Aujourd’hui l’entreprise est entrée dans le domaine de la réalité; au

cœur de l’_agro romano_, une première famille colonisatrice s’est

installée à la «Cerveletta», propriété du duc Salviati, un des

promoteurs de cette tentative hardie. Le sol marécageux a été comblé, au

moyen d’un déplacement de terre, accompli à l’aide de «Decauville»; à

certains endroits le sol a été rehaussé à une hauteur de deux mètres et

demi. Le desséchement ainsi effectué est définitif, les bouches

d’irrigation sont établies de quinze mètres en quinze mètres, l’eau y

coule limpide et claire, et sur ce sol racheté, le rendement est déjà

admirable. Là où se recueillait une récolte de foin par an, on en

obtient neuf; aussi malgré les énormes dépenses que nécessitent les

travaux préparatoires, elles se trouvent couvertes presque tout de

suite. La maison d’habitation, ancien pavillon de chasse des Borghèse,

est une vaste demeure d’aspect féodal, avec des murs bastionnés, une

tour carrée et une façade épaisse à un seul étage. Un large porche mène

à une belle cour intérieure, remplie au moment où j’y pénètre par les

membres d’un congrès de vétérinaires, venus pour visiter les étables de

la «Cerveletta». Etablis seulement dans l’_agro_ depuis le mois

d’octobre 1895, les colons de la «Cerveletta» possèdent déjà près de

cent têtes de bétail, et en attendant le résultat plus tardif du

rendement agricole, celui notamment de la vigne et des oliviers, le

produit de la vacherie représente amplement l’intérêt de l’argent

employé.

C’est un type infiniment intéressant que celui de l’agriculteur lombard,

qui, suivi des siens, enfants et petits-enfants, est venu courageusement

tenter une œuvre si souvent jugée impossible; vieux par les années, il a

soixante-quinze ans, mais jeune par la vigueur du corps et de l’esprit,

distingué d’aspect, mince et actif, la tête couverte d’une petite

calotte de soie puce, une cravate blanche nouée autour du cou, les yeux

brillants et perçants, il fait avec orgueil les honneurs de son

exploitation. Comme les vétérinaires présents se préparent à inoculer

son bétail selon la méthode de Pasteur: «Ah! Pasteur, quel homme!» Et

cherchant comment mieux exprimer son admiration: «C’est un soleil!»

ajoute-t-il avec une conviction émue; et il me semble qu’on ne peut

mieux caractériser ce grand bienfaiteur de l’humanité. Un homme de cette

trempe, pénétré profondément des doctrines pasteuriennes, est

précisément celui qu’il faut pour appliquer avec suite et succès les

lents procédés d’un assainissement raisonné. «Je défie la malaria»,

dit-il en levant sa belle tête au regard intelligent, et il a sans doute

raison. Pour l’aider dans sa tâche et le remplacer au besoin, son

gendre est là: grand jeune homme décidé; et ils se sont adjoint un

troisième associé afin de diviser les responsabilités et parer aux

éventualités. Tous trois sont des hommes d’éducation, car ce n’est pas

la force brutale qui est en jeu ici, mais la science, le courage et la

persévérance.

Pour assurer le succès de ces commencements difficiles, ils ont amené

avec eux des ouvriers lombards dont les barbes blondes et les corps

robustes contrastent avec la mine plus déliée, mais plus chétive, des

paysans des Abruzzes; les uns et les autres sont soumis à une hygiène

rigoureuse, et, au moindre malaise, on pratique une injection

sous-cutanée de quinine. Ils sont engagés au mois; les Lombards, qui

sont logés dans d’excellentes conditions et nourris, ont un salaire

fixe; comme le proverbe local veut que _la cura della malaria sta nella

pentola_ (le remède de la malaria est dans la marmite), un veau est tué

chaque semaine pour les ouvriers de l’exploitation, et, l’été, ils

reçoivent un litre de vin par jour; l’eau est excellente partout dans

l’_agro_, c’est celle de l’aqueduc de Trevi qui donne une fontaine par

kilomètre. Au moment de la malaria, il importe de manger peu à la fois,

mais souvent, de sortir tard le matin, rentrer tôt le soir, et surtout

de ne jamais quitter le _tabaro_; avec des précautions raisonnables, le

risque se réduit à un minimum, qu’il y aurait lâcheté à ne pas

affronter, et la transformation de l’_agro romano_ telle qu’elle est

projetée ouvrirait un débouché naturel et précieux aux paysans des

Abruzzes et des Marches, qui, actuellement, au risque de dangers encore

plus grands, émigrent en masse vers l’Amérique du Sud.

Le but des colonisateurs de l’_agro_ serait d’établir dans la campagne

romaine, graduellement assainie, la _mezzaria_, telle qu’on la pratique

dans la Romagne et les Marches. Le terrain à l’entour de la

«Cerveletta», sur lequel on espère bâtir le premier village, où les

ouvriers trouveront une habitation permanente, du travail et un salaire

rémunérateur, est prêt, la chapelle bâtie, et les champs fertiles de la

«Cerveletta», tranchant sur la stérilité environnante, sont un

magnifique témoignage de ce qu’on peut obtenir. Le long des routes

nouvelles, on a planté en quantité des arbres de toutes sortes, et

principalement des saules qui dessèchent le terrain et donnent du bois

pour brûler et pour la vigne. La luzerne que les Romains cultivaient et

qui avait disparu d’Italie, le froment et le seigle, le colza qu’on voit

pour la première fois dans l’_agro romano_ se lèvent drus et forts sur

ce sol vierge qui ne demande pas même d’engrais. La vigne et les

oliviers trouvent une terre propice, tous les légumes et les fruits

croissent en perfection; un vaste potager a été établi à titre d’essai,

et, pour tout cela, Rome, marché certain, n’est qu’à huit kilomètres.

Déjà, aux _Tre Fontane_, les trappistes, par la plantation en masse

d’eucalyptus, avaient obtenu une notable amélioration des conditions

hygiéniques de la partie de l’_agro_ qui leur appartient, mais leur

tentative n’a aucunement le caractère pratique et scientifique inauguré

à la «Cerveletta» par des hommes du métier; ensuite, différence

fondamentale, le trappiste, admirable comme pionnier, considère sa vie

comme un déchet sans valeur; ce qu’il faut, au contraire, ce sont des

colons et la formation graduelle d’une population acclimatée et

laborieuse.

VI

OMBRIE

Quand on pénètre dans l’Ombrie mystérieuse et douce, on y retrouve le

sentiment qui domine tout ici; une certitude que les conditions

anciennes d’existence conviennent toujours à cette race demeurée si

profondément elle-même. Tant de faits qui sont lointains et presque

incertains pour nous, sont des réalités tangibles pour ce peuple, et, à

Rome comme en Ombrie, on marche, pour ainsi dire, sur les pas des

apôtres Pierre et Paul, qui ne sont pas ici des mythes effacés, mais des

êtres en chair et en os, ayant laissé partout des témoignages de leur

passage. On ne se fait pas idée de la force et de la persistance des

traditions locales; alors que les événements récents s’effacent et

s’oublient, elles subsistent. Ainsi, sur une des collines ombriennes,

en dehors de la route frayée, existe encore un petit village composé

d’une dizaine de familles, toutes portant le même nom: «Cancelli»

(grille) et qu’une légende populaire fait descendre d’humbles habitants

de ce lieu, qui accueillirent un jour l’apôtre Pierre errant sur ces

montagnes. En échange de leur hospitalité, ils reçurent, pour eux et

leurs descendants mâles, le pouvoir de guérir la sciatique, maladie dont

le voyageur inconnu avait miraculeusement délivré son hôte. Et cette

puissance, ils l’exercent depuis des siècles avec foi et conviction, en

face et en dépit de toutes les contradictions. Pie IX fit appeler un des

Cancelli à Rome. La parole transmise était leur seule justification, et

rien même ne donnait à supposer qu’au premier siècle de notre ère une

ville existât au lieu où, aujourd’hui, quelques habitations sont

groupées: mais voilà qu’il y a quatre ou cinq ans, un des Cancelli,

creusant son jardin, a mis à jour un grand nombre d’objets antiques,

dieux lares, dont la qualité prouve que, du temps des Romains, sur ce

même site, devaient s’élever des maisons occupées par des gens aisés, et

qu’ainsi l’apôtre Pierre se rendant à Rome put s’y reposer avant de

reprendre sa route.

Sous le soleil de midi, elles s’étendent, ces routes d’Ombrie, blanches

comme des ruisseaux de lait; de chaque côté, les églantiers ouvrent

leurs corolles étoilées, les talus sont blancs de fleurs sauvages, et

des champs entiers éclatent en une allégresse de fleurs violettes,

jaunes et mauves; les coquelicots rouges font de larges taches

brillantes, et les fèves à la fleur mauve et au cœur noir croissent en

abondance. Les ormes à feuilles fines, les oliviers d’argent, les cyprès

noirs, les mûriers festonnés de girandoles de vigne, comme pour une

Fête-Dieu, remplissent la vallée qui s’étend au pied des Apennins. Dans

les champs, les femmes travaillent, sveltes et gracieuses: elles sont,

par le type physique, telles que les maîtres du XIVᵉ siècle les ont

peintes; ovale arrondi, yeux doux, bouche en fleur; c’est une merveille

de voir une telle beauté chez ces créatures de la glèbe. Elles sont

coiffées comme les filles des Pharaons: leur mouchoir de couleur

s’abaisse, roulé sur leur front, modelant la forme de la tête, et se

rattache en arrière, laissant de chaque côté tomber des pointes qui

leur donnent un air de sphynx; elles ont un charme inexprimable. J’ai vu

sur la montée d’Assise deux toutes petites mendiantes qui, dans la grâce

parfaite de leurs traits mignons, avec des teints bruns comme une lune

d’été, étaient une joie pour les yeux; sur cette route, elles

sautillaient comme des fauvettes, et faisaient l’effet de deux petites

oisilles de Dieu.

Les villes grises à teinte rosée, qui étaient autrefois vertes, bleues

et rouges, comme les vieilles fresques nous les font voir, sont jetées

sur le flanc des collines et resserrées entre leurs murs et leurs

portes. Elles ne sont, à l’intérieur, ni misérables ni sordides dans

leur abandon paisible, mais, au contraire, nettes et solides, parfois

avec une allure romaine extraordinaire. En voici une dont la porte

consulaire est encore ornée de trois statues romaines--_Ispello Colonia

Giulia Citta Flavia_, est-il écrit,--et les femmes qui, le dimanche,

sortent des remparts pour aller par la campagne suivre les processions,

portent sur la tête et jusqu’à mi-corps un châle de soie noire légère

qu’elles drapent comme le voile des matrones antiques. Elles se

déroulent dans la vallée, ces lentes processions; le peuple, bien vêtu

et l’air prospère (nous sommes dans un pays de mezzaria), s’y presse en

foule. Chaque paroisse arrive avec sa confrérie et sa croix, qu’abrite

un baldaquin de soie claire; les grosses lanternes dorées, comme des

lanternes de carrosse, brillent dans la clarté du jour, entourant

l’image du saint protecteur. Ce sont pour ces gens simples des fêtes

réelles qui donnent une dignité à la vie et l’élèvent au-dessus des

nécessités purement matérielles. La jeunesse vient pour se voir; la race

est aimable et courtoise, et les belles filles, gaies comme des enfants,

trouvent qu’il est aussi naturel de penser à son _damo_[O] à l’église

qu’autre part, et que certainement saint Isidore ne songera pas à s’en

formaliser.

Les vieux palais des anciennes villes de l’Ombrie ne sont plus habités

que par des gens tranquilles et endormis, vivant de ressources

diminuées, mal à l’aise au milieu des traces du luxe évanoui; d’autres

palais sont maintenant propriété de l’État et déshonorés par toutes

sortes d’usages serviles; et, sous les armoiries des papes, on a placé

les petites tables noires des employés. L’insigne couvent d’Assise est

devenu un collège pour les fils d’instituteurs, et dans le réfectoire où

se lisaient les effusions franciscaines, un théâtre a été élevé pour le

divertissement de la jeunesse! A San-Pietro, près de Pérouse, les

Bénédictins donnaient presque gratuitement un excellent enseignement

agraire, dont profitaient des centaines de jeunes gens. Les derniers

religieux ont été expulsés, le monastère est devenu une école

d’agriculture qui périclite chaque année; le patrimoine des Pères paraît

s’en être allé en fumée: et les exemples de ce genre pourraient se

multiplier, puisque les biens ecclésiastiques sont représentés

aujourd’hui par un passif! Il faut, pour l’amour de la vérité et le

respect de l’humanité qui n’a pas été pendant des siècles béatement

imbécile, comme on voudrait nous le faire croire, répéter que tous ces

couvents étaient comme de grands feux dont la chaleur rayonnait au loin.

L’Italie actuelle ne manque pas, certes, d’hommes compétents de toute

sorte. Mais toutes ces bonnes volontés, tous ces désirs véhéments de

progrès échouent et échoueront longtemps encore dans leur ambition de

tout créer. On n’a pas voulu tenir compte de l’expérience du passé. Il

paraît bien évident, au contraire, que les institutions qui firent

surgir tant de villes magnifiques, qui donnèrent une moisson humaine si

merveilleuse, possédaient, par certains côtés au moins, des conditions

de vie infiniment favorables au développement de la pensée et à la

grandeur de la race.

TERRE DE BROUILLARD

I

DECORS ET ASPECTS

_So it cometh often to pass that mean and small things discover

great, better than great can discover small._

BACON

(Et il advient souvent que les choses petites et triviales

expliquent les grandes, mieux que les grandes ne peuvent expliquer

les petites.)

Les comédies de Shakspeare, bien plus que ses drames, évoquent l’époque

où il a vécu, cette Angleterre du XVIᵉ siècle, si différente de celle

d’aujourd’hui, non pas seulement par l’évolution des siècles, mais par

l’essence même de son génie. Au théâtre de Sa Majesté, l’acteur Tree a

fait revivre triomphalement une des plus délicieuses fantaisies de

Shakspeare: _La Douzième nuit ou Ce qu’il vous plaira_, extraordinaire

et savoureux mélange de vie italienne et de vie anglaise. Le poète se

souciait fort peu des conventions, jouissant éperdument de donner un

libre essor à toutes les imaginations qui lui venaient à l’esprit, sans

prendre la peine de les préparer, ni presque de les coordonner.

Ce n’est rien que cette fable jaillie toute vive d’une page de conteur

italien, et néanmoins quel spectacle exquis: sur la terre d’Illyrie, où

toutes les races fusionnent, abordent deux jumeaux, frère et sœur, l’un

croyant l’autre mort; Viola, la sœur, s’éprend soudainement du Duc,

sensuel, gracieux, et musicien: et voilà matière à un échange de propos

galants et subtils. L’Angleterre du XVIᵉ siècle comprenait parfaitement

ces choses, et on dirait qu’elle veut les comprendre encore.

C’est proprement, le divertissement et rien de plus, que nos ancêtres

demandaient à la scène... Les décors sont de purs chefs-d’œuvre. Il y a

un jardin, avec d’infinis gradins formés de gazons, et des charmilles,

et un pont couvert de roses, qui est un cadre pour les amours les plus

jeunes et les plus ardentes; on y voit, sans étonnement, s’agiter ce

mélange de seigneurs du XVIᵉ siècle, de fustanelles grecques, de belles

dames d’une cour d’Este quelconque, de deux compères et d’une commère

qui vivaient certainement sur les bords de la Tamise; rien n’étonne...

et lorsque le troisième acte se termine sur un air de pipeau du fou, on

comprend que c’est un rêve, mais qu’il est bien doux de rêver...

* * * * *

Londres a le plus agréable aspect en ce moment, quelque chose de la

fraîcheur d’un réveil: après la période de tristesse qui a suivi la mort

de la reine Victoria, on respire, et les visages ont retrouvé toute leur

sérénité; le demi-deuil est encore porté généralement dans un certain

milieu, celui de la «society» par excellence, et c’est la plus jolie

chose du monde que cette quantité de robes de foulard, à tons doux:

mauve, blanc, gris, et tous ces panaches noirs légers où tremble du

blanc. Jamais, je crois, les Anglaises n’ont été si follement élégantes;

je dis follement avec préméditation, car cette orgie de robes ajourées,

de dentelles et de gaze, de mousseline de soie, les plus immaculées et

les plus légères, dans ce pays et cette ville où tout se salit sous la

fumée, entraîne nécessairement une dépense effrénée.

L’air indifférent, les femmes descendent Bond Street, à onze heures du

matin, en robe de crêpe de Chine blanc... Il n’y en a pas une ainsi, il

y en a dix, il y en a cent! Celles qui ont quitté le deuil sont en bleu

de ciel, ou rose pâle, toutes nuances les plus délicates qui ne doivent

pas être effleurées. Ce tralala somptueux surprend un peu les yeux

habitués à la pondération parisienne, à cet ajustement entre la parure

et l’occasion; ici, point, c’est la saison: qu’il soit midi ou cinq

heures, que ce soit la rue, le salon ou le parc, c’est tout comme, les

bannières sont déployées!

Cette particularité n’est pas nouvelle, mais le genre de toilette

actuellement en vogue la rend plus frappante que jamais: comme la mode

est pour l’heure au service des femmes grandes et fragiles, pour ne pas

dire maigres, elle trouve ici à qui s’adresser; l’Anglaise fanfreluchée

est extrêmement à son avantage, avec les énormes chapeaux battant de

l’aile, les postiches, qui sont de véritables perruques, élargissant la

tête (on appelle cela ici des «transformations», ce qui sauve

l’honneur); peu de blondes, la mode est au châtain clair et chaud. Les

types fins, que les coiffures étriquées, les chapeaux en béguin

encadraient mal, redeviennent de charmants Reynolds et des Gainsborough

fantaisistes.

Le changement le plus marqué est la décadence complète du col carcan, ou

du velours qui le remplaçait; la majorité des robes sont sans col, ou

ont seulement une légère dentelle: autour du cou, un collier de perles,

et pour celles encore en noir, des turquoises; il paraît que la

turquoise est deuil; c’est drôle... mais c’est joli.

De robes tailleur, point; partout du clair, et toujours du clair;

l’éducation de l’œil a été faite par les magasins orientaux, et vraiment

on est arrivé à des tonalités qui conviendraient aux bords du Gange...

Les petites filles sont toutes presque en blanc et même les

grandelettes; les bonnes d’enfants également en blanc.

Beaucoup d’intérêt pour les nouveaux souverains; on s’attroupe devant

leurs portraits comme si leurs visages étaient inconnus, ou se

révélaient soudainement nouveaux; et, par le fait, ils sont d’un aspect

_autre_; ainsi il y a un portrait du roi Édouard en manteau royal, et

de la reine, l’hermine aux épaules, couronne en tête, qui est

excessivement curieux, dans son aspect _moyen âge_: ils semblent, ces

deux souverains si modernes, descendre d’une ancienne tapisserie, lui,

gros, lourd, impassible, avec, sans offense, une lointaine ressemblance

à Henry VIII; elle, hiératique tout à fait, une princesse de missel (on

cherche son livre d’heures) incroyablement jeune, les yeux étonnés, la

main droite légèrement posée dans la main gauche du roi.

Les badauds demeurent en arrêt devant la porte de Marlborough House; une

porte pas royale, par exemple, car les souverains habitent encore, quand

ils sont à Londres, leur logis ancien, leur maison de simples

particuliers, et de simples particuliers nullement grandioses. On met en

ordre Buckingham Palace, où tout change et se renouvelle. Le roi est

évidemment bien aise d’être enfin arrivé au trône, et a changé d’allure

sans effort; la reine, dit-on, se rebiffe plus à l’étiquette; elle a été

habituée à tant d’aisance sous ce rapport, et à si peu de contrainte

dans ses mouvements, qu’il y aura assurément à faire pour prendre le

nouveau pli, car enfin, quoi que disent ses portraits, elle n’a plus

vingt ans!

En vérité la reine Alexandra est vraiment stupéfiante de jeunesse et à

la voir passer assise haut dans sa calèche, la taille libre et déliée,

le visage extraordinaire sous l’auréole de cheveux dorés, il est

impossible d’imaginer qu’elle soit mariée depuis bientôt quarante ans!

Et lorsque, ce qui lui arrive souvent, elle tient sur ses genoux royaux

le dernier de ses petits-fils vêtu de blanc, l’illusion est complète!

Elle est l’idole du peuple, précisément pour cet agrément physique, si

merveilleusement conservé; dans les hautes sphères, elle a un peu usé

son prestige pendant la longue attente présomptive.

Drôle de chose que la mode; je me souviens d’un temps où la «veuve» en

pompeux habits de deuil se rencontrait partout; maintenant elle s’est

évanouie, c’est la _jeune_ douairière qui lui a succédé, mais

l’imitation est plus difficile. Je regardais une femme, avec un vieux

dos pincé à la jeune,--nul manteau, rien,--descendre majestueusement et

surtout péniblement, les marches de la Royal Academy. Arrivée en bas,

elle s’est retournée, et dans un visage bouffi et durci sous un paquet

de frisures foncées, j’ai reconnu la duchesse de X..., une des grandes

dames, qui a régné et qui règne despotiquement sur la société

anglaise... depuis cinquante ans...; et actuellement elle est nouvelle

mariée d’il y a quatre ans! Sa destinée a été extraordinaire: simple

jeune fille de bonne maison allemande, sans aucune fortune, elle a été

aimée de deux ducs anglais et successivement épousée; son mari

d’aujourd’hui lui a consacré sa vie, avait renoncé pour elle au mariage,

et finalement ils sont légitimement unis! Ils mènent l’existence de

jeunes gens, ne demeurant jamais en place. Elle doit avoir 70 ans ou

bien près. (Sa Grâce était de la première fournée à Compiègne après le

coup d’État), et comme elle a été idéale en sa première jeunesse, elle

aurait pu devenir une délicieuse vieille femme: c’est une carrière bien

délicate que celle de rester toujours jeune. Si j’étais la reine

Alexandra, je m’en méfierais un peu.

II

LES DISTRACTIONS

On s’étonnera peut-être d’entendre parler de la _sociabilité_ des

Anglais et du contraste qu’elle montre avec l’extrême insociabilité qui

prévaut maintenant en France. Mais il suffit simplement de fréquenter un

peu les omnibus et les chemins de fer anglais pour être frappé de ces

façons _humaines_ que les êtres, hommes et femmes, ont les uns vis-à-vis

des autres à commencer par les conducteurs frustes et mal mis, qui

aident sérieusement et simplement les femmes; quand une femme pénètre

dans une voiture publique, il est presque sans exemple qu’un homme ne

lui tende pas la main pour l’aider à prendre sa place; ce n’est pas par

galanterie, mais--je tiens à l’expression parce qu’elle me paraît

vraie,--c’est une espèce d’_humanité_, l’application générale du

principe que le plus fort doit aide au plus faible.

Toutes les fictions sentimentales ont encore cours en Angleterre; du

moins jusqu’ici les gestes demeurent. Il semble que précisément

l’absence d’uniformité, tout en développant les personnalités, crée

entre elles le genre de liens qui procèdent des sentiments primordiaux

du cœur de l’homme. Je pose en principe absolu qu’une femme anglaise,

seule, égarée ou malade dans les rues de Londres, rencontrerait beaucoup

plus de secours et de compassion personnelle qu’une femme se trouvant

dans les mêmes conditions à Paris.

L’Anglais est naturellement confiant, et l’éducation ne lui a pas appris

à tout suspecter; au contraire, une certaine crédulité est tenue comme

une décence d’esprit, et presque un point d’honneur.

Les enfants, les animaux attirent dans les rues de Londres une sympathie

particulière et patriarcale; les gens fraternisent facilement, parlent,

font des questions ou regardent en souriant. Le baby et le chien

jouissent de la faveur universelle, et le grand enfant qu’est l’Anglais

s’en amuse presque toujours.

L’idée sentimentale est invariablement sûre du succès. Ainsi, deux fois

dans des quartiers populeux j’ai vu comme enseigne, sur la porte d’une

gargote, que tout y était _aussi bon que le fait mère_ (_as nice as

mother makes it_). C’est puéril, mais évidemment cela répond aux

aspirations familiales d’une clientèle qui paraît l’être fort peu.

Terres de soleil et de brouillard · 第 6 / 11 段