Il ne faut pas généraliser à l’excès. Grâce à Dieu, il existe dans
toutes les classes de la société des âmes admirables qui chérissent la
Sainte Pauvreté. Celles-là recherchent les humbles et trouvent leur joie
à les conduire par les chemins qui montent en paradis. Je pense, en
écrivant ces lignes à tels groupements d’apostolat que n’empoisonne pas
la politique et où l’on respecte les pauvres. Ainsi l’association qui
s’intitule: _Pêcheurs d’hommes_. Si l’on veut se rendre compte de
l’esprit qui l’anime, qu’on lise le livre si substantiel et si
évangélique de M. Jabouley: _Autour des idoles_ (1 vol. chez Aubanel).
* * * * *
Un des livres les plus émouvants de M. Valdour c’est celui qu’il
consacra aux _Mineurs_ et particulièrement la seconde partie où il
décrit son labeur et ses souffrances dans une mine de charbon de
Saint-Étienne. Nulle déclamation d’ailleurs. C’est à force d’accumuler
les petits faits significatifs, c’est en notant les propos de l’équipe
dont il fit partie que M. Valdour réussit à nous donner cette impression
de véracité absolue qui se dégage de son œuvre.
Je citerai une page qui fera saisir sa manière et qui me fournira en
outre la conclusion que je veux donner à ce trop bref aperçu touchant la
vie ouvrière:
«Mes camarades ne se font aucune idée du plaisir que le travail peut
procurer par lui-même. Cela tient, bien sûr, à ce qu’ils ne
connaissent que le travail dénué d’agrément, la rude tâche matérielle
où le corps s’use, où l’âme s’éteint, l’effort physique sans idéal,
sans espérance. Déjà, après une semaine passée dans la mine, je me
sens comme prisonnier à jamais de ma nouvelle vie. Elle ne m’ouvre
aucune perspective vers la possibilité du mieux. Il me semble que je
suis rivé pour toujours à ma dure et obscure condition. Les sommets de
la société, même ses régions moyennes, m’apparaissent comme quelque
chose d’étranger, de lointain, d’inaccessible. Et quand, du fond du
trou noir où je peine ou de la chambrette misérable et entourée de
misère où je me repose avant de retourner au puits, je pense à ceux
que j’ai quittés et au cadre heureux où j’ai vécu, cette évocation
n’est plus pour moi que celle d’un vain rêve dont il ne me paraît pas
que je puisse jamais plus connaître la réalité.
En remontant à la surface, mes compagnons de _cage_ se prennent à se
dire mutuellement leur âge: quarante-cinq ans... cinquante-trois
ans... L’un d’eux, comme s’il sentait fuir à jamais un beau rêve,
soupire: «C’est tout de même vite passé la vie... Et l’on ne sait
toujours pas pourquoi l’on a vécu!» Mais mon voisin, dissipant
violemment l’aspiration très haute qu’enveloppait ce regret d’être
resté dans l’ignorance de la réponse à l’énigme de sa propre
existence, mon voisin s’écrie: «Pourquoi? Mais, farceur, c’est pour
gagner des millions aux autres!... Nous, il nous faut toujours peiner
pour gagner tout juste de quoi manger! Et ça n’est pas nous qui buvons
le meilleur vin!...» Un silence douloureux retombe sur notre groupe...
_Nous devons vivre pour boire le meilleur vin!_ Et cette philosophie
du paradis sur terre les plonge dans le désespoir...»
Quel symbole celui qu’évoque cette apparition de pauvres êtres perdus
dans les ténèbres d’une nuit désormais sans étoiles! Ils se lamentent,
ils se répètent que, jusqu’à la fin de leur existence, il leur faudra
s’épuiser pour le pain quotidien sans autre diversion que, de loin en
loin, une orgie brutale où ils s’efforceront d’oublier qu’ils possèdent
une âme...
Prisonniers d’un souterrain dont on boucha toutes les issues vers la
lumière du ciel, vous me représentez le peuple tel que l’a voulu
l’esprit de la Révolution. Plus de Dieu mais, à sa place, un
matérialisme opaque, des intelligences dévoyées, des mœurs corrompues,
la rage et la révolte dans tous les cœurs. Vous aviez une société aux
assises fermes et qui, malgré ses vices, se tenait unie sous le signe de
la Croix. Vous, bourgeois qui vous réclamez des prétendus Droits de
l’Homme, vous l’avez détruite et vous l’avez remplacée par une poussière
d’individus sans consistance réelle et qui tourbillonnent au souffle du
Démon. Et c’est ce que les sophistes aveugles qui nous mènent appellent
le Progrès!...
Ceux d’entre les catholiques, pour qui la foi en Jésus-Christ se
manifeste autrement que par une pratique machinale et stérile, se
rendent compte que ce ne sont point les subterfuges et les intrigues de
politiciens trop confiants dans la nature humaine qui retarderont
l’avènement de l’Antéchrist. Ames d’oraison, ils tournent leurs regards
vers les abîmes radieux où réside le Surnaturel. Une voix fatidique en
émane qui leur crie:--LA FRANCE A BESOIN DE SAINTS...
Oui, _la France a besoin de Saints!_... Et, comme l’a dit Léon Bloy au
dernier chapitre de ce beau livre: _la Femme pauvre_, «il n’y a qu’une
tristesse, c’est de n’être pas des Saints!...»