entouré des six plus jeunes. On ne mange point en silence; le Père sait,
dans son indulgence, qu’il faut, au moment du repas, se délasser et
causer; il entre du reste dans les considérations les plus inattendues
pour contenter ses enfants: à l’ouvroir, on est en train de
confectionner des pèlerines, «car, dit-il avec bonté, il paraît que
c’est la mode, et cela leur ferait peine d’être habillées autrement que
les autres». Il respecte, non seulement la personnalité des enfants en
bloc, mais leur personnalité particulière, et dirige chacune selon ses
aptitudes; plusieurs de ses assistantes, et la supérieure entre autres,
sont des enfants qu’il a élevées; il a un piano, et celles qui montrent
des dispositions prennent des leçons. Il prend de leur santé un soin
vigilant, et applique partout les meilleures règles d’hygiène. L’été,
coiffé d’un immense chapeau de paille, on le voit se diriger vers la
Pineta suivi de ses quatre-vingt-quatorze orphelines; et je ne crois pas
qu’il lui vienne à l’idée que son rôle soit le moins du monde singulier!
J’avoue que je trouve là une preuve remarquable de la largeur d’esprit
de ses supérieurs, qui, avec la même simplicité qu’il y apporte, lui ont
permis d’accomplir son œuvre.
Le Padre Agostino prêche encore, mais surtout dans le midi de l’Italie,
où il exerce une très grande influence; il va dans les petites villes
du Napolitain avec le même entrain qu’il apportait à prêcher dans les
grands dômes de Florence et de Pise. Cet homme est en sympathie
universelle; il a des amis partout, catholiques et protestants, et son
cœur va vers tous ceux qui ont l’âme droite, à quelque confession qu’ils
appartiennent; mais ses préférences sont pour les humbles et les
pauvres; il parle d’eux avec une éloquence entraînante, de leur
générosité, et de tous les traits consolants qu’il a vus parmi eux. Il
n’y a point de bassesse dans l’orgueil avec lequel il se réjouit d’être
Franciscain, _frère des pauvres_. «On voulait, dit-il, quand j’ai pris
l’habit, que je me fisse Jésuite, pour la culture; mais non, j’ai voulu
être Franciscain: un _Franciscain ne possède rien_,»--et il met la main
à sa calotte et l’enfonce d’un air content.
Eh bien, il me semble qu’un moine comme celui-là, avec ce mélange de
bonhomie et de goûts cultivés (car les livres seraient sa passion, s’il
osait), d’éloquence et de témérité, ne se peut rencontrer que dans une
certaine civilisation, dans une ambiance spéciale. Rien de moins
ingénu, de moins simple, en général, que nos moines français; non pas
par leur propre faute, mais parce qu’ils sont en désaccord avec la vie
extérieure.
III
PAQUES A FLORENCE
Les vieux historiens florentins racontent que du dimanche de Pâques
1215, date l’ère des dissensions intestines; ce matin-là, un beau
cavalier à éperons d’or, superbement vêtu, une guirlande de fleurs sur
la tête, monté sur un cheval blanc, traversait le Ponte Vecchio; c’était
Bueldemonti, le premier des Guelfes, qui devait tomber un moment après,
frappé par la vengeance d’une faction ennemie.
Cette apparition conquérante, dans ce décor du dimanche de Pâques, ce
jeune homme couronné de fleurs demeure comme le symbole même de ce jour
d’allégresse. Cette terre est bien la terre de la résurrection; la
tristesse et la pénitence ne conviennent ni à ce ciel ni à cette race,
dont la foi est tout joie, espérance, triomphe; l’idée de la mort lui
est odieuse et elle s’en détache avec empressement.
Le carême ici n’est point triste; pour en rendre les dimanches moins
moroses, de petites foires, humbles et gaies, ont lieu successivement
aux différentes portes de la ville. C’est la foire des _Furiosi_, celle
des _Innamorati_, celle des _Signori_; tout un peuple content se presse
autour des éventaires où se vendent des noisettes et de petites gaufres
à la farine de châtaignes en forme d’hostie. Vers le soir, les lumignons
s’allument dans des lanternes de couleur, des bruits stridents de
sifflets où soufflent les enfants résonnent dans l’air léger, le vent
fait tourner les moulins de papier, et l’aspect de l’une ou l’autre des
places choisies pour la foire du jour est infiniment amusant; déjà le
printemps soulève cette belle terre féconde et remplit les cœurs de sa
sève bienfaisante, une bonne odeur de fleurs, de jeunesse est dans
l’air, et l’on sent qu’il fait doux vivre.
Aussi, quand arrive la semaine sainte, la détente des esprits est
grande, et toute la population attend avec impatience le premier jour
qui parlera de résurrection, celui du Jeudi saint; les maisons prennent
à l’intérieur un air de netteté; il s’agit de les préparer pour la
bénédiction.
Par ces après-midi limpides de la fin de mars ou du commencement
d’avril, on rencontre dans les rues le prêtre précédé de l’enfant de
chœur, qui s’en va de maison en maison, et chez le riche et chez le
pauvre, jeter l’eau lustrale qui apportera avec elle la bénédiction du
bonheur, car c’est le bonheur naturellement que chacun attend. Ce peuple
occupé sans cesse de rêves, de présages, de signes de réussite, attache
grande importance à l’intervention céleste, sous une forme aussi
accessible. L’enfant de chœur porte en mains le bassin de cuivre à panse
arrondie, à anse légère qui contient l’eau consacrée; le prêtre est en
surplis et en étole, le bonnet carré sur la tête: quelque clerc
florentin à grands traits, l’air plus ou moins sensuel, bon enfant
généralement et sans morgue. La religion ici ne se traduit pas dans un
effort douloureux et triste: Dieu et ses mandataires se font petits avec
les petits; c’est du reste cette simplicité qui prête aux manifestations
religieuses leur caractère vraiment aimable et décoratif.
L’église la plus populaire à Florence, le sanctuaire par excellence, la
source de toutes les grâces, celle où le peuple se rend d’un bout de
l’année à l’autre avec une ferveur qui ne fléchit pas, est l’église de
l’Annunziata. Ce vieux sanctuaire, dont l’histoire couvre ses propres
murs, fut fondé par sept nobles florentins qui y instituèrent l’ordre
des Servites. Ils étaient certes, par leur illustre naissance et leur
extrême humilité, dignes des faveurs spéciales qu’ils reçurent en
partage. Dans ce pays d’art, ce fut d’une façon en harmonie avec le
milieu que le miracle éclata.
Un peintre peu illustre apparemment, mais plein de ferveur, peignait
pour cette église l’image de la Madone: il ne savait quels traits donner
à la reine du ciel! Un matin, il trouva sa besogne faite; un ange
s’était chargé de l’exécuter et, depuis lors, cette image miraculeuse a
tenu une place immense dans la vie florentine. Elle a eu part à tout, et
depuis Pierre de Médicis qui fit ériger la chapelle où elle est
conservée, jusqu’au plus pauvre facchino contemporain, la Madone de
l’Annunziata avec son autel d’argent massif, à la richesse
extraordinaire et baroque, ses pierres fines, ses pierres dures, le
rutilement de ses lampes votives, est une réalité bienfaisante et
puissante. C’est là qu’il faut aller pour voir de près ce peuple
florentin, qui blasphème comme pas une race au monde, et ne s’en
souvient plus dès qu’il s’agit de prier sa Madone; ces gens qui se
pressent de bonne foi et de bon cœur, pour vénérer le Dieu caché dans le
tombeau, monument de fleurs et de lumières, n’ont pas meilleure mine que
les humbles pêcheurs du lac de Tibériade, dont la vue certes ferait
frémir nos suisses. A San Spirito, dans le centre du quartier pauvre,
l’ornementation du tombeau revêt un caractère moins symbolique. Dans une
chapelle latérale sont exposés tous les accessoires de la Passion: c’est
la croix, les clous, la couronne d’épines, la tunique sans couture, les
dés des soldats romains, la lance, l’éponge imbibée de fiel, le coq qui
chanta l’heure du reniement du Prince des Apôtres. Toutes ces choses,
dans une représentation un peu enfantine, sont figurées séparément et
offertes à la méditation et à la dévotion des fidèles. Comme la place
San Spirito est le lieu favori où s’ébattent en permanence les
«monelli[I]» du quartier, et que sur les marches de l’église et à l’abri
de ses contreforts, les commères du voisinage tiennent leurs assises
journalières, ce tombeau est tout à fait en harmonie avec la foule qui
viendra y prier et qui sera de cœur avec la Madone désolée qui pleure
des larmes rouges sur le corps meurtri d’un crucifié sanglant; et, tout
à l’heure, tonnera dans la chaire, un bon Franciscain qui, par la seule
répétition violente du nom sacré, remuera les entrailles de la foi
profonde de tous ces êtres.
Mais c’est aux environs de Florence, à Grassina, petit bourg sur les
bords de l’Ema, que se célèbrent en grande cérémonie les pompes du
Vendredi saint, et quantité de Florentins et beaucoup d’étrangers en
font le pèlerinage pour y assister.
L’heure fixée pour le départ de la procession est celle du coucher du
soleil; le petit bourg, animé d’une façon inaccoutumée a, pour plus bel
ornement de sa grand’rue, l’étal des bouchers, qui loin d’avoir leurs
boutiques fermées, accrochent et ornent de fioritures, de papier découpé
et éclairent à grand renfort de bougies, les agneaux immolés pour le
jour de Pâques; derrière toutes les fenêtres sont placées des veilleuses
de couleur, qui, la nuit tombée, feront l’illumination. L’église est
située sur une éminence qu’on atteint en traversant un pont infiniment
pittoresque; l’horizon est entièrement resserré par des collines qui
s’estompent en nuances douces; la procession qui va partir de l’église,
gravira le flanc des collines par un sentier en lacets pour redescendre
jusqu’à son point de départ; dans l’église, où l’obscurité est presque
complète, les femmes qui, tout à l’heure, vont suivre la procession,
sont assises et causent entre elles à voix basse; sur la petite
terrasse, entourée d’un rempart de pierre, en face de l’église, les
«soldats romains» armés et casqués, circulent en attendant le signal du
départ. La nuit arrive; sur les murs bas des propriétés, les petites
lampes à forme étrusque s’allument; à d’autres fenêtres apparaissent des
lampes à trois becs; avec ordre la procession se forme, les premiers
chants se font entendre, et la nuit tout à fait tombée, l’ascension
commence.
Sur la route qui monte, on entend le bruit sourd et doux des sabots des
chevaux des soldats romains qui ouvrent la marche; plus bas, frémit la
longue théorie des cierges que les femmes et les jeunes filles tiennent
en mains; des gamins portent des torches de résine; s’élevant haut dans
l’air, la croix noire et lourde soulevée par un pénitent blanc, est
suivie de bannières sur lesquelles figurent les instruments de la
Passion. Les pénitents rouges et des enfants vêtus de rouge aussi,
viennent en chantant. Le dais noir qui surmonte l’image du Christ mort,
monte et descend, va et vient selon l’inclinaison de la route et le
mouvement de ceux qui le soutiennent; les torches jettent leurs lueurs
farouches sur ces images de mort; un enfant porte l’échelle, un autre la
tunique; les jeunes filles vêtues et voilées de blanc, les femmes en
mantille noire, marchent un cierge en main. Dans ce cadre merveilleux,
c’est, dans sa gravité parfaite, un spectacle tout à fait saisissant;
les grandes collines violettes disparaissent noyées dans la nuit, mais
le ciel clair laisse tomber une paisible clarté sur le long défilé;
sans un instant de répit, les voix s’élèvent; on les entend encore que
déjà les torches, les cierges et les taches rouges et blanches des robes
des pénitents ont disparu dans un pli de la colline, pour reparaître
plus bas.
Vers neuf heures tout est fini, et les voitures qui ont été dételées
reviennent prendre les pèlerins curieux qui rentrent à Florence.
Enfin luit l’aurore du samedi; le silence des cloches, si tangible dans
cette ville où elles résonnent constamment, va cesser. Dès le matin, le
cardinal archevêque qui préside ces grandes fonctions, s’en va bénir les
fonts baptismaux à San Giovanni. C’est un prêtre à allure magnifique que
son Éminence le Cardinal Bausa, archevêque de Florence; il est
Dominicain comme l’était Savonarole, il porte sa robe blanche avec une
dignité suprême; brun de visage, avec des traits sévères et réguliers,
la mitre en tête et la crosse pastorale à la main, le front un peu
courbé, il traverse superbement l’église pavée de marbre; les chanoines
épais et lourds, mais faits pour la pesante et massive somptuosité des
vêtements sacerdotaux, l’entourent; ils descendent les marches du Dôme,
admirablement encadrés dans cette place qui, entre son campanile et ses
églises, n’est en vérité qu’un parvis. La porte merveilleuse du
Baptistère, cette porte aux ors pâlis, est ouverte; le cardinal et le
clergé pénètrent dans l’ombre douce du Baptistère, au milieu du
recueillement; les mystiques formules sont prononcées, puis le clergé,
par le même chemin, rentre dans le Dôme. A chaque moment, la foule
augmente et se resserre sur la place; de toutes les campagnes
environnantes, de tous les quartiers de la ville, de toutes les
collines, le peuple arrive et descend afin d’être témoin de
l’embrasement du _Carro_. Ce _Carro_ (char) est une particularité toute
florentine dont l’origine, comme presque chaque coutume locale, est
extrêmement ancienne.
En 1088, un des premiers de l’illustre famille des Pazzi, dont l’origine
se perd jusqu’aux Romains, assurent quelques bons auteurs, un certain
Pazzo di Ranieri, s’en alla batailler en Terre Sainte; il avait emmené
avec lui plus de deux mille hommes d’armes; et ils combattirent si bien
que ce fut un des leurs, Bonaguisa dei Bonaguisi qui escalada le
premier les murs de Damiette, et y planta l’étendard des chrétiens et
celui de la République Florentine. En récompense de ces prouesses,
Godefroy de Bouillon donna à Pazzo di Ranieri un morceau de la pierre du
Saint-Sépulcre, et cette pierre sacrée, rapportée à Florence, était en
grande pompe et aux sons des trompes, battue le Samedi saint pour servir
à rallumer le _lumen christi_. Pleins de reconnaissance pour un présent
si insigne, les Florentins avaient fait parcourir à Pazzo di Ranieri,
sur un char triomphal, les rues de la ville; et c’est en commémoration
de cet événement que la famille Pazzi, depuis des siècles, fournit le
_Carro_ qui doit raviver ces antiques souvenirs.
Le _Carro_ est une immense machine, comme un gigantesque gâteau tout
enguirlandé de papiers de couleur qui sont des pièces d’artifice, sur
lesquelles rampe le «dauphin» des Pazzi. Traîné par des bœufs blancs
couverts de bandelettes et de fleurs, il arrive sur la place, et
s’arrête sur le grand espace vide entre le Dôme et le Baptistère. De la
Via Cavour, de celle des Calzaioli amenant ceux de l’autre rive, la
population débouche en foule, maintenue à distance respectueuse du
_Carro_ par les «guardie civile» en bicornes cocardés des trois
couleurs. Dans l’intérieur du Dôme, la fonction religieuse se poursuit
lentement. Tout à coup éclate le _Gloria_. Alors, de l’autel même, part
une fusée en forme de colombe, rapide comme l’éclair: elle parcourt le
long d’une corde la grande nef du Dôme: les fidèles grisés par ils ne
savent eux-mêmes quelle espérance, suivent des yeux le cours de son vol;
subitement, la colombe paraît sur la place, suspendue dans l’air; une
clameur l’accueille, elle fond sur le sommet du _Carro_, et en une
seconde les pièces éclatent dans un fracas de flammes et de fumée. Au
même instant, les cloches du campanile suivies de celles de toutes les
églises de la ville, s’ébranlent dans une vibration triomphante et
formidable pendant que se continue dans l’église le chant du _Gloria_
dont les échos arrivent sur la place.
C’est une rumeur, c’est une poussée, c’est un éclat de vie qui secoue
cette foule bariolée, et de toutes parts s’échangent des commentaires
sur le vol de la _colombina_ pendant que les pigeons couleur de nacre,
hôtes habituels de la place s’envolent éperdus.
Les Florentins célèbrent trois Pâques, celle de la Nativité, celle de la
Résurrection ou des œufs, celle de la Pentecôte ou des roses. Mais c’est
à celle de la Résurrection que s’échangent les vœux affectueux et, avec
la venue du printemps, ces formules ont je ne sais quelle saveur plus
agréable; tout le jour, un peuple gai et joyeux, se répandra aux Cascine
sur les Colli, s’abordera sourire aux lèvres, en se répétant la même
salutation:
«Buone feste![J]»
IV
ROME
En marchant vers Rome on découvre soudain la voie Flaminienne: un pont
brisé en marque la direction; une des arches est encore debout,
solitaire et colossale; elle s’élève à dix-neuf mètres au-dessus de la
rivière qu’elle franchit. La vue de cette arche unique et intacte que
les siècles ont respectée et qui est entourée de débris, est comme un
symbole grandiose de ce passé romain que rien dans le temps ne peut
effacer.
Le grand événement de notre siècle pour l’Italie est assurément
l’histoire de son _Risorgimento_ (résurrection). L’Italie actuelle a été
créée d’une infinité de souffrances et de sacrifices; beaucoup de ceux
qui en peuvent porter témoignage vivent encore: et pourtant, sauf la
figure populaire de Garibaldi, toute l’histoire de ce temps
relativement si récent tombe rapidement dans l’oubli, étouffée sous
l’évocation d’un passé écrasant.
Il convient de se rappeler que l’Italie moderne a été faite par Cavour,
qui ne savait pas le latin et très mal l’histoire romaine. Il ne pouvait
pas prévoir, il n’a pas prévu le déplacement de vision que la possession
de Rome devait amener, et combien mesquines, insignifiantes et fragiles
ses traditions de bonne et saine politique devaient paraître dans ce
milieu qui veut des choses immortelles, et absorbe, comme un sable
mouvant, celles qui sont passagères. Rome a été le noyau du monde, et
précisément à cause de cela je ne suis pas sûr qu’elle puisse être
jamais tout à fait le cœur de l’Italie. Aujourd’hui encore, les mères
nourrices du monde antique, les louves romaines, de leur cage, sous les
lauriers, au pied du Capitole, regardent la ville nouvelle avec leurs
yeux de feu.
L’entité morale, païenne et chrétienne, a dominé l’individu, a fait la
race, l’a conservée, et règne toujours.
Les grands bouleversements de l’ordre social, comme le fut notre
Révolution, créent pour ainsi dire de nouveaux cieux et une nouvelle
terre, tandis qu’ici le renversement d’une partie de l’édifice s’est
accompli dans une sorte de paix, laissant subsister côte à côte les plus
étranges anomalies. Lorsqu’on arrive au seuil du Vatican, après avoir
parcouru les rues de la ville, remplies des signes de notre civilisation
fatigante, on se trouve soudain en face du poste de garde, formé
d’hommes habillés à la mode du XVᵉ siècle. Ils sont là un petit groupe
de soldats, en pourpoints et chausses tailladés jaunes, rouges et noirs,
comme des lansquenets de cartes; l’officier, en bas groseille et godron
au cou, se promène, sous la haute voûte, au pied de cet escalier très
doux qui mène à la chapelle Sixtine. Et après cette évocation vivante du
passé, au-dessus du large chemin de ronde qui entoure Saint-Pierre,
dominant une cour intérieure du Vatican, s’aperçoit, le fusil à
l’épaule, la petite sentinelle noire italienne. Là finit un monde, ici
en commence un autre: à travers les longs siècles, pareil contraste ne
s’est jamais vu.
Jusqu’à une époque récente, il est indubitable que la joie de vivre,
telle que l’entendait Talleyrand, lorsqu’il parlait des années qui
avaient précédé la Révolution, s’était conservée en Italie, et notamment
à Rome, d’une façon spéciale: le gouvernement était curieux et
despotique, les mœurs indulgentes, et le respect apparent de l’autorité,
la décence extérieure, maintenaient la politesse dans les rapports
sociaux, sur lesquels les institutions démocratiques et libérales
paraissent invariablement avoir une influence funeste. La longue paresse
de ce peuple habitué à vivre de Rome toujours, de la Rome antique et de
la Rome catholique, lui a laissé une beauté de formes incomparable. La
race est pleine de vitalité: nobles et massives, les femmes ont, dans le
peuple, un véritable cachet de grandeur; leur habillement convient à
leur grâce un peu fière; toutes portent apparent le corset sur leur
chemise à manches demi-longues; presque sans exception, elles sont
coiffées d’un large mouchoir carré qu’elles relèvent sur les côtés et
laissent tomber par derrière; il n’est pas d’arrangement plus simple,
plus seyant et plus pratique que celui-là. Beaucoup ont, plié sur
l’épaule, un châle de laine de couleur, qui sert de coussin à l’amphore
ou au panier qu’elles y posent. Les vieilles sont superbes; parmi les
jeunes, on voit des créatures d’une beauté achevée avec des teints bruns
admirables, et une rondeur de contour et un duvet de fraîcheur, qui tend
de plus en plus à disparaître, même dans la jeunesse, chez nos races
fatiguées. Le goût noble de ces femmes dans leur ajustement est un
plaisir pour les yeux: elles affectionnent une certaine nuance turquoise
très pure et très douce, qui leur sied à merveille. J’observe la grâce
toute particulière avec laquelle elles tiennent et bercent leurs
nourrissons, emmaillotés comme des momies, et dont la tête seule est
vivante: ils sont coiffés de singuliers petits bonnets phrygiens
auxquels on aurait mis un bavolet.
Rien de curieux comme d’observer en ces minces détails la fidélité à la
vieille Rome latine. Ainsi, dans les quartiers populaires, on continue à
donner au pain la forme même qu’on voit peinte sur les plus anciennes
fresques des catacombes; et la sorte de tourte ronde à laquelle est
attaché un _fiasco_ d’huile se vendait sans doute ainsi il y a deux
mille ans. A l’heure présente, dans cette capitale d’un État moderne, le
latin est encore d’un usage courant pour les choses vulgaires. _Est
locanda_ est la formule ordinaire sur les écriteaux indiquant les
appartements vacants; et, au fronton des maisons, selon la coutume
latine, on lit constamment, gravés sur la pierre, les titres de
propriété--_Libera proprietà_--de tel ou tel. Toutes les fonctions de la
vie semblent encore s’accomplir avec une grandeur naturelle et
primitive; la vue du marché de la place aux Herbes est typique; à l’abri
de leurs vastes parasols de couleur, ayant devant leurs évents leur
balance à trépied antique, les femmes du peuple n’ont rien de bas ni de
trivial, et leurs voix en général sont graves, pleines et harmonieuses.
La plupart des enfants sont étonnamment beaux et prospères, et cela, je
pense, au mépris de beaucoup de nouvelles lois d’hygiène: j’ai vu de
superbes petits gars de six à neuf ans pirouettant dans la poussière des
routes, et, bien que vêtus de guenilles, leurs membres arrondis, leurs
visages de jeunes faunes heureux ne donnaient nullement l’impression
d’une misère souffrante.
Les hommes sont plus rudes d’aspect; mais il y a des adolescents qui ont
l’air et la mine de jeunes dieux faits pour s’ébattre dans un rayon de
soleil; ce n’est assurément pas le sort qui leur est réservé, mais il
faudra plus d’une génération pour créer chez cette race les
caractéristiques d’un peuple moderne et tristement laborieux.
* * * * *
La configuration extérieure de Rome paraît singulièrement impropre à ses
fonctions de capitale d’un État asservi à une étroite centralisation. Il
y a, en effet, plusieurs Romes: la Rome antique, la Rome des papes, la
Rome du peuple, chacune jetée sur ses collines; et la vie nouvelle qu’on
veut infuser à la Rome capitale trouve un sol qui ressemble à celui de
l’_agro romano_, à la fois le plus fertile et le plus difficile à
cultiver.
Le gouvernement italien, s’est efforcé de transformer la Rome papale.
L’inspiration de ces réformes n’était pas sans grandeur, et répondait à
la nécessité de frapper les yeux des populations que les conquêtes de
droits abstraits laissaient plus ou moins indifférentes.
L’œuvre qui s’est accomplie en Italie est immense, et à Rome seule, en
vingt-six ans, on a entrepris et achevé des choses qui auraient pu
occuper un siècle. Quatre-vingt-quatre millions, par exemple, ont été
dépensés pour régler et rétablir le cours du Tibre: des quais
magnifiques existent aujourd’hui, donnant à la ville une physionomie de
prospérité active; mais, pour la population tant de travaux et de
sacrifices aboutissent surtout au fait palpable de l’augmentation énorme
des impôts, à la disparition des cérémonies et des fêtes qu’elle aimait,
et à la destruction partielle des jardins qui étaient la parure de la
Ville Éternelle.