut l'embrasser;

mais Julie se baissa, lui présenta son front, et y reçut le baiser du

soir, ce baiser machinal, sans amour, espèce de grimace qui lui parut

alors odieuse. Quand Victor eut fermé la porte, la marquise tomba sur

un siége; ses jambes chancelèrent, elle fondit en larmes. Il faut avoir

subi le supplice de quelque scène analogue pour comprendre tout ce que

celle-ci cache de douleurs, pour deviner les longs et terribles drames

auxquels elle donne lieu. Ces simples et niaises paroles, ces silences

entre les deux époux, les gestes, les regards, la manière dont le

marquis s'était assis devant le feu, l'attitude qu'il eut en cherchant

à baiser le cou de sa femme, tout avait servi à faire, de cette heure,

un tragique dénouement à la vie solitaire et douloureuse menée par

Julie. Dans sa folie, elle se mit à genoux devant son divan, s'y

plongea le visage pour ne rien voir, et pria le ciel, en donnant aux

paroles habituelles de son oraison un accent intime, une signification

nouvelle qui eussent déchiré le cœur de son mari, s'il l'eût entendue.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 3 / 47 段