Il est un autre point sur lequel la pudeur de l’Anglaise a d’étranges

accommodements; il fut un temps où la femme ne parlait pas de ses

ablutions, mais les Anglais ont la propreté agressive et le «tub» est

une de leurs gloires; une femme, donc, parle de son «bath» devant

n’importe qui; passe encore s’il s’agissait du bain profond, à l’eau

lactée dans laquelle la femme se blottit comme en un vêtement fluide,

mais le tub au contraire, précise une nudité sans voile d’aucun genre.

Du reste, un article de foi sur lequel il convient de rabattre, est

celui de la propreté anglaise, elle n’est pas aussi complète qu’on le

croit; l’Anglaise qui se savonne dans son tub, et en reste là, n’est pas

d’une propreté si raffinée; on se lavera sans être le moins du monde

délicat sur la netteté du bain dont on se sert; vous verrez en voyage

les Anglais se servir de n’importe quel savon, n’importe quelle cuvette,

et se frotter le visage avec des éponges douteuses. Une Française propre

est plus propre, infiniment plus soignée qu’une Anglaise; je ne parle

pas de quelques «professionnal beauties» qui prennent deux ou trois

bains par jour, mais de l’ordinaire Anglaise du meilleur milieu. Dans

ces hôtels de famille où, non seulement passent, mais résident pendant

des semaines consécutives, une quantité de familles qui n’ont pas de

domicile à Londres, la propreté est d’une qualité discutable, et bien

des détails, si on les observait à l’étranger, serviraient de thème à

d’indignées protestations dans le _Times_. Dans les _tea rooms_ même,

les demoiselles serveuses ont pendues à la taille (en arrière), en guise

d’essuie-mains, des loques sales; je pourrais citer telle maison réputée

de Regent street à la porte de laquelle se tient un géant en livrée, où

le lavage des tasses et le service font mal au cœur à regarder, du moins

à ceux qui n’en ont pas l’habitude.

V

HYPOCRISIES D’ANTAN ET D’AUJOURD’HUI

Il y a un mot anglais qui n’a aucun équivalent en français, c’est le mot

_humbug_. Cette épithète s’applique également aux personnes et aux

idées, mais principalement aux personnes. Être un ou une «humbug»

signifie professer ostensiblement certains sentiments qu’on n’éprouve

pas et en tirer avantage. Pendant de longues années les «humbug» de

vertu furent nombreux; leur nombre était légion.

Le plus brillant et le plus réussi spécimen de ce genre spécial fut,

sans contredit, _George Eliot_. Ce grand génie, dont le visage fort et

sensuel dit suffisamment combien elle était peu faite pour le célibat,

avait pris la résolution sainte de vivre avec un homme qui était le mari

d’une autre; elle était libre, et l’action n’avait pas une énorme

importance sociale; elle l’entendit autrement, et ses euphémismes pour

expliquer sa situation sont admirables. Elle écrit, par exemple,

«qu’elle a accepté depuis quatre ans tous les _devoirs_ d’une femme

mariée». Elle prodigue à Lewes l’épithète d’époux, quoique le fait du

véritable mariage de son amant fût le plus notoire du monde; d’après les

allusions à sa vie personnelle, on croirait qu’elle s’est sacrifiée en

holocauste; et ce magnifique «humbug» réussit; le faux ménage en arriva

à être hébergé chez des dignitaires ecclésiastiques. D’une autre femme

on aurait dit qu’elle vivait avec un amant, pour elle on ne savait pas:

elle avait revêtu la chose d’un si admirable et compact vernis

d’hypocrisie que l’évidence des sens cessait d’avoir de la valeur.

Aujourd’hui, son humbug prendrait une autre forme, celle sans doute de

vivre en toute innocence avec le compagnon de sa vie. On le croirait,

car la candeur anglaise a atteint des limites invraisemblables; on s’est

aperçu combien on avait tort de juger sur les apparences, et on a cessé

d’avoir aucun égard aux apparences. L’étonnement qui gagne l’étranger à

la vue de bien des choses est simplement le signe de la perversité

continentale. Des _tea rooms_ qui, en France, nous feraient ouvrir des

yeux énormes, où les propriétaires féminins promènent des robes de crêpe

de Chine jaune, rose, etc., où les demoiselles, en jupes à queue et

bavettes de belle chocolatière, errent poétiquement avec des plateaux,

où l’on trouve des cabinets de toilette pour se reposer, tout cela, est

pur naïf, idyllique: ces femmes charmantes, à voix douce, s’habillent

ainsi par goût délicat; la pensée de plaire ou d’être regardées ne leur

vient même pas! Si on choisit les serveuses jolies, c’est par respect de

l’art; tous les hommes et toutes les femmes qui se retrouvent là, si

commodément, cette musique qui couvre les voix, n’ont jamais facilité

une rencontre suspecte ou suggéré une mauvaise pensée; non, non, ces

belles fleurs s’épanouissent avec la simplicité des marguerites dans les

prés!

Voici la surface officielle des discours. Le côté intime en diffère

sensiblement, et entre initiés on ne se donne pas la peine de prétendre

à grand’chose. De cette intonation discrète, qui est caractéristique à

la bonne compagnie anglaise, on tient, dans les meilleurs milieux, des

propos comme celui-ci (absolument authentique): à un grand dîner, un

homme félicite sa voisine de table sur la beauté du collier qu’elle

porte; elle accepte en souriant ses compliments, auxquels il ajoute en

manière de piment cette phrase incidente: «_Le salaire du péché, sans

doute?_» et l’on rit.

S’il existait jadis une section du monde anglais où les séculaires

préjugés étaient observés, où la gravité jusqu’à l’ennui, la

respectabilité jusqu’à la cruauté s’épanouissaient, c’était dans le

milieu clérical; eh bien, aujourd’hui, les vicaires, c’est-à-dire les

curés anglicans, sont apparemment à bout d’expédients pour attirer et

retenir leurs ouailles, car l’un d’eux a imaginé ceci: une des plus

belles actrices de Londres--admettons que Lucrèce n’était pas plus

chaste, mais enfin, à la scène, elle s’est prêtée plus d’une fois aux

mauvaises apparences,--une actrice charmante, voluptueusement vêtue de

blanc, a fait, un de ces derniers dimanches, partie du service

religieux. Entrée dans l’église, escortée par la femme du vicaire, elle

a traversé la nef, précédée du bedeau qui l’a conduite à une place en

face de l’autel!--Puis, après les prières liturgiques, elle a pris

position dans le chœur même et de là, avec accompagnement d’orgue, a

récité des poésies... édifiantes!!!

Voilà... Il n’y a peut-être pas de mal, diront les âmes simples; celles

qui ne le sont pas y verront un scandale d’une nature si subtile que les

conséquences qu’il peut entraîner sont vraiment infinies, car ce joli

coup de théâtre s’est passé dans un milieu rural... et l’impression

qu’il a dû faire sur des cervelles primitives est difficile à concevoir.

L’actrice, naturellement, trouve qu’elle a accompli une mission sociale

tout à fait dans l’esprit de la primitive Église...

S’il n’y a pas là le signe évident d’un gâchis moral, je ne sais ce

qu’il y faut; du reste, l’aristocratie anglaise, si elle a jamais un

réveil cruel, l’aura voulu; elle perd volontairement la notion de sa

propre nature: les reines ne doivent pas jouer aux bergères; certains

éléments ne peuvent fusionner; l’aristocratie anglaise se recrutant sans

cesse dans des milieux nouveaux, donnant ses fils cadets à la

bourgeoisie, avait en soi une force de durée toute spéciale, un principe

magnifique de vitalité; mais encore fallait-il que le bataillon sacré

demeurât le bataillon sacré, et acceptât, avec ses grandeurs et ses

privilèges, ses servitudes. Que la démocratie riche, même arrivée au

faîte de la richesse, comme en Amérique, admette toutes les familiarités

protectrices, cela ne tire pas à conséquence; l’importance et la

puissance d’un milliardaire transatlantique n’ont aucun caractère

mystique; tandis qu’une aristocratie héréditaire et de sélection prétend

en posséder un; aussi, quand les duchesses fraternisent sur un pied

d’égalité avec des actrices, piétinant gaîment sur les barrières qui les

séparaient, commettent-elles un acte dont elles ne comprennent ni ne

mesurent la portée. Lorsqu’il fut proposé au Sénat romain de forcer les

esclaves à porter un costume particulier, Sénèque s’y opposa, faisant

remarquer qu’ils pourraient s’aviser de se compter et s’apercevoir

qu’ils étaient les plus nombreux!... Les distinctions sociales étant

purement fictives, ceux qui en bénéficient font le jeu de leurs

adversaires en s’acharnant à détruire la convention qui seule les

soutient; car le jour où il sera définitivement prouvé qu’une duchesse

et une actrice, c’est la même chose, l’actrice n’y gagnera pas

beaucoup, mais la duchesse perdra tout.

La prostitution des titres a déjà commencé, car on ne peut appeler

autrement le fait d’une comtesse ou d’un lord authentique ayant leur nom

en toutes lettres sur le programme d’un music-hall, où, du reste, la

pairesse s’exhibe revêtue des haillons d’un gamin des rues! Notez que si

ces actions paraissaient monstrueuses elles cesseraient d’être

immorales. Ce qui est un signe certain de décadence est la prétention,

fausse par-dessus le marché, de les considérer comme naturelles.

Le dimanche, à Hyde Park, offre un raccourci extraordinaire de tout ce

que Londres recèle d’hétéroclite et de divers. En même temps que les

promeneurs élégants traversent les allées transversales, sur les bancs,

sur les pelouses s’étalent des êtres lamentables, noirs de misère,

n’ayant d’humain que leurs yeux; d’autres dorment au soleil, leur corps

brutal assommé sous la fatigue ou l’ivresse; j’en ai observé un, sorte

de gladiateur, portant au bras un bracelet de fer comme un anneau de

forçat et qui était effrayant même dans son sommeil; les femmes

délicates, les enfants délicieux passent sans les regarder, tant il est

vrai que rien ne sert en ce monde et que tous les avertissements et tous

les enseignements sont inutiles. Dans un autre coin de ce parc verdoyant

s’élèvent des bannières pareilles à celles des confréries italiennes;

fichées en terre, elles attirent les promeneurs qui demeurent en

contemplation. Sur l’une d’elles se voit la représentation de la figure

du Sauveur, entourée des quatre côtés de l’exergue singulière: «Come

back to Christ Society.» Plus loin les Trades-Unions déploient

d’immenses toiles peintes comme celles des forains, avec leurs emblèmes

et leurs symboles spéciaux, et des ouvriers pérorent dans une ardeur

furieuse; la foule les écoute et les placides policemen se tiennent sur

l’orée de ces rassemblements prêts à intervenir s’il le faut. Il me

semble qu’il arrive un moment où les peuples cessent d’être vraiment

sensibles à l’éloquence--ce moment-là nous l’avons atteint en France:

l’esprit de blague prépare mal à subir l’ascendant de la parole

d’autrui;--en Angleterre, elle a encore beaucoup d’empire; l’attention

avec laquelle les prédicateurs improvisés sont écoutés a quelque chose

de remarquable. Je crois qu’un prédicateur ou un réformateur vraiment

convaincu, vraiment éloquent, recueillerait en Angleterre une riche

moisson; la tranquillité séculaire du dogme vacille là comme ailleurs,

mais dans les classes inférieures la foi, j’imagine, est intacte en son

essence. Le «Livre» n’a plus au même degré le prestige de fétiche

suprême, et vraiment cela n’est pas à regretter, car de tous les

asservissements à la «lettre qui tue», celui-là était le plus complet.

Chaque jour s’accentue une révolte salutaire et intelligente contre

l’observation servile du dimanche, malgré les protestations bruyantes

d’un clan de fanatiques. La «Society» a trouvé depuis longtemps un moyen

commode de se libérer, c’est de quitter Londres le samedi soir; on

émigre en masse pour se divertir honnêtement entre soi, et sans

scandaliser personne. A Londres même, les dimanches matin, aux heures de

service religieux où, autrefois, on ne se montrait que timidement dans

la rue, de véritables escadrons de bicyclistes, hommes et femmes

déambulent joyeusement le long des principales artères courant vers la

campagne; ceci seul est un changement radical. A la National Gallery

qui est maintenant ouverte le dimanche après-midi, peu de monde encore.

Graduellement cependant l’habitude s’acquiert de secouer le joug d’ennui

vraiment effroyable qui a pesé pendant tant d’années sur le septième

jour de l’Anglais; l’idée de se divertir honnêtement ne paraît plus

monstrueuse; mais il ne faut pas croire la victoire complète:

l’impulsion seule est donnée, et en Écosse les iconoclastes de la joie

sont encore les maîtres.

VI

LÉGISLATION

La vie est bien plus pleine de péripéties et d’imprévu en Angleterre

qu’en France: on peut y être bigame, changer d’état civil avec la plus

aimable facilité; la substitution d’enfants, les revendications les plus

inattendues d’héritage y ont encore libre champ. Au fond, la

personnalité d’un Anglais est une chose vague; autant le _peerage_ et

les distinctions héréditaires sont réglées d’une façon qui exclut la

moindre fantaisie, autant en dehors de ce cadre spécial et très limité,

la plus étonnante liberté, je dirai même anarchie, se donne cours. Vous

avez hérité de vos parents un nom qui vous déplaît, rien ne s’oppose à

ce que vous en changiez; vous vous appelez _Smith_, je suppose, vous y

ajoutez Plantagenet, votre femme devient légalement Mᵐᵉ Smith

Plantagenet, et vos héritiers encore plus; mieux: vous êtes juif, ce

n’est pas très bien porté, cela peut être ennuyeux, nuire dans une

carrière, au lieu de continuer à vous affubler d’une appellation comme

«Isaac Lévy», vous devenez «Lionnel Elcot», ou tel nom bien anglais

qu’il vous plaira d’assumer. Cette transformation, ne comporte aucun

inconvénient; au contraire, on fait son chemin, en jouissant des

avantages qu’on s’est acquis de sa propre autorité. En général, le

caractère anglais, répugne d’instinct à la dissimulation, autrement rien

ne serait plus aisé que de changer de peau; la plupart du temps

l’affirmation de l’individu, quant à son identité, suffit; il est

notoire que les soldats s’engagent fréquemment sous un faux nom, c’est

même l’alibi par excellence; le nombre de gens qui disparaissent, qui

fondent dans le brouillard est considérable. La bonne réglementation

dont nous nous plaignons, la paperasse des mairies a son très excellent

côté, elle lie l’être humain solitaire à la société qui, elle,

intervient dans tous les actes de la vie. Les lois actuellement en

vigueur répondaient à un autre état social, où les liens moraux étaient

encore solides.

Il est certain, par exemple, qu’une réforme sur les lois du mariage

s’imposera radicale: dans le Royaume-Uni autre est la loi anglaise, et

autre la loi écossaise; en Écosse, le mariage devient légal avec un

minimum de formalités: à la rigueur, la volonté énoncée devant témoins

de vivre ensemble comme époux suffit pour légitimer les enfants; en

Angleterre par contre, il n’existe pas de légitimation subséquente par

le mariage des parents; aussi, quand il s’agit d’héritages contestés, il

y a beau jeu à arguer, et il est parfois difficile de prouver qu’un

homme a été uni en légitime mariage. Le manque de témoins, ou la mort,

ou la perte d’un papier, ont mis des gens dans une quasi impossibilité

de _prouver_ leur mariage; se remarier dûment et légalement ils ne

l’osaient, car cela eût entraîné l’illégitimité des enfants déjà nés;

alors on se fiait à la Providence, au hasard, et les choses tournaient

bien ou tournaient mal, absolument par chance.

En principe, un homme ne peut pas épouser sa belle-sœur: depuis des

années revient devant le Parlement la proposition d’une loi qui rendra

légale l’union avec la sœur de l’épouse défunte; cette loi, on ne peut

arriver à la faire passer à la Chambre Haute. Pourquoi? Mystère et

hypocrisie. Or, quantité de beaux-frères et de belles-sœurs sont mariés,

rien ne s’étant opposé à ce qu’ils accomplissent la cérémonie, mais elle

est nulle. En Australie, au contraire, qui est une partie considérable

de la plus grande Bretagne, la loi a passé, et ces unions sont

parfaitement légitimes. C’est une agréable confusion, tout à fait

favorable aux faiseurs de romans en trois volumes, mais plutôt ennuyeuse

pour les gens raisonnables. Autrefois on ne pouvait pas non plus épouser

sa nièce, ce qui est plus explicable: un duc, il y a quelque soixante

ans, s’est trouvé être né d’une telle union, alors la Chambre des pairs

a compris l’iniquité d’une pareille restriction, et une loi,

rétrospective dans ses effets a été votée,--mais pour une belle-sœur,

une personne qu’un homme n’a peut-être jamais envisagée du vivant de sa

femme, l’inceste est manifeste, et la perruque de tous les évêques de la

Chambre des Lords se hérisserait d’horreur s’il leur fallait donner leur

sanction à une pareille iniquité. Notez que rien n’empêche une femme de

convoler avec le frère de son défunt mari! Non, il n’y a que la sœur de

la défunte épouse qui soit interdite.

L’Anglaise, jusqu’à ces dernières années, tenait à se marier, jeune ou

vieille, elle «y allait» volontiers; quantité ont eu le plaisir ou le

déplaisir de découvrir un beau matin que celui qu’elles croyaient leur

légitime époux était déjà en possession d’une épouse! On s’en remettait

généralement sans horreur, il y avait eu maldonne, voilà tout. J’ai

connu une excellente femme à qui ce petit accident est arrivé: c’était

une Anglaise typique, tenant un _lodging_, les cheveux en boucles, prude

s’il en fut, confite d’une distinction d’emprunt; le veuvage lui était

amer, elle soupirait à tourner un moulin; puis, un jour ses soupirs se

changèrent en sourires, et cette timide créature de cinquante et

quelques années annonça qu’elle se remariait; je lui parlai prudence.

«Oh! elle était bien tranquille: un homme si posé, un peu jeune, mais si

bien, cocher dans une grande maison; elle pourrait aller à la campagne;»

les mois passèrent; je la revis: hélas! quelle tristesse, quel

accablement, l’époux buvait, la brutalisait, dépensait l’argent, enfin

elle prévoyait le jour où il ne lui resterait que ses yeux pour pleurer.

Je lui rappelai mes avertissements, le souvenir lui en fut cruel; il

était très évident, selon ses propres prévisions, qu’elle marchait au

désastre irréparable. Mais une surprise m’attendait; lorsque, après une

autre absence, je revins, mon hôtesse était épanouie, souriante,

empressée comme aux plus beaux jours... Il n’était pas mort, vu que

toutes les couleurs de l’arc-en-ciel se disputaient sur sa personne;

j’augurai donc qu’il s’était amendé et lui en fis mes compliments. «Oh!

non, répondit-elle sur un ton d’inexprimable satisfaction; mais il avait

une autre femme, je ne suis pas mariée!» C’est encore plus simple que le

divorce.

Le divorce, en Angleterre, n’est pas un facteur sur lequel on puisse

tabler; il est matériellement inaccessible à tous ceux qui

n’appartiennent pas à la classe riche, et de plus, la publicité dont on

l’entoure le rend très redoutable: c’est l’amphithéâtre de l’hôpital,

et, même pour guérir, beaucoup ne voudraient pas y avoir recours.

Le mariage civil facultatif est une ressource récente en Angleterre,

fort utile assurément; autrefois, les registres de l’Église anglicane

faisant seuls foi, les catholiques et les autres dissidents étaient

obligés d’y avoir recours; mais il ne demande pas non plus de pièces

justificatives, il s’escamote avec la même facilité que l’autre. Quel

imprévu cela donne aux événements familiaux! Une très belle lady était

fiancée à un très riche _commoner_; elle avait toutes les grâces de

Vénus en personne, mais appartenait à une famille appauvrie sans remède;

bref, elle s’était décidée; jamais fiançailles ne furent plus

triomphantes, du moins pour le mari futur; on était à l’avant-veille

même de la noce, et, dans une grande soirée, ils accueillaient gaiement

les félicitations publiques; elle, ravissante, souriante, heureuse. Le

lendemain à midi, le marquis, son père, recevait un billet de la main

même de l’intéressée, lui annonçant le mariage de sa fille avec un jeune

lord criblé de dettes; c’était chose faite et parfaite quand l’avis lui

parvint; le scandale fut grand; mais elle était mariée, elle garda les

cadeaux reçus en vue d’une autre union; le fiancé officiel avait payé

nombre de créances du futur beau-père, il ne les réclama pas, il s’en

fut, battu et pas content, pour prendre du reste sa revanche peu de

temps après.

Ce manque de rigidité dans les événements est une vraie consolation dans

la vie; en Angleterre, le sac des espérances reste toujours ouvert: une

femme se marie à n’importe quel âge et un jeune homme se trouve porté à

la fortune et à la situation politique parce qu’une douairière, qu’on

croyait retraitée, l’appelle officiellement aux honneurs de sa couche.

Les héritages aussi sont une réserve sur laquelle chacun peut espérer

tirer; la liberté de tester est entière, et sait-on jamais le motif qui

décidera un original dans la disposition de sa fortune? Un clubman

laissera un gros héritage à un autre clubman parce que celui-ci aura

obligeamment, à plusieurs reprises, fermé une fenêtre qui le gênait! Un

batelier de Brighton qui n’y pensait plus reçoit un jour sur la tête

l’agréable pavé de mille livres de rentes léguées par une vieille dame,

qu’il a aidée à ne pas se noyer un quart de siècle auparavant. Le fait

d’avoir des enfants et des ayants droit n’enlève à personne, sauf pour

les cas de majorat, la libre disposition de ce qui lui appartient; les

séquestrations et toutes sortes de vilaines choses peuvent, dans ces

conditions, valoir la peine du risque. Dans un volume qui a atteint une

grande popularité, _Sherlock Holmes_, l’écrivain Conan Doyle a fort bien

démontré la possibilité de crimes divers, abrités sous l’égide sacré du

_home_, dans ces «country houses» désertes, loin de tout. Nul ne peut

pénétrer dans la maison d’un Anglais, et ce rempart qui environne sa

personne est par le fait plus utile aux canailles qu’aux honnêtes gens,

que les lois despotiques ne gênent guère en réalité; c’est ce qu’avait

vu un des plus robustes esprits que l’Angleterre ait produits: le

docteur Johnson qui, au XVIIᵉ siècle, revenu d’un voyage en France,

estimait que l’autorité royale intervenait en bien peu de cas avec la

vraie liberté du citoyen.

Le progrès de la civilisation anglaise n’a pas suivi le même cours qu’en

France: avec tout ce beau soin pour la liberté individuelle, on a pendu

dans ce pays avec un entrain qui n’a pas été surpassé; il y a

relativement peu d’années qu’on s’est calmé; on vous pendait très

joliment pour avoir dérobé le réticule d’une jeune fille au Parc. J’ai

connu une vieille dame qui, encore enfant, avait été victime d’un vol de

ce genre, et est restée toute sa vie attristée d’avoir poussé le _cri_

qui, en faisant arrêter le voleur, avait causé la mort d’un malheureux.

VII

LES ENFERS ET LES REMÈDES

Carlyle croyait fermement au diable. Pour faire partager sa conviction,

à son ami le doux philosophe Emerson, il ne trouva pas de meilleur moyen

que de le mener visiter les bas-fonds de Londres, les palais du Gin,

etc., etc.; finalement il le conduisit à la Chambre des communes...

Après chaque tournée il posait sévèrement à Emerson la question:

--Et maintenant croyez-vous au diable?

J’ignore si Emerson accepta la réalité du personnage, mais je comprends

que Carlyle, amoureux de la justice comme il l’était, en eut besoin,

pour s’expliquer l’abaissement de tant d’êtres humains.--La misère

existe très assurément dans toutes les vastes agglomérations, mais à

Londres elle s’étale en plein jour, d’une façon douloureuse et

agressive; les quartiers riches contiennent des rues basses où, à deux

pas des hôtels magnifiques, grouille une population sordide; le

spectacle de la souffrance vous offusque quoi qu’on fasse. Certains

tableaux ne frappent jamais nos yeux parisiens.

Un soir de juin, il faisait grand jour encore, j’ai vu déboucher dans la

rue un essaim d’enfants, garçons et filles; tout un petit peuple pauvre,

mais paré, car les enfants ici sont couverts d’oripeaux, c’est un goût

incoercible, et beaucoup avec leurs guenilles colorées sont charmants;

donc, ils couraient, s’éparpillaient et clamaient dans une sorte de joie

frénétique dont je me demandais la raison, lorsque tout-à-coup, derrière

cette cohue enfantine, apparurent des policemen poussant devant eux une

sorte de longue voiture d’enfant, là-dessus un corps humain de femme

était immobilisé, bouclé par des courroies et couvert d’une grossière

toile grise; un moment un bras remua, s’éleva nu, découvrant un visage

hagard et des cheveux courts en désordre, les policemen abaissèrent le

bras, et la guenille ivre passa, conduite au plus prochain poste, au

milieu des cris effrénés des petits, qui s’engouffrèrent au premier

tournant derrière le lugubre cortège.--Je sais bien que cette façon de

ramener une femme ivre, est à la fois décente et humaine, et qu’il

serait autrement pénible de la voir se débattre échevelée aux bras des

policemen,--mais cette triste procession défilait précisément derrière

ce palais de «Hertford House» où sont entassés des chefs-d’œuvre; le

contraste était navrant.

Les enfants entre les mains de ces femmes qui boivent sont des victimes

sans nom, et il se découvre continuellement devant les «Police Courts»

des monstruosités à faire dresser les cheveux sur la tête. Que l’homme

boive, cela est déjà abominable, mais que la femme l’imite, alors c’est

à souhaiter le feu du ciel, car l’enfer humain que crée un pareil état

de famille est plus atroce que quoi que ce soit. Aussi l’effarement que

témoignent certains voyageurs anglais lorsque, par exemple, dans les

villes d’Italie ils découvrent des mendiants (relativement heureux), la

cécité qui les empêche de voir à Londres dans les rues les plus

fréquentées, les plus lamentables échantillons de misère humiliée, sont

vraiment spéciaux.

Terres de soleil et de brouillard · 第 8 / 11 段