UN CRITIQUE CATHOLIQUE.--M. José Vincent m’a envoyé un livre: _Propos un
peu vifs_[12]. Je l’ai lu avec tant d’intérêt qu’il m’est agréable de le
signaler aux amis qui veulent bien me suivre. Au surplus, ce volume
corrobore quelques idées qui me sont chères et pour lesquelles lui et
moi nous avons combattu, côte à côte, en 1922 et 1923.
[12] José VINCENT, _Propos un peu vifs_, essais de critique (1 vol.
Éditions du _Monde moderne_).
Quand Barrès publia _le Jardin sur l’Oronte_, ce fut l’occasion pour
Vincent de donner à _la Croix_ un article où tout en disant son estime
pour les qualités d’art et de pensée de son œuvre antérieure, il faisait
des réserves formelles touchant le faux mysticisme et la sensualité
trouble qui déparent ce roman. Une controverse s’ensuivit au cours de
laquelle j’écrivis à Vincent combien j’étais heureux de lui voir
défendre aussi vigoureusement des principes que je tenais pour
essentiels. En effet il déclarait: «Mon article, c’est la manifestation
rationnelle d’un état d’esprit nouveau dans la critique catholique qui
s’impose maintenant l’obligation de ne pas céder à fond à la magie d’un
art supérieur. Il y a vingt-cinq ans, le chrétien lettré, le critique
chrétien s’imaginaient, de bonne foi et faute de pousser jusqu’au bout
la logique de leur _Credo_, que la morale, la religion et l’art
figuraient autant de domaines distincts séparés par des murs bien clos.
A présent, nous voulons être des catholiques conséquents, logiques,
résolus, intransigeants...»
Non seulement j’applaudis mais je citai cette phrase dans le chapitre
que je consacrai à Barrès à l’époque de sa mort (Voir _la Basse-Cour
d’Apollon_). A Vincent comme à moi cette «intolérance» valut quelques
diatribes et par ailleurs les protestations timidement éplorées d’un
certain nombre d’amis de la chèvre et du chou.
Nous ne nous en sommes guère émus ni l’un ni l’autre. J’ai poursuivi ma
voie, comme le savent mes lecteurs. Et Vincent a fait de même ainsi que
le démontre le présent volume.
Dès le début, il résume, en ces termes, l’irritation et le dépit de ceux
qui refusent aux catholiques le droit de formuler des opinions
strictement conformes à leur foi. Il écrit:
«Le destin de l’actuelle critique catholique est bien étrange. Elle
déchaîne des fureurs qui amènent invinciblement ses adversaires à
proclamer qu’elle _n’est_ point. Soit.--Mais alors qu’on la laisse
dans le repos de son néant ou tout au moins dans les limbes du
possible illimité. A la vérité, elle inquiète, elle gêne, pour ainsi
dire, même avant d’être. On aimerait mieux, en tout cas, qu’elle ne
fût point. Peut-être n’est-ce pas tout à fait une raison pour qu’elle
ne _soit_ pas.»
Et, développant cette proposition, Vincent montre que la critique
catholique existe. C’est ainsi qu’il a mis debout une préface, nourrie
de faits et d’arguments pressants, qu’on doit lire avec réflexion et qui
constitue la meilleure des réponses aux partisans de l’éteignoir sur
l’Église et à ceux de la dérobade devant l’ennemi. Ayant médité cet
essai si substantiel, le lecteur de bonne foi ne pourra que leur dire:
Les gens que vous tuez se portent assez bien!...
Je reviendrai tout à l’heure sur cette préface. Mais je veux d’abord
examiner quelques-uns des chapitres contenus dans le livre.
Voici des appréciations sur M. Claudel équitables et judicieuses. M.
Vincent en dit:
«Les ténèbres du lyrisme claudelien vous oppressent? Elles ne
m’oppressent pas moins... et j’eus naguère pour mon compte la plus
grande peine à le traduire. Je me fis l’effet, ce jour-là, de Joseph
Scaliger en face de l’_Alexandra_ de Lycophron[13].» Mais il ajoute:
«Comme la gratitude et l’amour débordent de l’âme de Claudel et que,
d’autre part, le saint amour et l’infinie gratitude ne sauraient
totalement s’exprimer, à sa façon le poète tente de traduire tout cela
avec les mots naïfs, avec les mots gauches, et nonobstant parfois
profonds, dont se servent les enfants pour dire, au petit bonheur et
comme ça leur vient, leur tendresse ou un merci.»
[13] Depuis que j’ai écrit sur Claudel le jugement qu’on a lu plus
haut, un livre m’est tombé sous les yeux: _Le Roman de l’Alsace_,
par Raymond Postal (_Éditions de la vraie France_), où j’ai trouvé
une confirmation bien significative de l’impression «germanique»
produite sur les esprits nourris de clarté latine, par l’auteur de
_Tête d’or_. M. Postal écrit qu’il rencontra à Strasbourg un Jésuite
d’origine alsacienne et il ajoute: «Ce religieux vint à me dire
qu’il attribuait à la part allemande de sa formation l’aisance avec
laquelle son esprit avait donné audience à l’œuvre de Paul Claudel.
Il n’est pas douteux que celle-ci, qui nous choque par la nature
même de sa substance poétique, n’est pas sans apparaître aux
Français sous un aspect d’un ésotérisme déconcertant: Notre
interlocuteur devait à sa culture bilingue d’y pouvoir entrer de
plein-pied.» Cela revient à dire que pour bien comprendre Claudel,
il faut savoir l’allemand. C’est fâcheux!
Et c’est en effet, dans les trop rares poèmes où le chrétien se
débarrasse de toute rhétorique ténébreuse, que Claudel arrive, parfois,
à nous émouvoir.
Plus loin, M. Vincent s’occupe de ce qu’il appelle: _le cas
Montherlant_. Ici, j’avoue mon incompétence totale. Je n’ai rien lu de
M. Montherlant, non point par prévention mais parce que, je l’ai déjà
dit, je ne lis guère de romans et que, si je ne me trompe, M.
Montherlant est surtout un romancier. Après la lecture du chapitre,
d’ailleurs fort intéressant, que Vincent lui consacre, j’ai demandé à un
prêtre de mes amis que ses fonctions obligent à suivre de près la
littérature contemporaine ce qu’il fallait penser de cet écrivain. Il
m’a répondu: «M. Montherlant a fait alterner la tauromachie avec la
culture des lettres. Il a du brillant dans l’une et l’autre profession.
Ensuite il a pris l’Église sous sa protection. Et comme il estime
qu’elle ne s’est pas montrée suffisamment reconnaissante, ces jours-ci,
il lui a signifié la rupture. L’Église aura, sans doute bien de la peine
à s’en remettre mais avec le temps...»
Vient ensuite dans les _Propos un peu vifs_, un chapitre consacré à
Jouffroy, philosophe romantique fort oublié, mais dont les paradoxes
anticatholiques firent jadis, vers 1840, quelque bruit. M. Vincent, à
propos d’un livre récent, montre d’une façon très concluante, le peu de
portée des dires de cet émule de Victor Cousin.
Voici maintenant un chapitre intitulé: _Hugo à Jersey ou les propos d’un
pied de table_ qui traite de la foi accordée au spiritisme par le poète
de _la Légende des Siècles_[14]. M. Vincent y résume fort bien l’inanité
de la doctrine chez ce rhéteur énorme qui ne réussit jamais à devenir un
penseur. Il écrit avec raison:
[14] Qu’il me soit permis de rappeler que, dès 1913, dans mon livre:
_Au pays des lys noirs_, j’ai traité le même sujet au chapitre
intitulé: _Une danse de trépieds belges_. «Hugo, y disais-je,
découvre Dieu dans un pied de table.» Je suis heureux de cette
rencontre avec M. Vincent.
«Après l’orgueil, ce qu’il y eut toujours de plus démesuré dans Victor
Hugo, ce fut la naïveté (Moi, j’aurais dit carrément: la bêtise).
Rappelez-vous, à ce propos, ses piteux oracles sur l’imminente paix
mondiale, sur la toute prochaine constitution des États-Unis d’Europe,
et l’édénisation de la planète par la démocratie et par l’amour.» Et,
en conclusion: «La religion d’Hugo, une religion romantique,
sans armature de logique intérieure, sans dogme autre que
celui--sacro-saint--du libre examen, une métaphysique flottante,
empêtrée de métapsychique, une théodicée dans laquelle l’idée du divin
tend de plus en plus à se dissoudre, en attendant de s’anéantir tout à
fait.»
Au surplus, on sait avec quel acharnement Hugo combattit l’Église et
quelles invectives il lui prodigua. Or c’est une règle sans exception:
quiconque se laisse infuser par le Diable la haine de l’Église devient
stupide--incurablement stupide. C’est le premier châtiment infligé aux
égarés volontaires qui pèchent contre le Paraclet.
Bien plus propres à retenir l’attention que les turlutaines d’Hugo,
hypnotisé par les tables tournantes, se décèlent les méditations de M.
Georges Duhamel à la recherche du bonheur sur terre. M. Duhamel est un
écrivain de grand talent et un homme de cœur qui a écrit sur la dernière
guerre un livre d’une humanité saignante et frémissante: _Vie des
Martyrs_. M. Vincent analyse son essai d’une doctrine intitulé: _la
Possession du monde_ et il constate que faute d’une foi précise
découlant de la Tradition révélée, M. Duhamel se perd en des
considérations vagues et des paradoxes fumeux d’où ne saurait se dégager
une certitude.
«Cependant, ajoute-t-il, parmi ces erreurs et ces rêves débiles, _la
Possession du monde_ offre quelques échappées consolantes. On y aime,
par exemple, le touchant respect de l’auteur pour saint François
d’Assise malheureusement plutôt envisagé dans un sens Sabatier que
dans un sens Joergensen. On y peut louer l’appétit de souffrir ou
mieux, la peur de n’avoir pas assez souffert tandis que se déchaînait
l’orage mondial qui emporta tant de vies humaines et tant d’espoirs.
Ce goût du sacrifice pouvait mener loin, très loin un philosophe de
bonne volonté qui saurait se contraindre à marcher quand même et droit
devant soi jusqu’au but une fois aperçu... L’Évangile lui révèlerait
le reste.»
Malheureusement, M. Duhamel est resté en route. «Hélas, conclut Vincent,
la pensée de ce remarquable et subtil écrivain n’a pas suivi un essor
comparable à celui de son talent.» C’est grand dommage!...
Pour terminer ce bref aperçu d’un livre très substantiel et pour bien en
marquer le ton indépendant, je mentionnerai un passage de la préface où
José Vincent, après avoir réprouvé les timidités et les pauvres
finasseries de la critique dite «libérale», évoque, à l’encontre, la
grande ombre de Veuillot--notre maître à nous tous qui prétendons que le
service de l’Église demande de la crânerie dans les convictions et de la
verdeur, sans faux-fuyants ni respect humain, dans la défense de la
Vérité unique. Il écrit:
«Veuillot n’est plus là pour redire ces choses de sa grande voix
furieuse. Il est loin, bien loin de nous. On l’honore à cette heure,
on l’_embaume_ d’hommages comme on embaumerait avec une sollicitude
nuancée de respect et de terreur la dépouille enfin assoupie d’un
grand homme longtemps encombrant. On lui sait gré de ne plus faire de
tumulte. On lui sait gré de n’être plus là. Plus rien n’empêche
maintenant d’exalter sa provocante bravoure. On est assuré de son
silence. Les modérés--il me sera, pour sûr, beaucoup pardonné, au
dernier jour, pour l’immense et fraternelle charité de cet
euphémisme--sont contents... Dieu l’est-il?»
Pour moi, j’ai bien peur qu’Il ne le soit pas. Les modérés, ce sont les
tièdes. Et Notre-Seigneur a dit: «_Je vomis les tièdes..._»
* * * * *
UN AMI DU PEUPLE.--M. Jacques Valdour, docteur en droit, docteur
ès-lettres, eut naguère cette idée que pour bien connaître les ouvriers,
il fallait vivre avec eux et comme eux, travailler à côté d’eux. En
cela, il se distingue fort des économistes, personnages graves,
harnachés de science abstraite, bondés de théories préconçues, tapis
entre quatre murailles, faites de statistiques et de graphiques, où
nulle lucarne ne s’ouvre sur l’ambiance. Sitôt formé le projet de
s’instruire par la pratique, il le mit à exécution. C’est ainsi que,
depuis 1909, il a été tour à tour, tisserand à Roanne, tréfileur à Lyon,
figurant de théâtre et manœuvre en décors à Paris, marinier sur les
canaux du Centre, teinturier en Espagne, ouvrier agricole en Brie et en
Beauce, chauffeur à Roubaix, nettoyeur de chaudières et tourneur à
Paris, manœuvre dans une fabrique de pompes à Saint-Denis, carrossier
d’automobile à Levallois-Perret, ciseleur dans le quartier du Marais,
fondeur à Belleville, ouvrier en meubles à Charonne et au faubourg
Saint-Antoine, derechef manœuvre aux ateliers du chemin de fer à
Saint-Pierre-des-Corps, ébéniste à Tours, mineur à Lens et à
Saint-Étienne, derechef tisserand à Cholet, métallurgiste au Mans,
chaudronnier à Nantes.
Partout, il a vécu exclusivement de son salaire, logé dans les maisons
qu’occupent les prolétaires, mangé dans leurs restaurants, assisté à
leurs réunions politiques et autres. Il s’est assis auprès d’eux dans
les cinémas et les théâtres qu’ils fréquentent. Il a pris part à leurs
discussions dans les syndicats. Bref, pendant des années, il s’est
assimilé de la façon la plus complète, tous les éléments de leur
existence, au point de vue matériel comme au point de vue intellectuel,
au point de vue social comme au point de vue de la religion.
Il a condensé les résultats de ces multiples enquêtes dans une douzaine
de volumes dont l’ensemble constitue le plus précieux amas de documents
sur la vie ouvrière au commencement du XXe siècle[15]. Les conclusions
que M. Valdour en tire ne sont pas de nature à satisfaire les partisans
du suffrage universel ni les admirateurs de l’enseignement laïque.
Catholique pratiquant, il constate les ravages produits dans le
peuple par l’incroyance érigée en système et il en donne des
exemples--terribles. Le mot n’est pas trop fort. Supérieurement doué
pour l’observation des mœurs et des coutumes, possédant de réels dons
d’écrivain, il évoque, en une série de tableaux d’une rare intensité,
l’anarchie industrielle où nous maintient cette démocratie parlementaire
qui n’est, en somme, qu’une lutte d’appétits sans vergognes sous le
despotisme des ploutocrates qui sont les maîtres actuels du monde.
[15] Les deux derniers publiés ont pour titre: _La menace rouge_ et
_Le Glissement_ (2 vol. Éditions de la _Gazette française_, 1926).
La lecture réfléchie des livres de M. Valdour--vingt fois plus
intéressante, à mon avis, que celle de la plupart des romans dont
s’encombrent les vitrines des libraires--fournit largement de quoi
méditer aux esprits assez émancipés pour reconnaître que la Bourgeoisie,
maîtresse du pouvoir depuis la Révolution, a échoué dans sa tentative de
construire un état social conforme à la justice, parce qu’elle élimina
Dieu de sa politique, parce qu’elle remplaça l’autorité traditionnelle
par la concurrence des médiocres et des bavards de carrière pour
l’exploitation des pauvres et des humbles. Ayant donc lu et relu l’œuvre
de M. Valdour, étant de plus fort enclin à préférer le Populaire au
Bourgeois, j’ai assemblé pas mal de notes d’après ses études et d’après
mes expériences personnelles. J’en donne, ci-dessous, quelques-unes.
* * * * *
Il y a peu, je relisais les _Sermons_ de Bossuet, en particulier, celui
qui porte ce titre: _Sermon sur l’éminente dignité des pauvres dans
l’Église_[16] et j’en avais l’âme toute remuée parce que j’y trouvais
exposé, de la façon la plus probante, le privilège surnaturel du pauvre,
du simple et, par conséquent, de l’ouvrier manuel auprès de
Notre-Seigneur. Bossuet le précise très nettement dès son exorde:
[16] On le trouvera dans ce volume: _Choix de sermons de Bossuet_,
édition critique par E. GANDAR. On vient de célébrer le
tricentenaire de Bossuet. A cette occasion, un grand nombre
d’articles furent publiés çà et là. Un des plus remarquables est
celui de M. Gabriel BRUNET (_Mercure de France_, nº du 1er octobre
1927). La Mystique du grand évêque y est exposée avec clairvoyance.
En voici la conclusion: «La religion a imposé à Bossuet la plus
étroite limite, mais, en le plaçant immédiatement dans une voie de
certitude, elle lui a permis le plus extraordinaire enrichissement,
à l’abri même de cette limite. Elle lui a permis d’être en même
temps une personnalité sans moi et la plus complète personnalité
totalisante et synthétique, élargie jusqu’à l’universalité. La
plante humaine a des moyens bien différents de s’épanouir. En
Bossuet s’atteste la manière dont un homme aux inclinations
multiples peut se réaliser dans l’harmonie; l’ampleur et la
puissance au moyen de la religion.»
«L’Église, cette cité merveilleuse, dont Dieu même a jeté les
fondements, a ses lois et sa police par laquelle elle est gouvernée.
Mais comme Jésus-Christ, son instituteur, est venu au monde pour
renverser l’ordre que l’orgueil y a établi, de là vient que sa
politique est directement opposée à celle du siècle, et je remarque
cette opposition principalement en trois choses. Premièrement, dans le
monde, les riches ont tout l’avantage et tiennent les premiers rangs.
Dans le royaume de Jésus-Christ, la prééminence appartient aux pauvres
qui sont les premiers-nés de l’Église et ses véritables enfants.
Secondement, dans le monde, les pauvres sont soumis aux riches et ne
semblent nés que pour les servir. Au contraire, dans la sainte Église,
les riches n’y sont admis qu’à la condition de servir les pauvres.
Troisièmement, dans le monde, les grâces et les privilèges sont pour
les puissants et les riches et les pauvres n’y ont de part que par
leur appui. Au contraire, dans l’Église de Jésus-Christ, les grâces et
les bénédictions sont pour les pauvres et les riches n’ont de
privilège que par leur moyen. Ainsi cette parole de l’Évangile, que
j’ai choisie pour mon texte, s’accomplit déjà dès la vie présente:
_les premiers sont les derniers et les derniers sont les premiers_,
puisque les pauvres, qui sont les derniers dans le monde, sont les
premiers dans l’Église; puisque les riches, qui s’imaginent que tout
leur est dû et qui foulent aux pieds les pauvres, ne sont dans
l’Église que pour les servir; puisque les grâces du Nouveau Testament
appartiennent de droit aux pauvres et que les riches ne les reçoivent
que par leurs mains.»
Un peu plus loin, utilisant une comparaison empruntée à une homélie de
saint Jean Chrysostome, Bossuet renforce encore son idée et la souligne.
Il dit:
«Il n’appartenait qu’au Sauveur et à la politique du ciel de nous
bâtir une ville qui fût véritablement la ville des pauvres. Cette
ville, c’est la Sainte Église... Les riches, je ne crains point de le
dire, étant de la suite du monde, étant, pour ainsi dire, marqués à
son coin, n’y sont soufferts que par tolérance et c’est aux pauvres,
qui portent la marque du Fils de Dieu, qu’il appartient proprement d’y
être reçus».
Prononçant ces paroles, il soulignait la prééminence que Notre-Seigneur
accorde aux pauvres, Lui qui travailla, comme charpentier, dans
l’atelier de saint Joseph, Lui qui choisit ses apôtres principalement
parmi des pêcheurs gagnant leur pain au jour le jour, Lui dont le
disciple le plus relevé comme condition sociale, saint Matthieu n’était
qu’un petit employé de l’octroi.
A ces humbles qu’il avait choisi pour annoncer le Royaume de Dieu, Il
prodigua les splendeurs de sa Grâce et Il leur donna l’investiture le
jour où les yeux levés vers son Père, Il s’écria: «_Gloire à toi,
Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu as caché ces choses aux
prudents et aux sages_ [selon le monde] _et que tu les a révélées aux
petits!_»
Ainsi donc, point d’équivoque possible: qui veut mériter de connaître,
dès ici-bas, le Royaume de Dieu doit être pauvre, doit, tout au moins,
se rendre «pauvre en esprit». Mais si le monde garde pour lui quelque
prestige, il ne franchira point les limites de cette Terre promise où
s’épanouissent les roses lumineuses de l’amour de Dieu.
Toute l’histoire, depuis la venue du Rédempteur, donne le spectacle des
tentatives de l’homme baptisé pour concilier, en son âme, les attraits
du monde avec les préceptes de Jésus-Christ.
De nos jours où un paganisme effectif reconquiert la société, les
enseignements de l’Église apparaissent à beaucoup, qui les répètent
d’une lèvre machinale, comme des formules sans application pratique,
mais dont il est convenu qu’elles font partie d’une «bonne éducation».
De là, le pharisaïsme qui s’étale dans les mœurs de la Bourgeoisie dite
«bien pensante».
Être bien «pensant» c’est se forger une sorte de religion hétéroclite où
le souci de se conformer au siècle entre en balance avec celui de plaire
à Dieu. Or le propre du présent siècle, c’est le culte exclusif de la
fortune et la recherche des moyens de l’acquérir rapidement. Le
«bien-pensant» n’y contredit pas. Mais, d’autre part, il entend «garder
les apparences». De sorte que, se montrant, en fait, tout aussi dur de
cœur que n’importe quel bourgeois «mal-pensant», il feint parfois
l’amour des pauvres.
En réalité, il les méprise et il s’en écarte avec sollicitude. On
pourrait multiplier les exemples de cette aversion devenue tout
instinctive. En voici un qui me fut rapporté, il n’y a pas très
longtemps, par un bon prêtre de mes amis. Celui-ci venait d’être nommé
curé d’une paroisse comprenant, pour la plus grande part, des artisans
et des ouvriers de fabriques. On y comptait, cependant, quelques
familles de rentiers passablement cossues. Or il ne tarda pas à
remarquer que, quoique pratiquantes, celles-ci s’abstenaient de
fréquenter son église. Par exemple, la grand’messe du dimanche ne
réunissait guère qu’une assemblée de prolétaires. Il s’étonna, il
s’informa et il découvrit que ses paroissiens d’origine bourgeoise
préféraient se rendre aux offices célébrés dans l’église d’un quartier
assez éloigné mais où les gens huppés de la ville avaient coutume de se
rencontrer. A juste titre, cette façon d’agir le choqua. Il fit des
observations qui furent reçues très froidement. On ne les releva point
mais on se garda d’en tenir compte. Comme il les renouvelait auprès
d’une dame qui passait, dans l’endroit, pour l’arbitre des élégances,
elle lui répondit textuellement ceci:--Voyons, M. le curé, vous
admettrez bien que nous évitions certains voisinages et que, pour la
messe, nous choisissions une église où nous sommes sûrs de ne nous
trouver en contact qu’avec des personnages de notre classe!...
Inutile, je suppose de commenter cette déclaration. Elle résume tout un
état d’âme. Elle fait saisir pourquoi les «bien-pensants» ne sont
«soufferts que par tolérance», comme dit Bossuet, dans la Sainte Église
et pourquoi ils demeurent à jamais réfractaires aux embrasements de
l’amour divin...