de cette vieille coquette semblèrent lui annoncer une connaissance
du caractère de Victor plus approfondie peut-être que ne l'était
la sienne. Madame d'Aiglemont, inquiète, s'enveloppa donc dans
cette dissimulation maladroite, premier refuge des cœurs naïfs et
souffrants. Madame de Listomère se contenta des réponses de Julie;
mais elle pensa joyeusement que sa solitude allait être réjouie par
quelque secret d'amour, car sa nièce lui parut avoir quelque intrigue
amusante à conduire. Quand madame d'Aiglemont se trouva dans un grand
salon, tendu de tapisseries encadrées par des baguettes dorées, qu'elle
fut assise devant un grand feu, abritée des bises _fenestrales_ par
un paravent chinois, sa tristesse ne put guère se dissiper. Il était
difficile que la gaieté naquît sous de si vieux lambris, entre des
meubles séculaires. Néanmoins la jeune Parisienne prit une sorte de
plaisir à entrer dans cette solitude profonde, et dans le silence
solennel de la province. Après avoir échangé quelques mots avec cette
tante, à laquelle elle avait écrit naguère une lettre de nouvelle
mariée, elle resta silencieuse comme si elle eût écouté la musique d'un
opéra. Ce ne fut qu'après deux heures d'un calme digne de la Trappe
qu'elle s'aperçut de son impolitesse envers sa tante, elle se souvint
de ne lui avoir fait que de froides réponses. La vieille femme avait
respecté le caprice de sa nièce par cet instinct plein de grâce qui
caractérise les gens de l'ancien temps. En ce moment la douairière
tricotait. Elle s'était, à la vérité, absentée plusieurs fois pour
s'occuper d'une certaine chambre _verte_ où devait coucher la comtesse
et où les gens de la maison plaçaient les bagages; mais alors elle
avait repris sa place dans un grand fauteuil, et regardait la jeune
femme à la dérobée. Honteuse de s'être abandonnée à son irrésistible
méditation, Julie essaya de se la faire pardonner en s'en moquant.
—Ma chère petite, nous connaissons la douleur des veuves, répondit la
tante.
Il fallait avoir quarante ans pour deviner l'ironie qu'exprimèrent
les lèvres de la vieille dame. Le lendemain, la comtesse fut beaucoup
mieux, elle causa. Madame de Listomère ne désespéra plus d'apprivoiser
cette nouvelle mariée, qu'elle avait d'abord jugée comme un être
sauvage et stupide; elle l'entretint des joies du pays, des bals et des
maisons où elles pouvaient aller. Toutes les questions de la marquise
furent, pendant cette journée, autant de piéges que, par une ancienne
habitude de cour, elle ne put s'empêcher de tendre à sa nièce pour en
deviner le caractère. Julie résista à toutes les instances qui lui
furent faites pendant quelques jours d'aller chercher des distractions
au dehors. Aussi, malgré l'envie qu'avait la vieille dame de promener
orgueilleusement sa jolie nièce, finit-elle par renoncer à vouloir la
mener dans le monde. La comtesse avait trouvé un prétexte à sa solitude
et à sa tristesse dans le chagrin que lui avait causé la mort de son
père, de qui elle portait encore le deuil. Au bout de huit jours, la
douairière admira la douceur angélique, les grâces modestes, l'esprit
indulgent de Julie, et s'intéressa, dès lors, prodigieusement à la
mystérieuse mélancolie qui rongeait ce jeune cœur. La comtesse était
une de ces femmes nées pour être aimables, et qui semblent apporter
avec elles le bonheur. Sa société devint si douce et si précieuse à
madame de Listomère, qu'elle s'affola de sa nièce, et désira ne plus la
quitter. Un mois suffit pour établir entre elles une éternelle amitié.
La vieille dame remarqua, non sans surprise, les changements qui se
firent dans la physionomie de madame d'Aiglemont. Les couleurs vives
qui embrasaient le teint s'éteignirent insensiblement, et la figure
prit des tons mats et pâles. En perdant son éclat primitif, Julie
devenait moins triste. Parfois la douairière réveillait chez sa jeune
parente des élans de gaieté ou des rires folâtres bientôt réprimés
par une pensée importune. Elle devina que ni le souvenir paternel ni
l'absence de Victor n'étaient la cause de la mélancolie profonde qui
jetait un voile sur la vie de sa nièce; puis elle eut tant de mauvais
soupçons qu'il lui fut difficile de s'arrêter à la véritable cause du
mal, car nous ne rencontrons peut-être le vrai que par hasard. Un jour,
enfin, Julie fit briller aux yeux de sa tante étonnée un oubli complet
du mariage, une folie de jeune fille étourdie, une candeur d'esprit, un
enfantillage digne du premier âge, tout cet esprit délicat, et parfois
si profond, qui distingue les jeunes personnes en France. Madame de
Listomère résolut alors de sonder les mystères de cette âme dont le
naturel extrême équivalait à une impénétrable dissimulation. La nuit
approchait, les deux dames étaient assises devant une croisée qui
donnait sur la rue, Julie avait repris un air pensif, un homme à cheval
vint à passer.
—Voilà une de vos victimes, dit la vieille dame.
Madame d'Aiglemont regarda sa tante en manifestant un étonnement mêlé
d'inquiétude.
—C'est un jeune Anglais, un gentilhomme, l'honorable Arthur Ormond,
fils aîné de lord Grenville. Son histoire est intéressante. Il est
venu à Montpellier en 1802, espérant que l'air de ce pays, où il était
envoyé par les médecins, le guérirait d'une maladie de poitrine à
laquelle il devait succomber. Comme tous ses compatriotes, il a été
arrêté par Bonaparte lors de la guerre, car ce monstre-là ne peut se
passer de guerroyer. Par distraction, ce jeune Anglais s'est mis à
étudier sa maladie, que l'on croyait mortelle. Insensiblement, il a
pris goût à l'anatomie, à la médecine; il s'est passionné pour ces
sortes d'arts, ce qui est fort extraordinaire chez un homme de qualité;
mais le Régent s'est bien occupé de chimie! Bref, monsieur Arthur a
fait des progrès étonnants, même pour les professeurs de Montpellier;
l'étude l'a consolé de sa captivité, et, en même temps il s'est
radicalement guéri. On prétend qu'il est resté deux ans sans parler,
respirant rarement, demeurant couché dans une étable, buvant du lait
d'une vache venue de Suisse, et vivant de cresson. Depuis qu'il est à
Tours, il n'a vu personne, il est fier comme un paon; mais vous avez
certainement fait sa conquête, car ce n'est probablement pas pour moi
qu'il passe sous nos fenêtres deux fois par jour depuis que vous êtes
ici... Certes, il vous aime.
Ces derniers mots réveillèrent la comtesse comme par magie. Elle laissa
échapper un geste et un sourire qui surprirent la marquise. Loin de
témoigner cette satisfaction instinctive ressentie même par la femme la
plus sévère quand elle apprend qu'elle fait un malheureux, le regard
de Julie fut terne et froid. Son visage indiquait un sentiment de
répulsion voisin de l'horreur. Cette proscription n'était pas celle
qu'une femme aimante frappe sur le monde entier au profit d'un seul
être; elle sait alors rire et plaisanter; non, Julie était en ce moment
comme une personne à qui le souvenir d'un danger trop vivement présent
en fait ressentir encore la douleur. La tante, bien convaincue que sa
nièce n'aimait pas son neveu, fut stupéfaite en découvrant qu'elle
n'aimait personne. Elle trembla d'avoir à reconnaître en Julie un cœur
désenchanté, une jeune femme à qui l'expérience d'un jour, d'une nuit
peut-être, avait suffi pour apprécier la nullité de Victor.
—Si elle le connaît, tout est dit, pensa-t-elle, mon neveu subira
bientôt les inconvénients du mariage.
Elle se proposait alors de convertir Julie aux doctrines monarchiques
du siècle de Louis XV; mais, quelques heures plus tard, elle apprit,
ou plutôt elle devina la situation assez commune dans le monde à
laquelle la comtesse devait sa mélancolie. Julie, devenue tout à coup
pensive, se retira chez elle plus tôt que de coutume. Quand sa femme
de chambre l'eut déshabillée et l'eut laissée prête à se coucher, elle
resta devant le feu, plongée dans une duchesse de velours jaune, meuble
antique, aussi favorable aux affligés qu'aux gens heureux; elle pleura,
elle soupira, elle pensa; puis elle prit une petite table, chercha
du papier, et se mit à écrire. Les heures passèrent rapidement, la
confidence que Julie faisait dans cette lettre paraissait lui coûter
beaucoup, chaque phrase amenait de longues rêveries; tout à coup la
jeune femme fondit en larmes et s'arrêta. En ce moment les horloges
sonnèrent deux heures. Sa tête, aussi lourde que celle d'une mourante,
s'inclina sur son sein; puis, quand elle la releva, Julie vit sa tante
surgie tout à coup, comme un personnage qui se serait détaché de la
tapisserie tendue sur les murs.
—Qu'avez-vous donc, ma petite? lui dit sa tante. Pourquoi veiller si
tard, et surtout pourquoi pleurer seule, à votre âge?
Elle s'assit sans autre cérémonie près de la nièce et dévora des yeux
la lettre commencée.
—Vous écriviez à votre mari!
—Sais-je où il est? reprit la comtesse.
La tante prit le papier et le lut. Elle avait apporté ses lunettes, il
y avait préméditation. L'innocente créature laissa prendre la lettre
sans faire la moindre observation. Ce n'était ni un défaut de dignité,
ni quelque sentiment de culpabilité secrète qui lui ôtait ainsi toute
énergie; non, sa tante se rencontra là dans un de ces moments de crise
où l'âme est sans ressort, où tout est indifférent, le bien comme le
mal, le silence aussi bien que la confiance. Semblable à une jeune
fille vertueuse qui accable un amant de dédains, mais qui, le soir, se
trouve si triste, si abandonnée, qu'elle le désire, et veut un cœur où
déposer ses souffrances, Julie laissa violer sans mot dire le cachet
que la délicatesse imprime à une lettre ouverte, et resta pensive
pendant que la marquise lisait.
«Ma chère Louisa, pourquoi réclamer tant de fois l'accomplissement
de la plus imprudente promesse que puissent se faire deux jeunes
filles ignorantes? Tu te demandes souvent, m'écris-tu, pourquoi je
n'ai pas répondu depuis six mois à tes interrogations. Si tu n'as
pas compris mon silence, aujourd'hui tu en devineras peut-être la
raison en apprenant les mystères que je vais trahir. Je les aurais à
jamais ensevelis dans le fond de mon cœur, si tu ne m'avertissais de
ton prochain mariage. Tu vas te marier, Louisa. Cette pensée me fait
frémir. Pauvre petite, marie-toi; puis, dans quelques mois, un de
tes plus poignants regrets viendra du souvenir de ce que nous étions
naguère, quand un soir, à Écouen, parvenues toutes deux sous les plus
grands chênes de la montagne, nous contemplâmes la belle vallée que
nous avions à nos pieds et que nous y admirâmes les rayons du soleil
couchant dont les reflets nous enveloppaient. Nous nous assîmes sur un
quartier de roche, et tombâmes dans un ravissement auquel succéda la
plus douce mélancolie. Tu trouvas la première que ce soleil lointain
nous parlait d'avenir. Nous étions bien curieuses et bien folles alors!
Te souviens-tu de toutes nos extravagances? Nous nous embrassâmes comme
deux amants, disions-nous. Nous nous jurâmes que la première mariée
de nous deux raconterait fidèlement à l'autre ces secrets d'hyménée,
ces joies que nos âmes enfantines nous peignaient si délicieuses.
Cette soirée fera ton désespoir, Louisa. Dans ce temps, tu étais
jeune, belle, insouciante, sinon heureuse; un mari te rendra, en peu
de jours, ce que je suis déjà, laide, souffrante et vieille. Te dire
combien j'étais fière, vaine et joyeuse d'épouser le colonel Victor
d'Aiglemont, ce serait une folie! Et même comment te le dirais-je? je
ne me souviens plus de moi-même. En peu d'instants mon enfance est
devenue comme un songe. Ma contenance pendant la journée solennelle qui
consacrait un lien dont l'étendue m'était cachée n'a pas été exempte de
reproches. Mon père a plus d'une fois tâché de réprimer ma gaieté, car
je témoignais des joies qu'on trouvait inconvenantes, et mes discours
révélaient de la malice, justement parce qu'ils étaient sans malice.
Je faisais mille enfantillages avec ce voile nuptial, avec cette robe
et ces fleurs. Restée seule, le soir, dans la chambre où j'avais été
conduite avec apparat, je méditai quelque espièglerie pour intriguer
Victor; et, en attendant qu'il vînt, j'avais des palpitations de
cœur semblables à celles qui me saisissaient autrefois en ces jours
solennels du 31 décembre, quand, sans être aperçue, je me glissais
dans le salon où les étrennes étaient entassées. Lorsque mon mari
entra, qu'il me chercha, le rire étouffé que je fis entendre sous les
mousselines qui m'enveloppaient a été le dernier éclat de cette gaieté
douce qui anima les jeux de notre enfance...»
Quand la douairière eut achevé de lire cette lettre, qui, commençant
ainsi, devait contenir de bien tristes observations, elle posa
lentement ses lunettes sur la table, y remit aussitôt la lettre, et
arrêta sur sa nièce deux yeux verts dont le feu clair n'était pas
encore affaibli par son âge.
—Ma petite, dit-elle, une femme mariée ne saurait écrire ainsi à une
jeune personne sans manquer aux convenances...
—C'est ce que je pensais, répondit Julie en interrompant sa tante; et
j'avais honte de moi pendant que vous la lisiez...
—Si à table un mets ne nous semble pas bon, il n'en faut dégoûter
personne, mon enfant, reprit la vieille avec bonhomie, surtout
lorsque, depuis Ève jusqu'à nous, le mariage a paru chose si
excellente.....—Vous n'avez plus de mère? dit la vieille femme.
La comtesse tressaillit; puis elle leva doucement la tête et dit:—J'ai
déjà regretté plus d'une fois ma mère depuis un an; mais j'ai eu le
tort de ne pas avoir écouté la répugnance de mon père qui ne voulait
pas de Victor pour gendre.
Elle regarda sa tante, et un frisson de joie sécha ses larmes quand
elle aperçut l'air de bonté qui animait cette vieille figure. Elle
tendit sa jeune main à la marquise qui semblait la solliciter; et
quand leurs doigts se pressèrent, ces deux femmes achevèrent de se
comprendre.
—Pauvre orpheline! ajouta la marquise.
Ce mot fut un dernier trait de lumière pour Julie. Elle crut entendre
encore la voix prophétique de son père.
—Vous avez les mains brûlantes! Sont-elles toujours ainsi? demanda la
vieille femme.
—La fièvre ne m'a quittée que depuis sept ou huit jours, répondit-elle.
—Vous aviez la fièvre et vous me le cachiez!
—Je l'ai depuis un an, dit Julie avec une sorte d'anxiété pudique.
—Ainsi, mon bon petit ange, reprit sa tante, le mariage n'a été
jusqu'à présent pour vous qu'une longue douleur?
La jeune femme n'osa répondre; mais elle fit un geste affirmatif qui
trahissait toutes ses souffrances.
—Vous êtes donc malheureuse?
—Oh! non, ma tante. Victor m'aime à l'idolâtrie, et je l'adore, il est
si bon!
—Oui, vous l'aimez; mais vous le fuyez, n'est-ce pas?
—Oui... quelquefois... il me cherche trop souvent.
—N'êtes-vous pas souvent troublée dans la solitude par la crainte
qu'il ne vienne vous y surprendre?
—Hélas! oui, ma tante. Mais je l'aime bien, je vous assure.
—Ne vous accusez-vous pas en secret vous-même de ne pas savoir ou de
ne pouvoir partager ses plaisirs. Parfois ne pensez-vous point que
l'amour légitime est plus dur à porter que ne le serait une passion
criminelle?
—Oh! c'est cela, dit-elle en pleurant. Vous devinez donc tout, là
où tout est énigme pour moi. Mes sens sont engourdis, je suis sans
idées, enfin je vis difficilement. Mon âme est oppressée par une
indéfinissable appréhension qui glace mes sentiments et me jette dans
une torpeur continuelle. Je suis sans voix pour me plaindre et sans
paroles pour exprimer ma peine. Je souffre, et j'ai honte de souffrir
en voyant Victor heureux de ce qui me tue.
—Enfantillages, niaiseries que tout cela! s'écria la tante dont le
visage desséché s'anima tout à coup par un gai sourire, reflet des
joies de son jeune âge.
—Et vous aussi vous riez! dit avec désespoir la jeune femme.
—J'ai été ainsi, reprit promptement la marquise. Maintenant que
Victor vous a laissée seule, n'êtes-vous pas redevenue jeune fille,
tranquille; sans plaisirs, mais sans souffrances?
Julie ouvrit de grands yeux hébétés.
—Enfin, mon ange, vous adorez Victor, n'est-ce pas? mais vous aimeriez
mieux être sa sœur que sa femme, et le mariage enfin ne vous réussit
point.
—Hé! bien, oui, ma tante. Mais pourquoi sourire?
—Oh! vous avez raison, ma pauvre enfant. Il n'y a, dans tout ceci,
rien de bien gai. Votre avenir serait gros de plus d'un malheur si je
ne vous prenais sous ma protection, et si ma vieille expérience ne
savait pas deviner la cause bien innocente de vos chagrins. Mon neveu
ne méritait pas son bonheur, le sot! Sous le règne de notre bien-aimé
Louis XV, une jeune femme qui se serait trouvée dans la situation
où vous êtes aurait bientôt puni son mari de se conduire en vrai
lansquenet. L'égoïste! Les militaires de ce tyran impérial sont tous de
vilains ignorants. Ils prennent la brutalité pour de la galanterie, ils
ne connaissent pas plus les femmes qu'ils ne savent aimer; ils croient
que d'aller à la mort le lendemain les dispense d'avoir, la veille, des
égards et des attentions pour nous. Autrefois, on savait aussi bien
aimer que mourir à propos. Ma nièce, je vous le formerai. Je mettrai
fin au triste désaccord, assez naturel, qui vous conduirait à vous haïr
l'un et l'autre, à souhaiter un divorce, si toutefois vous n'étiez pas
morte avant d'en venir au désespoir.
Julie écoutait sa tante avec autant d'étonnement que de stupeur,
surprise d'entendre des paroles dont la sagesse était plutôt pressentie
que comprise par elle, et très-effrayée de retrouver dans la bouche
d'une parente pleine d'expérience, mais sous une forme plus douce,
l'arrêt porté par son père sur Victor. Elle eut peut-être une vive
intuition de son avenir, et sentit sans doute le poids des malheurs
qui devaient l'accabler, car elle fondit en larmes, et se jeta dans
les bras de la vieille dame en lui disant:—Soyez ma mère? La tante
ne pleura pas, car la Révolution a laissé aux femmes de l'ancienne
monarchie peu de larmes dans les yeux. Autrefois l'amour et plus tard
la Terreur les ont familiarisées avec les plus poignantes péripéties,
en sorte qu'elles conservent au milieu des dangers de la vie une
dignité froide, une affection sincère, mais sans expansion, qui leur
permet d'être toujours fidèles à l'étiquette et à une noblesse de
maintien que les mœurs nouvelles ont eu le grand tort de répudier.
La douairière prit la jeune femme dans ses bras, la baisa au front
avec une tendresse et une grâce qui souvent se trouvent plus dans les
manières et les habitudes de ces femmes que dans leur cœur; elle
cajola sa nièce par de douces paroles, lui promit un heureux avenir,
la berça par des promesses d'amour en l'aidant à se coucher, comme si
elle eût été sa fille, une fille chérie dont l'espoir et les chagrins
devenaient les siens propres; elle se revoyait jeune, se retrouvait
inexpériente et jolie en sa nièce. La comtesse s'endormit, heureuse
d'avoir rencontré une amie, une mère à qui désormais elle pourrait
tout dire. Le lendemain matin, au moment où la tante et la nièce
s'embrassaient avec cette cordialité profonde et cet air d'intelligence
qui prouvent un progrès dans le sentiment, une cohésion plus parfaite
entre deux âmes, elles entendirent le pas d'un cheval, tournèrent la
tête en même temps, et virent le jeune Anglais qui passait lentement,
selon son habitude. Il paraissait avoir fait une certaine étude de la
vie que menaient ces deux femmes solitaires, et ne manquait jamais à se
trouver à leur déjeuner ou à leur dîner. Son cheval ralentissait le pas
sans avoir besoin d'être averti; puis, pendant le temps qu'il mettait
à franchir l'espace pris par les deux fenêtres de la salle à manger,
Arthur y jetait un regard mélancolique, la plupart du temps dédaigné
par la comtesse, qui n'y faisait aucune attention. Mais accoutumée à
ces curiosités mesquines qui s'attachent aux plus petites choses afin
d'animer la vie de province, et dont se garantissent difficilement les
esprits supérieurs, la marquise s'amusait de l'amour timide et sérieux,
si tacitement exprimé par l'Anglais. Ces regards périodiques étaient
devenus comme une habitude pour elle, et chaque jour elle signalait le
passage d'Arthur par de nouvelles plaisanteries. En se mettant à table,
les deux femmes regardèrent simultanément l'insulaire. Les yeux de
Julie et d'Arthur se rencontrèrent cette fois avec une telle précision
de sentiment, que la jeune femme rougit. Aussitôt l'Anglais pressa son
cheval et partit au galop.
—Mais, madame, dit Julie à sa tante, que faut-il faire? Il doit être
constant pour les gens qui voient passer cet Anglais que je suis.....
—Oui, répondit la tante en l'interrompant.
—Hé! bien, ne pourrais-je pas lui dire de ne pas se promener ainsi?
—Ne serait-ce pas lui donner à penser qu'il est dangereux? Et
d'ailleurs pouvez-vous empêcher un homme d'aller et venir où bon lui
semble? Demain nous ne mangerons plus dans cette salle; quand il ne
nous y verra plus, le jeune gentilhomme discontinuera de vous aimer par
la fenêtre. Voilà, ma chère enfant, comment se comporte une femme qui a
l'usage du monde.
Mais le malheur de Julie devait être complet. A peine les deux
femmes se levaient-elles de table, que le valet de chambre de Victor
arriva soudain. Il venait de Bourges à franc étrier, par des chemins
détournés, et apportait à la comtesse une lettre de son mari. Victor,
qui avait quitté l'empereur, annonçait à sa femme la chute du régime
impérial, la prise de Paris, et l'enthousiasme qui éclatait en faveur
des Bourbons sur tous les points de la France; mais ne sachant comment
pénétrer jusqu'à Tours, il la priait de venir en toute hâte à Orléans
où il espérait se trouver avec des passe-ports pour elle. Ce valet de
chambre, ancien militaire, devait accompagner Julie de Tours à Orléans,
route que Victor croyait libre encore.
—Madame, vous n'avez pas un instant à perdre, dit le valet de chambre,
les Prussiens, les Autrichiens et les Anglais vont faire leur jonction
à Blois ou à Orléans...
En quelques heures la jeune femme fut prête, et partit dans une vieille
voiture de voyage que lui prêta sa tante.
—Pourquoi ne viendriez-vous pas à Paris avec nous? dit-elle en
embrassant sa tante. Maintenant que les Bourbons se rétablissent, vous
y trouveriez....
—Sans ce retour inespéré j'y serais encore allée, ma pauvre petite,
car mes conseils vous sont trop nécessaires, et à Victor et à vous.
Aussi vais-je faire toutes mes dispositions pour vous y rejoindre.
Julie partit accompagnée de sa femme de chambre et du vieux militaire,
qui galopait à côté de la chaise en veillant à la sécurité de sa
maîtresse. A la nuit, en arrivant à un relais en avant de Blois,
Julie, inquiète d'entendre une voiture qui marchait derrière la sienne
et ne l'avait pas quittée depuis Amboise, se mit à la portière afin
de voir quels étaient ses compagnons de voyage. Le clair de lune lui
permit d'apercevoir Arthur, debout, à trois pas d'elle, les yeux
attachés sur sa chaise. Leurs regards se rencontrèrent. La comtesse
se rejeta vivement au fond de sa voiture, mais avec un sentiment
de peur qui la fit palpiter. Comme la plupart des jeunes femmes
réellement innocentes et sans expérience, elle voyait une faute dans
un amour involontairement inspiré à un homme. Elle ressentait une
terreur instinctive, que lui donnait peut-être la conscience de sa
faiblesse devant une si audacieuse agression. Une des plus fortes armes
de l'homme est ce pouvoir terrible d'occuper de lui-même une femme
dont l'imagination naturellement mobile s'effraie ou s'offense d'une
poursuite. La comtesse se souvint du conseil de sa tante, et résolut
de rester pendant le voyage au fond de sa chaise de poste, sans en
sortir. Mais à chaque relais elle entendait l'Anglais qui se promenait
autour des deux voitures; puis sur la route, le bruit importun de sa
calèche retentissait incessamment aux oreilles de Julie. La jeune femme
pensa bientôt qu'une fois réunie à son mari, Victor saurait la défendre
contre cette singulière persécution.
—Mais si ce jeune homme ne m'aimait pas cependant?
Cette réflexion fut la dernière de toutes celles qu'elle fit. En
arrivant à Orléans, sa chaise de poste fut arrêtée par les Prussiens,
conduite dans la cour d'une auberge, et gardée par des soldats. La
résistance était impossible. Les étrangers expliquèrent aux trois
voyageurs, par des signes impératifs, qu'ils avaient reçu la consigne
de ne laisser sortir personne de la voiture. La comtesse resta
pleurant pendant deux heures environ prisonnière au milieu des soldats
qui fumaient, riaient, et parfois la regardaient avec une insolente
curiosité; mais enfin elle les vit s'écartant de la voiture avec une
sorte de respect en entendant le bruit de plusieurs chevaux. Bientôt
une troupe d'officiers supérieurs étrangers, à la tête desquels était
un général autrichien, entoura la chaise de poste.
—Madame, lui dit le général, agréez nos excuses; il y a eu erreur,
vous pouvez continuer sans crainte votre voyage, et voici un passe-port
qui vous évitera désormais toute espèce d'avanie....