Il est évident que l’état d’âme et d’esprit de la société anglaise,

précisément dans cette partie qui touche de plus près au trône, n’est

aucunement en harmonie avec le côté archaïque et mystique d’un

couronnement où la pierre de Jacob, celle même sur laquelle dormit le

patriarche la nuit où il lutta victorieusement avec l’ange, joue un rôle

important. Cette pierre vénérable se trouve, à l’heure actuelle, placée

sous le fauteuil d’Édouard le Confesseur, lequel fauteuil tient lieu de

trône aux souverains de la Grande-Bretagne. Elle n’est pas arrivée là

par une intervention céleste et mystérieuse, mais bien grâce au procédé

simple et initial qui a été le fondement de toute propriété.

Dans le recul des siècles, aux temps héroïques et tumultueux, les rois

d’Écosse avaient en partage cette pierre sacrée sur laquelle ils se

tenaient pour être couronnés,--ne me demandez pas comment ils se

l’étaient procurée; la tradition, qui vaut bien les livres imprimés, dit

qu’elle leur vint d’Irlande, mais quelle route elle avait prise pour

arriver de Palestine, les âges de foi ont négligé de nous l’apprendre;

elle était authentique, et c’est assez.--En conséquence, les souverains

écossais attachaient une grande importance à sa possession, d’autant

qu’une prophétie assurait qu’à moins «que le destin fût infidèle (et

ceci n’est pas imaginable), là où serait cette pierre, la race écossaise

régnerait». Or, les Anglais du XIIIᵉ siècle étaient pas mal pillards, et

aimaient incursionner chez leurs voisins du Nord, malgré le mur allant

de mer à mer qui les séparait. Donc, un beau jour, Édouard, premier du

nom, à la suite de démêlés trop longs à rapporter, s’écria, en parlant

d’un prétendant au trône d’Écosse: «_Ha! ce fol félon telle folie faict;

si il ne voult pas venir à nous, nous viendrons à lui_,»--ce qui fut

accompli; et, pour bien accentuer son droit nouveau, le roi d’Angleterre

prit avec lui et déposa à Westminster la fameuse pierre de Jacob! Et

c’est pourquoi sans doute, trois siècles plus tard, les rois d’Écosse

devinrent rois d’Angleterre, ils ne remportèrent pas leur pierre dans le

Nord, mais ils vinrent dans le Sud et retrouvèrent leur pierre, sur

laquelle, il faut l’avouer, ils ne dormirent guère mieux que le

patriarche.

La cérémonie du couronnement à proprement parler, «la consécration du

roi» que les hérauts d’armes ont trompettée aux carrefours, est en

contraste absolu avec tout l’esprit de l’Angleterre moderne. Cette

cérémonie toute mystique n’est en vérité qu’un simulacre, mais une

intelligence supérieure politique a permis depuis trois siècles de

maintenir contre la réalité et contre les lois ces antiques symboles qui

ajoutent à la grandeur de la nation, alors même que tout ce qu’ils

représentent est tombé en désuétude.

Le dernier couronnement avait été assez terne, l’âme sentimentale et

allemande de la jeune souveraine qui montait alors sur le trône n’avait

désiré que le minimum de splendeur. Mieux avisé sur ce point, son

successeur a voulu faire revivre toute la pompe antique et religieuse du

cérémonial séculaire.

Le roi Édouard, septième du nom, a dû se rendre compte que l’apparat des

épées nues, des éperons d’or portés devant lui, que toute cette panoplie

féodale, si elle seyait à Richard, duc de Normandie, était moins

appropriée à sa taille et au genre de vie qu’il a mené et pourtant il

n’a rien répudié.

Dès maintenant, il est certain que le rituel solennel sera suivi avec

rigueur: le roi sera oint, il prononcera son serment royal en

_français_, puis, rochet, dalmatique et étole aux épaules, il apparaîtra

à son peuple revêtu d’un caractère sacré.

Ceux qui trouveraient que «Wales», comme ses intimes se plaisaient à

l’appeler (derrière son dos), ne s’était guère préparé à une incarnation

aussi auguste, méconnaîtraient d’un esprit court la force des

institutions qui font abstraction de l’individu. Le plus digne est

extrêmement difficile à trouver n’importe où, et j’imagine que le roi

Édouard ne traversera pas impunément une pareille cérémonie, et que, le

_Veni Creator_ chanté, il se sentira légitime héritier du glorieux

Édouard de sainte mémoire, qui, dûment canonisé, repose à Westminster

Abbey.

Il serait vraiment absurde que, dans un pays où le plus petit avocat

porte perruque pour rehausser son prestige, où le lord chancelier,

écrasé par les marteaux poudrés de la sienne, siège comme une idole sur

le _sac de laine_, le roi jouât au bourgeois.

Le roi Édouard VII témoigne par sa conduite qu’il est pénétré d’une

vérité fort simple, mais à laquelle, par une contradiction bizarre, il

est arrivé à plusieurs de ses congénères d’être récalcitrants. L’un de

ces souverains se plaignait un jour à un ambassadeur étranger des ennuis

du cérémonial et de l’étiquette; celui-ci répondit: «Et qu’est donc

Votre Majesté, si ce n’est une _cérémonie_?»

Cette définition de la royauté est admirable dans sa brièveté.

Donc, le roi Édouard, bien convaincu qu’il est une «cérémonie», tient à

la rendre aussi imposante que possible.

Le prince de Galles était un homme d’esprit, simple s’il en fut, car son

rôle ne comportait pas autre chose; mais, devenu roi, il paraît dès la

première heure avoir compris que le _Gemüthlich_, dont son auguste mère

était éprise, n’est pas de mise sur le trône. Du reste, c’est un fait

d’observation, que les rois qui ont voulu se libérer des cérémonies,

s’en sont fort mal trouvés; dans tous les rangs de la vie, l’abdication

de droits reconnus et légitimes est une profonde erreur, et si Édouard

VII contribue à enrayer la tendance actuelle qui porte à en faire bon

marché, il aura rendu un grand service à ses sujets. Un roi vertueux,

dans le sens étroit et familial du mot, est également dangereux, et à ce

point de vue particulier le premier souverain de la maison de Cobourg

est à l’abri de tout soupçon!

Sans doute il semblerait au premier abord que l’accession d’un roi dont

les mœurs ne passent pas pour austères, aura une influence détériorante

sur le moral de la société anglaise;--je n’en crois rien--la défunte

souveraine est restée soixante ans fidèle à son idéal conjugal, et avec

quel résultat! Rien de plus plat, en somme, que sa conception familiale;

dans les notes de sa propre main, où elle a révélé sa vie intime, on est

abasourdi de l’importance qu’elle accordait aux petites choses; en

villégiature, elle ne manque pas une fois la description de sa chambre,

et du cabinet de toilette «d’Albert».

Entre la princesse amoureuse qui se mésallie pour satisfaire son cœur et

ses sens, en épousant quelque beau chambellan, et celle qui, comme cette

fille de la maison de Savoie à qui on présentait le mari le moins fait

pour lui plaire, répondait: «Vous le voulez, mon père, c’est pour mon

pays; je le veux aussi,» il y a, à mon avis, une différence totale, et

l’âme de la dernière est autrement trempée. C’est une étroite idée du

mariage que celle d’une sensualité amoureuse satisfaite; le dernier mot

pour la prospérité d’une nation ne consiste peut-être pas à ce que tous

les maris et toutes les femmes soient absolument obligés de partager le

même lit, et ce fut là vraiment, socialement, le résultat le plus

tangible de l’influence victorienne: un mari n’osait pas se dispenser de

coucher avec sa femme; sous ce rapport spécial, le pouvoir occulte de la

reine fut très grand. En voici un exemple absolument véridique: à cette

heureuse époque, deux époux vivaient mal ensemble, et, scandale

douloureux, le mari faisait lit à part; à la maison, cela passait

encore, mais en visite l’affront était épouvantable; l’épouse délaissée,

outrée dans son orgueil, entre un jour, ou plutôt un soir, chez son mari

et lui tient textuellement ce langage: «Jack, si vous ne couchez pas

avec moi, je le dirai _à la reine_.» La menace était sans appel.

«Alors--c’est la femme qui a raconté elle-même l’épisode,--il est venu,

il n’a pas dit un mot, et _Willie_ a été le résultat.»

Et voilà de quelle manière la reine Victoria contribuait à la prospérité

de son royaume. L’influence du roi Édouard sur l’esprit public sera plus

étendue; la nation va d’un bon cœur vers son nouveau roi. Rien de plus

rébarbatif, pour se servir d’une expression respectueuse, que les

Guillaume et les Georges qui ont porté la couronne; la succession

protestante allemande a étranglé la joie de la nation, elle en a modifié

le génie, elle a entraîné la guerre civile qui a coûté à l’Angleterre la

fleur de sa noblesse.

L’esprit protestant est le plus triste et le plus sectaire qui soit; là

où il s’est lentement infiltré il a transformé des races, ainsi le Celte

du Nord, naturellement musicien, poète, aimant la danse, vivant d’une

vie délicieusement mystique a été peu à peu réduit et abruti;

l’acharnement à détruire la gaieté, la poésie, a pris, chez les

presbytériens d’Écosse, notamment, des proportions qu’on ne peut

imaginer, il faudrait retracer cela fait par fait, pour en donner

l’idée. Ce grand affranchissement de la société anglaise et cette

impatience des contraintes n’a pas d’autre origine; on a été longtemps

étouffé, on veut respirer. Il faut revenir à l’Angleterre du XVᵉ et du

XVIᵉ siècles, celle qui était encore indemne ou à peu près, pour bien

comprendre le génie de ce peuple; son roi actuel, le plus Anglais

qu’elle ait eu depuis plus de deux siècles, comptera assurément dans son

histoire; avec lui va s’ouvrir une ère nouvelle. Depuis quarante ans, il

n’y a plus eu de cour en Angleterre, les apparitions intermittentes de

la reine dans sa capitale n’étaient qu’un simulacre sans influence sur

l’ambiance mondaine. Tandis qu’avec un roi visible et présent, qui va

tenir à ses privilèges et les exercer, une reine qui est belle et veut

le demeurer, tout changera d’aspect ou aura avec qui compter, et

l’aristocratie s’en apercevra; les usurpations financières et juives

demeureront, mais il est probable qu’elles seront envisagées autrement.

Louis XIV a bien fait personnellement les honneurs de Versailles à un

financier dont il désirait le concours, mais il n’en est résulté aucune

confusion: la confusion seule, non l’approche, est dangereuse.

* * * * *

On a beaucoup parlé de l’expérience de la défunte reine; elle n’en eut

aucune réelle, car elle ne vécut que comme reine; l’autre grande

souveraine, à qui les Anglais aiment à la comparer, Élisabeth, avait

connu des fortunes diverses et contraires,--ce qui l’aida sans doute à

bien remplir son rôle.

* * * * *

Cependant, même ensevelie dans sa pénombre, amollie par l’habitude de la

douleur, la vieille reine exerçait un empire énorme sur l’imagination de

ses sujets; escortée de ses Indiens, elle paraissait une incarnation du

prestige britannique; elle était surtout chère au petit peuple par le

côté le plus inférieur, en tant que royauté, de son caractère. Ce sera à

une autre classe de ses sujets, que le roi Édouard VII s’adressera.

En ce moment, le bon sens britannique subit une éclipse, mais déjà à

l’horizon paraissent quelques signes précurseurs d’un réveil;

courageusement les vigies continuent à signaler les écueils au large et

ce ne peut être en vain.

X

IMPÉRIALISME

L’impérialisme a pénétré dans les couches profondes, et les cerveaux de

la génération qui grandit ont reçu d’étranges impressions. Un inspecteur

d’école interrogeait cet été même une classe en province, et essayait de

faire expliquer par des garçons de dix à onze ans à qui on devait le

monde, etc... Silence d’abord, puis une voix: «_A Chamberlain_;»

protestation motivée de l’inspecteur; alors la classe tout entière se

révoltant, le traite de «PRO-BOER», et s’ils en eussent eu le pouvoir,

ils l’auraient volontiers mis en pièces; toutes les explications furent

inutiles. Et, du reste, l’état mental des classes supérieures n’est pas

sensiblement plus éclairé, le bon sens droit de la race les a

entièrement délaissées pour le moment; ils souffrent d’une maladie que

j’appellerai la _Kipplinite_. Ce n’est plus du tout l’antique sentiment

du devoir qui inspirait un Nelson, c’est une fringale d’oripeaux

glorieux, de panaches, de bruit, un état d’âme qui a de la similitude

avec celui du nègre qui part pour une razzia.

J’ai été à Saint-Paul dernièrement et j’ai vu ceci: le monument austère

et froid, sous lequel repose Wellington, et son effigie de bronze sont

délaissés; la poussière blanchit la statue sévère du héros; tout à côté

est couché Gordon, Gordon le Chinois, Gordon de Khartoum, Gordon le

fanatique,--il est étendu avec sa Bible et son épée à son côté, et des

palmes fraîches ornent son image et l’entourent. Lui qui était un

mystique comme les soldats _côtes de fer_ de Cromwell au XVIIᵉ siècle,

s’est trouvé en contact direct avec l’Angleterre fin de siècle. Le vieil

esprit des ancêtres normands et danois qui montaient leurs barques pour

descendre en envahisseurs sur des rivages étrangers, renaît avec un

besoin d’aventures qui pourraient bien ne pas être toujours heureuses.

Il est indubitable que l’Angleterre, au siècle dernier, pour guider ses

aspirations intellectuelles, a possédé des hommes éminents, d’une

droiture magnifique, et lorsque Carlyle vaticinait comme un antique

prophète, la voix qui s’élevait était celle d’un homme d’une intégrité

de vie parfaite. Un étranger de sang et de race a sapé lentement cet

ancien idéal dont la rudesse apparente avait sa grandeur; à mon avis,

«Dizzie», lord Beaconsfield, a été le grand démoralisateur de la société

anglaise. Il est curieux de constater combien puissante sur cette race

du Nord a été l’influence orientale, et combien elle augmente sans cesse

par un phénomène semblable au déplacement de l’axe de l’Empire romain.

Ce peuple si pratique s’est détourné brusquement de sa voie séculaire;

lui qu’on ne secouait de sa prospérité égoïste qu’avec les idées de

religion et de liberté, n’est plus épris que de faste et de grandeur;

une orgueilleuse folie a passé sur les têtes et la nation a absolument

perdu son équilibre.

Aux grilles qui entourent la National Gallery, par le plus étonnant des

contrastes sont suspendues de grandes pancartes, telles qu’on en voit

dans les écoles, et où figurent les différents corps de cadets de

marine et d’infanterie, et tout autour de ces images sont énumérés les

avantages du service de la reine. De pauvres gamins au teint pâle

contemplent, déchiffrent et iront échanger leurs sordides guenilles pour

de jolis et nets uniformes. Il faut dire qu’en ce pays l’uniforme, en

soi, n’a eu pendant longtemps qu’un prestige mitigé; «le soldat de la

reine» en ses beaux atours n’était pas admis dans la plupart des

auberges de villages; on se méfiait fort de lui; et étant donnée la

façon dont se recrute l’armée, cette crainte n’était peut-être pas

chimérique. Les sergents recruteurs sont là, flânant dans Trafalgar

square, gaillards, grands, bien portants, comme du lard dans la

souricière pour amorcer les pauvres gars aventureux, besogneux ou

misérables: on passerait des heures à les observer dans leur jeu un peu

tragique. Sur un coin de trottoir de la grande place, ils arrivent les

uns après les autres, en tunique rouge ou bleue, ou blanche; galonnés,

médaillés, astiqués à la perfection, le jarret tendu, les reins cambrés,

les épaules effacées, la tête haute et la moustache victorieuse, ils

vont et ils viennent leur badine à la main, dévisageant les pauvres

hères qu’une attirance mène là, un peu comme des filles dévisagent le

passant, ils ont des tactiques silencieuses tout à fait curieuses; enfin

on les voit s’arrêter, et entre ce bel animal humain, étrillé et actif,

et quelque maigre et famélique loqueteux s’engage un dialogue: le

sergent, l’air presque indifférent, casseur plus qu’autre chose, et les

autres, humbles, curieux, avides, hésitants; souvent la proie s’échappe:

j’en ai observé deux qui s’en allaient en riant, ayant l’air de se

féliciter; mais à toute leur expression je parie qu’ils y sont revenus,

et ma foi, pour ce qu’ils devaient faire à Londres, ils seront peut-être

mieux aux Indes ou ailleurs. Quand le marché est conclu, quand l’homme

enjôlé a accepté le _shilling_ du roi que le sergent lui met dans la

main, il est devenu sa chose, et on les voit partir épaule à épaule pour

le dépôt des conscrits qui est tout proche. Il y a là évidemment une

large satisfaction à donner aux instincts chasseurs de l’homme, et je

suis persuadé que le sergent recruteur a tous les sentiments d’un

sportsman et déteste rentrer bredouille. L’idée inouïe de s’engager ne

peut venir à aucun fils de famille, sauf en temps de guerre et dans des

conditions exceptionnelles.

Il est assez curieux de constater l’espèce de transposition du sentiment

patriotique qui s’opère: il va s’extériorisant, l’amour de la «petite

île» cédant à une sorte de passion pour le mythe de la «plus grande

Bretagne» (_Greater Britain_); le roi lui-même, a donné une sanction à

ces aspirations en ajoutant la dénomination de souverain de la «plus

grande Bretagne» à ses autres titres. Mais malgré ce délire momentané

des grandeurs, le sens pratique de la race se retrouve dans une des

manifestations les plus sympathiques du génie anglais, celle de ses

caricatures politiques dont l’importance et l’influence sont réelles.

Il y a en ce moment dans Bond street une bien jolie collection des

dessins originaux de J. Pennell qui ont paru dans _Punch_; on y trouve

cette mesure parfaite venue d’une longue accoutumance qui permet la

satire sans approcher de l’injure ou de la bassesse; la vie politique y

est retracée en traits mordants et durables, avec infiniment

d’imagination dans une forme concrète; et même cela ne va pas sans

grandeur; telle silhouette de Gladstone, telle de «Dizzie» a, dans son

exagération des particularités personnelles, une vraie majesté; l’esprit

anglais s’entend parfaitement à la plaisanterie, mais ne connaît pas la

blague dissolvante!

J’ai vu là, avec une émotion profonde, des dessins saisissants de

l’année terrible,--une France la tête couronnée, le bras menaçant,

tenant un glaive brisé et se défendant avec son bouclier... vengeresse

et fière... et une _Commune_ toute rouge de sang, et l’empereur germain,

entouré de ses pairs, faisant passer son cheval sur le corps de la

France blessée, couchée à terre, désespérée et impuissante!

Chez nous, n’est-ce pas? une exposition de caricatures laisse dans la

bouche un goût d’une amertume extrême, et une tristesse, et une horreur

de l’espèce humaine;--là, point du tout, et ce sera l’honneur de

l’Angleterre, cet optimisme sans mièvrerie, mais qui est la preuve d’une

excellente santé morale; c’est une exacerbation morbide que celle qui

permet de percevoir avec une sensibilité trop accusée le mauvais côté de

l’espèce humaine; il est nécessaire, pour accomplir une œuvre

quelconque, de vivre dans une sorte d’ignorance de la masse accumulée

d’ignominie qui s’étend autour de nous, comme nous vivons physiquement

sans nous préoccuper des principes de déchéance que nous portons en

nous-mêmes. Un des chefs du parti conservateur anglais me disait ce mot

profond: «_Il est très mauvais de penser._» Il n’y a qu’à voir où mène

le dilettantisme intellectuel pour en être persuadé, la vie nous est

donnée pour agir; et cette conclusion de l’homme d’action est la même

que celle du lettré perspicace. Dans le «Jardin d’Épicure» ne nous

raconte-t-on pas l’aventure de cet homme qui voulait s’abstenir de tout

pour ne pas forcer les événements, et à qui il est démontré que la

négative est aussi agissante que l’action dans ses lointaines

conséquences?--L’homme qui pense est toujours plus ou moins l’astrologue

qui tombe dans un puits, et lorsque cette manie de réflexion menace de

s’étendre et d’envahir les cervelles les plus ignorantes, elle devient

un fléau.

Disraéli avait compris qu’il suffit d’offrir aux masses deux ou trois

mots symboliques pour les enlever et les retenir. _Imperium et

libertas_ est une devise aussi fière et aussi concluante que l’on puisse

souhaiter, et le puissant parti conservateur anglais s’y attache, dans

sa brièveté sommaire.--J’ai assisté au grand meeting annuel de la

«Primrose League», ce qu’on appelle _the grand Habitation_. Le vaste

théâtre de Covent-Garden était rempli du parterre au faîte; tout autour

pendaient les bannières des différentes villes et Habitations, et les

loges--le théâtre a la forme des théâtres italiens--étaient ornées de

primevères faisant encadrement et s’étalant sur l’appui de la loge; une

foule d’hommes et de femmes décorés de tous les attributs symboliques

que distribue la «Primrose League» portaient avec fierté ces

distinctions.

La scène était transformée en une plate-forme à deux étages; sur la

première, les personnages politiques, et les dames hautes dignitaires de

la «League», et au-dessus, en arrière, la musique. Lorsque _Balfour_,

chef du parti conservateur à la Chambre des communes, a paru, des

applaudissements frénétiques ont éclaté et on sentait que le cœur de

l’immense assemblée allait vers lui. C’est une sympathique figure que

celle de Balfour: grand, frêle d’aspect, jeune, quoique fatigué, avec

un de ces visages qui ont dû être délicieux dans l’enfance, et dont

aujourd’hui les traits paraissent trop petits. Le front est haut et

vaste, la tête plutôt longue, les yeux très grands, profonds et

attentifs; il a une grâce prenante, tout à fait remarquable, avec un air

de douceur qui cache l’extrême fermeté de son âme; neveu du marquis de

Salisbury, la naissance et les traditions l’appelaient au rôle qu’il

remplit avec un prestige toujours croissant.

Lorsque l’assemblée entière eut écouté debout le _God save the Queen_,

qui a ouvert la séance, et que le dernier couplet eut été repris en

chœur par ces milliers de voix, que le _chancelier_ de la «Primrose

League» eut établi le bilan de la situation politique, Balfour s’est

avancé, et, accueilli par un tonnerre d’applaudissements, a commencé son

discours. En parlant il se tient droit, sans raideur, l’inclination

naturelle du corps étant de se plier; des deux mains il empoigne le haut

du revers de sa redingote comme pour trouver là un point d’appui, car il

n’y a pas à la Chambre des communes la commode tribune qui permet les

accoudements sauveteurs; de ses yeux grands ouverts il regarde en face

tous ses auditeurs et lève la tête, et la tourne insensiblement comme

pour englober dans l’appel de son regard _tous ceux_ qui l’écoutent; la

voix est claire, distincte, sympathique, plutôt insinuante

qu’autoritaire, quoiqu’elle s’affirme fortement dans l’énonciation des

grands principes; aucune pompe, aucun charlatanisme; il y a dans

l’accueil qu’on lui fait non pas seulement confiance, mais affection, et

les trois _cheers_ qu’une des grandes dames assises sur la plate-forme

propose en son honneur sont enlevés d’enthousiasme.

XI

L’HÉRITAGE DES SIÈCLES

Proche des tribunes dépouillées de leurs oripeaux, mais non encore

démolies, comme caché, l’air humble et glorieux, n’ayant sur le socle de

sa statue que son nom et la date de sa naissance et de sa mort, se

dresse Cromwell. Il paraît contempler avec une profonde surprise toute

cette pompe idolâtre qu’il croyait avoir détruite à jamais, et qui,

après deux siècles et demi, renaît plus vivace que jamais.

L’Angleterre moderne, l’Angleterre «Empire» se rattache volontairement à

son lointain passé, et non seulement dans les cérémonies officielles,

mais dans l’évolution intime de sa vie sociale.

Je ne pense pas qu’on puisse citer une preuve de plus vrai libéralisme

que deux faits qui se sont passés ces jours derniers simultanément en

Angleterre.

A Londres a eu lieu une immense manifestation des «Trade’s-Unions». Le

flot serré des mécontents a défilé dans Hyde-Park, bannières en tête

avec devises dont quelques-unes franchement subversives; tout le

prolétariat militant était là, et non seulement des Anglais, mais ces

ouvriers étrangers que déversent en Angleterre les persécutions

anti-sémitiques, Polonais pâles, Juifs d’Orient, gens de tous pays,

prêts à grossir l’armée qui menace. On ne les a point importunés; ils

ont soulagé leur aigreur, clamé leurs revendications, et aussi longtemps

qu’ils n’ont pas troublé l’ordre on les a laissés dire.

Terres de soleil et de brouillard · 第 10 / 11 段