—Vous allez donc encore m'affliger en me parlant de votre mo

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ŒUVRES COMPLÈTES

DE

H. DE BALZAC

LA

COMÉDIE HUMAINE

TROISIÈME VOLUME

PREMIÈRE PARTIE

ÉTUDES DE MŒURS

PREMIER LIVRE

PARIS.—IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ

RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.

[Illustration: JULIE.

C'est là, répondit-il avec mélancolie, en montrant un bouquet de noyers

sur la route, là que, prisonnier, je vous vis pour la première fois.

(LA FEMME DE TRENTE ANS.)]

IMP. BÉNARD et Ce,

2, rue Damiette.

SCÈNES

DE LA

VIE PRIVÉE

TOME III

LA FEMME DE TRENTE ANS.—LE CONTRAT DE MARIAGE.—BÉATRIX.

PARIS

ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR,

RUE DU JARDINET SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 3.

1853

PREMIER LIVRE,

SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

LA FEMME DE TRENTE ANS.

DÉDIÉ A LOUIS BOULANGER, PEINTRE.

I

PREMIÈRES FAUTES.

Au commencement du mois d'avril 1813, il y eut un dimanche dont la

matinée promettait un de ces beaux jours où les Parisiens voient

pour la première fois de l'année leurs pavés sans boue et leur ciel

sans nuages. Avant midi, un cabriolet à pompe attelé de deux chevaux

fringants déboucha dans la rue de Rivoli par la rue Castiglione,

et s'arrêta derrière plusieurs équipages stationnés à la grille

nouvellement ouverte au milieu de la terrasse des Feuillants. Cette

leste voiture était conduite par un homme en apparence soucieux et

maladif; des cheveux grisonnants couvraient à peine son crâne jaune

et le faisaient vieux avant le temps; il jeta les rênes au laquais

à cheval qui suivait sa voiture, et descendit pour prendre dans ses

bras une jeune fille dont la beauté mignonne attira l'attention des

oisifs en promenade sur la terrasse. La petite personne se laissa

complaisamment saisir par la taille quand elle fut debout sur le bord

de la voiture, et passa ses bras autour du cou de son guide, qui la

posa sur le trottoir, sans avoir chiffonné la garniture de sa robe en

reps vert. Un amant n'aurait pas eu tant de soin. L'inconnu devait être

le père de cette enfant qui, sans le remercier, lui prit familièrement

le bras et l'entraîna brusquement dans le jardin. Le vieux père

remarqua les regards émerveillés de quelques jeunes gens, et la

tristesse empreinte sur son visage s'effaça pour un moment. Quoiqu'il

fût arrivé depuis longtemps à l'âge où les hommes doivent se contenter

des trompeuses jouissances que donne la vanité, il se mit à sourire.

—On te croit ma femme, dit-il à l'oreille de la jeune personne en se

redressant et marchant avec une lenteur qui la désespéra.

Il semblait avoir de la coquetterie pour sa fille, et jouissait

peut-être plus qu'elle des œillades que les curieux lançaient sur

ses petits pieds chaussés de brodequins en prunelle puce, sur une

taille délicieuse dessinée par une robe à guimpe, et sur le cou frais

qu'une collerette brodée ne cachait pas entièrement. Les mouvements

de la marche relevaient par instants la robe de la jeune fille, et

permettaient de voir, au-dessus des brodequins, la rondeur d'une jambe

finement moulée par un bas de soie à jour. Aussi, plus d'un promeneur

dépassa-t-il le couple pour admirer ou pour revoir la jeune figure

autour de laquelle se jouaient quelques rouleaux de cheveux bruns,

et dont la blancheur et l'incarnat étaient rehaussés autant par les

reflets du satin rose qui doublait une élégante capote que par le

désir et l'impatience qui pétillaient dans tous les traits de cette

jolie personne. Une douce malice animait ses beaux yeux noirs, fendus

en amande, surmontés de sourcils bien arqués, bordés de longs cils

et qui nageaient dans un fluide pur. La vie et la jeunesse étalaient

leurs trésors sur ce visage mutin et sur un buste, gracieux encore,

malgré la ceinture alors placée sous le sein. Insensible aux hommages,

la jeune fille regardait avec une espèce d'anxiété le château des

Tuileries, sans doute le but de sa pétulante promenade. Il était

midi moins un quart. Quelque matinale que fût cette heure, plusieurs

femmes, qui toutes avaient voulu se montrer en toilette, revenaient du

château, non sans retourner la tête d'un air boudeur, comme si elles se

repentaient d'être venues trop tard pour jouir d'un spectacle désiré.

Quelques mots échappés à la mauvaise humeur de ces belles promeneuses

désappointées et saisis au vol par la jolie inconnue, l'avaient

singulièrement inquiétée. Le vieillard épiait d'un œil plus curieux

que moqueur les signes d'impatience et de crainte qui se jouaient sur

le charmant visage de sa compagne, et l'observait peut-être avec trop

de soin pour ne pas avoir quelque arrière-pensée paternelle.

Ce dimanche était le treizième de l'année 1813. Le surlendemain,

Napoléon partait pour cette fatale campagne pendant laquelle il allait

perdre successivement Bessières et Duroc, gagner les mémorables

batailles de Lutzen et de Bautzen, se voir trahi par l'Autriche, la

Saxe, la Bavière, par Bernadotte, et disputer la terrible bataille de

Leipsick. La magnifique parade commandée par l'empereur devait être

la dernière de celles qui excitèrent si longtemps l'admiration des

Parisiens et des étrangers. La vieille garde allait exécuter pour la

dernière fois les savantes manœuvres dont la pompe et la précision

étonnèrent quelquefois jusqu'à ce géant lui-même, qui s'apprêtait alors

à son duel avec l'Europe. Un sentiment triste amenait aux Tuileries une

brillante et curieuse population. Chacun semblait deviner l'avenir,

et pressentait peut-être que plus d'une fois l'imagination aurait

à retracer le tableau de cette scène, quand ces temps héroïques de

la France contracteraient, comme aujourd'hui, des teintes presque

fabuleuses.

—Allons donc plus vite, mon père, disait la jeune fille avec un air de

lutinerie en entraînant le vieillard. J'entends les tambours.

—Ce sont les troupes qui entrent aux Tuileries, répondit-il.

—Ou qui défilent, tout le monde revient! répliqua-t-elle avec une

enfantine amertume qui fit sourire le vieillard.

—La parade ne commence qu'à midi et demi, dit le père qui marchait

presque en arrière de son impétueuse fille.

A voir le mouvement qu'elle imprimait à son bras droit, vous eussiez

dit qu'elle s'en aidait pour courir. Sa petite main, bien gantée,

froissait impatiemment un mouchoir, et ressemblait à la rame d'une

barque qui fend les ondes. Le vieillard souriait par moments; mais

parfois aussi des expressions soucieuses attristaient passagèrement

sa figure desséchée. Son amour pour cette belle créature lui faisait

autant admirer le présent que craindre l'avenir. Il semblait se

dire:—Elle est heureuse aujourd'hui, le sera-t-elle toujours? Car les

vieillards sont assez enclins à doter de leurs chagrins l'avenir des

jeunes gens. Quand le père et la fille arrivèrent sous le péristyle du

pavillon au sommet duquel flottait le drapeau tricolore, et par où les

promeneurs vont et viennent du jardin des Tuileries dans le Carrousel,

les factionnaires leur crièrent d'une voix grave:—On ne passe plus!

L'enfant se haussa sur la pointe des pieds, et put entrevoir une foule

de femmes parées qui encombraient les deux côtés de la vieille arcade

en marbre par où l'empereur devait sortir.

—Tu le vois bien, mon père, nous sommes partis trop tard.

Sa petite moue chagrine trahissait l'importance qu'elle avait mise à se

trouver à cette revue.

—Eh! bien, Julie, allons-nous-en, tu n'aimes pas à être foulée.

—Restons, mon père. D'ici je puis encore apercevoir l'empereur. S'il

périssait pendant la campagne, je ne l'aurais jamais vu.

Le père tressaillit en entendant ces paroles, car sa fille avait

des larmes dans la voix; il la regarda, et crut remarquer sous ses

paupières abaissées quelques pleurs causés moins par le dépit que par

un de ces premiers chagrins dont le secret est facile à deviner pour un

vieux père. Tout à coup Julie rougit, et jeta une exclamation dont le

sens ne fut compris ni par les sentinelles, ni par le vieillard. A ce

cri, un officier qui s'élançait de la cour vers l'escalier se retourna

vivement, s'avança jusqu'à l'arcade du jardin, reconnut la jeune

personne un moment cachée par les gros bonnets à poil des grenadiers,

et fit fléchir aussitôt, pour elle et pour son père, la consigne qu'il

avait donnée lui-même; puis, sans se mettre en peine des murmures de

la foule élégante qui assiégeait l'arcade, il attira doucement à lui

l'enfant enchantée.

—Je ne m'étonne plus de sa colère ni de son empressement, puisque tu

étais de service, dit le vieillard à l'officier d'un air aussi sérieux

que railleur.

—Monsieur, répondit le jeune homme, si vous voulez être bien placés,

ne nous amusons point à causer. L'empereur n'aime pas à attendre, et je

suis chargé par le maréchal d'aller l'avertir.

Tout en parlant, il avait pris avec une sorte de familiarité le bras

de Julie, et l'entraînait rapidement vers le Carrousel. Julie aperçut

avec étonnement une foule immense qui se pressait dans le petit espace

compris entre les murailles grises du palais et les bornes réunies

par des chaînes qui dessinent de grands carrés sablés au milieu de la

cour des Tuileries. Le cordon de sentinelles, établi pour laisser un

passage libre à l'empereur et à son état-major, avait beaucoup de peine

à ne pas être débordé par cette foule empressée et bourdonnant comme un

essaim.

—Cela sera donc bien beau? demanda Julie en souriant.

—Prenez donc garde, s'écria l'officier qui saisit Julie par la

taille et la souleva avec autant de vigueur que de rapidité pour la

transporter près d'une colonne.

Sans ce brusque enlèvement, sa curieuse parente allait être froissée

par la croupe du cheval blanc, harnaché d'une selle en velours vert

et or, que le Mameluck de Napoléon tenait par la bride, presque sous

l'arcade, à dix pas en arrière de tous les chevaux qui attendaient

les grands-officiers, compagnons de l'empereur. Le jeune homme plaça

le père et la fille près de la première borne de droite, devant la

foule, et les recommanda par un signe de tête aux deux vieux grenadiers

entre lesquels ils se trouvèrent. Quand l'officier revint au palais,

un air de bonheur et de joie avait succédé sur sa figure au subit

effroi que la reculade du cheval y avait imprimé; Julie lui avait

serré mystérieusement la main, soit pour le remercier du petit service

qu'il venait de lui rendre, soit pour lui dire:—Enfin je vais donc

vous voir! Elle inclina même doucement la tête en réponse au salut

respectueux que l'officier lui fit, ainsi qu'à son père, avant de

disparaître avec prestesse. Le vieillard, qui semblait avoir exprès

laissé les deux jeunes gens ensemble, restait dans une attitude grave,

un peu en arrière de sa fille; mais il l'observait à la dérobée, et

tâchait de lui inspirer une fausse sécurité en paraissant absorbé dans

la contemplation du magnifique spectacle qu'offrait le Carrousel.

Quand Julie reporta sur son père le regard d'un écolier inquiet de

son maître, le vieillard lui répondit même par un sourire de gaieté

bienveillante; mais son œil perçant avait suivi l'officier jusque sous

l'arcade, et aucun événement de cette scène rapide ne lui avait échappé.

—Quel beau spectacle! dit Julie à voix basse en pressant la main de

son père.

L'aspect pittoresque et grandiose que présentait en ce moment le

Carrousel faisait prononcer cette exclamation par des milliers de

spectateurs dont toutes les figures étaient béantes d'admiration. Une

autre rangée de monde, tout aussi pressée que celle où le vieillard et

sa fille se tenaient, occupait, sur une ligne parallèle au château,

l'espace étroit et pavé qui longe la grille du Carrousel. Cette foule

achevait de dessiner fortement, par la variété des toilettes de femmes,

l'immense carré long que forment les bâtiments des Tuileries et cette

grille alors nouvellement posée. Les régiments de la vieille garde

qui allaient être passés en revue remplissaient ce vaste terrain, où

ils figuraient en face du palais d'imposantes lignes bleues de dix

rangs de profondeur. Au delà de l'enceinte, et dans le Carrousel,

se trouvaient, sur d'autres lignes parallèles, plusieurs régiments

d'infanterie et de cavalerie prêts à défiler sous l'arc triomphal qui

orne le milieu de grille, et sur le faîte duquel se voyaient, à cette

époque, les magnifiques chevaux de Venise. La musique des régiments,

placée au bas des galeries du Louvre, était masquée par les lanciers

polonais de service. Une grande partie du carré sablé restait vide

comme une arène préparée pour les mouvements de ces corps silencieux

dont les masses, disposées avec la symétrie de l'art militaire,

réfléchissaient les rayons du soleil dans les feux triangulaires de

dix mille baïonnettes. L'air, en agitant les plumets des soldats, les

faisait ondoyer comme les arbres d'une forêt courbés sous un vent

impétueux. Ces vieilles bandes, muettes et brillantes, offraient mille

contrastes de couleurs dus à la diversité des uniformes, des parements,

des armes et des aiguillettes. Cet immense tableau, miniature d'un

champ de bataille avant le combat, était poétiquement encadré, avec

tous ses accessoires et ses accidents bizarres, par les hauts bâtiments

majestueux dont l'immobilité semblait imitée par les chefs et les

soldats. Le spectateur comparait involontairement ces murs d'hommes

à ces murs de pierre. Le soleil du printemps, qui jetait profusément

sa lumière sur les murs blancs bâtis de la veille et sur les murs

séculaires, éclairait pleinement ces innombrables figures basanées

qui toutes racontaient des périls passés et attendaient gravement les

périls à venir. Les colonels de chaque régiment allaient et venaient

seuls devant les fronts que formaient ces hommes héroïques. Puis,

derrière les masses carrées de ces troupes bariolées d'argent, d'azur,

de pourpre et d'or, les curieux pouvaient apercevoir les banderoles

tricolores attachées aux lances de six infatigables cavaliers polonais,

qui, semblables aux chiens conduisant un troupeau le long d'un champ,

voltigeaient sans cesse entre les troupes et les curieux, pour empêcher

ces derniers de dépasser le petit espace de terrain qui leur était

concédé auprès de la grille impériale. A ces mouvements près, on aurait

pu se croire dans le palais de la Belle au bois dormant. La brise du

printemps, qui passait sur les bonnets à longs poils des grenadiers,

attestait l'immobilité des soldats, de même que le sourd murmure de la

foule accusait leur silence. Parfois seulement le retentissement d'un

chapeau chinois, ou quelque léger coup frappé par inadvertance sur une

grosse caisse et répété par les échos du palais impérial, ressemblait à

ces coups de tonnerre lointains qui annoncent un orage. Un enthousiasme

indescriptible éclatait dans l'attente de la multitude. La France

allait faire ses adieux à Napoléon, à la veille d'une campagne dont les

dangers étaient prévus par le moindre citoyen. Il s'agissait, cette

fois, pour l'Empire Français, d'être ou de ne pas être. Cette pensée

semblait animer la population citadine et la population armée qui

se pressaient, également silencieuses, dans l'enceinte où planaient

l'aigle et le génie de Napoléon. Ces soldats, espoir de la France, ces

soldats, sa dernière goutte de sang, entraient aussi pour beaucoup dans

l'inquiète curiosité des spectateurs. Entre la plupart des assistants

et des militaires, il se disait des adieux peut-être éternels; mais

tous les cœurs, même les plus hostiles à l'empereur, adressaient au

ciel des vœux ardents pour la gloire de la patrie. Les hommes les plus

fatigués de la lutte commencée entre l'Europe et la France avaient

tous déposé leurs haines en passant sous l'arc de triomphe, comprenant

qu'au jour du danger Napoléon était toute la France. L'horloge du

château sonna une demi-heure. En ce moment les bourdonnements de la

foule cessèrent, et le silence devint si profond, que l'on eût entendu

la parole d'un enfant. Le vieillard et sa fille, qui semblaient ne

vivre que par les yeux, distinguèrent alors un bruit d'éperons et un

cliquetis d'épées qui retentirent sous le sonore péristyle du château.

Un petit homme assez gras, vêtu d'un uniforme vert, d'une culotte

blanche, et chaussé de bottes à l'écuyère, parut tout à coup en gardant

sur sa tête un chapeau à trois cornes aussi prestigieux que cet homme

lui-même. Le large ruban rouge de la Légion-d'Honneur flottait sur sa

poitrine. Une petite épée était à son côté. L'Homme fut aperçu par tous

les yeux, et à la fois, de tous les points dans la place. Aussitôt,

les tambours battirent aux champs, les deux orchestres débutèrent

par une phrase dont l'expression guerrière fut répétée sur tous les

instruments, depuis la plus douce des flûtes jusqu'à la grosse caisse.

A ce belliqueux appel, les âmes tressaillirent, les drapeaux saluèrent,

les soldats présentèrent les armes par un mouvement unanime et

régulier qui agita les fusils depuis le premier rang jusqu'au dernier

dans le Carrousel. Des mots de commandement s'élancèrent de rang en

rang comme des échos. Des cris de: Vive l'empereur! furent poussés

par la multitude enthousiasmée. Enfin tout frissonna, tout remua,

tout s'ébranla. Napoléon était monté à cheval. Ce mouvement avait

imprimé la vie à ces masses silencieuses, avait donné une voix aux

instruments, un élan aux aigles et aux drapeaux, une émotion à toutes

les figures. Les murs des hautes galeries de ce vieux palais semblaient

crier aussi: Vive l'empereur! Ce ne fut pas quelque chose d'humain,

ce fut une magie, un simulacre de la puissance divine, ou mieux une

fugitive image de ce règne si fugitif. L'homme entouré de tant d'amour,

d'enthousiasme, de dévouement, de vœux, pour qui le soleil avait

chassé les nuages du ciel, resta sur son cheval, à trois pas en avant

du petit escadron doré qui le suivait, ayant le grand-maréchal à sa

gauche, le maréchal de service à sa droite. Au sein de tant d'émotions

excitées par lui, aucun trait de son visage ne parut s'émouvoir.

—Oh! mon Dieu, oui. A Wagram au milieu du feu, à la Moscowa parmi

les morts, il est toujours tranquille comme Baptiste, _lui_! Cette

réponse à de nombreuses interrogations était faite par le grenadier

qui se trouvait auprès de la jeune fille. Julie fut pendant un moment

absorbée par la contemplation de cette figure dont le calme indiquait

une si grande sécurité de puissance. L'empereur se pencha vers Duroc,

auquel il dit une phrase courte qui fit sourire le grand-maréchal.

Les manœuvres commencèrent. Si jusqu'alors la jeune personne avait

partagé son attention entre la figure impassible de Napoléon et les

lignes bleues, vertes et rouges des troupes, en ce moment elle s'occupa

presque exclusivement, au milieu des mouvements rapides et réguliers

exécutés par ces vieux soldats, d'un jeune officier qui courait à

cheval parmi les lignes mouvantes, et revenait avec une infatigable

activité vers le groupe à la tête duquel brillait le simple Napoléon.

Cet officier montait un superbe cheval noir, et se faisait distinguer,

au sein de cette multitude chamarrée, par le bel uniforme bleu de ciel

des officiers d'ordonnance de l'empereur. Ses broderies pétillaient

si vivement au soleil, et l'aigrette de son shako étroit et long en

recevait de si fortes lueurs, que les spectateurs durent le comparer

à un feu follet, à une âme invisible chargée par l'empereur d'animer,

de conduire ces bataillons dont les armes ondoyantes jetaient des

flammes, quand, sur un seul signe de ses yeux, ils se brisaient, se

rassemblaient, tournoyaient comme les ondes d'un gouffre, ou passaient

devant lui comme ces lames longues, droites et hautes que l'Océan

courroucé dirige sur ses rivages.

Quand les manœuvres furent terminées, l'officier d'ordonnance

accourut à bride abattue, et s'arrêta devant l'empereur pour en

attendre les ordres. En ce moment, il était à vingt pas de Julie, en

face du groupe impérial, dans une attitude assez semblable à celle

que Gérard a donnée au général Rapp dans le tableau de la Bataille

d'Austerlitz. Il fut permis alors à la jeune fille d'admirer son amant

dans toute sa splendeur militaire. Le colonel Victor d'Aiglemont,

à peine âgé de trente ans, était grand, bien fait, svelte; et ses

heureuses proportions ne ressortaient jamais mieux que quand il

employait sa force à gouverner un cheval dont le dos élégant et souple

paraissait plier sous lui. Sa figure mâle et brune possédait ce

charme inexplicable qu'une parfaite régularité de traits communique

à de jeunes visages. Son front était large et haut. Ses yeux de feu,

ombragés de sourcils épais et bordés de longs cils, se dessinaient

comme deux ovales blancs entre deux lignes noires. Son nez offrait la

gracieuse courbure d'un bec d'aigle. La pourpre de ses lèvres était

rehaussée par les sinuosités de l'inévitable moustache noire. Ses

joues larges et fortement colorées offraient des tons bruns et jaunes

qui dénotaient une vigueur extraordinaire. Sa figure, une de celles

que la bravoure a marquées de son cachet, offrait le type que cherche

aujourd'hui l'artiste quand il songe à représenter un des héros de la

France impériale. Le cheval trempé de sueur, et dont la tête agitée

exprimait une extrême impatience, les deux pieds de devant écartés et

arrêtés sur une même ligne sans que l'un dépassât l'autre, faisait

flotter les longs crins de sa queue fournie; et son dévouement offrait

une matérielle image de celui que son maître avait pour l'empereur. En

voyant son amant si occupé de saisir les regards de Napoléon, Julie

éprouva un moment de jalousie en pensant qu'il ne l'avait pas encore

regardée. Tout à coup, un mot est prononcé par le souverain, Victor

presse les flancs de son cheval et part au galop; mais l'ombre d'une

borne projetée sur le sable effraie l'animal qui s'effarouche, recule,

se dresse, et si brusquement que le cavalier semble en danger. Julie

jette un cri, elle pâlit; chacun la regarde avec curiosité, elle ne

voit personne; ses yeux sont attachés sur ce cheval trop fougueux

que l'officier châtie tout en courant redire les ordres de Napoléon.

Ces étourdissants tableaux absorbaient si bien Julie, qu'à son insu

elle s'était cramponnée au bras de son père à qui elle révélait

involontairement ses pensées par la pression plus ou moins vive de ses

doigts. Quand Victor fut sur le point d'être renversé par le cheval,

elle s'accrocha plus violemment encore à son père, comme si elle-même

eût été en danger de tomber. Le vieillard contemplait avec une sombre

et douloureuse inquiétude le visage épanoui de sa fille, et des

sentiments de pitié, de jalousie, des regrets même, se glissèrent dans

toutes ses rides contractées. Mais quand l'éclat inaccoutumé des yeux

de Julie, le cri qu'elle venait de pousser et le mouvement convulsif

de ses doigts, achevèrent de lui dévoiler un amour secret; certes,

il dut avoir quelques tristes révélations de l'avenir, car sa figure

offrit alors une expression sinistre. En ce moment, l'âme de Julie

semblait avoir passé dans celle de l'officier. Une pensée plus cruelle

que toutes celles qui avaient effrayé le vieillard crispa les traits de

son visage souffrant, quand il vit d'Aiglemont échangeant, en passant

devant eux, un regard d'intelligence avec Julie dont les yeux étaient

humides, et dont le teint avait contracté une vivacité extraordinaire.

Il emmena brusquement sa fille dans le jardin des Tuileries.

—Mais, mon père, disait-elle, il y a encore sur la place du Carrousel

des régiments qui vont manœuvrer.

—Non, mon enfant, toutes les troupes défilent.

—Je pense, mon père, que vous vous trompez. Monsieur d'Aiglemont a dû

les faire avancer......

—Mais, ma fille, je souffre et ne veux pas rester.

Julie n'eut pas de peine à croire son père quand elle eut jeté les

yeux sur ce visage, auquel de paternelles inquiétudes donnaient un air

abattu.

—Souffrez-vous beaucoup? demanda-t-elle avec indifférence, tant elle

était préoccupée.

—Chaque jour n'est-il pas un jour de grâce pour moi? répondit le

vieillard.

—Vous allez donc encore m'affliger en me parlant de votre mort.

J'étais si gaie! Voulez-vous bien chasser vos vilaines idées noires.

—Ah! s'écria le père en poussant un soupir, enfant gâté! les meilleurs

cœurs sont quelquefois bien cruels. Vous consacrer notre vie, ne

penser qu'à vous, préparer votre bien-être, sacrifier nos goûts à vos

fantaisies, vous adorer, vous donner même notre sang, ce n'est donc

rien? Hélas! oui, vous acceptez tout avec insouciance. Pour toujours

obtenir vos sourires et votre dédaigneux amour, il faudrait avoir la

puissance de Dieu. Puis enfin un autre arrive! un amant, un mari nous

ravissent vos cœurs.

Julie étonnée regarda son père qui marchait lentement, et qui jetait

sur elle des regards sans lueur.

—Vous vous cachez même de nous, reprit-il, mais peut-être aussi de

vous-même...

—Que dites-vous donc, mon père?

—Je pense, Julie, que vous avez des secrets pour moi.—Tu aimes,

reprit vivement le vieillard en s'apercevant que sa fille venait de

rougir. Ah! j'espérais te voir fidèle à ton vieux père jusqu'à sa mort,

j'espérais te conserver près de moi heureuse et brillante! t'admirer

comme tu étais encore naguère. En ignorant ton sort, j'aurais pu croire

à un avenir tranquille pour toi; mais maintenant il est impossible que

j'emporte une espérance de bonheur pour ta vie, car tu aimes encore

plus le colonel que tu n'aimes le cousin. Je n'en puis plus douter.

—Pourquoi me serait-il interdit de l'aimer? s'écria-t-elle avec une

vive expression de curiosité.

—Ah! ma Julie, tu ne me comprendrais pas, répondit le père en

soupirant.

—Dites toujours, reprit-elle en laissant échapper un mouvement de

mutinerie.

—Eh! bien, mon enfant, écoute-moi. Les jeunes filles se créent souvent

de nobles, de ravissantes images, des figures tout idéales, et se

forgent des idées chimériques sur les hommes, sur les sentiments,

sur le monde; puis elles attribuent innocemment à un caractère les

perfections qu'elles ont rêvées, et s'y confient; elles aiment dans

l'homme de leur choix cette créature imaginaire; mais plus tard, quand

il n'est plus temps de s'affranchir du malheur, la trompeuse apparence

qu'elles ont embellie, leur première idole enfin se change en un

squelette odieux. Julie, j'aimerais mieux te savoir amoureuse d'un

vieillard que de te voir aimant le colonel. Ah! si tu pouvais te placer

à dix ans d'ici dans la vie, tu rendrais justice à mon expérience. Je

connais Victor: sa gaieté est une gaieté sans esprit, une gaieté de

caserne, il est sans talent et dépensier. C'est un de ces hommes que

le ciel a créés pour prendre et digérer quatre repas par jour, dormir,

aimer la première venue et se battre. Il n'entend pas la vie. Son bon

cœur, car il a bon cœur, l'entraînera peut-être à donner sa bourse à

un malheureux, à un camarade; mais il est insouciant, mais il n'est pas

doué de cette délicatesse de cœur qui nous rend esclaves du bonheur

d'une femme; mais il est ignorant, égoïste... Il y a beaucoup de _mais_.

—Cependant, mon père, il faut bien qu'il ait de l'esprit et des moyens

pour avoir été fait colonel...

—Ma chère, Victor restera colonel toute sa vie. Je n'ai encore vu

personne qui m'ait paru digne de toi, reprit le vieux père avec une

sorte d'enthousiasme. Il s'arrêta un moment, contempla sa fille,

et ajouta:—Mais, ma pauvre Julie, tu es encore trop jeune, trop

faible, trop délicate pour supporter les chagrins et les tracas du

mariage. D'Aiglemont a été gâté par ses parents, de même que tu l'as

été par ta mère et par moi. Comment espérer que vous pourrez vous

entendre tous deux avec des volontés différentes dont les tyrannies

seront inconciliables? Tu seras ou victime ou tyran. L'une ou l'autre

alternative apporte une égale somme de malheurs dans la vie d'une

femme. Mais tu es douce et modeste, tu plieras d'abord. Enfin tu as,

dit-il d'une voix altérée, une grâce de sentiment qui sera méconnue, et

alors... Il n'acheva pas, les larmes le gagnèrent.—Victor, reprit-il

après une pause, blessera les naïves qualités de ta jeune âme. Je

connais les militaires, ma Julie; j'ai vécu aux armées. Il est rare que

le cœur de ces gens-là puisse triompher des habitudes produites ou par

les malheurs au sein desquels ils vivent, ou par les hasards de leur

vie aventurière.

—Vous voulez donc, mon père, répliqua Julie d'un ton qui tenait le

milieu entre le sérieux et la plaisanterie, contrarier mes sentiments,

me marier pour vous et non pour moi?

—Te marier pour moi! s'écria le père avec un mouvement de surprise,

pour moi, ma fille, de qui tu n'entendras bientôt plus la voix si

amicalement grondeuse. J'ai toujours vu les enfants attribuant à un

sentiment personnel les sacrifices que leur font les parents! Épouse

Victor, ma Julie. Un jour tu déploreras amèrement sa nullité, son

défaut d'ordre, son égoïsme, son indélicatesse, son ineptie en amour,

et mille autres chagrins qui te viendront par lui. Alors, souviens-toi

que, sous ces arbres, la voix prophétique de ton vieux père a retenti

vainement à tes oreilles!

Le vieillard se tut, il avait surpris sa fille agitant la tête d'une

manière mutine. Tous deux firent quelques pas vers la grille où leur

voiture était arrêtée. Pendant cette marche silencieuse, la jeune fille

examina furtivement le visage de son père et quitta par degrés sa mine

boudeuse. La profonde douleur gravée sur ce front penché vers la terre

lui fit une vive impression.

—Je vous promets, mon père, dit-elle d'une voix douce et altérée, de

ne pas vous parler de Victor avant que vous ne soyez revenu de vos

préventions contre lui.

Le vieillard regarda sa fille avec étonnement. Deux larmes qui

roulaient dans ses yeux tombèrent le long de ses joues ridées. Il

ne put embrasser Julie devant la foule qui les environnait, mais il

lui pressa tendrement la main. Quand il remonta en voiture, toutes

les pensées soucieuses qui s'étaient amassées sur son front avaient

complétement disparu. L'attitude un peu triste de sa fille l'inquiétait

alors bien moins que la joie innocente dont le secret avait échappé

pendant la revue à Julie.

Dans les premiers jours du mois de mars 1814, un peu moins d'un an

après cette revue de l'empereur, une calèche roulait sur la route

d'Amboise à Tours. En quittant le dôme vert des noyers sous lesquels

se cachait la poste de la Frillière, cette voiture fut entraînée avec

une telle rapidité, qu'en un moment elle arriva au pont bâti sur la

Cise, à l'embouchure de cette rivière dans la Loire, et s'y arrêta. Un

trait venait de se briser par suite du mouvement impétueux que, sur

l'ordre de son maître, un jeune postillon avait imprimé à quatre des

plus vigoureux chevaux du relais. Ainsi, par un effet du hasard, les

deux personnes qui se trouvaient dans la calèche eurent le loisir de

contempler à leur réveil un des plus beaux sites que puissent présenter

les séduisantes rives de la Loire. A sa droite, le voyageur embrasse

d'un regard toutes les sinuosités de la Cise, qui se roule, comme un

serpent argenté, dans l'herbe des prairies auxquelles les premières

pousses du printemps donnaient alors les couleurs de l'émeraude. A

gauche, la Loire apparaît dans toute sa magnificence. Les innombrables

facettes de quelques _roulées_, produites par une brise matinale un

peu froide, réfléchissaient les scintillements du soleil sur les

vastes nappes que déploie cette majestueuse rivière. Çà et là des îles

verdoyantes se succèdent dans l'étendue des eaux, comme les chatons

d'un collier. De l'autre côté du fleuve, les plus belles campagnes de

la Touraine déroulent leurs trésors à perte de vue. Dans le lointain,

l'œil ne rencontre d'autres bornes que les collines du Cher, dont les

cimes dessinaient en ce moment des lignes lumineuses sur le transparent

azur du ciel. A travers le tendre feuillage des îles, au fond du

tableau, Tours semble, comme Venise, sortir du sein des eaux. Les

campaniles de sa vieille cathédrale s'élancent dans les airs, où ils se

confondaient alors avec les créations fantastiques de quelques nuages

blanchâtres. Au delà du pont sur lequel la voiture était arrêtée, le

voyageur aperçoit devant lui, le long de la Loire jusqu'à Tours, une

chaîne de rochers qui, par une fantaisie de la nature, paraît avoir

été posée, pour encaisser le fleuve dont les flots minent incessamment

la pierre, spectacle qui fait toujours l'étonnement du voyageur.

Le village de Vouvray se trouve comme niché dans les gorges et les

éboulements de ces roches, qui commencent à décrire un coude devant

le pont de la Cise. Puis, de Vouvray jusqu'à Tours, les effrayantes

anfractuosités de cette colline déchirée sont habitées par une

population de vignerons. En plus d'un endroit il existe trois étages

de maisons, creusées dans le roc et réunies par de dangereux escaliers

taillés à même la pierre. Au sommet d'un toit, une jeune fille en jupon

rouge court à son jardin. La fumée d'une cheminée s'élève entre les

sarments et le pampre naissant d'une vigne. Des closiers labourent des

champs perpendiculaires. Une vieille femme, tranquille sur un quartier

de roche éboulée, tourne son rouet sous les fleurs d'un amandier, et

regarde passer les voyageurs à ses pieds en souriant de leur effroi.

Elle ne s'inquiète pas plus des crevasses du sol que de la ruine

pendante d'un vieux mur dont les assises ne sont plus retenues que

par les tortueuses racines d'un manteau de lierre. Le marteau des

tonneliers fait retentir les voûtes de caves aériennes. Enfin, la terre

est partout cultivée et partout féconde, là où la nature a refusé de la

terre à l'industrie humaine. Aussi rien n'est-il comparable, dans le

cours de la Loire, au riche panorama que la Touraine présente alors aux

yeux du voyageur. Le triple tableau de cette scène, dont les aspects

sont à peine indiqués, procure à l'âme un de ces spectacles qu'elle

inscrit à jamais dans son souvenir; et, quand un poète en a joui, ses

rêves viennent souvent lui en reconstruire fabuleusement les effets

romantiques. Au moment où la voiture parvint sur le pont de la Cise,

plusieurs voiles blanches débouchèrent entre les îles de la Loire,

et donnèrent une nouvelle harmonie à ce site harmonieux. La senteur

des saules qui bordent le fleuve ajoutait de pénétrants parfums au

goût de la brise humide. Les oiseaux faisaient entendre leurs prolixes

concerts; le chant monotone d'un gardeur de chèvres y joignait une

sorte de mélancolie, tandis que les cris des mariniers annonçaient une

agitation lointaine. De molles vapeurs, capricieusement arrêtées autour

des arbres épars dans ce vaste paysage, y imprimaient une dernière

grâce. C'était la Touraine dans toute sa gloire, le printemps dans

toute sa splendeur. Cette partie de la France, la seule que les armées

étrangères ne devaient point troubler, était en ce moment la seule qui

fût tranquille, et l'on eût dit qu'elle défiait l'Invasion.

Une tête coiffée d'un bonnet de police se montra hors de la calèche

aussitôt qu'elle ne roula plus; bientôt un militaire impatient en

ouvrit lui-même la portière, et sauta sur la route comme pour aller

quereller le postillon. L'intelligence avec laquelle ce Tourangeau

raccommodait le trait cassé rassura le colonel comte d'Aiglemont, qui

revint vers la portière en étendant ses bras comme pour détirer ses

muscles endormis; il bâilla, regarda le paysage, et posa la main sur le

bras d'une jeune femme soigneusement enveloppée dans un vitchoura.

—Tiens, Julie, lui dit-il d'une voix enrouée, réveille-toi donc pour

examiner le pays! Il est magnifique.

Julie avança la tête hors de la calèche. Un bonnet de martre lui

servait de coiffure, et les plis du manteau fourré dans lequel elle

était enveloppée déguisaient si bien ses formes qu'on ne pouvait plus

voir que sa figure. Julie d'Aiglemont ne ressemblait déjà plus à la

jeune fille qui courait naguère avec joie et bonheur à la revue des

Tuileries. Son visage, toujours délicat, était privé des couleurs

roses qui jadis lui donnaient un si riche éclat. Les touffes noires de

quelques cheveux défrisés par l'humidité de la nuit faisaient ressortir

la blancheur mate de sa tête, dont la vivacité semblait engourdie.

Cependant ses yeux brillaient d'un feu surnaturel; mais au-dessous de

leurs paupières, quelques teintes violettes se dessinaient sur les

joues fatiguées. Elle examina d'un œil indifférent les campagnes du

Cher, la Loire et ses îles, Tours et les longs rochers de Vouvray;

puis, sans vouloir regarder la ravissante vallée de la Cise, elle se

rejeta promptement dans le fond de la calèche, et dit d'une voix qui

en plein air paraissait d'une extrême faiblesse:—Oui, c'est admirable.

Elle avait, comme on le voit, pour son malheur, triomphé de son père.

—Julie, n'aimerais-tu pas à vivre ici?

—Oh! là ou ailleurs, dit-elle avec insouciance.

—Souffres-tu? lui demanda le colonel d'Aiglemont.

—Pas du tout, répondit la jeune femme avec une vivacité momentanée.

Elle contempla son mari en souriant et ajouta:—J'ai envie de dormir.

Le galop d'un cheval retentit soudain. Victor d'Aiglemont laissa la

main de sa femme, et tourna la tête vers le coude que la route fait

en cet endroit. Au moment où Julie ne fut plus vue par le colonel,

l'expression de gaieté qu'elle avait imprimée à son pâle visage

disparut comme si quelque lueur eût cessé de l'éclairer. N'éprouvant

ni le désir de revoir le paysage ni la curiosité de savoir quel était

le cavalier dont le cheval galopait si furieusement, elle se replaça

dans le coin de la calèche, et ses yeux se fixèrent sur la croupe des

chevaux sans trahir aucune espèce de sentiment. Elle eut un air aussi

stupide que peut l'être celui d'un paysan breton écoutant le prône de

son curé. Un jeune homme, monté sur un cheval de prix, sortit tout d'un

coup d'un bosquet de peupliers et d'aubépines en fleurs.

—C'est un Anglais, dit le colonel.

—Oh! mon Dieu oui, mon général, répliqua le postillon. Il est de la

race des gars qui veulent, dit-on, manger la France.

L'inconnu était un de ces voyageurs qui se trouvèrent sur le continent

lorsque Napoléon arrêta tous les Anglais en représailles de l'attentat

commis envers le droit des gens par le cabinet de Saint-James lors de

la rupture du traité d'Amiens. Soumis au caprice du pouvoir impérial,

ces prisonniers ne restèrent pas tous dans les résidences où ils furent

saisis, ni dans celles qu'ils eurent d'abord la liberté de choisir.

La plupart de ceux qui habitaient en ce moment la Touraine y furent

transférés de divers points de l'empire, où leur séjour avait paru

compromettre les intérêts de la politique continentale. Le jeune captif

qui promenait en ce moment son ennui matinal était une victime de la

puissance bureaucratique. Depuis deux ans, un ordre parti du ministère

des Relations Extérieures l'avait arraché au climat de Montpellier,

où la rupture de la paix le surprit autrefois cherchant à se guérir

d'une affection de poitrine. Du moment où ce jeune homme reconnut un

militaire dans la personne du comte d'Aiglemont, il s'empressa d'en

éviter les regards en tournant assez brusquement la tête vers les

prairies de la Cise.

—Tous ces Anglais sont insolents comme si le globe leur appartenait,

dit le colonel en murmurant. Heureusement Soult va leur donner les

étrivières.

Quand le prisonnier passa devant la calèche, il y jeta les yeux.

Malgré la brièveté de son regard, il put alors admirer l'expression de

mélancolie qui donnait à la figure pensive de la comtesse je ne sais

quel attrait indéfinissable. Il y a beaucoup d'hommes dont le cœur

est puissamment ému par la seule apparence de la souffrance chez une

femme: pour eux la douleur semble être une promesse de constance ou

d'amour. Entièrement absorbée dans la contemplation d'un coussin de

sa calèche, Julie ne fit attention ni au cheval ni au cavalier. Le

trait avait été solidement et promptement rajusté. Le comte remonta en

voiture. Le postillon s'efforça de regagner le temps perdu, et mena

rapidement les deux voyageurs sur la partie de la levée que bordent les

rochers suspendus au sein desquels mûrissent les vins de Vouvray, d'où

s'élancent tant de jolies maisons, où apparaissent dans le lointain les

ruines de cette si célèbre abbaye de Marmoutiers, la retraite de saint

Martin.

—Que nous veut donc ce milord diaphane? s'écria le colonel en tournant

la tête pour s'assurer que le cavalier qui depuis le pont de la Cise

suivait sa voiture était le jeune Anglais.

Comme l'inconnu ne violait aucune convenance de politesse en se

promenant sur la berne de la levée, le colonel se remit dans le coin

de sa calèche après avoir jeté un regard menaçant sur l'Anglais. Mais

il ne put, malgré son involontaire inimitié, s'empêcher de remarquer

la beauté du cheval et la grâce du cavalier. Le jeune homme avait

une de ces figures britanniques dont le teint est si fin, la peau si

douce et si blanche, qu'on est quelquefois tenté de supposer qu'elles

appartiennent au corps délicat d'une jeune fille. Il était blond, mince

et grand. Son costume avait ce caractère de recherche et de propreté

qui distingue les fashionables de la prude Angleterre. On eût dit qu'il

rougissait plus par pudeur que par plaisir à l'aspect de la comtesse.

Une seule fois Julie leva les yeux sur l'étranger; mais elle y fut

en quelque sorte obligée par son mari qui voulait lui faire admirer

les jambes d'un cheval de race pure. Les yeux de Julie rencontrèrent

alors ceux du timide Anglais. Dès ce moment le gentilhomme, au lieu

de faire marcher son cheval près de la calèche, la suivit à quelques

pas de distance. A peine la comtesse regarda-t-elle l'inconnu. Elle

n'aperçut aucune des perfections humaines et chevalines qui lui étaient

signalées, et se rejeta au fond de la voiture après avoir laissé

échapper un léger mouvement de sourcils comme pour approuver son mari.

Le colonel se rendormit, et les deux époux arrivèrent à Tours sans

s'être dit une seule parole et sans que les ravissants paysages de

la changeante scène au sein de laquelle ils voyageaient attirassent

une seule fois l'attention de Julie. Quand son mari sommeilla, madame

d'Aiglemont le contempla à plusieurs reprises. Au dernier regard

qu'elle lui jeta, un cahot fit tomber sur les genoux de la jeune femme

un médaillon suspendu à son cou par une chaîne de deuil, et le portrait

de son père lui apparut soudain. A cet aspect, des larmes, jusque-là

réprimées, roulèrent dans ses yeux. L'Anglais vit peut-être les traces

humides et brillantes que ces pleurs laissèrent un moment sur les joues

pâles de la comtesse, mais que l'air sécha promptement. Chargé par

l'empereur de porter des ordres au maréchal Soult, qui avait à défendre

la France de l'invasion faite par les Anglais dans le Béarn, le colonel

d'Aiglemont profitait de sa mission pour soustraire sa femme aux

dangers qui menaçaient alors Paris, et la conduisait à Tours chez une

vieille parente à lui. Bientôt la voiture roula sur le pavé de Tours,

sur le pont, dans la Grande-Rue, et s'arrêta devant l'hôtel antique où

demeurait la ci-devant comtesse de Listomère-Landon.

La comtesse de Listomère-Landon était une de ces belles vieilles

femmes au teint pâle, à cheveux blancs, qui ont un sourire fin, qui

semblent porter des paniers, et sont coiffées d'un bonnet dont la

mode est inconnue. Portraits septuagénaires du siècle de Louis XV,

ces femmes sont presque toujours caressantes, comme si elles aimaient

encore; moins pieuses que dévotes, et moins dévotes qu'elles n'en

ont l'air; toujours exhalant la poudre à la maréchale, contant bien,

causant mieux, et riant plus d'un souvenir que d'une plaisanterie.

L'actualité leur déplaît. Quand une vieille femme de chambre vint

annoncer à la comtesse (car elle devait bientôt reprendre son titre)

la visite d'un neveu qu'elle n'avait pas vu depuis le commencement de

la guerre d'Espagne, elle ôta vivement ses lunettes, ferma la _Galerie

de l'ancienne cour_, son livre favori; puis elle retrouva une sorte

d'agilité pour arriver sur son perron au moment où les deux époux en

montaient les marches.

La tante et la nièce se jetèrent un rapide coup d'œil.

—Bonjour, ma chère tante, s'écria le colonel en saisissant la vieille

femme et l'embrassant avec précipitation. Je vous amène une jeune

personne à garder. Je viens vous confier mon trésor. Ma Julie n'est

ni coquette ni jalouse; elle a une douceur d'ange... Mais elle ne se

gâtera pas ici, j'espère, dit-il en s'interrompant.

—Mauvais sujet! répondit la comtesse en lui lançant un regard moqueur.

Elle s'offrit, la première, avec une certaine grâce aimable, à

embrasser Julie qui restait pensive et paraissait plus embarrassée que

curieuse.

—Nous allons donc faire connaissance, mon cher cœur? reprit la

comtesse. Ne vous effrayez pas trop de moi, je tâche de n'être jamais

vieille avec les jeunes gens.

Avant d'arriver au salon, la marquise avait déjà, suivant l'habitude

des provinces, commandé à déjeuner pour ses deux hôtes; mais le comte

arrêta l'éloquence de sa tante en lui disant d'un ton sérieux qu'il

ne pouvait pas lui donner plus de temps que la poste n'en mettrait à

relayer. Les trois parents entrèrent donc au plus vite dans le salon

et le colonel eut à peine le temps de raconter à sa grand'tante les

événements politiques et militaires qui l'obligeaient à lui demander

un asile pour sa jeune femme. Pendant ce récit, la tante regardait

alternativement et son neveu qui parlait sans être interrompu, et sa

nièce dont la pâleur et la tristesse lui parurent causées par cette

séparation forcée. Elle avait l'air de se dire:—Hé! hé! ces jeunes

gens-là s'aiment.

En ce moment, des claquements de fouet retentirent dans la vieille cour

silencieuse dont les pavés étaient dessinés par des bouquets d'herbe.

Victor embrassa derechef la comtesse, et s'élança hors du logis.

—Adieu, ma chère, dit-il en embrassant sa femme qui l'avait suivi

jusqu'à la voiture.

—Oh! Victor, laisse-moi t'accompagner plus loin encore, dit-elle d'une

voix caressante, je ne voudrais pas te quitter...

—Y penses-tu?

—Eh! bien, répliqua Julie, adieu, puisque tu le veux.

La voiture disparut.

—Vous aimez donc bien mon pauvre Victor? demanda la comtesse à sa

nièce en l'interrogeant par un de ces savants regards que les vieilles

femmes jettent aux jeunes.

—Hélas! madame, répondit Julie, ne faut-il pas bien aimer un homme

pour l'épouser?

Cette dernière phrase fut accentuée par un ton de naïveté qui

trahissait tout à la fois un cœur pur ou de profonds mystères. Or,

il était bien difficile à une femme amie de Duclos et du maréchal de

Richelieu de ne pas chercher à deviner le secret de ce jeune ménage.

La tante et la nièce étaient en ce moment sur le seuil de la porte

cochère, occupées à regarder la calèche qui fuyait. Les yeux de la

comtesse n'exprimaient pas l'amour comme la marquise le comprenait. La

bonne dame était Provençale, et ses passions avaient été vives.

—Vous vous êtes donc laissé prendre par mon vaurien de neveu?

demanda-t-elle à sa nièce.

La Comédie humaine - Volume 03 · 第 1 / 47 段