mur extérieur, en vieux caractères, est gravé le nom du fondateur; la
porte principale s’ouvre sur la route, et l’intérieur, avec ses bancs
tout simples, a l’aspect d’une église de campagne.
La partie réservée à la famille est située derrière l’autel, comme le
chœur des religieux; des rideaux l’enclosent de chaque côté, et les
maîtres ne peuvent être vus. L’arrangement est demeuré tel qu’il était
il y a trois cents ans; adossé au fond arrondi de l’abside, au-dessous
d’un tableau noirci représentant saint Pierre, patron du fondateur, se
trouve en pourtour un large banc de bois bruni, devant lequel est un
agenouilloir circulaire, bas, sans appui, sauf au milieu où il y a une
sorte de prie-Dieu double, placé un peu en avant, juste en face de la
porte basse qui, partant sous l’autel, mène au caveau mortuaire; cette
place est celle des chefs de famille, que deux cierges minces placés sur
le rebord du prie-Dieu éclairent, car il n’y a aucune fenêtre. Les
enfants et les serviteurs privilégiés, les aînés plus proches des
parents, se rangent dans le cercle. Une fois par semaine, _à
perpétuité_, se célèbre une messe dite «messe des pauvres», en
l’honneur des membres défunts de la famille. Ils viennent là, les vieux
et vieilles, quelquefois de très loin, nombreux, surtout les jours de
pluie ou de froid; ils écoutent la messe, puis sortent attendre l’aumône
qu’en mémoire des morts on leur distribue.
Mais remarquez que, dans cet arrangement, ce sont eux encore qui ont le
rôle généreux, puisque leur présence est censée se transformer en bien
pour les âmes de ceux qui ne sont plus, c’est la _communion des saints_,
qui est le principe égalitaire par excellence. Ces pauvres des campagnes
toscanes ont conservé le caractère primitif du pauvre, qui n’allait pas
sans une certaine gaieté; ils ne sont ni haineux ni grossiers, ils ont
toujours en guise de remerciement une bénédiction nouvelle: «Vous
trouverez cette aumône inscrite sur la porte du paradis,» dit une
vieille à une jeune femme qui lui fait la charité. Une autre: «Dieu vous
a vue, cette aumône est fleurie.» Une autre promet à une femme d’âge de
dire pour elle le _Dies iræ_; car ils les connaissent, ces cris
magnifiques sortis de l’âme angoissée de l’humanité, penchée sur le
gouffre de la mort!... Dans une campagne où, selon la coutume, on fait
l’aumône à jour fixe, les pauvres avaient pour habitude de se présenter
à une certaine porte; avis leur est donné que la semaine suivante ils
devront se réunir ailleurs. Au jour dit, un mendiant, non averti, arrive
à la porte accoutumée, veut frapper, mais le marteau avait été arrêté.
Le soir on trouve écrit à la craie sur cette porte: _Picchiate e vi sarà
aperto: ma se inchiodate il martello?_ (Frappez et il vous sera ouvert:
mais si vous arrêtez le marteau?) Ce peuple toscan, dans toutes les
classes, est doué d’une finesse charmante, il prend la vie avec une
sagesse de philosophe. _La povertà è il più leggiero di tutti i mali_,
la pauvreté est le plus léger de tous les maux, dit un de ses proverbes;
et cherchant le côté pratique ajoute: _La povertà mantiene la carità_,
la pauvreté entretient la charité.
Je crois qu’une des erreurs et des tristesses de notre temps est le peu
de cas qu’on fait des simples d’esprit. On dirait que l’homme ignorant
n’a plus sa place nulle part, et ce privilège (car, à mon avis, dans
notre monde troublé c’est un privilège que l’ignorance) n’attire que
dédain. Le bon sens toscan dit: _Un buon naturale val più di quante
lettere sono al mondo._ (Un bon naturel vaut mieux que toutes les
lettres qui sont au monde.) Pour moi, un des charmes de ce pays est
précisément que l’homme simple existe encore. Il y a dans toutes les
classes beaucoup plus de spontanéité, une conformité plus grande aux
instincts naturels, un dédain de la pose et de tout ce qui embarrasse
inutilement la vie; cela prouve, il me semble, non une infériorité, mais
un sens plus affiné. Je ne saurais imaginer que le niveau de
civilisation d’une race ou d’un peuple puisse s’estimer au degré de
confort dont il s’entoure; le plus avancé devenant celui qui est pourvu
de plus de commodités. A mon sens cependant il n’y a aucune relation
entre ces deux circonstances, la civilisation me paraissant un phénomène
d’ordre moral auquel la facilité de faire bouillir de l’eau rapidement
ou celle de se passer d’escalier n’a rien à voir.
Nulle part presque, la vie n’a été plus forte, plus ardente, et en même
temps plus douce que dans ces vieilles villes ceintes de leurs murs et
de leurs tours, et ces villas exquises, oasis de liberté et de repos.
Il y avait place et abri et pour le riche et pour le pauvre, que notre
organisation moderne tend toujours plus à éliminer comme facteur social.
Et de tout ce passé il reste encore quelque chose.
II
LA VIE A FLORENCE
_La verità fu sola figliula del tempo._
LEONARDO DA VINCI
(La vérité est la fille unique du temps.)
Cette race toscane est très particulièrement une race de plein air.
Qu’on prenne ses œuvres d’art ou sa littérature, toujours on s’aperçoit
qu’un instinct dominateur l’appelle dehors. C’est une obsession de ce
ciel rayonnant, de ces collines aux nuances tendres, de cette atmosphère
enfin, toute de joie et d’amour. Voyez les tableaux des primitifs: il
n’est pas une annonciation, pas une adoration, pas une vierge doucement
maternelle qui d’une façon quelconque ne soit enveloppée d’un pan de
paysages; à travers une de ces arcades exquises qu’ils affectionnent,
toujours apparaissent la campagne heureuse, le fleuve paisible, les
mûriers verdoyants.
La vie d’intérieur n’est qu’un accessoire; l’action, le rêve sont
toujours au dehors. Si, sur la fresque de la chapelle de son palais,
Côme le Vieux, avec son visage grave tout plein de concupiscence, est
représenté suivi des siens et précédé de son petit-fils Laurent le
Magnifique, semblable dans sa bonne grâce juvénile et fière à notre
Roi-Soleil, ce sera sur une route fleurie, au milieu d’une campagne
vivante et cultivée. Si, comme au Campo Santo de Pise, nous voyons de
belles dames et de jeunes seigneurs occupés à jouer de la viole et à
deviser d’amour, ils s’ébattront dans un jardin merveilleux. Boccace
mènera, sur la colline de Fiesole, l’aimable compagnie d’amies et d’amis
qui se sont réunis pour oublier les tristesses humaines et au milieu du
parfum des orangers et des jasmins, de la fraîcheur des eaux vives, de
l’ombrage des treilles épaisses, ils se croiront en sûreté contre le
fléau qui dévaste Florence. C’est dans un jardin aussi, c’est sous des
portiques, qu’ont devisé les platoniciens, amis de Laurent le
Magnifique; c’est dans des cours de cloîtres, au pied des rosiers
grimpants, que les âmes les plus austères ont médité et prié. C’est dans
la rue, sur les places, qu’en toute occasion le peuple s’est répandu.
C’est là qu’aujourd’hui encore il affectionne vivre. La vie privée, la
vie commerciale, la vie religieuse se manifestent toutes, plus ou moins,
au dehors.
La communion de cette race avec le sol qui la porte et le ciel qui
l’abrite a toujours été intime et réelle. L’être humain goûte ici sans
effort, et par le seul fait de l’air qu’il respire, une surabondance de
vie; en jouir apparaît encore à beaucoup une occupation pleinement
suffisante. Pour se rendre compte de ce qu’a été et de ce qu’est encore
ce peuple, il faut avoir éprouvé la griserie subtile qui émane de cette
terre, et du contraste singulier d’un ciel bleu, d’un soleil ardent et
d’un vent glacial. Puis, il y a l’incomparable et ardente douceur des
belles journées si fréquentes, la clarté des nuits rayonnantes
d’étoiles, la beauté d’une lumière qui baigne et transforme tout. Et
ainsi, non le palais, non la maison, mais la cité, mais la villa ont été
la passion de ce peuple.
Les rues ici ont un cachet tout particulier, et participent à un degré
inusité à la vie morale. Pour moi, je suis très frappé de l’espèce de
dignité des rues. Cette physionomie ne se conservera plus longtemps sans
doute, il faut la noter avant qu’elle disparaisse et que la vulgarité
moderne ait tout envahi.
Les anciennes communes, dans leur discernement profond des conditions
nécessaires à la prospérité et au bien-être d’un peuple, avaient
sagement réglé toutes choses, parce que toutes choses sont importantes,
et ce caractère si humain et si attirant des vieilles rues est dû en
partie à la législation qui demandait compte au citoyen des raisons
qu’il avait de changer le lieu de son domicile. Il ne fallait pas qu’une
partie de la ville contînt trop de palais pendant qu’une autre en serait
privée; de là cette magnifique harmonie: à côté du palais était la
_bottega_, et la _bottega_ veut dire aussi l’atelier de l’artiste.
Quand, dans une de ces rues étroites et commerçantes, entre deux rangées
de maisons épaisses et hautes, surplombées de toits qui avancent, on
examine les boutiques qui la garnissent, la première chose à remarquer
est l’absence complète de fracas, de réclame; rien qui soit de nature à
attirer les acheteurs. L’ancienne dignité des _Arti_ a laissé sa trace,
et le commerce compris de cette façon fait penser que M. Jourdain avait
raison, lorsqu’il comparait ses transactions avec ses clients à un
échange de bons procédés.
Il faut bien s’imaginer que la _Déclaration des Droits de l’homme_, qui
est pour nous une nouveauté relative, avait ici trouvé son expression
clairement formulée dès le XIIIᵉ siècle. Un des statuts de la république
disait expressément que «la liberté est un droit imprescriptible de la
nature». Ces gens sont donc majeurs depuis fort longtemps, et ne songent
pas à faire le bruit et l’embarras du fils de famille fraîchement
émancipé. Je ne saurais dire combien je trouve à ces boutiques
florentines quelque chose d’inusité et de séduisant; surtout dans les
rues les plus retirées, et aux heures du soir, faiblement et
suffisamment éclairées, elles ont un air de paix et de prospérité
tranquille très remarquable.
Beaucoup de ces boutiques sont encore sans devanture fermée, occupant un
rez-de-chaussée voûté et très élevé; celles des étoffes font penser au
temps où l’_arte della lana_ était la richesse et la splendeur de la
ville, tant elles ont conservé encore l’aspect sérieux et pratique: des
objets de nécessité usuelle sont là pour être vendus; la commodité de
les voir est mise à la portée du passant, mais c’est tout. Les marchands
sont des personnages très dignes et calmes, et qui paraissent plutôt
indifférents à la circonstance de vendre ou de ne pas vendre. J’en
regardais un, l’autre jour, appuyé sur une planchette mouvante faisant
comptoir et fermeture sur la rue; il examinait là son grand livre: c’est
exactement le spectacle que nous voyons reproduit sur les vieilles
estampes.
Voici une pharmacie, de fondation très ancienne: elle répond fort bien à
l’idée que l’on se peut former de ces _Speziali_, gros bonnets de
l’_Arte Maggiore_ qui faisaient à grands frais venir les drogues et les
épices de l’Orient. Rien au dehors que des vitres dépolies; à
l’intérieur tout est peint en blanc, relevé de dorures; des faïences de
formes diverses, aux nuances charmantes, contiennent les poudres et les
herbes; des _fiaschi_ élancés, légers et élégants, sont remplis de
liquides et rangés ensemble dans une armoire vitrée. Au mur du fond, un
petit tableau de sainteté avec sa lampe votive qui brûle; sur le
comptoir, un Hermès en bronze doré, le pétase à ailes éployées sur la
tête, préside comme dieu de la médecine; par une porte ouverte on
aperçoit le laboratoire, peint en blanc aussi, avec le lavabo de marbre
attenant au puits, qu’on trouve également dans toutes les sacristies.
L’air de netteté, de propreté est général. Les boutiques de pain et de
pâtes par exemple, sont de l’aspect le plus engageant; dans de larges
faïences, sorte de plats creux ovales, sont entassées les pâtes;
d’autres s’élèvent en pyramides, délicatement, légèrement, avec une
espèce de coquetterie primitive et enfantine, mais charmante. Les
fruitiers, dans leurs boutiques ouvertes, réussissent des étalages d’un
goût surprenant; tout se ramasse autour de l’embrasure en de gracieux
enchevêtrements; les légumes aux couleurs diverses, les fruits accrochés
et suspendus en grappes, s’étagent et se nuancent avec un art vraiment
savant; à l’intérieur sont rangées, dans un ordre de bonne ménagère, les
conserves, les boîtes de raisins et de figues blanches, toutes les
semences fines et sèches qui se mangent ici. Ce sont les commerces les
plus simples, qui se distinguent par cette sorte d’élégance archaïque
d’arrangement; il se fait avec le bois blanc, les balais et les sacs de
chanvre pour les olives, des étalages attrayants; tout cela a un air de
solidité et de bonne qualité; il est resté quelque chose des traditions
d’honnêteté scrupuleuse que les notaires des _Arti_ savaient rendre
obligatoires.
Ces anciennes boutiques étaient admirablement ménagées pour, en cas
d’alarme, être hermétiquement fermées, et elles ont gardé une apparence
de sécurité très grande. Descendant dernièrement, le soir, une de ces
rues, qui ne contient que des boutiques vieux genre,--la rue elle-même,
garnie d’immenses palais, n’étant éclairée que faiblement,--j’avais
néanmoins l’impression que la rue ainsi close et réservée présente
autant de sécurité, si ce n’est plus, que nos étourdissantes artères
modernes.
C’est un plaisir et un amusement que de voir les artisans paisiblement
occupés à leur métier, le cordonnier tirant son alêne, le menuisier
rabotant et sciant le bois, le doreur trempant son pinceau. Ils étaient
à l’œuvre, lorsque Dante Alighieri parcourait les rues de Florence, et y
remarquait le vieux tailleur auquel il fait allusion, enfilant avec
peine son aiguille:
_E si ver noi aguzzavan le ciglia_
_Come vecchio sartor fa nella cruna_[B].
Il est singulier d’observer que la décadence très réelle et trop visible
du goût paraît ne pas avoir atteint le bas peuple. Les petites
charrettes ambulantes qui parcourent Florence et stationnent dans
certaines rues sont vraiment étonnantes d’agencement gracieux. J’en ai
vu une qui ne contenait pour toutes marchandises, étalées sur un fond
blanc, que des veilleuses, des bobines, des paquets d’aiguilles et des
crayons; avec ces riens on avait fait quelque chose de coquet, qui
donnait envie d’achalander le marchand, homme à l’air grave, bien
enveloppé dans un vaste manteau. Un autre, avait groupé un assortiment
de vieilles ferrailles, de pelles, de bouts de chaîne, avec une
habileté et un art tout à fait ingénieux. Dans une charrette voisine, un
fonds de revendeur, défroques de toutes sortes, payait de mine. Faute de
mieux, une vieille ombrelle renversée servira d’évent. Il paraît
vraiment qu’une des caractéristiques de cette race qui fut si
laborieuse, est de faire quelque chose de peu.
* * * * *
Il est une classe de «boutiques» qui représentent, pour le peuple et
pour tous, l’imprévu fortuné, dans lequel plus ou moins chacun espère.
Les boutiques du _Lotto_, c’est-à-dire de la loterie, sont une
institution officielle, et les petits coupons de papier portant les
numéros se débitent sous la sauvegarde des portraits royaux, qui
s’étalent sur les murs de ces officines comme sur ceux de tous les
bureaux de l’État. La loterie est entrée profondément dans les mœurs;
avec la sobriété naturelle à la race, elle contribue, je crois, à
enrayer les efforts qui pourraient amener un état de choses plus
prospère. Pour qui se contente de si peu, et qui, chaque semaine,
moyennant la mise de quelques centimes, espère un coup de la fortune, le
travail soutenu, régulier, n’est plus qu’un pis aller. C’est sur le
petit peuple que le _Lotto_ exerce toute son influence débilitante, car
on n’imagine pas combien est grand sur lui le prestige de cette rangée
de cinq numéros qui, aux portes des boutiques du _Lotto_, se
renouvellent chaque samedi. Il y a quelque chose de tragique dans ce
fait que tant de pauvres êtres, déjà si mal partagés, inutilement,
semaine après semaine, mois après mois, année après année, ne se lassent
pas de porter une parcelle de leur nécessaire dans le vain espoir d’un
gain problématique. Le _Lotto_ devient pour une foule de pauvres gens
une préoccupation absorbante, tout s’y rapporte, et, comme dit Giusti:
«S’il passe une bière, on s’informe à qui mieux mieux de ce qui regarde
le mort. O pieuses gens! un peuple de sceptiques _ne pleure pas les
malheurs_, mais joue ses pièces sur les coups apoplectiques.»
Quoi qu’il arrive, en effet, la pensée du peuple se tourne toujours vers
le _Lotto_, et la première combinaison qui surgit à l’esprit dans les
catastrophes privées ou publiques, est celle de l’_Ambo_ ou du _Terno_.
Rien de plus navrant que de voir le samedi soir cette petite foule
honteuse, avide de connaître les numéros sortis; on lit sur les visages
un tel désappointement! Des vieux pitoyables s’en vont, l’air si triste!
Des femmes s’en retournent, la mine accablée, et tous laissent là
quelque chose de leur ressort et de leur vitalité.
«Ah! vive la loi qui maintient le _Lotto_, et qui _donne du foin aux
ânes avec le livre des songes_!» écrit le même Giusti.
Il est impossible d’avoir vécu dans une ville italienne sans avoir été
frappé du nombre extraordinaire d’hommes appartenant à la classe
inférieure, qui paraissent n’avoir d’autre occupation que de rester
appuyés aux parapets des quais, ou de flâner sur les places. Ils
demeurent là des heures entières, mettant en action le proverbe qui dit:
_Non è più bel mestiere che non aver pensieri_[C]. Ces gens-là ont
évidemment réduit les besoins de la vie à un minimum qui leur permet
cette oisiveté qui leur est chère. Il est hors de doute que dans un pays
comme la Toscane, avec des conditions matérielles d’existence encore si
extraordinairement faciles, le paupérisme ne prendra jamais l’aspect
formidable qu’il revêt ailleurs. Florence a été, dans le passé, mère et
instigatrice de toutes les institutions que nous croyons les plus
modernes; aussi la classe nécessiteuse y diffère par des traits
essentiels de notre prolétariat du Nord.
* * * * *
D’abord, pour se placer au point de vue véritable, il faut se souvenir
que l’état de la société reposait, il y a seulement trente-cinq ans, sur
les bases séculaires, et que l’aumône était une des pierres
fondamentales de l’organisation sociale. Dans ce pays où les couvents
étaient riches et nombreux, se distribuait chaque jour un nombre
incalculable d’aliments gratuits: pas de couvent où, sur l’heure de
midi, le pauvre se vît refuser une soupe. Lorsqu’en Angleterre, au XVIᵉ
siècle, Henri VIII confisqua les biens ecclésiastiques et détruisit les
monastères, le premier résultat tangible de cette spoliation fut une
augmentation immense de la classe des mendiants; et il fallut une
législation, barbare dans son esprit, cruelle dans son application,
pour réduire ceux que l’Église avait maternellement et efficacement
tenus en bride. Il n’est pas du tout prouvé que la confiscation des
biens ecclésiastiques ne doive pas avoir pour l’Italie des conséquences
pernicieuses; seulement en Angleterre l’esprit de l’Église fut étouffé;
ici il demeure, et la loi est tournée de cent façons. Le soin des
pauvres a été l’œuvre capitale de l’Église, et son ingéniosité pour
parer aux nécessités humaines, en alléger les souffrances, a été
infinie, de sorte qu’aujourd’hui encore, si récemment arraché à la
protection religieuse, le prolétaire n’a pas acquis ce levain de haine
profonde contre les classes aisées qui existe ailleurs. Parcourir ici
les quartiers les plus pauvres est une tâche qui attriste, mais ne
désespère pas.
* * * * *
Voici une maison occupée par des gens besogneux; celui qui me guide a
l’habitude de les secourir; il frappe à la porte, on se met aux
fenêtres, et à sa vue tous les visages s’éclairent; une femme descend
ouvrir. Elle est jeune, arrivée au dernier terme de la grossesse, et dit
sa misère, qui est grande, avec une sorte de bonne humeur. On monte
l’escalier de pierre étroit, mais aéré et clair; en haut sont deux
chambres, occupées par plusieurs familles; il y a un tas d’enfants
grouillants, et six ou huit personnes dans la première pièce qui a une
cheminée, autour de laquelle, sur des bancs de bois, tous sont groupés;
pour meubles, des tréteaux, sur lesquels on étend des sacs: ce sont les
lits. Les femmes sont mieux tenues, coiffées plus convenablement qu’on
ne l’imaginerait; presque aucune n’est débraillée.
La misère de tous ces pauvres gens est réelle, et tous sont secourus
plus ou moins par la _Congregazione di Carità_ qui a fondu en elle-même
plusieurs œuvres anciennes, et a perdu son caractère religieux pour
n’être plus que purement secourable. On entoure le représentant de la
«Congregazione»; on lui parle abondamment, explicitement; les femmes
avec une certaine gaieté; aucun des visages n’est haineux, aucun ne
porte les horribles stigmates de la misère à l’état héréditaire et
chronique. C’est qu’il faut si peu de chose pour faire vivre et secourir
ces êtres!
La maison dont je parle est occupée au rez-de-chaussée par une cuisine,
où viennent s’approvisionner les gens les plus pauvres. J’étonnerai
sans doute, en disant que cette cuisine populaire, dans une rue basse,
n’est nullement répugnante. Une quantité de choux très beaux, une masse
épaisse de polenta dorée, toute prête, forment le fond le plus
substantiel; un demi-chou cuit coûte un demi-sou, un autre demi-sou
procurera une portion de polenta, ou une soupe faite de l’eau dans
laquelle ont cuit les tripes; avec cela et un morceau de pain, un homme
se trouve nourri; et le peu qu’il faut pour se procurer cette nourriture
sommaire est à la portée du plus paresseux. Il y a un tas de petits
métiers, qui ne paraissent guère de nature à faire vivre leur homme, et
qui cependant, dans ces conditions, y arrivent: ce sont, par exemple,
les balayeurs de magasins; tous les matins, nombre d’hommes gagnent
ainsi un sou. De plus, presque tous les magasins font à jour fixe
l’aumône; trois, quatre sous sont récoltés de cette façon avec une quasi
certitude, et suffisent. D’un autre côté, l’alcool n’exerce pas encore
ses effroyables ravages sur ce peuple, qui peut donc mieux supporter la
pauvreté.
Dans ces rues populeuses, les femmes sont presque toutes dehors; la
plupart ont des vêtements de couleurs très claires; elles reçoivent
l’aumône avec une certaine affection, et un _Dio glielo renda_, qui, du
reste, ne les empêchera nullement de blasphémer la minute d’après. Comme
une distribution imprudente de sous nous a fait en un instant être
entourés d’une façon un peu oppressante par une masse criarde de femmes
et d’enfants, une commère plus avisée ôte son zoccolo[D] de bois et,
avec quelques taloches bien senties, parvient à nous faire ouvrir un
passage; tout se passe avec bonne humeur et des façons qui, chez les
femmes, n’ont rien de grossier. Une belle fille jeune et alerte, qui du
reste est une honnête ouvrière, confesse avec une sorte d’ingénuité
attirante, qu’elle n’a pas même de quoi s’acheter «sa chemise de noce».
Elle dit cela sans l’ombre d’indécence ou d’arrière-pensée, et reçoit en
riant le billet de cinq francs qui lui rendra l’acquisition possible.
Dans cette classe, le «sacrement», c’est-à-dire le mariage, est le
grand objectif des filles; l’immoralité n’y est pas à l’état habituel.
Ceux qui les connaissent le mieux leur rendent ce témoignage, qui n’a,
bien entendu, que sa valeur relative; car, au XIVᵉ siècle, Florence,
avant toute autre ville d’Europe, possédait déjà son hôpital des enfants
trouvés, qui existe encore aujourd’hui. Le nom qui lui a été donné, les
_Innocenti_, est un indice de l’esprit dans lequel il a été fondé. Les
lois de la société d’alors étaient humaines et pitoyables aux enfants
naturels. Sans faire partie de la famille ils étaient pourtant
légalement admis à une part relativement importante de l’héritage
paternel, et la légitimation subséquente pouvait les placer sur un pied
identique.
* * * * *