La petite chapelle de V... a été construite au XVIᵉ siècle, et, sur le

mur extérieur, en vieux caractères, est gravé le nom du fondateur; la

porte principale s’ouvre sur la route, et l’intérieur, avec ses bancs

tout simples, a l’aspect d’une église de campagne.

La partie réservée à la famille est située derrière l’autel, comme le

chœur des religieux; des rideaux l’enclosent de chaque côté, et les

maîtres ne peuvent être vus. L’arrangement est demeuré tel qu’il était

il y a trois cents ans; adossé au fond arrondi de l’abside, au-dessous

d’un tableau noirci représentant saint Pierre, patron du fondateur, se

trouve en pourtour un large banc de bois bruni, devant lequel est un

agenouilloir circulaire, bas, sans appui, sauf au milieu où il y a une

sorte de prie-Dieu double, placé un peu en avant, juste en face de la

porte basse qui, partant sous l’autel, mène au caveau mortuaire; cette

place est celle des chefs de famille, que deux cierges minces placés sur

le rebord du prie-Dieu éclairent, car il n’y a aucune fenêtre. Les

enfants et les serviteurs privilégiés, les aînés plus proches des

parents, se rangent dans le cercle. Une fois par semaine, _à

perpétuité_, se célèbre une messe dite «messe des pauvres», en

l’honneur des membres défunts de la famille. Ils viennent là, les vieux

et vieilles, quelquefois de très loin, nombreux, surtout les jours de

pluie ou de froid; ils écoutent la messe, puis sortent attendre l’aumône

qu’en mémoire des morts on leur distribue.

Mais remarquez que, dans cet arrangement, ce sont eux encore qui ont le

rôle généreux, puisque leur présence est censée se transformer en bien

pour les âmes de ceux qui ne sont plus, c’est la _communion des saints_,

qui est le principe égalitaire par excellence. Ces pauvres des campagnes

toscanes ont conservé le caractère primitif du pauvre, qui n’allait pas

sans une certaine gaieté; ils ne sont ni haineux ni grossiers, ils ont

toujours en guise de remerciement une bénédiction nouvelle: «Vous

trouverez cette aumône inscrite sur la porte du paradis,» dit une

vieille à une jeune femme qui lui fait la charité. Une autre: «Dieu vous

a vue, cette aumône est fleurie.» Une autre promet à une femme d’âge de

dire pour elle le _Dies iræ_; car ils les connaissent, ces cris

magnifiques sortis de l’âme angoissée de l’humanité, penchée sur le

gouffre de la mort!... Dans une campagne où, selon la coutume, on fait

l’aumône à jour fixe, les pauvres avaient pour habitude de se présenter

à une certaine porte; avis leur est donné que la semaine suivante ils

devront se réunir ailleurs. Au jour dit, un mendiant, non averti, arrive

à la porte accoutumée, veut frapper, mais le marteau avait été arrêté.

Le soir on trouve écrit à la craie sur cette porte: _Picchiate e vi sarà

aperto: ma se inchiodate il martello?_ (Frappez et il vous sera ouvert:

mais si vous arrêtez le marteau?) Ce peuple toscan, dans toutes les

classes, est doué d’une finesse charmante, il prend la vie avec une

sagesse de philosophe. _La povertà è il più leggiero di tutti i mali_,

la pauvreté est le plus léger de tous les maux, dit un de ses proverbes;

et cherchant le côté pratique ajoute: _La povertà mantiene la carità_,

la pauvreté entretient la charité.

Je crois qu’une des erreurs et des tristesses de notre temps est le peu

de cas qu’on fait des simples d’esprit. On dirait que l’homme ignorant

n’a plus sa place nulle part, et ce privilège (car, à mon avis, dans

notre monde troublé c’est un privilège que l’ignorance) n’attire que

dédain. Le bon sens toscan dit: _Un buon naturale val più di quante

lettere sono al mondo._ (Un bon naturel vaut mieux que toutes les

lettres qui sont au monde.) Pour moi, un des charmes de ce pays est

précisément que l’homme simple existe encore. Il y a dans toutes les

classes beaucoup plus de spontanéité, une conformité plus grande aux

instincts naturels, un dédain de la pose et de tout ce qui embarrasse

inutilement la vie; cela prouve, il me semble, non une infériorité, mais

un sens plus affiné. Je ne saurais imaginer que le niveau de

civilisation d’une race ou d’un peuple puisse s’estimer au degré de

confort dont il s’entoure; le plus avancé devenant celui qui est pourvu

de plus de commodités. A mon sens cependant il n’y a aucune relation

entre ces deux circonstances, la civilisation me paraissant un phénomène

d’ordre moral auquel la facilité de faire bouillir de l’eau rapidement

ou celle de se passer d’escalier n’a rien à voir.

Nulle part presque, la vie n’a été plus forte, plus ardente, et en même

temps plus douce que dans ces vieilles villes ceintes de leurs murs et

de leurs tours, et ces villas exquises, oasis de liberté et de repos.

Il y avait place et abri et pour le riche et pour le pauvre, que notre

organisation moderne tend toujours plus à éliminer comme facteur social.

Et de tout ce passé il reste encore quelque chose.

II

LA VIE A FLORENCE

_La verità fu sola figliula del tempo._

LEONARDO DA VINCI

(La vérité est la fille unique du temps.)

Cette race toscane est très particulièrement une race de plein air.

Qu’on prenne ses œuvres d’art ou sa littérature, toujours on s’aperçoit

qu’un instinct dominateur l’appelle dehors. C’est une obsession de ce

ciel rayonnant, de ces collines aux nuances tendres, de cette atmosphère

enfin, toute de joie et d’amour. Voyez les tableaux des primitifs: il

n’est pas une annonciation, pas une adoration, pas une vierge doucement

maternelle qui d’une façon quelconque ne soit enveloppée d’un pan de

paysages; à travers une de ces arcades exquises qu’ils affectionnent,

toujours apparaissent la campagne heureuse, le fleuve paisible, les

mûriers verdoyants.

La vie d’intérieur n’est qu’un accessoire; l’action, le rêve sont

toujours au dehors. Si, sur la fresque de la chapelle de son palais,

Côme le Vieux, avec son visage grave tout plein de concupiscence, est

représenté suivi des siens et précédé de son petit-fils Laurent le

Magnifique, semblable dans sa bonne grâce juvénile et fière à notre

Roi-Soleil, ce sera sur une route fleurie, au milieu d’une campagne

vivante et cultivée. Si, comme au Campo Santo de Pise, nous voyons de

belles dames et de jeunes seigneurs occupés à jouer de la viole et à

deviser d’amour, ils s’ébattront dans un jardin merveilleux. Boccace

mènera, sur la colline de Fiesole, l’aimable compagnie d’amies et d’amis

qui se sont réunis pour oublier les tristesses humaines et au milieu du

parfum des orangers et des jasmins, de la fraîcheur des eaux vives, de

l’ombrage des treilles épaisses, ils se croiront en sûreté contre le

fléau qui dévaste Florence. C’est dans un jardin aussi, c’est sous des

portiques, qu’ont devisé les platoniciens, amis de Laurent le

Magnifique; c’est dans des cours de cloîtres, au pied des rosiers

grimpants, que les âmes les plus austères ont médité et prié. C’est dans

la rue, sur les places, qu’en toute occasion le peuple s’est répandu.

C’est là qu’aujourd’hui encore il affectionne vivre. La vie privée, la

vie commerciale, la vie religieuse se manifestent toutes, plus ou moins,

au dehors.

La communion de cette race avec le sol qui la porte et le ciel qui

l’abrite a toujours été intime et réelle. L’être humain goûte ici sans

effort, et par le seul fait de l’air qu’il respire, une surabondance de

vie; en jouir apparaît encore à beaucoup une occupation pleinement

suffisante. Pour se rendre compte de ce qu’a été et de ce qu’est encore

ce peuple, il faut avoir éprouvé la griserie subtile qui émane de cette

terre, et du contraste singulier d’un ciel bleu, d’un soleil ardent et

d’un vent glacial. Puis, il y a l’incomparable et ardente douceur des

belles journées si fréquentes, la clarté des nuits rayonnantes

d’étoiles, la beauté d’une lumière qui baigne et transforme tout. Et

ainsi, non le palais, non la maison, mais la cité, mais la villa ont été

la passion de ce peuple.

Les rues ici ont un cachet tout particulier, et participent à un degré

inusité à la vie morale. Pour moi, je suis très frappé de l’espèce de

dignité des rues. Cette physionomie ne se conservera plus longtemps sans

doute, il faut la noter avant qu’elle disparaisse et que la vulgarité

moderne ait tout envahi.

Les anciennes communes, dans leur discernement profond des conditions

nécessaires à la prospérité et au bien-être d’un peuple, avaient

sagement réglé toutes choses, parce que toutes choses sont importantes,

et ce caractère si humain et si attirant des vieilles rues est dû en

partie à la législation qui demandait compte au citoyen des raisons

qu’il avait de changer le lieu de son domicile. Il ne fallait pas qu’une

partie de la ville contînt trop de palais pendant qu’une autre en serait

privée; de là cette magnifique harmonie: à côté du palais était la

_bottega_, et la _bottega_ veut dire aussi l’atelier de l’artiste.

Quand, dans une de ces rues étroites et commerçantes, entre deux rangées

de maisons épaisses et hautes, surplombées de toits qui avancent, on

examine les boutiques qui la garnissent, la première chose à remarquer

est l’absence complète de fracas, de réclame; rien qui soit de nature à

attirer les acheteurs. L’ancienne dignité des _Arti_ a laissé sa trace,

et le commerce compris de cette façon fait penser que M. Jourdain avait

raison, lorsqu’il comparait ses transactions avec ses clients à un

échange de bons procédés.

Il faut bien s’imaginer que la _Déclaration des Droits de l’homme_, qui

est pour nous une nouveauté relative, avait ici trouvé son expression

clairement formulée dès le XIIIᵉ siècle. Un des statuts de la république

disait expressément que «la liberté est un droit imprescriptible de la

nature». Ces gens sont donc majeurs depuis fort longtemps, et ne songent

pas à faire le bruit et l’embarras du fils de famille fraîchement

émancipé. Je ne saurais dire combien je trouve à ces boutiques

florentines quelque chose d’inusité et de séduisant; surtout dans les

rues les plus retirées, et aux heures du soir, faiblement et

suffisamment éclairées, elles ont un air de paix et de prospérité

tranquille très remarquable.

Beaucoup de ces boutiques sont encore sans devanture fermée, occupant un

rez-de-chaussée voûté et très élevé; celles des étoffes font penser au

temps où l’_arte della lana_ était la richesse et la splendeur de la

ville, tant elles ont conservé encore l’aspect sérieux et pratique: des

objets de nécessité usuelle sont là pour être vendus; la commodité de

les voir est mise à la portée du passant, mais c’est tout. Les marchands

sont des personnages très dignes et calmes, et qui paraissent plutôt

indifférents à la circonstance de vendre ou de ne pas vendre. J’en

regardais un, l’autre jour, appuyé sur une planchette mouvante faisant

comptoir et fermeture sur la rue; il examinait là son grand livre: c’est

exactement le spectacle que nous voyons reproduit sur les vieilles

estampes.

Voici une pharmacie, de fondation très ancienne: elle répond fort bien à

l’idée que l’on se peut former de ces _Speziali_, gros bonnets de

l’_Arte Maggiore_ qui faisaient à grands frais venir les drogues et les

épices de l’Orient. Rien au dehors que des vitres dépolies; à

l’intérieur tout est peint en blanc, relevé de dorures; des faïences de

formes diverses, aux nuances charmantes, contiennent les poudres et les

herbes; des _fiaschi_ élancés, légers et élégants, sont remplis de

liquides et rangés ensemble dans une armoire vitrée. Au mur du fond, un

petit tableau de sainteté avec sa lampe votive qui brûle; sur le

comptoir, un Hermès en bronze doré, le pétase à ailes éployées sur la

tête, préside comme dieu de la médecine; par une porte ouverte on

aperçoit le laboratoire, peint en blanc aussi, avec le lavabo de marbre

attenant au puits, qu’on trouve également dans toutes les sacristies.

L’air de netteté, de propreté est général. Les boutiques de pain et de

pâtes par exemple, sont de l’aspect le plus engageant; dans de larges

faïences, sorte de plats creux ovales, sont entassées les pâtes;

d’autres s’élèvent en pyramides, délicatement, légèrement, avec une

espèce de coquetterie primitive et enfantine, mais charmante. Les

fruitiers, dans leurs boutiques ouvertes, réussissent des étalages d’un

goût surprenant; tout se ramasse autour de l’embrasure en de gracieux

enchevêtrements; les légumes aux couleurs diverses, les fruits accrochés

et suspendus en grappes, s’étagent et se nuancent avec un art vraiment

savant; à l’intérieur sont rangées, dans un ordre de bonne ménagère, les

conserves, les boîtes de raisins et de figues blanches, toutes les

semences fines et sèches qui se mangent ici. Ce sont les commerces les

plus simples, qui se distinguent par cette sorte d’élégance archaïque

d’arrangement; il se fait avec le bois blanc, les balais et les sacs de

chanvre pour les olives, des étalages attrayants; tout cela a un air de

solidité et de bonne qualité; il est resté quelque chose des traditions

d’honnêteté scrupuleuse que les notaires des _Arti_ savaient rendre

obligatoires.

Ces anciennes boutiques étaient admirablement ménagées pour, en cas

d’alarme, être hermétiquement fermées, et elles ont gardé une apparence

de sécurité très grande. Descendant dernièrement, le soir, une de ces

rues, qui ne contient que des boutiques vieux genre,--la rue elle-même,

garnie d’immenses palais, n’étant éclairée que faiblement,--j’avais

néanmoins l’impression que la rue ainsi close et réservée présente

autant de sécurité, si ce n’est plus, que nos étourdissantes artères

modernes.

C’est un plaisir et un amusement que de voir les artisans paisiblement

occupés à leur métier, le cordonnier tirant son alêne, le menuisier

rabotant et sciant le bois, le doreur trempant son pinceau. Ils étaient

à l’œuvre, lorsque Dante Alighieri parcourait les rues de Florence, et y

remarquait le vieux tailleur auquel il fait allusion, enfilant avec

peine son aiguille:

_E si ver noi aguzzavan le ciglia_

_Come vecchio sartor fa nella cruna_[B].

Il est singulier d’observer que la décadence très réelle et trop visible

du goût paraît ne pas avoir atteint le bas peuple. Les petites

charrettes ambulantes qui parcourent Florence et stationnent dans

certaines rues sont vraiment étonnantes d’agencement gracieux. J’en ai

vu une qui ne contenait pour toutes marchandises, étalées sur un fond

blanc, que des veilleuses, des bobines, des paquets d’aiguilles et des

crayons; avec ces riens on avait fait quelque chose de coquet, qui

donnait envie d’achalander le marchand, homme à l’air grave, bien

enveloppé dans un vaste manteau. Un autre, avait groupé un assortiment

de vieilles ferrailles, de pelles, de bouts de chaîne, avec une

habileté et un art tout à fait ingénieux. Dans une charrette voisine, un

fonds de revendeur, défroques de toutes sortes, payait de mine. Faute de

mieux, une vieille ombrelle renversée servira d’évent. Il paraît

vraiment qu’une des caractéristiques de cette race qui fut si

laborieuse, est de faire quelque chose de peu.

* * * * *

Il est une classe de «boutiques» qui représentent, pour le peuple et

pour tous, l’imprévu fortuné, dans lequel plus ou moins chacun espère.

Les boutiques du _Lotto_, c’est-à-dire de la loterie, sont une

institution officielle, et les petits coupons de papier portant les

numéros se débitent sous la sauvegarde des portraits royaux, qui

s’étalent sur les murs de ces officines comme sur ceux de tous les

bureaux de l’État. La loterie est entrée profondément dans les mœurs;

avec la sobriété naturelle à la race, elle contribue, je crois, à

enrayer les efforts qui pourraient amener un état de choses plus

prospère. Pour qui se contente de si peu, et qui, chaque semaine,

moyennant la mise de quelques centimes, espère un coup de la fortune, le

travail soutenu, régulier, n’est plus qu’un pis aller. C’est sur le

petit peuple que le _Lotto_ exerce toute son influence débilitante, car

on n’imagine pas combien est grand sur lui le prestige de cette rangée

de cinq numéros qui, aux portes des boutiques du _Lotto_, se

renouvellent chaque samedi. Il y a quelque chose de tragique dans ce

fait que tant de pauvres êtres, déjà si mal partagés, inutilement,

semaine après semaine, mois après mois, année après année, ne se lassent

pas de porter une parcelle de leur nécessaire dans le vain espoir d’un

gain problématique. Le _Lotto_ devient pour une foule de pauvres gens

une préoccupation absorbante, tout s’y rapporte, et, comme dit Giusti:

«S’il passe une bière, on s’informe à qui mieux mieux de ce qui regarde

le mort. O pieuses gens! un peuple de sceptiques _ne pleure pas les

malheurs_, mais joue ses pièces sur les coups apoplectiques.»

Quoi qu’il arrive, en effet, la pensée du peuple se tourne toujours vers

le _Lotto_, et la première combinaison qui surgit à l’esprit dans les

catastrophes privées ou publiques, est celle de l’_Ambo_ ou du _Terno_.

Rien de plus navrant que de voir le samedi soir cette petite foule

honteuse, avide de connaître les numéros sortis; on lit sur les visages

un tel désappointement! Des vieux pitoyables s’en vont, l’air si triste!

Des femmes s’en retournent, la mine accablée, et tous laissent là

quelque chose de leur ressort et de leur vitalité.

«Ah! vive la loi qui maintient le _Lotto_, et qui _donne du foin aux

ânes avec le livre des songes_!» écrit le même Giusti.

Il est impossible d’avoir vécu dans une ville italienne sans avoir été

frappé du nombre extraordinaire d’hommes appartenant à la classe

inférieure, qui paraissent n’avoir d’autre occupation que de rester

appuyés aux parapets des quais, ou de flâner sur les places. Ils

demeurent là des heures entières, mettant en action le proverbe qui dit:

_Non è più bel mestiere che non aver pensieri_[C]. Ces gens-là ont

évidemment réduit les besoins de la vie à un minimum qui leur permet

cette oisiveté qui leur est chère. Il est hors de doute que dans un pays

comme la Toscane, avec des conditions matérielles d’existence encore si

extraordinairement faciles, le paupérisme ne prendra jamais l’aspect

formidable qu’il revêt ailleurs. Florence a été, dans le passé, mère et

instigatrice de toutes les institutions que nous croyons les plus

modernes; aussi la classe nécessiteuse y diffère par des traits

essentiels de notre prolétariat du Nord.

* * * * *

D’abord, pour se placer au point de vue véritable, il faut se souvenir

que l’état de la société reposait, il y a seulement trente-cinq ans, sur

les bases séculaires, et que l’aumône était une des pierres

fondamentales de l’organisation sociale. Dans ce pays où les couvents

étaient riches et nombreux, se distribuait chaque jour un nombre

incalculable d’aliments gratuits: pas de couvent où, sur l’heure de

midi, le pauvre se vît refuser une soupe. Lorsqu’en Angleterre, au XVIᵉ

siècle, Henri VIII confisqua les biens ecclésiastiques et détruisit les

monastères, le premier résultat tangible de cette spoliation fut une

augmentation immense de la classe des mendiants; et il fallut une

législation, barbare dans son esprit, cruelle dans son application,

pour réduire ceux que l’Église avait maternellement et efficacement

tenus en bride. Il n’est pas du tout prouvé que la confiscation des

biens ecclésiastiques ne doive pas avoir pour l’Italie des conséquences

pernicieuses; seulement en Angleterre l’esprit de l’Église fut étouffé;

ici il demeure, et la loi est tournée de cent façons. Le soin des

pauvres a été l’œuvre capitale de l’Église, et son ingéniosité pour

parer aux nécessités humaines, en alléger les souffrances, a été

infinie, de sorte qu’aujourd’hui encore, si récemment arraché à la

protection religieuse, le prolétaire n’a pas acquis ce levain de haine

profonde contre les classes aisées qui existe ailleurs. Parcourir ici

les quartiers les plus pauvres est une tâche qui attriste, mais ne

désespère pas.

* * * * *

Voici une maison occupée par des gens besogneux; celui qui me guide a

l’habitude de les secourir; il frappe à la porte, on se met aux

fenêtres, et à sa vue tous les visages s’éclairent; une femme descend

ouvrir. Elle est jeune, arrivée au dernier terme de la grossesse, et dit

sa misère, qui est grande, avec une sorte de bonne humeur. On monte

l’escalier de pierre étroit, mais aéré et clair; en haut sont deux

chambres, occupées par plusieurs familles; il y a un tas d’enfants

grouillants, et six ou huit personnes dans la première pièce qui a une

cheminée, autour de laquelle, sur des bancs de bois, tous sont groupés;

pour meubles, des tréteaux, sur lesquels on étend des sacs: ce sont les

lits. Les femmes sont mieux tenues, coiffées plus convenablement qu’on

ne l’imaginerait; presque aucune n’est débraillée.

La misère de tous ces pauvres gens est réelle, et tous sont secourus

plus ou moins par la _Congregazione di Carità_ qui a fondu en elle-même

plusieurs œuvres anciennes, et a perdu son caractère religieux pour

n’être plus que purement secourable. On entoure le représentant de la

«Congregazione»; on lui parle abondamment, explicitement; les femmes

avec une certaine gaieté; aucun des visages n’est haineux, aucun ne

porte les horribles stigmates de la misère à l’état héréditaire et

chronique. C’est qu’il faut si peu de chose pour faire vivre et secourir

ces êtres!

La maison dont je parle est occupée au rez-de-chaussée par une cuisine,

où viennent s’approvisionner les gens les plus pauvres. J’étonnerai

sans doute, en disant que cette cuisine populaire, dans une rue basse,

n’est nullement répugnante. Une quantité de choux très beaux, une masse

épaisse de polenta dorée, toute prête, forment le fond le plus

substantiel; un demi-chou cuit coûte un demi-sou, un autre demi-sou

procurera une portion de polenta, ou une soupe faite de l’eau dans

laquelle ont cuit les tripes; avec cela et un morceau de pain, un homme

se trouve nourri; et le peu qu’il faut pour se procurer cette nourriture

sommaire est à la portée du plus paresseux. Il y a un tas de petits

métiers, qui ne paraissent guère de nature à faire vivre leur homme, et

qui cependant, dans ces conditions, y arrivent: ce sont, par exemple,

les balayeurs de magasins; tous les matins, nombre d’hommes gagnent

ainsi un sou. De plus, presque tous les magasins font à jour fixe

l’aumône; trois, quatre sous sont récoltés de cette façon avec une quasi

certitude, et suffisent. D’un autre côté, l’alcool n’exerce pas encore

ses effroyables ravages sur ce peuple, qui peut donc mieux supporter la

pauvreté.

Dans ces rues populeuses, les femmes sont presque toutes dehors; la

plupart ont des vêtements de couleurs très claires; elles reçoivent

l’aumône avec une certaine affection, et un _Dio glielo renda_, qui, du

reste, ne les empêchera nullement de blasphémer la minute d’après. Comme

une distribution imprudente de sous nous a fait en un instant être

entourés d’une façon un peu oppressante par une masse criarde de femmes

et d’enfants, une commère plus avisée ôte son zoccolo[D] de bois et,

avec quelques taloches bien senties, parvient à nous faire ouvrir un

passage; tout se passe avec bonne humeur et des façons qui, chez les

femmes, n’ont rien de grossier. Une belle fille jeune et alerte, qui du

reste est une honnête ouvrière, confesse avec une sorte d’ingénuité

attirante, qu’elle n’a pas même de quoi s’acheter «sa chemise de noce».

Elle dit cela sans l’ombre d’indécence ou d’arrière-pensée, et reçoit en

riant le billet de cinq francs qui lui rendra l’acquisition possible.

Dans cette classe, le «sacrement», c’est-à-dire le mariage, est le

grand objectif des filles; l’immoralité n’y est pas à l’état habituel.

Ceux qui les connaissent le mieux leur rendent ce témoignage, qui n’a,

bien entendu, que sa valeur relative; car, au XIVᵉ siècle, Florence,

avant toute autre ville d’Europe, possédait déjà son hôpital des enfants

trouvés, qui existe encore aujourd’hui. Le nom qui lui a été donné, les

_Innocenti_, est un indice de l’esprit dans lequel il a été fondé. Les

lois de la société d’alors étaient humaines et pitoyables aux enfants

naturels. Sans faire partie de la famille ils étaient pourtant

légalement admis à une part relativement importante de l’héritage

paternel, et la légitimation subséquente pouvait les placer sur un pied

identique.

* * * * *

Terres de soleil et de brouillard · 第 2 / 11 段