Sur une des places de Rome se dresse un buste tronqué et à demi effacé

par l’usure des siècles; c’est «Pasquino», porte-voix du peuple sous le

gouvernement des papes, et dont les dialogues satiriques avec son

compère «Marforio», le vieux triton à barbe de fleuve, qui lui faisait

face, renseignaient mieux sur la vérité que ne le font les enquêtes

parlementaires d’aujourd’hui. Et pour ne pas se tromper, peut-être

serait-ce encore à «Pasquino» qu’il faudrait demander son avis sur ce

qui se passe: je me figure qu’il se rirait de bien des efforts.

Le temps seul pourra tasser tant d’éléments hétérogènes. Il faut se

représenter l’état moral presque unique d’une race qui est familiarisée

par une habitude journalière avec les choses et les noms qui sont sacrés

et mystérieux pour une partie considérable de l’humanité, et combien à

un pareil peuple, il est difficile d’imprimer le cachet de la vie

moderne. De l’avis unanime des hommes politiques les plus sages, pour

répondre aux véritables besoins de l’Italie, chaque province devrait

avoir des lois spéciales ou du moins modifiées selon le tempérament

particulier de cette province. Car, malgré l’unité apparente, pour le

peuple italien, la patrie locale conserve une importance prédominante.

Tout y contribue: le dialecte d’abord qui sépare nettement les provinces

et nourrit l’amour du terroir; puis une véritable différence physique de

race qui n’existe pas seulement de province à province, mais de ville à

ville. L’Italien du Nord, en général, méprise le Romain qu’il juge un

être inférieur, dépourvu de toutes les qualités qu’il prise: _popolo

fiacco_[K], dit-il avec dédain pour le caractériser. Aussi, quand il

s’agit de faire vivre et agir de concert le Piémontais ou le Lombard, et

le Romain, on se heurte à un antagonisme profond, car ils incarnent des

idées radicalement opposées. En outre, l’ambiance de Rome, où l’Italie

nouvelle est malgré tout sur la défensive, où elle se sent observée,

surveillée par des yeux perspicaces et hostiles, produit chez les

gouvernants un état d’énervement et de malaise continuels qui,

probablement, n’ont pas été sans influence sur bien des décisions

téméraires. Aussi le gouvernement parlementaire a-t-il encore plus

d’inconvénients ici qu’ailleurs; et la stabilité immuable du principe

dont dérivait le pouvoir des papes n’a pas trouvé un équivalent dans le

prestige d’une dynastie royale qui s’est affaiblie en étant transplantée

du sol où elle avait des racines profondes.

* * * * *

L’aristocratie romaine qui ne ressemble à aucune autre, qui est une

force, avec des traditions magnifiques, s’est vue, du jour au

lendemain, placée dans une situation anormale au milieu de laquelle elle

a grand’peine à se soutenir. Les majorats et les fidéi-commis ont été

abolis, et les familles contraintes à un partage destructeur. Néanmoins,

par une contradiction flagrante, on a conservé à leur détriment

d’anciennes défenses prohibitives, que les papes savaient sagement

laisser dormir pour n’en user qu’à bon escient: aujourd’hui, au

contraire, on les applique avec une rigoureuse injustice, et, après les

désastreuses spéculations sur les terrains qui ont ruiné tant de

familles patriciennes, l’impossibilité pour celles-ci (sans risquer la

prison et l’amende exorbitante[L]) d’aliéner une partie de leurs

richesses artistiques, est une servitude presque intolérable.

A l’heure qu’il est, la collection de tableaux des Borghèse, qui,

réalisée, aurait renouvelé la splendeur de la famille, est mise en

séquestre et protégée par un tourniquet devant lequel chacun dépose sa

pièce d’un franc! Sûrement il serait préférable d’avoir en Italie

quelques Titiens de moins, et qu’aux portes de Rome ne s’élevât pas

cette sorte de ville morte, faite de maisons inachevées faute d’argent,

et qui est d’une tristesse lamentable.

Cependant l’impression qui domine à Rome est celle du luxe et d’un luxe

très aristocratique; l’empreinte patricienne y subsiste ineffaçable. A

la porte ouverte des somptueux palais dont on aperçoit les vastes cours

intérieures pleines de verdure et de fleurs, se tiennent le jour durant,

domesticité oiseuse, les grands portiers solennels, le chapeau emplumé

mis en bataille, et en main la grande hallebarde à grosse pomme tout

enroulée de galons. L’extrême grandeur et la magnificence des

habitations correspondaient à un état social qui, dans les classes

supérieures, ne comportait pas la lutte pour la vie. La plante humaine

se ressent longtemps d’une telle atmosphère: les femmes romaines de la

noblesse sont belles en général, d’une beauté très spéciale, faite d’une

sorte d’aisance libre et fière comme celle des animaux de race très

pure; presque toutes sont remarquables par la beauté des yeux et de la

bouche, une des grâces les plus rares dans les visages de femmes, et

qui disparaît presque chez certaines races ultra-civilisées, où les

bouches flexibles et douces ne se voient plus; les hommes ont souvent

des figures fortes et fermées, et une sorte d’indifférence du regard qui

témoigne de l’état d’esprit que Saint-Simon exprime lorsqu’il dit qu’un

homme «sentait fort ce qu’il était».

* * * * *

Il y a évidemment une espèce d’impossibilité à déplacer le courant

d’existence d’une population, et à changer des habitudes qui n’ont

d’autre raison d’être que la routine. A Rome, par exemple, où depuis

vingt ans le nombre des habitants a doublé, où la vie morale et

politique s’est modifiée du tout au tout, où un élément presque étranger

domine, où des voies commodes et belles ont été créées en dehors des

portes, le centre de la vie est resté là où il était jadis, et, le long

de l’étroit Corso, entre les boutiques et les cafés, se déroule

toujours, selon la vieille coutume, le défilé des voitures qui ensuite

iront, l’une après l’autre, monter la côte dure et resserrée du

Monte-Pincio, pour s’arrêter sur la terrasse d’où l’œil domine Rome et

voit le soleil s’affaisser derrière le mont Janicule. C’est là que se

croisent journellement les livrées rouges de la Maison de Savoie et les

livrées galonnées des princesses du parti noir.

* * * * *

Le grand flot humain et mouvant, qui vient de toutes les parties du

monde se déverser à Rome, imprime à certaines parties de la ville un

caractère unique. Dans le plus fort tumulte de l’après-midi, au milieu

des fiacres et des tramways, j’ai vu, sur la place Colonna, marchant

l’air extatique, une pèlerine, pieds nus, en robe grise, voile noir,

bourdon au côté, chapelet en mains; elle passait sans presque attirer

l’attention, tellement ce peuple est familiarisé avec les spectacles les

plus inattendus.

* * * * *

L’aspect des rues de Rome est particulièrement brillant et animé, mais

non de l’animation affairée et dure de gens occupés; on a plutôt

l’impression d’une foule bariolée se pressant vers un but d’agrément ou

de plaisir; et, du reste, dans ces rues étroites, sans chaussée, la

circulation démocratique des tramways est fort peu commode; le

conducteur se voit parfois obligé de descendre et de garder l’entrée de

la voie où deux véhicules ne peuvent passer de front.

* * * * *

Un des traits les plus saillants de Rome est le nombre incroyable de ses

fontaines, dont presque chacune porte le nom d’un pontife; et le _Pont.

Max._, qui éclate sur tant de frontons, a quelque chose d’impérieux et

de triomphant:

_Tu es Pastor ovium, Princeps Apostolorum; tibi traditæ sunt claves

regni cœlorum._

De telles inscriptions demeurent, et ne peuvent être effacées comme, à

tour de rôle, on a fait disparaître les lis et les aigles de nos

monuments, et j’imagine que ces grands caractères latins, hauts, fins et

nets, qui racontent les papes disparus, sont à eux seuls un sérieux

obstacle à l’assimilation complète du nouvel état de choses. Cette

abondance et cette fraîcheur des eaux vives,--«eau vierge», dit une

inscription, «eau pieuse», dit une autre,--a une séduction

extraordinaire. Ses seules fontaines feraient aimer cette ville unique;

leur influence est réelle sur l’être humain; je la crois calmante, et

par conséquent politique. Aussi les papes tour à tour, jusqu’à Pie IX,

premier reclus du Vatican, ont-ils continué la tradition des grandes

masses d’eau courante jetées dans Rome.

La promenade aux villas suburbaines, patrimoines de la noblesse,

ouvertes au public à des jours fixes, est un des agréments de Rome.

C’est dans ces jardins qu’on respire pleinement cette atmosphère toute

romaine qui ne ressemble à aucune autre, dans son mélange de sensualisme

antique et de spiritualité mystique.

La villa Mattei, avec ses jardins enchanteurs, a un charme, une

séduction qui donnent le goût d’une délicieuse paresse; il y pousse des

lauriers dont les feuilles paraissent d’émail, et prêtes à être tressées

pour les couronnes des triomphateurs; les iris bleus, comme des ailes de

papillons monstrueux, bordent des allées faites pour les ébats des

déesses et des faunes, et dans ce cadre voluptueux, se conserve vivante

et vénérée la mémoire d’un des saints les plus populaires à Rome: ici a

vécu humblement saint Philippe de Néri. Sur une terrasse qui domine la

campagne romaine, et d’où le regard s’étend jusqu’aux collines que

couronnent les ruines d’un temple de Jupiter, s’élève un bosquet. Ce

bosquet, formé d’un treillis de fer couvert de fleurs, s’enchâsse entre

deux colonnes antiques à têtes de femmes; et le banc de marbre qu’il

abrite était le lieu de repos favori du saint: «Là (dit une

inscription), il s’entretenait avec ses disciples des choses de Dieu.»

* * * * *

Les jardins du Vatican ont une beauté sereine, comme absolue. Le

parterre intérieur, rempli de roses et de citronniers, resserré entre

les arbres verts et les palmiers, et que surplombe au loin la coupole

blanche de Saint-Pierre, est vraiment le jardin fermé de la Sulamite, le

jardin liturgique, plein d’arômes, d’eaux vives, et de paix odorante.

Tout l’univers, sauf cette coupole dominatrice de Saint-Pierre, a

disparu derrière cette verdure éternelle.

Plus loin, dans la profondeur des grands jardins, se découvrent ces

«casinos» des papes, lieux exquis de repos. Celui de «Papa Pio» est une

oasis de marbre: une vasque légère remplie d’une eau limpide forme le

centre d’une cour de marbre, qu’entourent des bancs et des colonnettes

de marbre; au delà sont les longs parterres de gazon, les bois sacrés de

buis et de lauriers, les fontaines abondantes et les tranquilles

terrasses qu’ombragent les pins parasols; ici et là des jardiniers

paisibles taillent le feuillage qui tombe tout vert sur le gravier

blanc, et on a le sentiment d’être très loin des rumeurs de la terre.

Dans un coin abrité, creusé en contrebas d’une allée, parque un petit

troupeau: béliers, brebis et agneaux; ces quelques bêtes douces et

inquiètes, réunies là, ont je ne sais quoi d’infiniment touchant. J’y ai

vu un petit agneau noir tout faible qui s’appuyait au mur, arc-boutant

son dos et laissant tomber ses pattes informes dans le mouvement prêté à

l’agneau expiatoire. Tout proche, derrière un grillage léger, sont des

paons, des paons blancs, frémissants et fiers, symbole antique

d’immortalité, emblème favori des catacombes; ils se meuvent au milieu

des colombes qui, comme Dante l’exprime,

.............. _l’uno all’attro pande_

_Girando e mormorando l’affezione_;

et, en haut, partout, volent ces grands corbeaux qui sont si nombreux à

Rome.

Saint-Pierre est, dans son immensité recueillie, comme l’asile de la

pensée humaine, le lieu élevé où le cœur des hommes prend un essor

involontaire.

Voici qu’aujourd’hui le pavé de marbre est, en signe de fête, parsemé de

buis coupé, et, au milieu même de la basilique, dans l’ombre tombante,

sur des tapis orientaux, trois prêtres vêtus de chasubles somptueuses,

rouges et violettes, se tiennent à genoux, immobiles; un groupe

d’ecclésiastiques, en surplis est devant eux, serré derrière la croix

qui est portée haut et à côté de laquelle tremble un cierge; tout

autour, à genoux çà et là sur le pavé, des hommes, des femmes du peuple

et quelques prêtres. Ils restent là longtemps, au milieu des allées et

venues, et dans cette indifférence du monde extérieur qui est si

fréquente dans les églises italiennes; puis le suisse habillé de violet

donne le signal du mouvement, et clergé, femmes et peuple prennent, en

chantant une mélodie traînante, le chemin de la sacristie, à la porte de

laquelle ils se dispersent.

C’est un endroit assez étonnant qu’une sacristie de Saint-Pierre, toute

pleine d’une petite racaille tonsurée, avec des soutanes couvertes de

taches de cire; des monsignors à l’air délicat s’y promènent dans leurs

robes violettes que couvrent des surplis fins et courts comme des

canezous de femme; et des chanoines au masque accentué parlent entre

eux. On ne peut s’empêcher d’observer à Rome avec quelle aisance et

quelle dignité ce même clergé officie: les chanoines paraissent tous

avoir été choisis de bonne mine et l’air imposant. J’ai vu à Saint-Jean

de Latran pontifier un évêque jeune encore; il était sous les ornements

blanc et or, harmonieux et magnifique, tantôt traversant avec aisance

d’un pas mesuré le sanctuaire pavé de marbre sur lequel se reflétait

doucement la lumière des cierges, tantôt assis, absorbé dans une pensée

tranquille, tenant d’un geste hiératique sur ses genoux ses mains

gantées de blanc. Nulle emphase, nulle raideur; l’office se déroule dans

une sorte de paix heureuse, sans aucune impression de fatigue. L’aspect

du clergé romain et son élégance spéciale se modifieront peut-être;

maintenant que les fils de l’aristocratie ne font plus carrière dans

l’Église, si par hasard il y a une vocation elle va aux ordres

religieux, mais le clergé séculier se recrute dans le peuple, ou tout au

plus dans la petite bourgeoisie;--il est vrai que le séminaire les prend

et les façonne dès l’enfance.

Les séminaristes sont une curiosité des jardins de Rome; on les

rencontre en bande avec leurs soutanes, tantôt rouges comme celles des

cardinaux, violettes comme celles des évêques, ou bleues ou noires avec

des ceintures claires. Cette soutane qui ne les gêne en rien--ils la

troussent sans façon pour courir sur les pelouses de la villa

Borghèse--finit cependant par leur prêter une dignité factice, et crée

entre eux une véritable égalité.

L’importance donnée au «costume» a été une des grandes pensées sociales

du passé, une de celles que nos institutions démocratiques négligent de

plus en plus. Tandis que les hallebardiers du Vatican sont tous de tenue

sévère et imposante, la force publique, _guardia civile_, qui se voit

dans les rues est d’aspect en général presque ridicule. En Italie, la

police, à laquelle s’attache encore l’odieux des anciennes polices

secrètes, n’est nullement respectée: mal recrutée, hostile à la

population qui la déteste, elle est heureusement supplantée par les

carabiniers qui, moitié gendarmes, moitié soldats, sont un corps

d’élite. Avec un uniforme à la Raffet--habit à queue et tricorne sur le

front--leurs dos plats et leur air martial, ils forment un contraste

complet avec la police veule, râpée et mal tenue. Les carabiniers

donnent l’idée que la loi est en effet une force morale: à cheval, le

fusil en bandoulière, la peau de mouton sous la selle, ils sont fort

beaux; et, les jours de revue, leurs officiers, avec d’énormes panaches

blancs et rouges, sont d’allure très fière. Il est singulier que, dans

ce pays où les officiers ne quittent jamais l’uniforme, ils manquent en

général tout à fait de l’air raide et cassant qui fait le militaire

impeccable. L’accoutumance, jointe au naturel du caractère italien, les

dispose, dès qu’ils ont passé la jeunesse, à porter l’uniforme comme

n’importe quel habillement, et l’on voit de bons pères de famille qui

paraissent l’avoir chaussé comme une pantoufle. Seul peut-être le vieux

fonds militaire piémontais à gardé l’allure soldatesque. C’est dans les

milieux militaires qu’il faut vivre pour se rendre compte de la loyauté

d’attachement qu’inspire encore la Maison de Savoie. Il y a chez

beaucoup d’officiers une sorte de passion dynastique qui étonne presque

nos esprits déshabitués de cet ordre d’idées.

L’armée, du reste, est l’amour de la nation qui l’admire en bloc, et qui

trouve en elle l’expression tangible de l’unité de la patrie. Et

pourtant la force des choses a établi un conflit entre cette armée et

ceux qui ont fait l’unité de l’Italie, tous plus ou moins rattachés aux

anciennes sociétés secrètes. Ainsi, au vingt-cinquième anniversaire de

l’entrée à Rome, les délégations de la franc-maçonnerie ont eu le pas

sur celles de l’armée, et le scandale a été grand. La hantise du spectre

clérical porte le pouvoir à encourager ceux qui attaquent le

catholicisme, sans réfléchir que ces mêmes hommes sont fatalement

destinés à combattre le gouvernement qui les protège aujourd’hui. Aussi

ce sont les catholiques qui, en Italie, ont les yeux ouverts sur les

dangers du socialisme montant, et, par les œuvres et par la parole,

tentent de l’enrayer.

Le silence tombe de bonne heure dans les rues de Rome; et alors domine

dans les carrefours la rumeur des inlassables fontaines. Rien de beau,

rien de noble comme ces vastes silhouettes de palais immenses. L’aspect

des rues se modifie comme dans une fantasmagorie; d’une artère moderne,

on débouche sur un temple en ruines. Je monte vers la haute masse du

Capitole. Des parfums très forts, magnolias et jasmins, arrivent à tous

moments en bouffées par-dessus les grands murs. Au pied du Capitole,

comme au fond d’un lit de fleuve desséché, le Forum se découvre avec ses

colonnes droites comme des tiges de lis, les portiques de ses

triomphateurs, et l’emplacement désert du feu sacré. Les lumières d’une

station de fiacres piquent la chaussée au-dessus du Forum; les grandes

lignes majestueuses du Palatin se découpent dans la nuit, et quelque

chose d’aussi puissant que le vertige vous saisit devant l’abîme de ce

passé grandiose. Au bout de la Voie Sacrée aux dalles lisses, se lèvent

dans la clarté douce de la nuit les ruines du Colisée; son immense

enceinte se dessine noire, déchiquetée. A cette heure tardive on pénètre

dans l’intérieur par une arcade profonde à peine éclairée, et, une fois

dans la vaste arène sombre, la ville et les humains disparaissent même

du souvenir. On n’entend pas un bruit, on ne perçoit pas un souffle; les

gradins vides s’élèvent en rangs formidables jusqu’aux vastes baies qui

paraissent des yeux privés de leurs prunelles; sous les pieds, se

creusent les dessous mystérieux du cirque, on en découvre les corridors

sur lesquels s’ouvrent d’étroites cellules. Ce lieu, vu la nuit, est

tout plein d’un remous subtil des milliers de créatures vivantes qui y

ont palpité ou d’ivresse féroce, ou d’ivresse héroïque. L’effort de

l’antiquité romaine, pour tirer de la vie un maximum de sensations

fortes, se lit dans ces amas de pierres, dont la fierté a résisté à tous

les outrages, et qui, même là où elles fléchissent, donnent l’impression

d’une domination intangible.

La cité léonine avec ses murs sans fin, murs si hauts, si redoutables

qu’ils semblent avoir été consacrés par les augures, paraît vide. Une

vieille porte franchie, et on entre dans le Transtévère plus abandonné

encore; de temps en temps toutefois dans une embrasure obscure se

soulève un de ces épais rideaux qui servent de portes, et on découvre

les lumières d’un cabaret, on entend un bruit de chants, puis le rideau

s’abaisse, et le grand silence retombe. Sur une place, très haut au

fronton d’une maison, brille une lampe votive qui projette sur le mur

l’ombre d’une croix noire. Elles sont devenues rares maintenant, ces

lampes votives dont, il y a quarante ans, plus de mille brillaient jour

et nuit dans Rome. On a supprimé aussi presque totalement les trois

mille images de la Madone et des saints qui tenaient compagnie au petit

peuple ignorant. J’ose dire qu’il l’est toujours et peut-être plus,

malgré ces exécutions.

Par une rue étroite on arrive à Saint-Pierre; la grande place est

absolument déserte, dominée par l’immense église qui semble une pieuvre

puissante faite pour attirer tout à elle. A droite, dans les hauts

bâtiments fermés du Vatican, deux ou trois fenêtres sont encore

éclairées, et, dans la nuit environnante, ces fenêtres demeurent

l’impression suprême. Car, de quelque façon qu’on envisage le

catholicisme, il est indéniable qu’à travers la barbarie des siècles

écoulés, il a conservé et gardé précieusement l’étincelle à laquelle le

monde civilisé, menacé encore aujourd’hui, viendra rallumer sa torche;

il est la représentation d’un passé qui, dans ses caractères les plus

élevés, est le patrimoine de l’humanité.

V

L’AGRO ROMANO

L’état de la campagne romaine qui se découvre partout autour de la ville

a été depuis des siècles un problème inquiétant pour les maîtres de

Rome.

Tour à tour, il est vrai, les papes ont fait des efforts pour modifier

l’état de la campagne romaine, mais avant 1870 les conditions mêmes de

la propriété étaient une entrave presque absolue à une amélioration

quelconque; en effet, l’_agro romano_ était possédé par quelques

tenants[M].

L’_agro_ inculte s’étend autour de Rome sur une surface de deux cent

quatre mille hectares, et, en conséquence, tout, à Rome, viande, lait,

légumes, doit s’importer d’autres parties de l’Italie.

Aujourd’hui, par suite des morcellements successifs imposés par la loi,

deux familles seulement possèdent six mille hectares et la possibilité

d’un autre état de choses peut s’envisager sérieusement.

Les relations du propriétaire romain et des cultivateurs du sol ont

conservé quelque chose de la dureté de l’esclavage antique.

L’exploitation de l’_agro romano_ est depuis des siècles entre les mains

de ce qu’on appelle les _mercanti di campania_ qui afferment la terre au

propriétaire dont la responsabilité morale est nulle. Les _mercanti_ qui

habitent presque invariablement la ville, et se réunissent chaque soir

sur la place Colonna pour discuter leurs intérêts, sous-louent à leur

tour la terre à des exploitants partiels, paysans des Abruzzes,

possesseurs de troupeaux; et le fourrage très médiocre que fournit la

campagne romaine suffit aux bêtes en liberté, laissées au pâturage jour

et nuit.

Entre les monticules, volcans éteints qui rendent l’_agro_ semblable à

un océan solidifié, sur la route blanche et sèche, s’avance un troupeau

de moutons; un paysan, la peau de bique sur les jambes, le chapeau en

forme de heaume bas sur le front, l’anneau d’or à l’oreille, l’air

brutal sous sa barbe rousse, le précède. Derrière le troupeau, monté

sur une jument qui suit son poulain, un homme, le _tabaro_[N] noir

doublé de vert sur les épaules, marche dans un nuage de poussière, et à

ses côtés un chien à poils longs. C’est le _vergaro_ (chef des

troupeaux), un de ceux à qui les _mercanti_ sous-louent une partie du

pâturage.

Les grands bœufs gris à cornes énormes,--descendants de ces fiers bœufs

romains qui buvaient du vin,--errent au milieu des ruines majestueuses

sous la garde du _massaro_. Les juments et les poulains qui galopent

follement dans les haut herbages appartiennent au _cavallaro_.

_Vergari_, _massari_, _cavallari_, sont les vrais maîtres de la campagne

romaine, et ont tout intérêt à ce qu’elle reste un désert.

Ce sol de l’_agro romano_ cependant est le plus riche qu’il soit; il se

compose de deux parties distinctes: le _tuffo_, terre admirable, riche

en phosphate, en potasse et en azote, susceptible d’une culture

intensive, et la _pozzolana_, sorte de sable dont on fait un ciment

qu’employaient déjà les Romains, et qui s’exporte au loin.

Actuellement la malaria a rendu ces richesses improductives. La

malaria, qui règne pendant trois mois de l’année, juillet, août et

septembre, est causée par la stagnation de l’eau des marais, en

l’absence de toute culture. Le problème qui s’impose est celui-ci: se

servir de l’eau stagnante pour l’irrigation selon la méthode lombarde,

et la rendre bienfaisante au lieu de destructive. Partout se retrouvent

dans la _pozzolana_ les traces du drainage des Romains qui avaient su

rendre habitable une région où présentement pas un oiseau ne vole. Des

terres plus malsaines encore: la maremme toscane, l’estuaire du Pô, ont

été reconquises pour l’agriculture et des hommes compétents sont

persuadés qu’on peut en faire autant pour la campagne romaine, et

enrichir le pays de ses immenses ressources.

Terres de soleil et de brouillard · 第 5 / 11 段