Voici, au flanc de la colline couverte d’oliviers et de chât

TERRES DE SOLEIL

ET DE

BROUILLARD

DU MÊME AUTEUR

LEURS EXCELLENCES 1 vol.

MYLORD ET MILADY 1 --

COMPROMISE 1 --

MADAME D’ÉPONE (_Ouvrage couronné par l’Académie

française_) 1 --

L’IRRÉMÉDIABLE 1 --

A LA DÉRIVE 1 --

NOTES SUR LONDRES (_Ouvrage couronné par

l’Académie française_) 1 --

JEUNES MADAMES 1 --

JOUG D’AMOUR 1 --

LES ÉPOUSEURS 1 --

LETTRES D’UNE AMOUREUSE 1 --

L’OMBRE 1 --

PETITS ET GRANDS 1 --

UNE IMPASSE 1 --

COMME LES AUTRES 1 --

RETOUR DU FLOT 1 --

_Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y

compris la Suède, la Norvège, le Danemark et la Hollande._

BRADA

TERRES DE SOLEIL

ET DE

BROUILLARD

[Illustration]

PARIS

FÉLIX JUVEN, EDITEUR

122, RUE RÉAUMUR, 122

TERRE DE SOLEIL

I

PAYSAGES ET MŒURS DE TOSCANE

_L’acqua che tocchi dei fiumi è l’ultima di quella che andò e la

prima di quella che viene. Così il tempo présente._

LEONARDO DA VINCI.

(L’eau qu’on touche dans un fleuve est la dernière de celle qui

s’écoule et la première de celle qui arrive. Ainsi le temps

présent.)

Il n’est pas la même heure en Italie qu’en France. Quand de tous les

campaniles sonne, à l’instant du coucher du soleil, l’_Ave Maria_ du

soir, le jour qui s’achève atteint sa vingt-quatrième heure et un autre

jour commence, dont la première heure se lève avec la nuit! Il semble

bien, en effet, qu’il est ici à la fois et plus tôt et plus tard. Mais

sûrement l’heure est autre.

Massimo d’Azeglio, dans ses _Mémoires_, raconte qu’au temps de sa

jeunesse les Romains avaient pour habitude d’aller dans le monde

toujours trois heures après l’_Ave Maria_, sans s’occuper du changement

apporté par les saisons à l’heure réelle: au moment actuel, pour bien

des choses, c’est encore l’heure de l’_Ave Maria_ qui fait la règle, et

ce n’est point du tout l’heure moderne.

* * * * *

Cette terre est vieille, mais de la vieillesse immortelle des dieux

qu’elle abrite; le sol est encore fumant, rien n’a rompu la tradition du

passé: il existe, présent et militant, même pour le menu du peuple;

cette communion continuelle avec le passé imprime à la vie moderne un

caractère tout particulier et comme une autre signification. Aussi, il

est impossible d’apprécier et de juger sainement l’Italie d’aujourd’hui

si on ne connaît l’Italie d’autrefois. Il ne faut pas oublier combien

longue et ancienne est ici la tradition humaine: le vieux chroniqueur

Villani, qui, au XIVᵉ siècle, écrivait l’histoire d’une façon si

délicieuse et si personnelle, a soin de nous apprendre que Fiesole fut

le premier lieu d’Europe où s’établirent les petits-fils de Japhet; et

il abonde en détails sur le roi Attalante, qui, à la sortie de la tour

de Babel, s’en vint, sur les conseils de son astrologue Apollino, fonder

une ville sur cette colline, au-dessus de laquelle brillent les

constellations les plus propices aux mortels, de sorte que les habitants

de cet heureux site naissent avec plus d’allégresse et de force

naturelle qu’en aucun lieu du monde. Cette sorte de filiation directe

avec Enée fait une race plus claire, si l’on peut s’exprimer ainsi,

n’ayant jamais connu les obscurités des temps primitifs des races du

Nord.

La terre toscane est donc de justice la première qu’il faut étudier en

Italie. L’homme ici paraît se rapprocher beaucoup plus du type réel et

naturel de l’humanité: voluptueux et plutôt cruel; la civilisation

semble ne l’avoir pas encore déformé, et on est frappé partout de la

joie de vivre qui se lit dans les yeux; le goût de la vie est encore

incorrompu, et c’est peut-être pour l’individu le don par excellence.

Il n’est pas question ici de chercher ce qui fait les États puissants et

prospères; j’ai idée que la nature, cette grande dévorante, ne s’en

soucie pas; elle veut seulement que ses enfants vivent et accomplissent

avec joie les actes qu’elle ordonne. Dans les pays du Nord, l’amour

devient de plus en plus une chose triste; à mesure que nous atteignons

une espèce de lucidité maladive, le fait de s’unir à une autre créature,

celui de transmettre la vie, cesse d’être l’impulsion suprême de

l’homme, qui lui donne dans la joie le plein sentiment de lui-même et de

sa force.

* * * * *

Il ne paraît pas ici que la vie ait très sensiblement changé depuis cinq

cents ans; l’armature qui soutient l’édifice social est encore intacte;

et tout le courant de l’existence en reçoit l’empreinte.

Physiquement, chez l’homme du moins, la race est plutôt contemporaine de

celle des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles. Si, en France, on compare les portraits

de cette époque aux hommes qui nous entourent, on constatera aussitôt

l’immense modification advenue dans l’apparence extérieure: la race,

lourde d’aspect, aux visages ronds, aux corps disposés à l’embonpoint,

était modifiée dès le siècle dernier, et ce siècle-ci a vu l’avènement

d’un type tout autre. Ici, au contraire, on retrouve continuellement

dans les rues les corps et les visages que reproduisent les anciennes

fresques et les anciennes statues: la tête ronde, les gros yeux, les

barbes luisantes, les ovales courts, les structures lourdes. Le long

effort du passé pour maintenir en faisceaux intacts les classes et les

castes semble avoir réussi à conserver l’aspect extérieur particulier à

chacune d’elles.

* * * * *

Un massif chanoine, que je voyais l’autre matin sur les marches du dôme,

représente le type même de ce cardinal qu’on voit au Pitti, magnifique

et monstrueux dans son embonpoint énorme, avec un visage fin et sensuel:

et voici un moine, le visage glabre, la tête en poire, la bouche large,

les épaules hautes, le corps châtié, qui a son portrait sur les fresques

de Santa-Maria-Nuova, peintes il y a six cents ans. Quand, le vendredi,

sur la place de la Signoria, on circule au milieu des métayers venus de

tous côtés, il est curieux d’observer combien peu de visages ont la

moindre ressemblance avec les animaux: les traits, sans être beaux, sont

nets et creusés, les figures ont une certaine noblesse inconsciente;

beaucoup de ces hommes de la campagne, surtout parmi les vieux, se

rapprochent du type que nous appelons par convention le type sacerdotal,

et qui est souvent celui des races simples, par exemple de nos Bretons.

C’est qu’en vérité l’homme intérieur est resté très sensiblement le

même, et continue à vivre avec une certaine lenteur. L’ambiance, qui

influe si fort sur l’être humain, a retenu ici le caractère du passé,

car l’Église a tout imprégné, âmes et mœurs: l’Italien a été fait par

elle, et, n’envisageât-on l’Église que comme le système politique le

plus achevé, ou comme l’école de philosophie la plus élevée, étudier son

influence n’est pas moins d’un intérêt profond. Les églises abondent

dans les villes italiennes: dômes vastes et magnifiques, chapelles

closes, ardentes d’or et de peintures, et c’est là un fait non pas

seulement matériel, mais d’une importance morale capitale. Il n’y a qu’à

entrer dans ces églises, y demeurer un peu, pour se rendre compte qu’en

Italie, sous quelque régime que ce soit, par le fait de l’action

catholique toujours militante, a existé et existe la plus admirable des

démocraties, en même temps que la plus puissante des aristocraties. Le

pauvre, l’humble, la femme ignorante ont dans l’église la véritable

maison commune, celle où ils peuvent venir penser en paix et se

reprendre à vivre. Le côté le plus cruel peut-être de notre existence

moderne, telle que l’a façonnée la lutte féroce pour la vie, est

l’absence de trêve et de pause! Les grands maîtres de la vie

spirituelle, qui étaient des sociologues de premier ordre, ont compris

l’impérieuse nécessité pour la créature fatiguée de fuir quelquefois ses

proches, de se recueillir et de se taire, de s’appartenir dans une

solitude qui, en se remplissant de la pensée d’une présence occulte et

bienfaisante, devient consolante. Pour moi, j’avoue que je ne sais ce

que signifie le mot de «superstition», ni où elle commence, ni où elle

finit; le culte le plus dépouillé de formes extérieures me paraît tout

aussi entaché de superstition (en ce qu’elle est crainte et respect d’un

être invisible) que la plus matérielle et la plus humble des

manifestations de piété d’une paysanne italienne; et le culte en esprit

et en vérité me semble précisément celui que rendent ici les pauvres et

les ignorants.

Ce qui frappe d’abord et avant tout dans les églises italiennes, c’est

l’extraordinaire liberté de chacun, non pas liberté dans le sens de

licence, mais dans celui qui réserve l’initiative personnelle entière.

Chacun prie ou se recueille à sa guise, sans se soucier du voisin;

l’intention chez tous, très certainement, est de s’unir par la présence

au mystérieux sacrifice qui s’offre à l’autel; mais l’église est aussi

un lieu de repos, où, au milieu des suggestions des choses d’art, du

noble déploiement des offices, les humbles et les simples viennent

chercher une halte. Cet acte seul, ne durât-il qu’un quart d’heure, ne

fût-il accompagné d’aucune autre méditation intérieure, distingue déjà

sensiblement l’homme de la brute.

On ne peut, je crois, exagérer l’importance sociale qu’il existe un lieu

ouvert, et fréquenté par tous, où, sans effort d’un côté, ni

condescendance de l’autre (ce qui est l’humiliation suprême), les hommes

entre eux se trouvent réunis sur un pied d’une entière égalité: le

pauvre se tient au premier rang et son attitude ne marque ni gêne ni

respect de son voisin quel qu’il soit,--il est chez lui. Les églises

italiennes ne connaissent heureusement pas les arrangements de chaises

et de prie-Dieu, ni de barrières bien défendues; les grandes nefs vides

sont à tous, et pour moi le spectacle d’une messe dans une église

italienne est d’un intérêt puissant. Il y a là des personnes de tous les

âges et de toutes les classes, beaucoup de vieux, heureusement extasiés,

s’appuyant aux balustres des autels, des femmes à genoux se pressant

autour du prêtre et le touchant presque; les gens du peuple sont mêlés à

la petite bourgeoisie prospère et bien vêtue. Personne ne se croit

appelé à se donner un air spécial, les figures conservent leur

expression naturelle, ou bien prennent tout simplement celle d’une

méditation tranquille; il y a des attitudes de prière d’une simplicité

et d’une sincérité indiscutables, des agenouillements d’une humilité

réelle, mais tout cela sans façon, pour ainsi dire; l’extrême bon sens

de cette race lui a fait comprendre que le meilleur hommage qu’on puisse

rendre au Créateur n’était peut-être pas celui d’une attitude de

convention. Les gens se reconnaissent et s’abordent avec un sourire. Il

me semble qu’il y a là une entente de la prière extrêmement supérieure à

celle qui en fait un acte de contrainte pour soi-même, en même temps que

de presque hostilité vis-à-vis du prochain. En présence de ces

assemblées de fidèles, il est impossible de se défendre d’une réflexion

qui, au premier abord, peut paraître paradoxale: c’est que la _liberté

de conscience_ a engendré le formalisme. Les sectes dissidentes

protestantes sont arrivées à l’extrême limite de l’intolérance et des

contraintes extérieures, tandis que la liberté est au contraire avec

ceux qui ont accepté un dogme formulé, l’ont adapté à leur personnalité

comme un vêtement toujours porté et auquel on ne pense plus.

* * * * *

Plus on voit ce peuple de près et intimement, plus on reste convaincu

qu’il est demeuré intangible dans son essence, tout plein des mêmes

passions qui agitaient ses ancêtres, et que les modifications apportées

par le temps sont surtout superficielles. On sait la prise et la force

des factions dans les anciennes républiques, l’ardeur furieuse avec

laquelle le peuple s’y jetait, le besoin de lutte sociale qui était sa

vie même. Ces instincts se réveillent à la moindre occasion. En voici un

exemple. Il y a quelques années on procédait à l’achèvement du dôme à

Florence; deux ordres d’ornementation: l’un dénommé Basilicate, l’autre

Tricospidale, furent proposés et soumis au choix des citoyens, et,

aussitôt, la ville se divisa violemment en partis rivaux, on s’abordait

en se demandant auquel on appartenait, c’était le sujet de tous les

entretiens, et certes, il aurait fallu peu de chose pour que

_Basilicati_ et _Triscospidali_ en vinssent aux mains. Le Florentin du

XVᵉ siècle ne revit-il pas là tout entier dans ce simple épisode d’une

restauration architecturale?

Avec une race aussi impressionnable que celle-ci, le refuge et le calme

de l’Église sont d’une utilité pratique indiscutable; on se figure

aisément de quel prix devaient être ces asiles de paix, dans les temps

agités où la guerre civile sévissait souvent dans les rues; le jour,

c’est le repos et le silence; le soir, à l’heure de l’_Ave Maria_, tout

est douceur et mystère, et de toutes ces choses l’âme a un infini

besoin.

On ne connaît vraiment une créature humaine que dans la souffrance et la

douleur: alors le véritable visage se découvre; de même, peut-être, pour

étudier une race vaut-il mieux commencer par essayer de comprendre ce

que sont ses pauvres et ses humbles d’esprit. Pour qui observe sans

préventions ce peuple toscan, une des choses qui étonne et qui va

peut-être plus à l’encontre des idées préconçues est la totale absence

d’obséquiosité qui le distingue. Il faut avoir vu l’Angleterre et le

nord de l’Allemagne pour savoir ce qu’est l’obséquiosité des inférieurs,

et quelles formes multiples elle peut prendre. Ici, dans ce milieu si

singulièrement identique à lui-même, elle n’existe pas; en cela et en

tant d’autres choses encore vivantes, l’héritage viril des vieilles

communes guelfes a laissé sa marque. Cosme de Médicis, «père de la

patrie», dont le souvenir est encore si présent, procédant au

dénombrement des siens, compte tant de _bocche di casa_: maîtres et

serviteurs sont confondus; chacun, individuellement, faisait partie d’un

ensemble, et cet ensemble laissait une place à chacun. Selon la

définition de l’historien anglais Froude, tout homme devait occuper sa

place et n’était pas libre de faire autrement. Hier encore, toutes les

anciennes institutions sociales étaient debout, et, en les déblayant

pour en substituer d’autres, on n’en a pu effacer les traces: les

résultats moraux qui en découlaient sont demeurés, et les institutions

nouvelles en ont été pénétrées et modifiées.

* * * * *

Je ne suis pas tout à fait certain que les lois équitables et justes

amènent toujours le meilleur résultat au point de vue du gain et de la

prospérité d’un pays; d’autres lois secrètes régissent ces choses. Mais,

au moment où la question sociale prime toutes les autres, où la

répartition plus équitable des biens de la terre s’impose comme un

problème brûlant, il n’est pas indifférent d’étudier de près comment, il

y a six cents ans, cette question avait été résolue ici, et comment

cette solution s’adapte aujourd’hui à notre vie moderne.

La _mezzeria_ (métayage) toscane est demeurée ce qu’elle était au XIVᵉ

siècle, et paraît, dans son ensemble, se rapprocher, autant que

l’imperfection humaine le permet, d’une égale justice.

On peut bien penser qu’il n’est pas indifférent d’être né dans un de ces

palais magnifiques qui subsistent encore intacts dans les villes

italiennes, d’y avoir été élevé, de se sentir relié si directement à la

vie des siècles écoulés. Ce serait une grande erreur que de regarder la

noblesse en tant que caste comme une chose évanouie; elle existe encore

très forte, mais une sorte de sagesse, fruit d’une civilisation avancée,

a corrigé dans sa forme les excès qui pouvaient résulter de cette

supériorité d’une partie de la nation sur l’autre. Je regardais

dernièrement, sur la voûte du vestibule d’une de ces belles villas si

nombreuses dans cette Toscane fertile, la représentation de cette même

habitation peinte il y a trois cents ans par un élève de Raphaël;

l’extérieur est à peine changé, et l’on peut tout autant ajouter que les

relations qui existent entre le propriétaire d’aujourd’hui et ses

paysans sont exactement les mêmes qu’elles étaient alors.

Dans cette terre féconde, où abondent le blé, l’huile et le vin, la

propriété rurale ne revêt jamais cet aspect presque stérile dans un

certain sens, qui provient de l’extension immodérée de parcs uniquement

disposés pour l’agrément.

La part faite à la culture de luxe est restreinte; le mot italien

_ameno_, dont les anciens écrivains caractérisent souvent les villas,

convient admirablement à en rendre l’aspect vraiment plaisant, doux et

riant; et pour moi, j’aime infiniment cette familiarité du champ proche

de la maison du maître. Car la première condition essentielle pour que

la _mezzeria_ donne son maximum d’avantages moraux et matériels est la

présence du propriétaire sur sa terre, le lien qui l’unit à ses métayers

est vraiment un lien familial: protection d’un côté, respect de l’autre;

les intérêts sont identiques, tout en attribuant à chacun, selon sa

force et sa capacité, sa part de responsabilité et de risques.

Le baron Ricasoli, qui était un très noble esprit, disait «que lorsqu’il

se trouvait parmi ses métayers, il se sentait un homme libre au milieu

d’autres hommes libres». En effet, l’association qui unit le

propriétaire et le métayer est une société d’égaux: l’un donne la

terre, l’autre le labeur, et tout se partage. Jusqu’à ces derniers

temps, il n’existait aucun contrat écrit. Tout était verbal, tout était

basé sur une bonne foi réciproque, et néanmoins, avec ces contrats

libres, il y a certains _poderi_[A] occupés par les mêmes familles

depuis le XIVᵉ siècle, et en général ils se transmettent comme un

héritage.

Toutes les charges matérielles incombent au maître; il entretient les

_poderi_, il paie les impôts, il achète les bestiaux, il fournit les

instruments de travail et les chariots, il pare à toutes les

éventualités; mais sa responsabilité s’étend encore au delà de ces

charges déjà lourdes: le droit de vivre est reconnu par une loi non

écrite, mais toujours observée comme un droit sacré; la famille du

métayer _doit_, coûte que coûte, être pourvue du nécessaire; si, par

suite de mauvaises années, ce nécessaire manque, le maître est tenu à

des avances d’argent sans intérêts. Il est vrai que, pendant les années

prospères, le métayer laisse presque toujours entre les mains du maître,

une somme à lui et n’en reçoit pas non plus d’intérêts; par le fait, la

situation du métayer est plus avantageuse que celle du maître, lequel

n’a que la moitié de tous les profits et de beaucoup la part la plus

hasardeuse et la plus onéreuse à supporter. L’honnêteté et la confiance

sont le fond même des rapports entre le propriétaire et ses métayers, et

il est de l’intérêt du métayer de ne point trahir cette confiance, car

il s’expose à perdre son _podere_, le contrat qui le lui cède étant

révocable chaque année; mais il est également de l’intérêt du maître de

bien choisir ses métayers et de les garder; des liens s’établissent qui

se continuent de génération en génération, il se forme une sorte

d’égalité entre le maître et le serviteur; et on a vu des métayers

tutoyant leur maître, représentant d’une des plus illustres maisons

toscanes.

Une fois en possession, les métayers ont une position qui ne cède en

rien en dignité et en importance à celle de n’importe quel fermier

libre, et c’est l’organisation particulière de la famille du métayer qui

est le trait saillant de l’institution en Toscane, et la distingue

d’autres qui lui ressemblent.

Le métayer en chef s’appelle _capoccia_ et son rôle a toute la grandeur

de la paternité antique. Il est le seul maître et commande d’une façon

absolue; il est de son avantage de pouvoir se passer de bras salariés

qui seraient à sa charge, et, par conséquent, une famille nombreuse est

pour lui un profit et un bienfait; mais ses fils, arrivés à l’âge

d’homme, et même mariés, ne reçoivent de lui que le logement, la

nourriture et les vêtements: toute somme d’argent, quelle qu’elle soit,

doit être rapportée au _capoccia_, dont l’autorité n’est jamais

discutée. Le soin de la nourriture appartient à la _massaia_, qui est

pour les femmes ce que le _capoccia_ est pour les hommes; c’est elle qui

reçoit le gain des femmes et donne à ses filles et à ses brus ce qu’elle

croit bon. _Capoccia_ et _massaia_ sont les pierres angulaires de la

_mezzeria_; néanmoins il n’est pas obligatoire que le père ou la mère de

famille soient invariablement _capoccia_ ou _massaia_, ils sont choisis

et nommés par le maître seul, qui désigne ceux qu’il juge le plus aptes

à en remplir l’emploi. Il arrive, par exemple, que le père devenant

vieux, un fils est nommé _capoccia_, et souvent ce ne sera pas l’aîné;

parfois une belle-fille sera préférée pour _massaia_ ayant plus d’ordre

ou d’entente que la femme du _capoccia_, et tout cela est accepté sans

murmure ni difficulté; l’obéissance se transfert à celui qui commande.

Mais avec les responsabilités se développent les meilleures qualités

protectrices et familiales; le paysan s’attache passionnément à la terre

qu’il cultive et fait tous les sacrifices, pour que le _podere_ demeure

dans la famille. Obéissant au même esprit qui vouait autrefois les

cadets au célibat (chaque _podere_ ne pouvant nourrir qu’un certain

nombre de personnes), il arrive que les frères, sauf un seul renoncent à

se marier. Aujourd’hui les propriétaires découragent cette coutume pour

des raisons de moralité faciles à apprécier, car le patronage du maître

est non seulement matériel, mais moral, et il est de toute importance

qu’il l’exerce consciencieusement. Un maître intelligent, en allant

au-devant des besoins de ses métayers, en veillant à leur bien-être, en

les plaçant dans des conditions d’existence qui leur permettent de

donner leur maximum d’effort, voit s’accroître la valeur de ses terres

et augmenter ses revenus, sans jamais avoir à penser que sa prospérité

est faite de la souffrance de ceux qui fécondent sa terre; car, au

contraire, elle témoigne de la leur, et le labeur, garanti contre les

risques indépendants de la volonté du travailleur, apparaît ce qu’il est

en effet, purement rémunérateur.

Le métayer se rend compte que l’intervention du maître est toujours dans

l’intérêt mutuel, et aucun esprit d’hostilité systématique ne peut

exister entre eux; au lieu de regimber contre les conseils, le métayer

les accueille volontiers, d’autant qu’il n’a pas de risque à courir, et

que de plus il est dédommagé pour tout travail extraordinaire, les

intérêts de la culture en elle-même sont donc sauvegardés. Un même

propriétaire possédera peut-être vingt ou trente _poderi_ formant un

magnifique ensemble de propriété rurale, et cependant, par son

organisation spéciale, elle conciliera les avantages de la grande

propriété avec les bienfaits de la petite culture. Tous ces _poderi_

sont dispersés dans le périmètre de la _bandita_ dont l’étendue est

indiquée par, de loin en loin, un poteau, portant le nom du possesseur,

dont l’écusson, peint en couleurs claires, s’étale aux façades des

_poderi_.

* * * * *

Voici, au flanc de la colline couverte d’oliviers et de châtaigniers,

une maison blanche à un étage; c’est un _podere_, choisi au hasard, et

qui répond simplement à une bonne moyenne. Le _capoccia_, un vieux, très

vert, est venu au-devant du maître: celui-ci, jeune encore, avec ce je

ne sais quoi d’assuré que donne l’habitude du commandement dès

l’adolescence, point familier, point hautain non plus; les hommes

l’entourent, le saluent avec respect, mais sans la moindre servilité, et

se mettent à s’entretenir avec lui librement, dignement:--_nostro

conte_--il est leur, comme ils sont siens, car aussi longtemps qu’ils

veulent demeurer dans son _podere_, ils ne peuvent ni se marier ni

accomplir aucun acte important sans son consentement. La _massaia_, une

grande belle femme qui a dépassé la cinquantaine, le mouchoir de couleur

sur ses cheveux épais, qui commencent à grisonner, invite à son tour la

_padrona_ à entrer et lui offre une chaise: les femmes se tiennent

debout pour causer avec elle. La pièce, où l’on pénètre de plain-pied,

est la cuisine; dans la vaste cheminée flambe un grand feu sur lequel

bout l’eau dans la crémaillère, car on coule une lessive; le sol est

carrelé. Il y a un buffet et beaucoup d’ustensiles de terre rangés en

bon ordre, une table dans un coin, mais seulement comme débarras, car ce

n’est pas dans cette pièce que l’on mange. Ce détail a une vraie portée,

il me semble.

Ces paysans toscans sont des êtres civilisés; chez eux la cupidité du

paysan doit exister comme partout, mais se manifeste d’une manière

différente. Les hommes ont bonne mine, sans bassesse, et leurs mains

n’ont pas l’aspect rapace et féroce de celles du paysan ordinaire. Ils

parlent bien, une langue polie, souvent charmante, et, plus on s’éloigne

des villes, plus on trouve en eux des façons courtoises et avenantes.

Ceux-ci font avec plaisir les honneurs de leur _podere_. Je passe dans

la salle où ils prennent leurs repas; la table s’allonge entre deux

bancs de bois; le fond de la pièce, surélevé de la hauteur d’une marche,

est occupé par les énormes outres de terre remplies d’huile. Dans une

huche fermée se conservent la farine, le pain et la polenta. Comme le

sens le plus exact des besoins réels préside à la répartition des

profits entre le métayer et le propriétaire, ils échangent en nature ce

que l’un a en trop et l’autre en moins; beaucoup de métayers (celui chez

qui nous nous trouvons par exemple) renoncent à une part de leur huile,

et reçoivent le pain. Ils nous offrent de goûter à la polenta (faite

avec la farine de maïs), et tout aussitôt, sans avoir recours à aucune

réserve spéciale, mais prenant ce qu’elle trouve sous la main, la bru,

une belle créature brune et forte, apporte une assiette d’excellente

faïence, une serviette de bonne toile, et place à côté une cuiller et

une fourchette qui, à mon sens, disent à eux seuls à quel genre de

civilisation, à la fois primitive et avancée, nous avons affaire: cette

cuiller, qui est le modèle d’usage courant, est de la plus jolie forme

possible, point trop creuse, un peu arrondie du bout; fabriquée d’un

métal brillant qui figure le cuivre; la fourchette est légère, le manche

carré, les quatre dents écartées comme celles d’une fourche. Ce sont là

des objets dont la forme grossière ou triste témoigne d’une certaine

abjection morale; et il faut voir dans notre Bourgogne ce que sont ces

choses chez des paysans qui possèdent cinquante ou soixante mille francs

de terre!

Le métayer toscan se nourrit bien; il a sa récolte de châtaignes, ses

olives, sa vigne, sa polenta, ses fruits et ses légumes; il mange de la

viande une ou deux fois par semaine; ses lapins sont à lui sans partage.

Presque tous élèvent des cochons, et ils ne doivent au maître que

l’offrande volontaire d’un jambon; les jeunes ménages ont des pigeons,

c’est là leur part particulière.

Malgré la subordination familiale, ou peut-être à cause de cette

subordination, les rapports de famille sont bons en général, et on se

dispute rarement; la vieille mère surtout est considérée, on aime aussi

les enfants, c’est la femme qui est la plus durement traitée, et à qui

incombent les besognes les plus fatigantes.

Sur l’ordre de la _massaia_, la bru nous montre le chemin pour visiter

les chambres du _podere_. En haut du petit escalier, on débouche dans

une pièce claire, sorte de centre de l’habitation, où un grand métier à

tisser est monté; c’est là que se fait la toile des draps et des

vêtements; il n’en manque point apparemment, car il y en a une quantité

de fraîchement lavés jetée sur la rampe de l’escalier. Mais la véritable

surprise est dans les chambres; la première dans laquelle on me fait

entrer est celle du _capoccia_ et de la _massaia_; les murs en sont

blancs et nets, et c’est aux soins du maître qu’on le doit. La fenêtre

est ouverte; le lit, un lit de sangle très long et _très large_, est

fourni d’une épaisse paillasse, d’un beau matelas, le tout recouvert

d’une _toile blanche_. Ce lit, sans couvre-lit, laisse voir ses draps et

ses oreillers, les plus propres et les plus confortables du monde; bien

garni, bien pourvu, c’est là le lit d’êtres humains qui se respectent.

Une commode avec de petits accessoires la garnissant, quelques chaises

et une toilette en fer avec sa cuvette recouverte d’une longue serviette

à franges; et, à terre, rempli d’eau, un petit cruchon à panses

arrondies, avec un goulot comme dans les vases antiques, complètent

l’ameublement. Au delà est la chambre du jeune ménage, avec un lit tout

aussi beau, et, à côté, le berceau qui a la façon d’un énorme panier

muni de son anse; tout comme les grands lits, il est bien pourvu de

couvertures propres et chaudes. Il y a encore trois chambres occupées

par les deux fils célibataires, une vieille femme et une jeune fille qui

font partie de la famille. Tous se trouvent logés dans les conditions

les plus favorables à leur santé, à leur moralité, et au développement

de leur propre dignité. J’insiste beaucoup sur cette netteté et cette

propreté des _poderi_, car ce n’est nullement une exception; j’en visite

d’autres, peut-être mieux tenus encore, avec des étables irréprochables,

abritant de belles bêtes propres, sur leur litière de feuilles mortes,

sans une souillure sur leur robe claire.

* * * * *

Il ne faut pas perdre de vue que la _mezzeria_ donne à un propriétaire

intelligent la possibilité de discerner les capacités personnelles de

ses paysans, et d’en profiter. Ainsi tel métayer réussit mieux l’élevage

des bestiaux: le maître fournit les fonds pour en acheter au moment

voulu, et bénéficie de la plus-value que des soins éclairés leur fait

atteindre; un autre métayer s’entend spécialement à cultiver les fruits:

on lui donne un _podere_ où cette culture prédomine.

Il est évident qu’il est impossible, même au propriétaire le plus

pénétré de ses responsabilités, de n’avoir que des rapports directs avec

ses métayers; l’intermédiaire est le _fattore_, c’est lui qui est

l’équivalent du régisseur, lui qui reçoit les comptes des métayers et

les transmet au maître; mais un maître vigilant est en rapports

journaliers avec son _fattore_: l’important pour le bien de tous est que

celui-ci demeure un intermédiaire et ne devienne pas autre chose.

D’anciens usages renouvellent et cimentent les liens qui existent entre

maître et serviteur. Chaque année, au mois d’octobre, toutes les

_massaie_ viennent «reconnaître» la maîtresse, celle qui, de fait, est

la _massaia en chef_; chacune apporte en cadeau deux poules, et reçoit

un mouchoir; elles profitent de l’occasion pour causer, raconter leurs

griefs, se plaindre de leurs brus, enfin intéresser la _signora padrona

illustrissima_ à leurs affaires familiales. Quand une nouvelle épouse

arrive dans un _podere_, elle vient également se présenter à la

_padrona_, à qui elle offre aussi deux poules; en retour, la maîtresse

lui fait don d’un écu et de bonbons: mais toujours, il faut le

remarquer, c’est un échange et jamais une charité; c’est la hiérarchie,

mais non l’infériorité. Quand sur les routes riantes on rencontre ces

belles charrettes de forme si noble, peintes en rouge, traînées par des

bœufs blancs fiers et tristes, les hommes qui se tiennent debout dans

les charrettes ont une manière spéciale de saluer leur maître: restant

droits, ils enlèvent leurs chapeaux et étendent le bras dans un geste

d’acclamation; et lui, il répond toujours de la voix, leur rendant

courtoisie pour courtoisie.

La noblesse toscane d’aujourd’hui est formée principalement de

«patriciens», c’est-à-dire descendants de la noblesse de ville, toute

différente de l’ancienne noblesse féodale, qui a été détruite en partie

par la force des lois hostiles. Ces familles de patriciens ont une

origine quasi démocratique: ainsi celle qui a donné des reines à la

France; et quelques-unes retiennent encore actuellement comme surnom la

dénomination de l’_arte_ (corporation) auquel un membre principal a

appartenu dans les siècles passés.

Voici une villa dont les fondations portent la date de l’an 1000: à la

voir, grande, carrée, de proportions nobles, conservant encore, pâlies

mais non effacées, les traces de fresques délicates qui l’ornaient

extérieurement, avec son toit dont les tuiles sont devenues couleur de

roseau, sa loggia ouverte qui le surmonte et sert de colombier, sa

couronne de chênes verts s’étendant comme de vastes parasols, ses cyprès

sombres et flexibles, ses charmilles de lauriers, abritant des bustes

antiques sur des colonnes de porphyre, ses perrons de marbre rose, elle

paraît uniquement une habitation de luxe et d’agrément, tandis qu’au

contraire elle est et a toujours été le centre d’une vie rurale,

prospère et forte.

Dans le passé tumultueux, la sûreté des habitants avait été assurée par

un souterrain qui, partant des caves, allait aboutir au loin, au delà de

la route frayée, à une bourgade voisine; plus tard, les maîtres riches

et magnifiques ont orné l’intérieur de la maison de peintures restées

intactes; sur celle qui occupe la voûte du salon principal, l’un des

anciens possesseurs s’est fait peindre assis au milieu des dieux de

l’Olympe, festoyant autour d’une table semée de fleurs. La tête grise et

fine, le torse nu, il regarde de là ses descendants, influençant encore

sans doute, d’une façon occulte, leurs actes et leurs pensées,

puisqu’ils vivent au milieu du cadre qu’il a créé et que leurs yeux

s’arrêtent sur les mêmes objets qui s’offraient aux siens.

A proximité immédiate de la villa, la flanquant à droite et à gauche,

sont deux pavillons: l’un, la _fattoria_, l’autre, le bâtiment où se

concentrent les récoltes d’olive et se fabrique l’huile; ce voisinage

fait que tous les ouvriers et la plus simple journalière passent

continuellement devant la porte du maître et ont un accès familier au

jardin orné, où chantent les fontaines et croissent les jasmins. Par les

soirs d’automne, alors qu’au couchant le soleil s’abaisse magnifiquement

dans une ombre violette et répand une lumière chaude sur toutes choses,

on voit arriver la file des filles et des femmes qui ont depuis le matin

travaillé à ramasser des olives. Gravissant la colline, on les aperçoit

groupées aux pieds des arbres, chantant gaiement en chœur. Le soir,

elles déferlent vives et actives, portant sur l’épaule gauche la

corbeille marquée au chiffre et à la couronne du maître. Il y a là des

femmes de tout âge, mais les très jeunes sont en majorité; la plupart

sont tête nue, vêtues de couleurs claires, la taille libre et aisée;

elles arrivent presque toutes en courant, afin d’entrer parmi les

premières, et elles viennent une à une apporter leur récolte. Ces femmes

et ces filles n’appartiennent pas aux _poderi_, mais aux villages

environnants et à la classe la plus pauvre des paysans: cela n’enlève

rien à leur aisance naturelle. Un mur bas, tout fleuri, entoure le

parterre et borde le sentier par lequel elles passent; on les voit sans

façon déposer leurs corbeilles sur la crête de ce mur, causer et rire;

et elles sont à vingt pas des fenêtres de la villa. Le maître paraît,

elles le saluent de la tête, familièrement; quelques vieilles lui

parlent et se plaignent, sans que, habitué à ces choses, il y fasse

attention. Mais voici que le signal est donné et qu’on procède à la

réception: une aire basse et claire; par la porte étroite pénètre une

femme à la fois; l’employé de la _fattoria_ regarde d’abord le contenu

de la corbeille, la secoue, puis le lui fait verser à terre jusqu’à la

dernière olive; alors il en jauge la quantité et paie; il paie avec de

la monnaie frappée par le propriétaire lui-même et portant son chiffre:

deux pièces, trois ou quatre au plus; il faut en présenter douze à la

_fattoria_ pour recevoir en échange un fiasco d’huile qui se revendra

trois francs ou trois francs cinquante, et ces femmes ont récolté tout

le jour! Elles n’ont point l’air mécontentes de ce mince salaire et

sortent silencieusement par une porte opposée; les jeunes repartent

lestement, leurs _zoccoli_ de bois frappant sur le sol, et on les voit

redescendre vers le village, par groupes, riant et parlant haut.

C’est le moment de remarquer combien, dans cette race, l’épanouissement

de la femme est complet de bonne heure, et combien aussi de bonne heure,

sans se faner ni se flétrir, elle perd l’air enfantin de la première

jeunesse, qui souvent, dans le Nord, se conserve longtemps après la

maternité; ici, au contraire, ces femmes prennent très tôt un aspect

autre, quelque chose de mûri et de grave, et surtout dans cette partie

de la Toscane autour de Pise, où elles sont souvent belles d’une beauté

majestueuse.

* * * * *

La plupart des patriciens toscans ont plusieurs domaines, et les faire

fructifier ne va pas sans beaucoup de soins et de peines. Jusqu’à des

temps récents, la propriété s’est conservée presque exclusivement dans

la descendance mâle, les filles, selon l’ancienne loi toscane,

n’héritant que d’un neuvième; la nouvelle loi italienne, tout en leur

faisant une part plus large, réserve néanmoins au chef de famille une

liberté assez considérable, puisque l’héritage légal des enfants ne

porte que sur la moitié de la fortune; l’autre relève de la seule

volonté du testateur qui, généralement, avantagera un fils représentant

du nom et de la famille. La législation des vieilles républiques

italiennes accentuait en toutes choses la supériorité du mâle; la femme

n’avait droit, dans la succession paternelle, qu’à une part qui lui

permît de vivre décemment; l’héritage réel devait rester dans les mains

des hommes. Ce qui subsiste de ces lois disparues, c’est l’esprit qui

les a inspirées, et, à l’heure actuelle, l’état des mœurs en Italie

laisse encore à la femme un rôle subordonné, tout au moins dans la

jeunesse; mais, par un phénomène réflexe de justice naturelle, c’est

dans les pays où la femme est plus entièrement sous le joug, qu’arrivée

à la vieillesse ou au veuvage, elle atteint une domination véritable; au

contraire, en Angleterre et en Amérique, terres d’émancipation féminine,

la femme âgée ne compte pas comme chef de famille.

Si, comme on l’a vu, la famille du métayer est régie par un code de lois

transmises, la famille noble, bien plus encore, obéit de son côté à un

ensemble de traditions imbues de tout ce que l’esprit de famille a eu

d’étroit et d’inflexible, dans un pays où la solidarité familiale a été

poussée à ses limites extrêmes, car, dans les siècles passés, le père

pouvait être puni pour le fils, le maître pour le serviteur; quant à la

responsabilité commerciale, elle remontait jusqu’au bisaïeul. Chaque

famille formait donc une petite société dont les membres individuels

étaient unis par une communauté toujours active et efficace; sans doute

les choses furent souvent poussées à l’excès, mais il convient de ne pas

juger un système d’après ses abus, car alors la liberté serait de tous

les systèmes le plus irrémédiablement condamné! La famille, telle que

l’Église l’avait créée, avec tout ce qu’elle comporte d’entraves et

souvent d’oppression personnelle, demeure encore le monument de

civilisation le plus complet qui ait réglé les rapports des créatures

humaines entre elles. Dans toutes les institutions durables et

héréditaires, il paraît bien que la première condition pour conserver

leur vitalité est de les mettre pour ainsi dire au-dessus des

«individus» et de leur infériorité éventuelle,--c’est ce que faisait

l’ancienne éducation qui imprimait à l’individu certaines vérités

propres à le rendre égal à la tâche qui lui était échue, et cela

uniquement par suite de l’impulsion reçue.--Il est indubitable que tous

les chefs de famille ne sont pas ce qu’ils devraient être, mais si, par

la force des coutumes, l’ambiance qui les entoure est celle du respect,

ils pourront néanmoins exercer l’influence qui leur incombe.

Dès qu’on observe attentivement ces familles d’ancienne noblesse, on

découvre combien, sous des dehors de simplicité, se cache de dignité, de

juste orgueil et même de véritable grandeur morale. La bonhomie

apparente de l’Italien, son dédain du formalisme ont trompé souvent

l’étranger sur le véritable état des choses et fait croire à une

décadence morale qui n’existe pas. La circonstance qu’il y a très peu de

mésalliances, que les unions rapprochent des personnes pénétrées des

mêmes idées, l’absence de toute affectation contribuent à restreindre

les manifestations extérieures de sentiments pourtant puissants et

féconds. Prenons une famille type. Le chef, noble patricien, vit

paisiblement sur ses terres, allant de l’une à l’autre, fort occupé de

les améliorer, et, vraiment sans ostentation aucune, il jouit par le

fait d’une petite souveraineté révélant le cas qui est fait, en réalité,

des privilèges aristocratiques. Tout ceux qui l’entourent le respectent,

et, par la force des choses, il se sent continuellement le maître et le

premier; et cela sans avoir recours à aucun élément artificiel dans ses

rapports avec les siens et avec ses dépendants. Les enfants occupent

dans ces familles une place particulière; l’idée première, fortement

inculquée, qui gouverne leurs relations vis-à-vis de leurs parents, est

la grande _distance_ qu’il y a entre eux. Ceci est la conception

ancienne de la paternité, et celle qui a réglé pendant des siècles les

relations avec les enfants. L’enfant, selon les idées traditionnelles,

doit être élevé dans la plus extrême simplicité, de sorte qu’on se

soucie médiocrement de son confort, et encore moins de ses amusements.

Matin et soir, les enfants s’approchent pour baiser la main de leurs

parents, et recevoir leur bénédiction; cela se fait tout naturellement,

sans la moindre emphase. Ces enfants ne sont cependant pas relégués dans

une _nursery_ ou un _school-room_, comme en Angleterre, ou établis

maîtres et tyrans comme en France; ils sont--au réel et au

figuré--simplement placés au bout de la table, et on n’imagine pas

quelle ingénuité au milieu d’une magnificence extérieure très grande,

les enfants conservent à ce régime. Les petites filles, au lieu d’être

changées en jouets délicieux, sont tenues soigneusement éloignées de

toute idée de coquetterie, et, dans le but avoué de les enlaidir, il est

d’usage, lorsqu’elles atteignent quatre ou cinq ans, de leur couper les

cheveux courts. Très indubitablement ce genre d’éducation ne va pas sans

une certaine dureté, mais la discipline est aux natures fortes ce que la

charrue est à la terre: en les labourant, elle leur fait donner une

moisson plus belle. Notre vie moderne s’accommode mal de cette

organisation familiale qui maintient résolument la jeunesse au second

plan; mais, pour le quart d’heure, dans certains milieux, elle existe

encore en Italie.

* * * * *

Prenons une des maisons princières les plus illustres; quatre fils sont

mariés; deux ont épousé des filles de grande naissance; deux se sont

alliés avec des filles de banquiers. La famille est présidée et

gouvernée despotiquement par la princesse douairière; à table, ses fils

sont placés par rang de primogéniture, c’est-à-dire: près d’elle l’aîné

ayant à son côté sa femme, puis leurs enfants; le second dans le même

ordre, et ainsi de suite. Le matin, on avertit la princesse-mère du

nombre d’invités, car chaque ménage convie librement ses amis, qui

prennent place à côté de ceux dont ils sont les convives. Ni disputes,

ni heurts, ni querelles; chacun a tellement sa place et son rôle que les

choses marchent sans encombre.

* * * * *

Évidemment, si le divorce arrive à s’implanter, ces mœurs changeront,

car elles dérivent d’un ensemble fondé sur l’indissolubilité du lien

conjugal. Jusqu’ici, le mariage religieux seul a un véritable prestige,

et après trente ans le mariage civil a peine encore à se faire accepter;

il a généralement lieu _après_ le mariage religieux, et très souvent les

gens du peuple ne peuvent se décider à passer par le municipe; cet état

de choses anciennes, à côté des lois nouvelles, produit parfois

d’étranges anomalies. Ainsi une veuve, grande dame du reste, héritière

d’un usufruit, à condition de ne pas se remarier, tourne la difficulté

en se mariant seulement à l’église; les héritiers du premier mari ne

peuvent l’attaquer devant la loi; en même temps, aux yeux du monde, sa

situation est parfaitement régulière. Des officiers parfois, faute de la

dot réglementaire, épousent religieusement la femme de leur choix,

attendant de l’avenir les circonstances qui leur permettront de

légaliser une union parfaitement respectée, sinon légitime au sens

légal. Ces cas ont été si nombreux que le roi, l’année dernière, au

vingt-cinquième anniversaire de l’entrée à Rome, a accordé une amnistie

aux officiers qui se trouvaient dans cette situation, et ils ont pu

régulariser leur mariage sans l’apport de la dot voulue.

Cet antagonisme presque inconscient entre le passé et le présent est un

des traits de l’état actuel de l’Italie; on se l’explique mieux en se

rappelant que nombre de ceux qui, par leur tradition de famille, sont

les soutiens de l’état moral ancien, ont contribué grandement à

l’avènement du nouvel état de choses. Ainsi le père et le grand-père du

comte V..., alliés l’un et l’autre aux plus grands noms toscans et

vénitiens, ont été des _carbonari_ actifs, membres de la _giovane

Italia_, amis dévoués de Mazzini. Ces hommes qui, par certains côtés,

étaient imbus de la tradition d’un passé qui était leur gloire et leur

raison d’être, pour avancer la cause d’une Italie libre, affranchie de

l’étranger, s’alliaient à leurs ennemis naturels. Ceux auxquels je fais

allusion ont aliéné des terres, vendu des joyaux pour servir leur cause.

Arrêtés par le gouvernement du grand-duc de Toscane, ils ont vu leurs

biens confisqués, ont été emprisonnés et déportés. Mazzini, écrivant au

dernier comte pour lui demander encore de l’argent pour la cause, lui

dit: «Vends V...» et il nomme la terre principale de la famille. «Non,

répond le comte; tout mais pas cette terre, car j’y ai mes morts!» et

cela lui paraît définitif. C’est qu’en même temps que de pareils hommes

conspiraient avec Mazzini, ils demeuraient eux-mêmes religieux sans être

cléricaux, et, aujourd’hui, leurs descendants qui, au point de vue

libéral, ont plutôt rétrogradé, sont cependant dans leurs relations avec

le clergé tout à fait différents de ce que sont en France les

représentants des anciennes familles.

* * * * *

Dans ce beau domaine toscan que j’ai pris pour modèle, il y a autour de

la villa non seulement la _fattoria_ et ses dépendances, mais aux côtés

de la grille d’entrée et la flanquant, s’élèvent d’une part la chapelle,

de l’autre les dépendances contenant l’habitation du chapelain: de

jolies pièces claires de curé de campagne, avec un petit jardin pour

lire le bréviaire. Ce chapelain occupe dans la hiérarchie domestique un

rôle à part; il n’est, en vérité, que le _serviteur spirituel_,

respecté, mais tenu à distance, commensal journalier, mais à peu près

aux mêmes conditions que le précepteur, et dans une maison où chacun

dit son _Benedicite_, le chapelain n’est jamais appelé à le prononcer,

et ne parle que lorsqu’on lui adresse la parole. Ses fonctions

consistent non seulement à célébrer la messe dans la chapelle privée,

mais à s’occuper du bien spirituel de tous les dépendants de la

propriété. Il fait le catéchisme aux enfants, à ceux du maître et à ceux

des métayers, visite les malades et les pauvres, etc.; sauf des

événements spéciaux, il est là pour la vie. Il reçoit en espèces cinq ou

six cents francs par an, beaucoup de tributs en nature et la table quand

la famille habite. Chaque propriété a ainsi son chapelain local, car il

y en a un également pour la chapelle du palais en ville, et un pour

chaque campagne. Les héritages sont presque tous grevés de bénéfices

ecclésiastiques, et les familles continuent à remplir les anciennes

conventions. Telle famille, par exemple, devra l’entretien à vingt-huit

ou trente prêtres, et quoique la loi actuelle ignore ces droits

séculaires, les propriétaires de ces terres demeurent en grand nombre

fidèles à ces charges volontaires.

Terres de soleil et de brouillard · 第 1 / 11 段