Ce côté un peu enfantin du caractère anglais trouve, pour une autre

classe, sa satisfaction dans le goût immodéré de la lecture. En règle

générale, la Française lit peu: les livres coûtent cher, l’économie est

une tradition de bonne maison; les occupations de l’intérieur, de la

famille et du monde absorbent plus ou moins la femme, et la lecture

n’est qu’un amusement bien intermittent. A Londres, au contraire,

l’appétit pour les livres a pris des proportions presque effrayantes; on

sait quelle quantité négligeable sont les cabinets de lecture à Paris; à

Londres, le principal ne peut être comparé qu’à la Bibliothèque

nationale; c’est une institution du même genre, les succursales sont

nombreuses et le service des livres pour la province constitue un

département d’affaires d’une extrême importance. Tout le monde, à

partir de la très petite bourgeoisie, trouve le superflu qui va à la

«Librairie circulante». Du matin au soir, les femmes de toutes les

classes, presque de tous les âges, rapportent des livres et en viennent

reprendre. Mudie, pour l’appeler par son nom, est aussi bien connu de la

population londonienne que notre Louvre ou notre Bon Marché des

Parisiens. Pour moi, je suis convaincu que l’ignorance est infiniment

préférable à ce besoin morbide de vivre dans un monde imaginaire, car ce

sont les romans qui, bien entendu, forment le fond des livres demandés.

Peut-on se figurer rien de plus mauvais intellectuellement, de plus

pernicieux moralement, que cette consommation de littérature inférieure?

D’autant que les auteurs font surgir des types, et je suis persuadé que

_Dodo_, par exemple, l’héroïne à la mode, à mon avis bien inférieure

moralement à Mᵐᵉ Marneffe, a créé une classe de _Dodos_, personnes

absolument affranchies de sentiments quelconques, monstres d’égoïsme et

de sottise. De même que dans l’ordre physique ce n’est pas ce qu’on

_mange_, mais ce qu’on _digère_, qui nourrit, cet appétit déréglé de

lecture n’est en somme qu’une boulimie cérébrale et non pas un signe de

culture. La culture intellectuelle la plus raffinée a existé avant

l’invention de l’imprimerie. Il est possible que la bonne littérature

bon marché soit un bienfait (je n’en suis pas sûr), mais la mauvaise

littérature bon marché est assurément un désastre, et nulle part elle

n’a plus cours qu’en Angleterre. Assurément ce goût de la lecture

devient chez certaines Anglaises une qualité très relevée, mais alors ce

sont des laborieuses qui obéissent à une discipline d’études, et la

lecture est transformée en un travail. Dans les pays catholiques,

l’habitude de la confession, de se _pouiller_ l’âme, comme dit Huysmans

dans sa langue imagée, empêchera toujours que des jeunes filles de bonne

maison consacrent un nombre d’heures illimité à des lectures oiseuses;

cela leur serait tenu à péché, et c’est justice.

Mais cet excès n’est rien en regard de la frénésie de jeu qui s’est

emparée des classes supérieures: le «bridge» est actuellement le maître

omnipotent de la société anglaise; le goût du gain immédiat a commencé

par les spéculations féminines à la Bourse; maintenant il n’y en a plus

que pour le bridge, cela dépasse tout ce qu’on peut imaginer; hommes,

femmes, jeunes filles, tout le monde joue, dans les _clubs_ de femmes,

et dans les salons les plus aristocratiques; on dîne pour le bridge, on

se réunit pour le bridge, certaines douairières ont la spécialité de

_rabattre_ les joueurs, l’engoûment est tel que toutes les barrières en

sont renversées: bon joueur ou bonne joueuse de bridge, avec l’argent

qu’il y faut, on entre d’emblée, dans les milieux les plus selects;

comme les femmes s’y sont mises avec fureur, les conséquences sont ce

qu’elles doivent être, et les scandales de genres divers en sont la

suite...

Déjà on entend le cri d’alarme, mais il n’est guère probable qu’il soit

écouté; le désir d’émotions fortes, le besoin insatiable d’argent allant

toujours croissant, le bridge est venu servir ces deux passions: la

femme jouant au club jusqu’aux heures du matin est une variété humaine

plutôt curieuse; bien entendu, le champagne et le whisky soda sont

appelés à lui rendre ses forces quand ce n’est pas le gingembre. Et

notez que c’est l’élite qui s’est donnée au bridge. Ce qui est typique

c’est l’espèce de cynisme avec lequel cette société confesse ses vices,

elle le fait comme elle étale son élégance, sans réticences. On a le

sentiment qu’à côté de Londres, Paris est une ville fermée, mystérieuse,

car il n’y a aucune comparaison entre les discrètes réclames mondaines

et la façon dont ici tout est jeté en pâture au public. Le peuple de

cette ville est mille fois plus tolérant que celui de Paris, mais

j’aurais peur du réveil!

Dans des temps qui, vus de loin, paraissent avoir été en proie à de

nombreux maux, guerres périodiques, pestes, famines, les peuples

chrétiens avaient puisé dans leur foi un ressort extraordinaire, et les

jours chômés apportaient la joie au plus pauvre. Il est indubitable que

nous ne connaissons plus rien de cette ivresse physique des fêtes du

moyen âge. Pendant trois siècles, les fêtes catholiques ayant été

supprimées, la joyeuse Angleterre avait perdu la tradition de ces

bordées populaires, exutoires en somme nécessaires. On y revient, mais

on ne chôme plus les saints, on chôme les banques: _Bank holiday_ est

une institution dorénavant reconnue, se renouvelant quatre fois par an,

et qui est la fête exclusive du prolétaire; ces jours-là toute la

population laborieuse se répand aux environs de Londres, et dans les

endroits où l’on peut s’amuser. C’est le grand jour de liesse pour

_Arry_ et _Arriett_! Cette année même j’ai assisté à Hampstead aux ébats

de cette populace un peu rude, mais en vérité pas méchante. Cette

colline de Hampstead est admirable. De ce côté seulement Londres

s’arrête net; il n’y a pas cet éparpillement sordide qui, par ailleurs,

fait ressembler la ville à un océan sans bords. Ici, c’est la pleine

campagne; un grand vent d’est gai et sain balaye l’atmosphère, la

colline est verte, montueuse, couverte de beaux genêts; tout en haut,

sur la crête, quelques belles habitations particulières, entourées de

ces jardins exquis de paix, d’ordre et de fraîcheur, qui sont le vrai

jardin anglais; puis sur le Common, le grand ébat des baraques, des

chevaux de bois, des orgues, des charrettes, des rafraîchissements, des

vendeurs de petites bouteilles d’étain, dont en pressant on fait jaillir

un jet d’eau, (et c’est ma foi plus propre que les plumes de paon);

beaucoup de musique, beaucoup de drapeaux, beaucoup de bruit; aucune

difficulté à circuler au milieu de tout ce monde; quantité de filles

appartenant à la classe des _match makers_, ouvrières des fabriques

d’allumettes; elles sont là avec leurs chapeaux emplumés, leurs jupes

claires, leurs allures indépendantes. Ces filles ont un type bien

spécial: elles portent toutes une frange de cheveux coupés au-dessus des

yeux; en général elles sont très brunes; il y a eu évidemment dans cette

classe inférieure un mélange de sang étranger, peut-être même de sang

bohémien; c’est comme une race dans la race; moralement elles sont

folles de parure; leur _Feather Club_ prime tout pour elles: on se

réunit par groupe de dix ou douze; chacune verse sa cotisation

hebdomadaire: un shilling, six pence, c’est selon; puis on fait

l’acquisition d’une plume qui est tirée à la loterie par les membres du

club. Ces filles ont une besogne dure et mal payée, mais sont

indépendantes et insouciantes, faisant l’amour comme Mimi Pinson, sans

intérêt et sans arrière-pensée. Elles sont là ce jour de printemps à

s’amuser avec la liberté de jeunes pouliches. Beaucoup aussi de grandes

fillettes, bien moins enfants que nos enfants du même âge; très

habillées d’affiquets de toute nuance, elles passent par groupes se

tenant la main et dansant des pas de music-hall, avec un plaisir

évident. _Arry_, lui, crie, monte sur de pauvres et patientes

haridelles. Par-ci par-là un couple vautré à terre; mais c’est

l’exception; ils sont comme momentanément emportés dans une grande

impulsion de mouvement; c’est la revanche animale de l’immobilité

laborieuse et fastidieuse. Le propre de ces fêtes, c’est qu’elles

n’évoquent rien; aucune idée patriotique, aucun anniversaire, aucun

sentiment; c’est uniquement une récréation consentie. L’Église, qui a

toutes les sagesses, savait bien ce qu’elle faisait en tolérant les

fêtes populaires, et en les revêtant d’un caractère religieux, et voici

qu’après le puritanisme l’Angleterre y revient, avec l’_idée_ en moins.

III

LE «HOME»

Les Anglais parlent beaucoup de leur amour du «home»: il m’apparaît

toujours de la même nature accommodante que la dévotion d’une très

grande et honneste dame du XVIIᵉ siècle, laquelle, couchée à l’aise avec

un ami particulier, lui dit soudainement:

--Petit bon (c’était son nom d’amitié et d’usage), il y a quelque chose

en vous qui me fait peine!

--Et quoi donc, madame?... (Ah! que ces gens étaient bien élevés!...)

répond l’interpellé inquiet.

--Petit bon, vous n’êtes pas dévot à la Vierge, non, vous n’êtes pas

dévot à la Vierge!...

La famille anglaise, roulant pendant des années consécutives, de ville

d’eaux en ville d’hiver, d’hôtel en appartement meublé, proclamera en

toute circonstance son sentiment supérieur de la valeur du «home» et

tiendra pour certaine, indiscutable, l’infériorité de l’âme française

sur ce point spécial. Or, cela est comique!... Ces gens, qui ont sans

cesse le «home» à la bouche, et en parlent comme du saint des saints, ne

ressentent nullement pour leurs pénates familiales cette sorte de pudeur

et d’attachement qui est le fonds même du culte du _chez soi_ en France.

L’idée de louer couramment et habituellement le logis qu’on habite, de

laisser au plus offrant le droit de pénétrer dans le secret de

l’intimité de notre vie, de profaner en les livrant aux mains et aux

yeux étrangers, les chers souvenirs, inspire une juste horreur à toute

vraie femme de sentiment délicat. Il faut une nécessité impérieuse pour

réduire une famille française à envisager cette idée, et il n’en est pas

qui ne préfère une habitation restreinte, qui demeurera sacrée, à une

installation plus vaste, ayant la banalité de l’hôtel. En Angleterre, au

contraire, la location du «home» entre dans les combinaisons budgétaires

de presque chacun; on reste stupéfait de la facilité avec laquelle, même

les grands seigneurs riches, louent leurs habitations, soit à la ville,

soit à la campagne, et rien ne m’étonnerait moins que de voir le roi

Édouard en faire autant à un moment donné. Chez les classes moyennes,

c’est une coutume courante: va-t-on à la mer, on loue sa maison; veut-on

voyager à l’étranger, on la loue encore; cette opération ne cause ni

chagrin ni déplaisir, aucune révolte n’accompagne la pensée de voir

envahir le sanctuaire du «home»; beaucoup même l’embellissent, non pour

en jouir, mais pour en tirer meilleur parti. Les Américains sont

spécialement friands de demeures renfermant des souvenirs héréditaires:

pas un des souvenirs les plus personnels ne sera enlevé, pas un visage

aimé et disparu ne sera tourné au mur! Quand on est témoin de ces choses

et qu’on songe à l’amour presque frénétique de la majorité des

Françaises pour leur armoire à glace, à la répugnance profonde qui les

envahirait à la seule idée de laisser quelqu’un d’inconnu coucher dans

leur lit, on peut mesurer la différence radicale des deux caractères et

dire qui aime le «home»!

L’instabilité de la famille anglaise est sans égale en Europe; où

voit-on autre part des familles qui, pour raison d’économie ou

d’éducation, s’exileront indéfiniment et iront planter leur tente dans

quelque ville étrangère? Les Anglais ne font pas autre chose, les

journaux féminins à clientèle énorme sont bourrés d’indications sur

toutes les pensions bon marché d’Europe; pas de trou breton ou allemand

qui n’ait été exploré en vue de ces émigrations qui ne cessent jamais.

Même dans le pays natal, on ne sait plus demeurer tranquille et si on

pose dans le «home» officiel, l’agitation est cependant l’état normal:

les filles de la maison seront continuellement en «visite»; on s’absente

pour deux, pour trois jours à propos de tout et de rien; le besoin de

diversion est devenu l’aspiration dominante; du haut en bas de l’échelle

sociale, le «change» est tenu pour la panacée universelle. Il est

certain que le sentiment du devoir s’effritant tous les jours plus, et

la vie en elle-même n’étant pas constamment amusante, il est nécessaire

de se démener pour la rendre plus divertissante. Les Anglais et les

Anglaises de ce siècle sont un peu comme les gens d’estomac malade à qui

il faut des régimes extraordinaires; l’existence, voire même luxueuse,

douce et familiale, ne suffit plus qu’à une petite minorité: exercices

physiques périlleux, risques de la chasse à courre pour les jeunes

femmes, un _craze_ (lubie) d’un genre quelconque, semblent une nécessité

pour exister. L’épanouissement pur et simple de la jeune fille en femme,

le mariage et la maternité comme sanction suprême de l’existence, sont

considérés comme des doctrines surannées; et comme la nature, malgré la

résistance qu’on lui oppose, reste toute-puissante, toutes ces jeunes

filles à destinée anormale sont bien forcées de chercher ailleurs

l’exutoire de leur jeunesse: il se développe chez elles un besoin

maladif de distraction, d’agitation, d’exaltation. Le célibat des femmes

est un grand danger pour une société; quand il devient trop général, il

s’emmagasine une réserve de forces non utilisées qui un beau jour fait

éclater la chaudière. Il y a en Angleterre, en ce moment, une génération

de femmes qui ont de trente à quarante ans et qui sont, sous des dehors

paisibles, des agitées dangereuses. Toutes ces grandes femmes fortes et

saines avaient besoin pour demeurer en équilibre moral et physique, de

mettre au monde de nombreux enfants, et ni le journalisme, ni les arts,

ni l’élevage des chiens, ni celui des chats, ni les ruches d’abeilles

dans le salon, ni les oiseaux apprivoisés perchant sur un arbre dénudé

placé dans le hall, ne remplacent ni ne remplaceront ce pour quoi

Messire Adam et Madame Ève perdirent l’ennuyeux paradis terrestre.

Aucune organisation sociale ne peut être basée sur la stérilité, et le

«home» anglais actuel est une pépinière d’égoïstes. Dès que la

souffrance et l’ennui cessent d’être acceptés comme des phénomènes

ordinaires inhérents à la vie, il n’y a plus moyen d’avoir de «famille»,

chacun tire désespérément pour soi, sans grand profit généralement.

* * * * *

De même qu’on a accepté le mot de «home» comme désignation suprême, de

l’arcane inviolé, de même celui de «gentleman» a pris, on ne sait

pourquoi, la place de l’ancien «honnête homme». En Angleterre, l’idée

qu’on s’est faite du «gentleman» a différé, non pas assurément d’année

en année, mais d’époque en époque, et tous les trente ans à peu près a

subi une transformation considérable. Le «gentleman» anglais d’il y a

cent ans, s’enivrait presque tous les soirs, vendait son vote, pariait

de grosses sommes sur la date probable de la mort de son père, menait

publiquement en carrosse sa maîtresse à Ascot,--un autre carrosse

suivait avec toute la famille de la favorite, troupe de baladins

italiens--laissait pendre son précepteur pour avoir usé de son nom au

bas d’une lettre de change, et, en somme, commettait force actions que

le «gentleman» de trente ans plus tard eût trouvées dérogatoires;

néanmoins à l’occasion il était fort galant homme, respectueux du code

d’honneur qui suffisait alors. Aujourd’hui le méli-mélo est complet, et

les idées les plus saugrenues viennent aux cerveaux des jeunes; le sens

des convenances, non pas seulement des mœurs, mais de ce qui se peut

faire, est absolument perdu. Il est accepté qu’on peut _tout_

entreprendre pour de l’argent, et le cynisme à ce sujet est sans voile.

C’est vers le milieu du siècle dernier, je crois, que la conception du

sens spécial donné à ce mot «gentleman» a été la plus élevée. Les

Anglais, en général, sont très persuadés que c’est chez eux qu’ont été

inventés la haine du mensonge, le respect de la parole donnée. L’idée

que ces vérités ont été connues et pratiquées sous d’autres cieux leur

apparaît douteuse; en tout cas, pour se servir d’une expression

triviale, ils ne doutent pas que chez eux la qualité de ces choses-là ne

soit «extra» et, ce qui est plus étonnant, c’est qu’à force de le dire

ils l’ont fait accroire à d’autres, et qu’il semble que la langue

française ne possédât pas un vocable résumant en soi ce qui forme

«l’honnête homme» ou le «gentilhomme», mot charmant et élégant tombé

stupidement en désuétude.

IV

LA PUDEUR ANGLAISE

La pudeur anglaise est une chose toute spéciale, elle porte sur certains

sujets, mais elle en respecte d’autres: l’importance du «baiser» en

Angleterre est quelque chose de prodigieux, et je ne parle pas du baiser

entre proches, qui se pratique peu et est plutôt méprisé, mais du baiser

entre personnes de sexes différents. Ce qui s’échange de baisers dans

les romans anglais contemporains est stupéfiant; les «lèvres

entr’ouvertes», les «douces lèvres» sur lesquelles on boit l’ivresse

sont sans cesse invoquées à peine deux jeunes gens se sentent-ils du

goût l’un pour l’autre, que crac ils s’embrassent un peu, beaucoup,

éperdument, et très souvent; même dans les romans vertueux, après cette

petite cérémonie renouvelée un nombre illimité de fois, on ne s’épouse

pas: on s’essuie la bouche pour recommencer ailleurs. L’Angleterre

puritaine avait absolument perdu le goût du baiser, qui était cependant

un goût du terroir, car Erasme, venu en Angleterre au XVIᵉ siècle, se

déclare ravi du gracieux salut coutumier des belles filles d’Albion,

qui, toutes, baisaient l’hôte étranger. Jusqu’à une époque récente, et

depuis plus de cent ans, il n’était jamais question dans les romans du

baiser d’amour; les gens s’y aiment assurément avec toutes les

conséquences de cet état, mais ils ne s’embrassent pas à la première

sommation. George Eliot, par exemple, dans _Adam Bede_ qui repose tout

entier sur une séduction, n’aborde même pas une scène intime entre les

amants; ses réticences sont inouïes: il faut, à certains moments, de

l’attention pour comprendre ce dont il s’agit. Thomas Hardy, qui est

infiniment plus franc, fait cependant tomber un opportun brouillard à

l’instant précis où les amants vont s’étreindre. Aujourd’hui les choses

en sont à ce point, qu’à mon avis je ne connais pas pour une jeune fille

de lecture plus dangereuse que celle des romans anglais; on trouble peu

l’innocence avec des allusions à un acte inconnu, mais le baiser se

comprend facilement, et la façon dont les héros amoureux enserrent de

leurs bras forts les héroïnes, amoureuses également, manque de réserve

aussi totalement que faire se peut, et ce butinage répété de leurs

lèvres roses est certes fort éloigné d’être chaste.

Dans un livre récent qui a atteint une circulation énorme: _les Lettres

d’amour d’une Anglaise_, il éclate une impudicité prodigieuse. Notez que

ce livre avait la prétention d’authenticité et a été accepté pour tel;

ce sont les lettres d’amour d’une vierge! Car les lettres d’amour d’une

femme n’eussent pas été tolérées: le premier point à présupposer étant

la légalité de l’attachement, après quoi vogue la galère; le livre, très

bien écrit, du reste, a été lu partout. Cette jeune «Anglaise» donc a

vingt ans et son abandon avec son fiancé dépasse l’imagination; du

reste, elle en a conscience et lui déclare (en d’autres termes) que, dès

qu’elle l’a eu envisagé, elle a senti toute honte bue. Juliette, qui est

pourtant tendre, de quelle pudeur délicieuse n’entoure-t-elle pas, même

l’_allusion_ à un premier baiser, et quand Roméo lui parle de ses

lèvres: «Les lèvres doivent servir pour la prière,» répond-elle. Quel

enchantement dans leur ardent duo d’amour, et cependant quelle réserve!

Oh! nous avons changé tout cela; la vierge anglaise du XXᵉ siècle ne

marchande pas les plus orageux baisers, elle va jusqu’à baiser (par

lettre, il est vrai), les pieds de son amant: c’est le mot, il me

semble, qui répond à un pareil état d’âme.

Une des convictions courantes, du reste assez justifiée, est qu’il ne

faut pas parler de culottes devant une Anglaise; et, cependant, dans ce

même pays, on a un véritable culte pour le _flogging_ (fouet) (qui ne se

donne pas sur la culotte); cette étonnante pratique est éminemment

aristocratique: on fouette à Eton et à Harrow, on ne fouette pas dans

les _board schools_ (écoles communales). Aucune Anglaise, si réservée

qu’elle soit, n’hésitera à aborder la discussion sur ce sujet qui

passionne. Un noble pair se vante à la Chambre des lords d’avoir été

fouetté _dix-huit fois_ dans le cours de son éducation, et vraiment pour

ceux qui n’admirent pas le système, rien de plus répugnant que cette

idée d’un grand garçon mettant bas ses culottes pour recevoir les

verges, on se demande quel genre d’amélioration morale peut en résulter?

Mais voici qui est bien plus fort, le _Truth_ a révélé qu’il existe à

Londres une _fouetteuse de profession_, vous m’entendez bien, une

femme--si on peut lui donner cette appellation--qui, moyennant

rétribution, va à domicile, sur l’invitation des parents, fustiger les

filles rebelles; elle a avoué cyniquement avoir fouetté des filles de

dix-huit ans! D’autres parents lui confient leurs enfants à domicile

pour être corrigés par elle. J’accorde que cette créature soit une

monstrueuse exception, mais enfin elle a des clients, et soyez assurés

que ce sont des gens d’une respectabilité impeccable.

La pudeur reprend ses droits: dans ce pays à nombreuse famille, on en

est arrivé à ne plus écrire ni prononcer les mots simples qui disent la

grossesse et la délivrance de la mère; quand les circonstances

l’exigent, au lieu des vieilles expressions anglaises qu’on retrouve

dans les correspondances d’autrefois, on se sert du «français» où, comme

en latin, on est supposé pouvoir braver l’honnêteté; un journal écrira

que la reine ou la princesse de tel pays est «enceinte» en italiques,

ou qu’elle attend son «accouchement». Quelque chose de plus bête est

difficilement imaginable. Dans cet ordre d’idées ils arrivent, même dans

la légalité, à des effets de haut comique. Les naissances, en

Angleterre, s’annoncent par la voie des journaux; la phrase d’usage est

celle-ci:

«La femme de M. S...--d’un fils.»

Parfois une citation biblique accompagne l’énoncé du fait sous-entendu;

en voici une que j’ai recueillie: «Non pas à nous, mais à Lui soit la

gloire.» Tout commentaire est superflu!

Terres de soleil et de brouillard · 第 7 / 11 段