médaillons au fond azur, de petites créatures, enveloppées dans des
langes, sont représentées en des attitudes diverses. Elles sont
emmaillotées, comme on les emmaillote actuellement, avec ces longues
_fascie_ qui se déroulent à l’infini, et sur lesquelles souvent sont
tissées des paroles de tendresse: _Amore, mia Gioia_. Aujourd’hui
encore, cet hôpital des Innocents est tout inspiré d’une maternelle
pitié. Au _Foundling Hospital_ de Londres, il faut venir faire une
demande d’admission pendant la grossesse; nos lois françaises ne
respectent plus le secret de la mère; ici, la sage-femme, ou quiconque
apporte «la créature» à l’hôpital, n’a qu’à déclarer l’heure et le jour
de la naissance, dire que la mère n’est pas mariée et ne consent pas à
être nommée; c’est assez: l’enfant est admis, on lui passe au cou la
petite chaîne en laine tressée brune, très douce, à laquelle est
suspendue une médaille d’argent, et il a sa place dans un des berceaux.
Attenant à l’hôpital, est la Maternité; une porte pourvue d’un guichet
les met en communication, et il suffit de l’appel de la cloche pour que
la créature qui vient de naître soit remise aux religieuses. En même
temps, les femmes mariées qui ne peuvent, pour une raison quelconque,
nourrir leur enfant ont le droit de le porter aux Innocents, où on le
garde pendant un an; seule la petite médaille qu’on lui suspend au cou,
et qui est dorée, indique qu’il appartient à une autre catégorie.
A l’heure actuelle, l’hôpital des Innocents reçoit environ mille enfants
par an, et, pour toute la Toscane, il a la garde de six mille. L’ordre,
le soin, la plus délicate propreté règnent partout; les cornettes
blanches des sœurs de charité flottent dans les grandes salles, et il y
a même des sœurs françaises, car on les aime ici et on les appelle. Le
dortoir des petits, qui attendent la nourrice qui doit les emporter,
fait penser à une nef d’église, par sa hauteur et sa largeur; les
berceaux ont une forme particulière: en fer, carrés de la base, ils sont
munis d’arceaux sur lesquels on jette un grand linge blanc pour protéger
les enfants qui dorment, deux, quelquefois trois dans le même berceau.
L’infirmerie est pourvue de tout ce que les théories modernes demandent
de mesures préservatrices à l’antisepsie. Pour les maladies
infectieuses, funestes et horribles héritages, on a trouvé un moyen
ingénieux de conserver à la supérieure la surveillance du personnel
spécial, sans danger de contaminer les autres enfants. Dans le mur
mitoyen qui sépare les deux infirmeries, de loin en loin, une petite
lucarne ronde vitrée établit la communication.
Sur mille enfants qui entrent chaque année, il en meurt environ deux
cents; cent cinquante sont reconnus; deux cent cinquante, qui sont la
proportion des légitimes, retournent à leurs parents; le contingent
demeurant, environ quatre cents enfants, est placé en nourrice, et plus
tard chez des paysans. Tout se confectionne dans l’hôpital même; des
filles y reviennent et apprennent les différents métiers nécessaires;
quand elles y sont demeurées pendant deux ans, on leur donne un
trousseau de cent francs et deux cent trente-cinq francs en argent.
Chaque année, le jour de la Saint-Jean, cinq cents jeunes filles sont
dotées sur une rente de soixante mille francs affectée à cette intention
par d’anciens bienfaiteurs. Les noms des aspirantes sont mis dans une
roue, et le sort décide les élues.
Il y avait là, autrefois, un grand centre charitable. L’éducation que
recevaient ces enfants réussissait, nous dit un historien du XVIIᵉ
siècle, à en faire souvent des _buonomini_[E] de quelque mérite et
valeur. Des femmes avaient la garde des filles; et encore aujourd’hui,
les anciennes employées retraitées vivent là, sous les combles du vaste
bâtiment, comme les vieilles nourrices oubliées, dans les contes de
fées: en haut d’interminables escaliers, on arrive dans de grandes
pièces, où de bonnes vieilles, en robe noire, avec un bonnet blanc,
plissé, serré, vaquent à leurs petits travaux; une d’elles compte
quatre-vingt-quatre années de vie, et soixante-dix de service dans
l’hôpital; elle est encore accorte et souriante. Toutes ces vieilles
dorment dans un immense dortoir divisé en deux par un mur à mi-hauteur;
chacune occupe une sorte de cellule sans porte, mais que plusieurs
ferment avec un rideau; elles ont donc leur liberté entière sans
isolement. Au fond, un autel forme une petite chapelle, et elles sont là
comme dans une tour bien défendue, loin de la fatigue de la vie; c’est
un lieu très doux pour mourir, il semble. L’initiative de cette
admirable fondation, qui battait son plein deux siècles avant saint
Vincent de Paul, est due, dit la tradition, à un simple menuisier: Come
Pollini.
C’est aussi un artisan florentin qui a fondé la «Miséricorde», la plus
curieuse peut-être des institutions charitables laïques, inspirée de cet
esprit mi-démocratique et mi-aristocratique des communes italiennes, et
qui lui a permis depuis six cents ans d’être bienfaisante et utile, et
de conserver intacts son principe, sa vitalité et son activité. La
grosse cloche de la «Miséricorde», à travers les siècles, n’a jamais
sonné en vain; elle est restée un signe de ralliement auquel les frères,
quelles que soient l’heure ou la saison, répondent toujours en nombre
voulu, prêts à endosser leur robe de toile noire, à la cagoule baissée.
C’est un des spectacles curieux des villes italiennes que de voir
l’escouade des frères de la «Miséricorde» portant une civière sur
laquelle est couché un blessé, ou, à la tombée du jour, charger, à la
lumière des torches de résine, une bière sur leurs épaules. Cercueil de
riche ou cercueil de pauvre, couvert de velours brodé ou de toile noire,
ils l’emportent de leur pas régulier; mystérieux comme la mort, ils
passent le long des rues étroites, précédés du prêtre et de la croix; la
fumée des torches marquant leur sillon; ils conduisent le mort, soit à
leur propre oratoire, soit à une église. Ces enterrements, le soir, ont
un caractère qui surprend d’abord, mais auquel bientôt on arrive à
trouver une espèce d’harmonie et de paix particulière. Ils s’expliquent
par le fait que l’assistance des frères ne se peut guère fréquemment
requérir qu’après les heures de travail, la plupart étant des
_Grembiuli_[F], c’est-à-dire des ouvriers.
L’organisation de l’archiconfrérie de la «Miséricorde» est un modèle de
sens pratique, et procède des principes mêmes qui réglaient le
gouvernement de la République. Des hommes de tout rang, prélats,
princes, nobles, prêtres, artisans en font partie. Soixante-douze frères
dits _Capi di guardia_ forment le corps principal; ils sont nommés à vie
à la majorité absolue. Ces soixante-douze frères sont divisés en quatre
classes: dix prélats, quatorze nobles, vingt prêtres et vingt-huit
artisans; on voit la curieuse progression. La magistrature suprême de
l’archiconfrérie, appartient, en mémoire des douze apôtres, à douze
_Capi di guardia_, divisés eux-mêmes en deux sections, composées chacune
d’un prélat, un noble, deux prêtres, deux artisans. L’autorité véritable
est entièrement entre les mains des _Grembiuli_, et toute la
constitution tend à défendre l’archiconfrérie contre l’empiètement
possible des nobles et des prélats. L’archiconfrérie se compose, en
dehors de ces soixante-douze frères, d’une multitude d’adhérents et d’un
nombre limité de _Giornanti_[G] ou novices. La «Miséricorde» est
essentiellement catholique et religieuse dans son esprit; elle a été
instituée, dit-on, en réparation des blasphèmes, et pour assurer à ses
associés des mérites spirituels. Nul n’en peut faire partie qui ne jouit
d’une réputation intacte. En sont exclus les mimes, les bateleurs, les
garçons d’abattoirs, les savetiers, les revendeurs et les bouffons.
Les œuvres de charité sont: d’abord le soin et l’assistance aux malades
de la ville et des faubourgs; secours immédiat de jour et de nuit à
quiconque a été frappé d’un accident; transport des malades dans les
hôpitaux. Un corps de soixante frères, choisis, est plus spécialement
destiné à veiller les malades et à exercer la _mutatura_, service
charitable qui consiste à aller changer de lit les infirmes, hommes et
femmes. Chaque jour, deux fois, au son de la cloche, les frères de
service se présentent pour recevoir leurs instructions; et ils
s’acquittent de leurs tâches délicates avec une telle habileté, que les
riches souvent sollicitent leurs secours. Obéissant à leur règlement,
ils arrivent silencieusement, sous les ordres du _Capo di Guardia_, qui
commande chaque escouade, et veille aux plus légers détails: décence,
douceur, attention. Les moindres manquements possibles ont été prévus,
et les recommandations les plus minutieuses prescrivent la prudence et
la tenue à travers le trajet des rues; une désobéissance ou une
inconvenance quelconque de la part d’un frère est sévèrement
réprimandée, et peut amener une sorte de dégradation, car les aspirants
au titre de _Capo di Guardia_ sont inscrits du numéro 1 au numéro 150,
et ils avancent ou reculent suivant leur assiduité, leur zèle, leur
charité. Il faut, en tout état de cause, huit ans de services
ininterrompus pour acquérir la qualité de _Capo di Guardia_. La plus
exacte égalité règne entre les frères, la robe noire (elle fut rouge
autrefois) l’assure extérieurement, et il leur est prescrit de tenir
soigneusement leur cagoule baissée. Quand un d’entre eux entre dans la
chambre d’un malade pour le veiller (il y arrive seulement le soir à
onze heures), il salue d’un: _Sia lodato Jesu Christo_, se signe et
prend l’eau bénite; puis, le matin venu, après avoir rendu au malade les
plus humbles services que son état requiert, il s’en va, sans s’attarder
à recevoir des remerciements; bien entendu les frères ne veillent que
les hommes, et aucune femme, eux présents, ne doit rester dans la
chambre.
Lorsqu’ils placent le malade ou le blessé dans la civière, ils s’en
acquittent avec une habileté extraordinaire, et c’est merveille de les
voir, après avoir enlevé de son lit une pauvre femme à qui la moindre
secousse peut être fatale, descendre un escalier tournant, évitant, tant
leur discipline est grande, le moindre heurt. En soulevant la civière
ils disent: _Iddio, gliene renda merito_, et, quand ils se relaient:
_Vada in pace_. Il est de tradition, selon les besoins du malade, et aux
occasions dont ils sont juges, qu’ils fassent parmi les assistants une
collecte à son bénéfice. Autrefois, en voyant passer la «Miséricorde»,
on jetait souvent l’obole des fenêtres, et, si c’était la nuit, on
enflammait le papier qui enveloppait le sou; et ces petites flammèches
secourables tombaient ainsi devant les hommes noirs.
Encore aujourd’hui, beaucoup de nobles font partie de la «Miséricorde»,
et en remplissent les plus humbles fonctions. Lorsqu’il était de
service, l’ancien grand-duc de Toscane quittait sans bruit sa table à
l’appel de la cloche; et le duc d’Aoste défunt, frère du roi, passe pour
avoir souvent porté les morts. Le roi et le prince héritier sont du
reste _Capi di Guardia_ honoraires. D’importantes libéralités ont
enrichi l’archiconfrérie; elle ne demande à ses associés qu’une
cotisation à peu près fictive, puisqu’elle est de quelques centimes pour
l’année entière. Sauf en cas de misère positive, les frères fournissent
eux-mêmes leur robe. Leurs obsèques revêtent une certaine solennité.
Pour continuer après la mort, à faire partie de leur grande famille
spirituelle, ils vont dormir leur dernier sommeil au cimetière de la
«Miséricorde,» où tant d’hommes qui furent empressés à soulager les
misères de leur prochain, reposent.
Quand on se trouve sur la petite place où la tradition place la maison
de Dante, on aperçoit une façade à l’aspect modeste. Sur une pierre
carrée, placée au-dessous d’une image de sainteté, sont gravés, en
caractères très anciens, ces mots:
_Elemosine per i poveri vergognosi di San Martino_[H].
On entre, et on se trouve dans un oratoire, autour duquel une fresque de
pourtour, divisée en lunettes, nous montre l’accomplissement des œuvres
de Miséricorde. Voici, dans une chambre pauvre, toute nue et dégarnie,
une femme en couches, avec son poupon blotti sous le bras droit; un
couvre-pied rouge s’étend sur le lit; dans un renfoncement du mur sont
posés une carafe et un verre. Debout, près de l’accouchée, un homme
grave, coiffé du chaperon, s’empresse et s’occupe à lui bander le bras;
un autre, assis au chevet, lui présente quelque chose à manger. La porte
est ouverte, et une femme, coiffée d’un mouchoir disposé un peu comme le
madras des Bordelaises, s’avance vers un visiteur charitable; celui-ci
lui remet un chapon et un _fiasco_ de vin; la femme tend les mains, pour
recevoir ces secours.
A côté, le vieux Capponi, l’air attentif, la tête blanche, est
représenté debout dans la rue; un homme lui parle, et tous deux
regardent un adolescent habillé de blanc qui apparaît sortant d’une
porte basse, et les pieds encore sur les marches d’un escalier
au-dessous du sol. Cette porte s’ouvre dans le mur d’un bâtiment sombre;
à travers les grillages épais, on aperçoit plusieurs figures inquiètes;
le jeune homme vêtu de blanc vient de faire la visite aux prisonniers.
Le même jeune homme, qui a une exquise figure d’éphèbe, et la grâce des
jeunes fauconniers que Benozzo Gozzoli nous montre entourant Laurent de
Médicis, se retrouve encore sur la lunette voisine; il est occupé à
accueillir des pèlerins mendiants. Dans le fond, sur une estrade, on
aperçoit un lit, et sur un dressoir, des cruchons et ustensiles de
ménage. Lui, au premier plan, porte sur son costume charmant une sorte
de tablier court, divisé en _deux poches_; les pèlerins, un homme et une
femme, s’avancent, le grand bâton à la main, l’air lassé; la femme a une
jupe courte, une sorte de mante misérable, et, sur la tête, un voile
blanc surmonté d’un chapeau d’homme en feutre noir.
* * * * *
Un peu plus loin, réunis sur les marches, par un jour triste, des
clercs, serrés les uns contre les autres, chantent l’office des morts;
un homme couche dans une fosse, d’un mouvement respectueux, un cadavre
enveloppé d’une robe blanche, le capuchon blanc à pointe rabattu sur le
visage; le brancardier, qui a aidé à porter le mort, détourne la tête et
reçoit l’aumône que lui fait un spectateur au visage compatissant et
triste.
* * * * *
Assistance des malades, soulagement des pauvres, ensevelissement des
pauvres, les trois œuvres principales de la «Miséricorde» au XVᵉ siècle
sont là devant nos yeux. Il ne paraît pas que la créature humaine ait
découvert depuis beaucoup d’autres façons de soulager ses semblables.
Les _pauvres honteux_, comme l’indique le nom de ce petit oratoire si
discret, modeste et caché, n’étaient pas oubliés; le dominicain S.
Antonino, prédécesseur de Savonarole au couvent de San Marco, avait
institué douze _Buonomini_ pour en avoir soin et pitié. Ces pauvres
prennent place là encore aujourd’hui, sur ces bancs appuyés au mur; mais
la requête ne se fait point verbalement; une ouverture portant
l’inscription _instanza_, se trouve à l’entrée; on y glisse les lettres
qui tombent dans une toute petite sacristie attenant à l’oratoire. Aux
côtés de l’autel, au fond, deux portes: l’une donne sur un petit
escalier en échelle par lequel montent les solliciteurs; l’autre livre
passage aux _Buonomini_ qui quittent la salle de leurs délibérations.
Rien, nulle part, des terribles humiliations de la publicité ou de la
promiscuité grossière de la charité moderne, qui est une fonction, et
non plus comme autrefois une œuvre d’amour, ou, si l’on veut,
d’expiation intéressée.
Ce qui est admirable, dans l’histoire de ce passé charitable, c’est de
voir la part efficace qu’ont toujours eue les humbles au soulagement
des souffrances et l’importance que le seul exercice des plus nobles
sentiments leur a donnée. Il a fallu le génie de Dante pour rendre
immortelle l’image de Béatrice Portinari, mais n’y aurait-il jamais eu
de poème du «Paradiso», nous connaîtrions le nom et la vie de la pauvre
servante qui avait tenu Béatrice enfant sur ses genoux: l’effigie de
l’humble _Mona Tessa_, dans la cour de l’hôpital de Santa Maria Nuova,
aurait rappelé l’image de celle qui inspira cette institution
charitable, et en fut aussi la principale fondatrice. Toute droite,
toute raide, avec des traits fins que l’âge a affaissés, la tête voilée,
la servante des Portinari, les mains jointes, paraît encore murmurer ses
oraisons.
* * * * *
Les rues des villes italiennes étaient pour l’habitant comme une vaste
cour commune où se continuait sa vie; un grand nombre de tabernacles,
érigés dans les rues, lui permettaient de satisfaire ses instincts
religieux avec la même aisance qu’à l’intérieur des églises. A Florence,
la plupart de ces tabernacles, tableaux de bons maîtres, ou faïences des
Della Robbia, sont des œuvres d’art charmantes et prêtent une grâce
spéciale aux rues et aux endroits où ils sont situés. La «Signoria»
jadis en encourageait la multiplication, car la lampe votive qui les
accompagnait toujours, aidait à éclairer la ville, et beaucoup de ces
tabernacles se trouvent dans des impasses, parfois sous des voûtes; il
en est qui sont encadrés de feuillages, ou devant lesquels, dans
l’anneau de fer à cet usage, est piqué un bouquet de fleurs. L’année
dernière, au moment de la grande frayeur du tremblement de terre, on a
vu à nu l’âme du peuple, et le cas qu’il fait encore de ces images
protectrices: devant toutes s’organisèrent des autels, s’entassèrent les
fleurs et les cierges, et du matin au soir, aux carrefours des rues, le
peuple demeura en prière, demandant protection à la Madone. De tous les
sanctuaires sortirent les images miraculeuses, et les choses se
passèrent exactement comme il y a cinq cents ans, ce jour de mai 1325,
lorsque la terre trembla, que des vapeurs de feu flottèrent sur la
ville, et que le peuple reconnut là des signes infaillibles de périls
futurs et de _grandes nouveautés_.
La «religion» italienne par excellence, et je dis ici «religion» dans le
sens de profession d’une règle consacrée, est celle des Franciscains.
Ils sont demeurés en communauté réelle avec l’âme de la race; ils n’ont
pas pris l’air archaïque de certains autres moines; on ne s’étonne point
de les voir dans les rues, avec leur pratique et fruste vêtement. Les
Capucins sont avant tout l’ordre du plein air. Lorsque saint François
restait de longues journées étendu en prières sur les roches de «La
Vernia» il paraissait faire partie de la terre, et les lézards confiants
grimpaient sur lui. Il lui fallait la voûte des cieux, le grand air,
pour vivre, prier et pleurer. Aujourd’hui encore, la vraie place de ses
disciples est sur les routes et aux carrefours; ce ne sont point gens de
cellule ou de contemplation, mais d’action simple et populaire. Beaucoup
sont ignorants, ce qui ajoute, je me figure, à leur force; il y a une
certaine naïveté, une certaine ignorance qui est éminemment favorable à
l’action, et surtout à l’action spirituelle qui demande avant tout la
conviction. Les grandes vérités morales tiennent après tout en un très
petit nombre de formules, et, si l’esprit en est bien imprégné, elles
suffisent amplement: comme une semence inépuisable, elles préparent des
moissons sans fin. Pour moi, je n’ai jamais été choqué que des hommes
simples fussent chargés d’enseigner, au contraire. Herbert Spencer a dit
qu’il ne voyait aucune connexion entre savoir lire et être honnête, et
rien au monde ne me paraît mieux démontré. Une des plus tristes choses
pour un peuple est que le Verbe cesse de se faire entendre pour lui;
c’est pourquoi il faut qu’il existe une classe d’hommes simples qui lui
parlent sa langue, et en des images fortes et naïves réalisent pour lui
les choses invisibles, et le nourrissent de l’espérance dont toutes les
créatures vivantes ont besoin.
Ce ne sont pas les livres, ce sera toujours la parole qui aura une
véritable influence sur les esprits et les âmes; parmi les
contemporains, le moine qui a le plus remué l’âme italienne, qui a amené
au pied de sa chaire les plus récalcitrants, est un simple Franciscain:
fra Agostino da Montefeltro.
«Frate Venturino, dit Villani dans sa chronique, prêcha souvent à
Florence (1335), et à ses prêches se trouvait le peuple en grand
nombre, l’écoutant quasi comme un prophète. Ses sermons n’étaient point
_subtils_, ni de science profonde, mais étaient très _efficaces_, d’une
bonne langue et de saintes paroles, et de nature à émouvoir les
gens;»--et voilà précisément comme a prêché et prêche aujourd’hui le
Padre Agostino.
* * * * *
A l’embouchure de l’Arno, se trouve un petit pays, surgi à la lisière
d’une _pineta_ qui descend presque jusqu’à la mer; l’air y est pur et
souffle souvent en tempête; c’est là que, la plus grande partie de
l’année, au milieu de quatre-vingt-quatorze orphelines dont il s’est
fait le père, ce fils de saint François vit, loin du bruit et de la
gloire dont il a eu certes sa bonne part. Cet orphelinat du Padre
Agostino est une institution vraiment curieuse, et, dans sa singularité,
tout à fait franciscaine; je ne sais si elle aurait pu prendre naissance
et exister ailleurs qu’en Italie. C’est une circonstance peut-être
unique qu’un moine se trouve à la tête d’un orphelinat de filles; bien
entendu, il en a été le fondateur, et aujourd’hui encore, l’orphelinat
dépend uniquement, pour son existence, des contributions que le Padre
Agostino peut y faire affluer. Il a bâti la maison, il a réuni les
enfants, il a tout organisé à souhait, il n’a pas de dettes, et pour le
reste il espère en la Providence. C’est une personnalité des plus
intéressantes que celle de ce Frate, tout plein d’une aimable et joyeuse
simplicité. Il entre dans la vieillesse; ses yeux sont les plus beaux du
monde, caressants, sans l’ombre de sensualité; l’expression en est
virile et miséricordieuse. Grand, à l’aise dans sa robe brune, chaussé
parce qu’il vit au milieu de ses orphelines, il apparaît infiniment
paternel; il parle avec une abondance, une clarté, une spontanéité, une
humilité charmantes. Dans la grande chambre qu’il occupe au
rez-de-chaussée, plus de quarante cages remplies d’oiseaux sont rangées
à terre: plusieurs pendent du plafond, juste au-dessus du bureau où il
écrit. On lui fait présent d’oiseaux de tous côtés, et il les accueille
avec un vrai bonheur; il parle et rit à ce petit peuple ailé, et lui
distribue des graines d’un air ravi. Un peu plus tard, faisant visiter
avec fierté la maison de «ses filles»--car il ne les appelle point des
orphelines,--il demande à la cuisine un morceau de pain, et se dirige
vers l’étable; à sa voix, la vache tourne la tête et vient manger dans
sa main, et lui, dans la pénombre de cette étable, avec son grand
capuchon à éperon relevé sur la tête, il forme un tableau extraordinaire
et d’un autre temps. Il aime sa vache comme il aime ses oiseaux, comme
il aime toutes les créatures de Dieu.
Rien n’égale sa sollicitude pour les enfants dont il a la charge, et on
peut lui appliquer une parole dite jadis à Mᵍʳ Dupanloup: «Vous les
aimez, non comme un père, mais comme une mère.» Dans le dortoir, dort
toute seule, dernier agneau de ce troupeau, une enfant de moins de
quatre ans; le Padre Agostino s’assied sur une chaise à côté du lit,
rassure l’enfant qui s’éveille, lui passe le bras sous la tête, dans
l’attitude et avec les paroles qui viendraient au cœur d’un véritable
père.