Rien ne surpasse en horreur, à mon avis, le type de la femme avilie en

haillons, chapeau et tablier blanc! Ce tablier, véritable loque est

inénarrable, et elles paraissent y tenir, les misérables! Leurs visages

meurtris par les coups, ravinés par la boisson sont pitoyables, et la

pauvre italienne qui joue de l’orgue à deux pas d’elles, paraît un noble

spécimen d’humanité--elle n’est pas la proie du gin. De tous les fléaux

terrestres l’ivrognerie est, sans conteste, le pire, et l’esprit demeure

confondu de l’espèce de demi-indulgence qu’elle rencontre. Que, dans une

nation civilisée où l’élément charitable actif est si nombreux, on

n’arrive pas à édicter des lois qui mettent aux mains de ceux qui ont

leur raison ceux qui la perdent volontairement, demeurera sûrement

l’étonnement de la postérité.

Dans ces dernières années la brutalité a pris à Londres un développement

agressif, celui de la brutalité déchaînée faisant le mal pour le mal;

les choses en sont au point qu’elle a reçu un nom spécial:

l’_hooliganism_; les «hooligans», bandits dangereux lâchés contre la

société, ont la main levée contre tous. Ce n’est pas seulement pour le

lucre qu’ils font le mal, mais pour la joie cruelle d’infliger de la

souffrance; ils s’adressent naturellement aux plus faibles et

terrorisent certains quartiers de Londres; au mois de novembre dernier,

_Punch_, qui est toujours un excellent thermomètre des préoccupations

publiques, a publié sur sa grande page un dessin symbolique assez

effrayant:--«Prospero» avec les traits de John Bull, se tient courroucé

et immobile regardant les ébats d’une créature bestiale, à face humaine,

à corps avorté qui brandit d’une main menaçante un gourdin et de l’autre

une pierre.

Au-dessous se lit la légende suivante:

«Que les coups, non la bonté peuvent émouvoir.»

Puis les vers de «la Tempête».

PROSPERO.--«Il faut nous préparer à rencontrer Caliban. Un diable, un

diable-né, sur la nature duquel les soins ne peuvent rien, sur qui mes

efforts, humainement parlant, sont tous, tous perdus, entièrement

perdus, et de même qu’avec l’âge son corps devient plus laid, son esprit

aussi se corrompt...»

Même les plus zélés pour le bien de leurs semblables demeurent interdits

devant un pareil produit de la civilisation, et l’on comprend l’idée de

ce clergyman philanthrophe, qui, vivant depuis des années au milieu de

ces réprouvés, considérait que le premier devoir de la société est de

les empêcher de se reproduire;--la brutalité déchaînée que ne corrige

aucune crainte ni humaine ni divine est une effroyable calamité. Après

des années et des années d’efforts dans le sens de l’éducation

populaire, on aboutit à _l’hooliganism_; l’ignorance n’a assurément rien

produit de plus sinistre. C’est à de pareilles œuvres que le vieux

Carlyle reconnaissait la marque de l’ennemi du genre humain.

Je pense que son domaine particulier et favori est le «Public-house»,

ces horribles palais du vice qui sont partout, dont les portes

silencieuses glissent sans bruit sur leur gonds, qui étincellent dans la

nuit. Jamais, dans l’obscurantisme réputé du moyen âge, pareils agents

destructeurs n’eussent pu exister au grand jour; les législateurs

d’antan, qui étaient en somme d’excellents chirurgiens moraux, auraient

eu tôt fait de porter le fer et le feu sur la plaie dévorante qui va

s’étendant comme un chancre malfaisant. Ce bon barnum de général Booth a

vu clair, et il faut l’admirer d’avoir osé crier tout haut la nature du

mal. Longtemps l’Anglais s’est tenu dans une volontaire ignorance. On a

blanchi le sépulcre à outrance, mais enfin, l’odeur de pourriture a été

la plus forte. Il faut également savoir un grand gré aux juges qui, en

général, sont d’esprit viril et ne mâchent pas la vérité, ils dénoncent

de très haut le vice qu’ils punissent et n’ont point à se reprocher

l’hypocrisie officielle. L’un d’eux, tout dernièrement, disait à propos

du meurtre d’une malheureuse fille, qu’environ toutes les huit semaines

on en trouve une de morte dans les maisons mal famées de Londres. Les

gens décents et bien pensants nieraient sans doute qu’en pays

protestant, des maisons de cette sorte existent. Il faut dire néanmoins,

pour justifier en partie cette réticence mensongère si établie, qu’il y

a moins de cinquante ans encore la cour ecclésiastique avait le droit

théorique de punir un homme pour inceste ou _incontinence_. Ces cours

ecclésiastiques maintenues et rétablies par Henry VIII ont été des

instruments arbitraires d’un pouvoir redoutable, l’habitude de s’en

garer par le mystère a créé une seconde nature.

Il existe, en Angleterre, une classe très nombreuse de personnes,

excellentes et honorables du reste, qui se servent de la charité comme

moyen d’avancement social. Cela se rencontre un peu partout évidemment,

mais pas au même degré; on s’étonne parfois, en pays catholiques, du peu

d’enthousiasme avec lequel les ordres religieux accueillent le concours

des laïques; c’est qu’ils ont appris à en connaître la qualité. Le bien,

assurément, est toujours le bien et, quelle que soit la source, le zèle

est bon en soi; mais cependant il peut y manquer quelque chose: une

somme immense d’efforts ira, par exemple, se porter sur les côtés

puérils de la misère, et il vaudrait mieux, il me semble, s’occuper

moins de développer parmi les pauvres le goût de cultiver les géraniums

et les fuchsias, et combattre plus résolument l’ivrognerie et la

prostitution.

L’habitude, fort utile aux peuples comme aux individus, de l’examen de

conscience, manque tout à fait à cette race, aussi elle n’en a pas fini

avec les surprises. Déjà l’Anglais découvre avec stupéfaction qu’il a

perdu sa primauté sur bien des points, l’orgueil de quelques-uns frémit

et s’alarme, surtout de l’indifférence avec laquelle ces petites

défaites (commerciales ou de vitesse maritime) sont acceptées par la

masse; le physique des hommes a décru; les métiers manuels nourrissent

de moins en moins leur homme et la concurrence étrangère est formidable;

la main-d’œuvre du dehors abonde, meilleur marché que celle autochtone.

Au cœur de Whitechapel, un des plus pauvres quartiers de Londres, vit et

s’augmente une population laborieuse, où les hommes _ne boivent pas, ne

battent pas leurs femmes_;--c’est le vieux Ghetto juif:--là, de tous les

points du globe, arrivent les fils d’Israël chassés, qui trouvent en

terre anglaise sécurité et paix, et qui, par leur essence infiniment

plus civilisée, sont d’une concurrence extrêmement dangereuse; leurs

enfants reçoivent dans les magnifiques écoles, dues à la générosité de

leurs coreligionnaires, une éducation excellente que les parents, loin

de saper, soutiennent de tous les antiques préceptes de leur Loi

séculaire. Dans ces écoles, quatre-vingt-dix pour cent des enfants sont

d’origine étrangère: Russes, Polonais, Roumains, et _tous_ deviendront

des Anglais militants, sans embrasser cependant les vices qui

affaiblissent la nation. En plein Londres, s’étalent dans ces rues

juives les affiches et les enseignes en caractères hébraïques,

l’archaïsme en est saisissant! A l’heure critique qu’est la présente,

nul doute que l’avènement d’un _roi_ ne soit un bonheur pour le pays; la

vieille reine avait façonné plus ou moins les réalités à ses désirs, on

en était arrivé à éviter la discussion de certains sujets qui pouvaient

choquer ou inquiéter ses susceptibilités; une influence virile sera

infiniment plus saine, le nouveau souverain ne s’effarouchera pas

facilement, et il faut espérer que la contemplation de la «Greater

Britain» ne le détournera pas complètement de ce qui se passe dans sa

petite île; qu’on arrive à en extirper le fléau de la boisson, et elle

sera un fleuron à envier, car l’étoffe humaine y est riche, solide et

résistante.

VIII

LARGESSES ET ÉDUCATION

«Au besoin on connaît l’ami», est un proverbe qui trouve sans cesse en

Angleterre sa plus consolante application. Notez que je dis en

Angleterre et non dans les Iles Britanniques:--l’Anglais, très différent

sur ce point de son voisin l’Écossais, est naturellement généreux,

éloigné par tempérament de toute prudence économique; la solidarité est

infiniment forte, et chez cette race pratique, à l’esprit net, la

reconnaissance se traduit presque invariablement en espèces sonnantes.

Que ce soit pour remercier un ministre d’État, un artiste, un clergyman,

un professeur, ceux qui se forment en groupe admiratif ne manqueront pas

de traduire leurs sentiments d’une façon tangible. On offrira à un

ministre son portrait, signé d’un nom illustre, à un clergyman ou à un

professeur un objet d’art de mince valeur accompagné d’une bourse bien

garnie de guinées. La guinée tient son véritable rang dans

l’organisation sociale; et, à ce sujet, toute hypocrisie est abolie, les

esprits les plus lucides ont franchement dit leur opinion là-dessus.

Depuis le vieux philosophe, le docteur Johnson, qui déclarait

cyniquement qu’il n’y a qu’un imbécile pour écrire pour autre chose que

de l’argent, en passant pas Sidney Smith, une des intelligences les plus

vives et les plus alertes du commencement du XIXᵉ siècle, dont l’ouverte

profession de foi était «que la pauvreté n’était pas un déshonneur, mais

diablement incommode», et Sheridan, à qui on reprochait un jour une

transaction politique entachée de vénalité, éclatant en sanglots, et

disant qu’il était facile pour ses nobles amis avec leurs dix, vingt,

cinquante mille livres sterling par an, de faire honte à un homme dont

la vie n’avait été qu’un embarras perpétuel, le sentiment est unanime;

et le mystérieux Junius allait plus loin: «Que toutes vos vues, écrit-il

à un ami, tendent à acquérir une indépendance modeste mais sûre, sans

laquelle nul homme ne peut être heureux, ni même _honnête_.» De nos

jours le prolifique romancier Trolloppe donnait sans hésitation comme

raison de son labeur incessant, son désir d’être «généreux envers ses

enfants, hospitalier envers ses amis, charitable envers les pauvres»;

ces motifs-là lui paraissent tout à fait aussi relevés que _l’art pour

l’art_. Qu’il ait tort ou raison, restera une de ces questions sur

lesquelles on pourra éternellement discuter; mais il est évident que

cette école positive a fait des prosélytes et que l’effort littéraire se

traduit de plus en plus en Angleterre sous la forme d’une entreprise

commerciale, au succès de laquelle rien n’est négligé. Une philosophie

assez désabusée est le fond de la plupart des intelligences éclairées.

En admettant que le désir d’être utile à une humanité à venir possédait

véritablement George Eliot, qui écrivait ses romans (qu’on lui payait

fort cher, du reste) dans une attitude de sibylle inspirée, vingt ans

après sa mort ses œuvres sont démodées, et il paraît bien que son effort

ait été surtout utile à elle-même et à ceux de ses contemporains que sa

plume a charmés. Aujourd’hui où la production est immense en

Angleterre, où il y a une éclosion vraiment riche de talents infiniment

cultivés, l’auteur le plus lettré ne dédaignera pas l’entremise du

«literary agent» qui fera vendre son œuvre. Les livres qui réussissent

sérieusement sont ceux dont un courtier intéressé et expérimenté affirme

le succès; on n’imagine pas tout ce qui se fait pour arriver à un

résultat, et l’étendue de la réclame à laquelle personne ne se dérobe;

les éditeurs eux-mêmes forment des syndicats dans la Cité pour le

lancement d’une œuvre signée d’un nom coté et aimé: l’action en vaut

autant et plus que celle de l’exploitation d’une mine quelconque.

L’opinion en Angleterre ne serait pas satisfaite si elle apprenait qu’un

de ses favoris ne reçoit pas le salaire dû à son labeur, et quiconque,

ayant une fois conquis l’oreille ou le cœur du public tombe sur la

brèche, est certain de n’être pas abandonné. La façon dont on répond en

Angleterre aux appels de souscription est merveilleuse, et c’est chacun

qui met la main à la poche. Il y aurait sur ce point spécial des

contrastes très humiliants à établir. Lorsque, il y a quelques années,

un admirateur de Carlyle apprenait au public anglais que la maison qui

avait abrité trente ans l’historien prophète était devenue une sorte

d’asile pour les chats abandonnés, il n’y eut, d’un bout à l’autre du

pays, qu’une pensée: racheter l’immeuble, et le rétablir dans l’état où

Carlyle l’avait laissé. En un temps relativement très court, tout fut

accompli, et la triste petite maison de Cheyne-Row, à Chelsea, a repris

l’aspect qu’elle eut si longtemps; les meubles solides si minutieusement

soignés par Mᵐᵉ Carlyle sont à leur ancienne place, et le cabinet de

travail sans fenêtre, construit en haut de la maison, pour éviter le

bruit, et qui par le fait fut une cage acoustique, est reconstitué dans

son intégrité avec sa statuette de Napoléon Iᵉʳ sur la cheminée, et sa

modeste table de travail à tablette, œuvre d’un ébéniste écossais. Des

milliers d’êtres vont chaque année en pèlerinage regarder la cheminée de

cuisine devant laquelle Carlyle fumait sa pipe, et le salon où cette

merveille féminine qui fut Mᵐᵉ Carlyle, avait cloué le tapis de ses

mains délicates.

Je ne suis pas, pour ma part, certain que ces pétrifications soient

sages, et que l’œuvre destructrice du temps ne doive pas, dans une

certaine mesure, s’accomplir; mais enfin cette reconnaissance d’une

nation est touchante dans sa spontanéité et ces sortes de témoignages

coudoient à chaque instant l’observateur, en Angleterre.

Le besoin de donner est réel chez l’Anglais, et n’est nullement

proportionné aux ressources personnelles; il en est comme de l’instinct

qui pousse chaque jour par exemple, des milliers de petits employés,

cochers, charretiers, à dépenser sans hésiter le penny (deux sous) qui

leur met une fleur à la boutonnière; calculez ce que cela enlève par an

à un très petit budget? L’économe latin n’y penserait pas, l’Anglais se

trouve égayé par sa fleur; il a compris et proclame sans cesse le besoin

et le devoir de l’être humain de ne pas être une pure machine. Dans ce

pays où la presse est l’exutoire de toutes les idées flottantes, et où

pendant les mois de morte-saison les journaux sont faits de lettres de

correspondants sur un thème varié, cette question de la dépense inutile

est une de celles qu’on discute le plus volontiers et la majorité en

proclame sans hésiter le droit et la nécessité.

En vérité la préoccupation de la sécurité du lendemain (lequel demeure

toujours problématique) devient, au point où nous la pratiquons,

déprimante et paralysante au possible. L’inquiétude de la dot de

l’enfant à naître l’empêche de naître.--Les prévisions sages et

intéressées portaient dans l’ancien ordre social bien plus sur la

famille, que sur l’individu même. En Angleterre, sauf dans

l’aristocratie, et par aristocratie j’entends aussi les gentilshommes

terriens, la famille comme masse compacte n’existe pas: chacun rame pour

soi, chacun se croit libre de ses plaisirs et de ses dépenses, et le

petit employé qui jette à la fleuriste sa livre sterling par an ne

considère nullement qu’il en frustre le livret de caisse d’épargne de

ses enfants; il songera d’abord à se bien nourrir et à se bien vêtir

afin d’être en état de donner la meilleure somme de travail; le

tracassant souci de l’économie incessante est remplacé par la

souscription aux petites assurances multiples: contre la maladie, pour

les frais d’enterrement, pour une somme à être payée à la veuve pendant

un an, le temps de se retourner; cela fait, l’homme qui est le

gagne-pain des siens respire, et agit dans des conditions infiniment

plus favorables à sa conservation personnelle.

L’Anglais d’un milieu plus élevé affronte sans hésiter les risques de

l’exil et du mauvais climat pour se procurer le large salaire qui lui

donnera l’aisance à laquelle il aspire; il ne se contente jamais du

nécessaire, but médiocre s’il en fut.

* * * * *

Bien rémunérer ses serviteurs a été une des idées maîtresses de la

politique anglaise, et cette idée a pleinement réussi; un Macaulay a été

au service de la Compagnie des Indes; aujourd’hui encore des écrivains

très distingués, parmi les plus raffinés, occupent des emplois de

l’État; le bénéfice est double, pour le pays, et pour eux-mêmes. En

Angleterre, l’importance des pensions aux retraités et aux veuves

procure à la nation des serviteurs zélés et capables; puis la

perspective de titres honorifiques vient s’ajouter aux avantages

purement pécuniaires:--le prix vaut la course.--Ce n’est nullement la

curée, mais le labeur du bon ouvrier qui veut le prix de sa journée.

Du reste cette politique est vieille comme le monde, et pendant des

siècles, a été largement pratiquée partout; les souverains intelligents

ont tous été prodigues de dons et de récompenses envers leurs grands

serviteurs et il a fallu un véritable raccourcissement de l’esprit

humain pour que, dans un pays intelligent, on soit arrivé à envisager

d’un mauvais œil la prospérité matérielle de ceux qui rendent des

services à l’État: ceci est la pire des hypocrisies jacobines.

C’est cette juste rémunération des supériorités qu’il faudrait imiter et

non les procédés d’éducation anglaise.

Depuis la réforme toutes les divergences de race se sont accentuées et,

actuellement, rien n’est plus différent que l’aristocratique Angleterre

et la France démocratique. L’éducation, à vrai dire, ne me paraît pas

faire l’Anglais, c’est l’Anglais qui a façonné l’éducation qu’on lui a

donnée, elle convient à son tempérament physique, au climat et à l’état

social. On ne réalise pas de ce côté du détroit la force et le prestige

encore si robustes de l’aristocratie. Combien un petit lord de six ans

est au-dessus d’un gamin intelligent de dix! Quelle distance sépare ces

deux êtres!

L’enfant, en Angleterre, prend son titre en naissant, non seulement s’il

est le possesseur en exercice, mais comme fils aîné ou cadet; et ce

n’est pas une distinction fictive, l’enfant en sent l’importance dès

qu’il peut comprendre quelque chose, et il ne faut pas s’imaginer un

instant que l’école anglaise soit une école d’égalité, c’est tout le

contraire; cette organisation qui semble donner aux enfants tant de

liberté n’est possible que parce que les enfants ont en eux-mêmes des

freins continuels; l’oppression y est organisée précisément pour faire

contrepoids aux trop grands avantages que confère la naissance: le

«fag», c’est-à-dire le «petit» qui est le serviteur du «grand», est

appelé à lui rendre toutes les obéissances, même celle de cirer ses

bottes et, lord ou non, devra se soumettre à cette loi non écrite.

L’autorité paternelle respectée, l’autorité de l’Église lorsqu’elles

pèsent sur l’enfant, le maintiennent dans une infériorité salutaire.

Ici, il est affranchi. J’ai étudié chez un des photographes d’enfants le

plus à la mode, à Londres, les jeunes visages qui ont posé devant son

objectif. Les tout petits, extraordinairement beaux et pomponnés

jusqu’à la mièvrerie. (Chose curieuse, chez le photographe en question,

presque les seuls enfants _simples_ et véritablement enfants sont ceux

de la duchesse d’York, aujourd’hui princesse de Galles.) Mais ce sont

les garçons de huit à douze ans qui sont curieux à voir; la dureté et la

fermeté des bouches est extraordinaire, on les sent dès lors avec une

volonté tendue et un sentiment très vif de leur propre personnalité.

Quant à croire que le mode d’éducation anglaise avec cette liberté

complète laissée à de jeunes animaux encore incapables de se conduire,

ne comporte pas de terribles inconvénients, ce serait rire; j’ai lu,

dans des revues anglaises, des considérations fort élogieuses sur

l’éducation française et sa discipline. On assurait le public ignorant

que le seul fait de se promener sous la surveillance d’un maître ne crée

pas nécessairement des lâches et qu’il y a de pires ridicules que de

savoir obéir.

L’Anglais, brutal et autoritaire, demeure le type le plus familier, mais

nulle part l’élite intellectuelle ne compte des hommes d’un commerce

plus doux et plus courtois, et ils sont nombreux; généralement timides,

ce sont ceux-là qu’on connaît le moins à l’étranger, surtout maintenant,

car il y a une époque où la bonne entente entre esprits distingués était

infiniment plus répandue.

IX

LA PIERRE DE JACOB

Une des singularités de l’Angleterre consiste dans le fait qu’il s’y est

conservé une foule de coutumes se rattachant au passé _catholique_ (qui

n’a jamais été formellement répudié) et dont on ignore généralement

aujourd’hui la signification et la raison d’être. J’y pensais, en

écoutant, un samedi soir de cet été, le carillon très harmonieux que

sonnaient les cloches de l’église située sur Trafalgar square; ce

carillon a battu l’air de ses intonations variées pendant plus d’une

demi-heure, sa voix s’en allait à travers l’espace, pressante et douce,

mais personne n’y prêtait attention et personne même ne savait ce

qu’elle voulait dire,--l’église était du reste hermétiquement

fermée.--Ce carillon était probablement une ancienne coutume observée

par fidélité et respect de la tradition. Il s’en sonne continuellement

de semblables.

Et ces sortes d’anomalies sont partout dans ce curieux pays qui, en

cessant d’être catholique, n’a cependant pas voulu d’abord être

protestant, s’en défend encore aujourd’hui dans une minorité militante,

et où tout n’a pas été d’un trait balayé par le vent de la réforme. Le

roi s’est tout bonnement substitué au pape, ce qui explique les

contradictions extraordinaires qui sont partout, et principalement dans

_l’Église établie_, dont le Palladium national est le «Prayer Book»,

document officiel s’il en fut, décrété par le Parlement et autorisé par

le roi, qui enseigne précisément le _contraire_ de ce que croient par

tradition orale ceux qui s’en servent. L’Anglais moderne est demeuré

pétrifié d’étonnement, quand quelques esprits logiques, mais indiscrets,

se sont mis à tirer de son livre, sans aucunement en défigurer le texte,

un enseignement qu’il abhorre théoriquement. La lutte est ouverte et

n’est pas près de se terminer.

L’Anglais qui se croit si affranchi religieusement, qui parle avec pitié

du joug de l’Église romaine, est en principe sous le joug autrement

lourd du roi, et quiconque se considère comme membre agissant de

l’Église établie devrait adhérer à l’acte de Henry VIII abolissant _la

diversité des opinions_, et voulant, tout comme l’Église-mère,

l’uniformité. J’ai tenu en mains une vieille Bible du temps d’Élisabeth,

qui est un exemple de l’ordre d’idées jugées orthodoxes. Les images sont

interdites, mais non celle de la reine qui, à la première page de cette

Bible, est représentée couronnée, globe et sceptre en mains: C’est

_Elle_ l’autorité suprême, et une longue préface de Crammer contient

cette phrase sublime: «La Hautesse du Roi a _permis_ l’Écriture comme

nous étant nécessaire!»

En ce moment on se presse encore autour de l’abbaye de Westminster, on

contemple ce porche qui, à lui seul, est comme un défi aux prescriptions

draconiennes édictées précisément sous le dernier Édouard qui a régné en

Angleterre, et par lesquelles il était enjoint de détruire _tous

missels, images, statues avant le 1ᵉʳ juin 1549_. Et sur le seuil même

de la vénérable métropole, sereine et intacte, telle qu’elle

apparaissait à la vieille Angleterre catholique, «Notre-Dame», son

enfant divin sur les bras, a vu passer à ses pieds le représentant de

cette dynastie protestante qui a voulu la chasser de la maison de son

fils; elle est là immuable, entourée de son cortège d’anges et

d’apôtres, escortée de rois et de reines, et ne paraissant pas se douter

que son image est une transgression de la loi.

Terres de soleil et de brouillard · 第 9 / 11 段