Mon Dieu, donnez-moi afin que je vous donne et que j’acquitte
ainsi une faible partie de ma dette envers vous.
SAINT AUGUSTIN: Confessions XI.
La littérature c’est très bien et je ne m’en désintéresse pas puisque, à
la requête de quelques amis, je viens de donner mon sentiment sur un
certain nombre de volumes récemment publiés. Mais combien je préfère les
ouvrages où il n’est parlé que de Dieu et de son action sur les âmes! Je
l’ai dit dans _Jusqu’à la fin du monde_: «Rien n’a d’importance hormis
la Sainte Trinité. Cet axiome régit ma vie ultérieure, inspire mes
jugements et mes actes. Ceux qui ne l’admettent pas ne saisiront jamais
totalement la signification de mes écritures.
Il y a d’abord mes lectures quotidiennes, celles où, très loin de la
gent-de-lettres et de ses vaines rumeurs, j’entretiens mon goût de
l’oraison contemplative dans la solitude et le silence: Livres chéris,
je vous garde sans cesse à portée de ma main: _Évangiles_, _Épîtres de
saint Paul_, _Imitation_, _Œuvres de sainte Térèse et de saint Jean de
la Croix_, _traité d’ascétisme de Ribet_. En tous, j’ai trouvé l’aliment
nécessaire à ma souffrance joyeusement consentie, mes sources de prière
et l’objet capital de ma méditation. Parfois, telle phrase lue au réveil
se traduit en images dont la splendeur m’absorbe tout un jour. Parfois
elle se développe en un enchaînement d’idées imprévues à moins qu’elle
ne se concentre en de vastes symboles où rayonne ce Soleil incomparable:
l’amour de Dieu. Oui, grâce à vous, livres essentiels, je m’absorbe en
cette atmosphère transparente et lumineuse où réside le Seigneur Jésus:
le centre même de l’âme éprise de Lui seul. Plein de miséricorde pour le
voyageur fatigué, il m’y révèle les secrets de sa tendresse ineffable,
il me promène parmi les floraisons du jardin merveilleux, son royaume
ici-bas, qui préfigure les Jardins Éternels!...
Mais taisons-nous: ces choses ne peuvent être exprimées par les mots
maladroits dont usent nos pauvres dialectes humains. _Bonum est
sacramentum Christi Regis abscondere..._
Et maintenant, amis, je vous parlerai de trois ou quatre volumes où j’ai
trouvé de quoi satisfaire notre commune prédilection pour les choses de
Dieu et de son Église. Les lignes qui vont suivre ne contiendront ni des
analyses développées ni de la critique proprement dite. Ce sera
simplement l’écho en moi des musiques qu’éveillèrent dans quelques âmes
de bonne volonté la joie de dénombrer maints serviteurs du Bon Maître et
de les suivre loin de l’époque imbécile où la plupart de nos
contemporains s’affairent à paver, à sabler, à fleurir la voie que
fouleront bientôt l’Antéchrist et ses cortèges casqués d’or infernal.
* * * * *
DES SAINTS.--La pauvre humanité, toujours encline à s’embourber dans les
marécages de la vie sensuelle, perdrait complètement l’habitude de lever
les yeux vers le ciel s’il n’y avait les Saints pour lui rappeler
qu’elle a autre chose à faire ici-bas que de fournir d’esprits immondes
les troupeaux de porcs du pays de Gérasa.
Les Saints, par l’exemple, par la parole, par la foi lumineuse qu’ils
répandent autour d’eux, suscitent les courants purificateurs qui
empêchent l’Église de s’assoupir dans la routine. Ils sont les véhicules
fulgurants du Paraclet. Ils sont les _surhommes_ qui nous rapprennent
sans cesse à vouloir la volonté de Dieu. Contemplatifs appliquant la loi
de réversion, souffrants rivés à Jésus-Christ dans la Voie douloureuse
comme au Golgotha, fondateurs d’ordres, apôtres de la pénitence,
clairons infatigables du Verbe incarné, héros de la guerre sans
armistices, sur ses champs de bataille de l’âme où Satan rallie ses
milices, eux seuls doivent être exaltés en opposition avec ces prétendus
génies dont le siècle athée se targue--les choisissant de préférence
parmi ceux qui haïrent Notre Seigneur.
Depuis quelques années, parmi les catholiques, certains ont commencé à
comprendre qu’il est plus efficace de chercher une direction chez les
Saints que de compulser les recettes graillonneuses où se dépense
l’astuce des gargotiers de la politique «bien pensante». On a publié et
l’on publie des Vies de Saints, et plusieurs y ont récupéré--pour le
plus grand bien de leur âme--le sens du Surnaturel.
Tels les deux volumes où une trentaine d’écrivains réunis par M. Gabriel
Mourey _ont résumé la Vie et les œuvres de quelques grands Saints_[17].
Trente, c’est beaucoup et l’on ne me croirait pas si j’affirmais que
tous montrèrent de la transcendance à traiter le sujet qui leur était
confié. Pour ne chagriner personne, n’établissons point de palmarès et
contentons-nous de dire que, dans cette galerie de portraits, on en
distingue une dizaine qui tranchent bellement sur l’ensemble. L’un m’a
particulièrement retenu, c’est le _Saint Jean de la Croix_ signé de M.
Maurice Brillant. Celui-ci a parfaitement résumé la vie de ce premier
lieutenant de sainte Térèse pour la réforme des Carmes et des
Carmélites. Il a vu toute la portée de cette alliance entre une femme de
génie et un théologien comblé de grâces exceptionnelles et qui était en
outre un admirable poète. Il écrit:
[17] _La Vie et les Œuvres de quelques grands Saints_, 2 vol.
Librairie de France. J’avais accepté d’y donner une étude sur sainte
Térèse d’Avila, grande Reine de la Mystique, à qui je dois tant. Je
n’ai pu tenir parole, le mal qui me tient m’ayant empêché de la
mettre au point pour la date fixée.
«La rencontre des deux plus illustres mystiques de l’Espagne, le
premier entretien de cette femme de cinquante-deux ans, riche
d’expériences intérieures et qui a complètement unifié sa discipline
avec le jeune moine inconnu de vingt-cinq ans, mais qui, mûr de bonne
heure, a rassemblé lui-même ses idées directrices et sait où il va, le
contrat moral passé entre ces deux grandes âmes, différentes à la
vérité, semblables toutefois, sinon toujours par le chemin parcouru,
du moins par le terme où elles aboutissent et par la même vie d’union
profonde avec Dieu--cette rencontre, voilà évidemment une date des
plus émouvantes dans l’histoire spirituelle de l’humanité.»
Une petite réserve: M. Brillant, au cours de cette étude d’ailleurs si
substantielle, n’a peut-être pas suffisamment marqué qu’au cours de
leurs luttes pour la réforme du Carmel, c’est sainte Térèse qui garde le
sens le plus net de la réalité. A travers les contradictions et de
cruelles persécutions, elle va son chemin, disant ce qu’il faut dire au
moment voulu, se taisant à propos et laissant passer, avec sang froid,
les houles de la calomnie horriblement déchaînée contre elle. Là, comme
durant toute son existence, elle est à la fois intensément humaine et
intensément surnaturelle. Saint Jean de la Croix, en butte à la haine
des Mitigés qui l’emprisonnent et le maltraitent, se montre plus
réfractaire aux circonstances. Poète infiniment sensible, pour résister
à la tempête, il lui faut se raidir et son effort se sent jusque dans
ses écrits de cette époque. En somme, ici comme toujours, sainte Térèse
reste le Maître et saint Jean de la Croix, le disciple.
Ce dont il faut louer sans réserves M. Maurice Brillant c’est de son
analyse des œuvres de saint Jean de la Croix et particulièrement de la
_Montée du Carmel_ et du _Cantique spirituel_. La place lui étant
mesurée, il ne lui était pas facile d’évoquer en quelques paragraphes,
la profusion de pensées et de sentiments tout embrasés d’amour divin que
contiennent ces incomparables poèmes. Il a pourtant réussi à en
condenser l’essentiel dans les lignes suivantes que j’ai plaisir à citer
presque intégralement:
«Rien n’est beau dans l’histoire de la Mystique, rien n’est émouvant
comme cette ascension en ligne droite, toute d’un élan, d’un élan
volontaire, conscient et contrôlé qui n’en monte que plus haut et avec
plus de force, sans crainte, sans déviation, sans repentir... Et que
dire, pour aller plus avant, du drame intérieur, humain et divin que
révèlent ces textes denses et nerveux et qui nous plaira encore par
son pathétique sans déclamation, ardent et concentré, fait non de mots
mais de chair et de sang et toutefois, sous la rudesse même,
frémissant d’une si merveilleuse tendresse et d’un amour à quoi nul
amour de la terre n’osera se mesurer. Enfin, voici le poète, voici
justement, la gerbe de fleurs parant l’obscure cellule, éclairant
l’ombre où combat ce dur mystique. Voici la source chantant sous les
verdures, oasis inattendue parmi les âpres rochers; c’est
l’enchantement de la musique, cette musique, nous le savons, qu’aimait
saint Jean de la Croix, comme l’aimait sainte Térèse, comme l’aiment
tous les Carmels... C’est toute la nature asservie à un rôle divin,
avec la multitude épanouie des images chatoyantes, séductrices,
bariolées qui se pressent pour exprimer le grand amour dont brûle le
cœur du poète, toute la beauté du monde éphémère jetée sous les pas du
Dieu qui ne change point.»
Ceux qui font des œuvres de saint Jean de la Croix un des aliments
quotidiens de leur âme--c’est le cas de celui qui écrit ces
lignes--sauront le plus grand gré à M. Maurice Brillant, d’avoir si bien
compris le grand poète du Carmel.
* * * * *
L’ÉTOILE D’AVILA.--La vie intérieure est comme un ciel tout fleuri
d’étoiles miraculeuses. Mais, parmi ces astres que suscite l’oraison, il
en est dont l’âme contemplative distingue le rayonnement personnel au
sein de cette voûte embrasée où elle déploie son essor.
Sainte Térèse, tu me fus l’étoile, radieuse entre toutes, dès la
première minute où ton œuvre m’a été révélée. Il y a vingt-deux ans.
J’avais communié, pour la première fois de ma vie, trois semaines
auparavant. C’est tout au plus si j’avais appris mon catéchisme et les
traités, par trop didactiques, où je m’efforçais de m’instruire
davantage m’alourdissaient l’intellect sans m’éclairer. D’aventure, une
dame me fit cadeau de la vie de la Sainte écrite par elle-même. Cela ne
la privait d’ailleurs pas beaucoup car elle déclarait n’y comprendre
goutte. Mais, parce que l’Esprit souffle où il veut, moi, chétif
débutant, à l’orée de la voie étroite, j’en reçus une illumination
instantanée et dont le souvenir persiste en moi comme si l’événement
avait eu lieu tout à l’heure. Je revois le coin de forêt doré d’automne
où j’ouvris le volume, le rocher feutré de mousse grisâtre où, tout
défaillant de stupeur admirative, mes jambes ployant sous moi, je dus
m’asseoir afin de poursuivre ma lecture. Je n’avais pas besoin de
_raisonner_ les phrases qui me passaient sous les yeux. _Je voyais_ ce
que me décrivait sainte Térèse. Et les images qu’elle faisait naître en
mon esprit m’absorbaient si fort que c’est seulement à la nuit tombante,
quand il me devint impossible de distinguer l’imprimé, que je repris
conscience du monde extérieur...
Depuis cette après-midi de novembre 1906, sainte Térèse a été la grande
institutrice de mon âme. Si certains de mes écrits ont ramené à Dieu
quelques égarés, c’est aux lumières qu’elle m’obtint que je le dois,
c’est à son intercession infiniment bienfaisante que je dois aussi être
devenu un allègre pionnier de souffrance sur le chemin qui monte vers
Notre-Seigneur en croix.
C’est pourquoi je suis heureux chaque fois que se publie un nouvel
ouvrage où celle qui ouvrit, plus que quiconque, le royaume tout en
flammes adorantes de la vie unitive aux contemplatifs est expliquée par
des âmes d’oraison,--couronnée par des mains expertes. Cette joie nous
fut procurée il n’y a pas très longtemps par le livre de M. l’abbé
Hoornaert: _Sainte Térèse écrivain_, (1 vol. chez Desclée) et nous
venons encore de la ressentir par celui de M. Louis Bertrand: _Sainte
Térèse_ (1 vol. chez Fayard).
Est-il besoin de rappeler que M. Bertrand est l’auteur d’un _Saint
Augustin_ où la psychologie de la conversion d’une grande âme est
analysée avec lucidité? Et quel est le catholique, doué du sens de la
beauté mystique, qui n’admire cet admirable récit du temps des premières
persécutions: _Sanguis martyrum_? J’y sais un chapitre, _les mineurs du
Christ_, où l’ineffable prédilection de Notre-Seigneur pour ceux qui
l’attestent parmi les tourments prend une valeur d’évidence. Certes, on
doit dire, sans crainte de se tromper, que M. Louis Bertrand est un des
très rares écrivains qui égalent quelquefois ce maître du roman
religieux à la fin du XIXe siècle et au commencement du XXe: Robert-Hugh
Benson. Aussi, nous les Carmélitains, ne fûmes-nous nullement étonnés
quand nous le vîmes _réussir_, avec tant de clairvoyance, l’exposé des
états d’âme de notre mère vénérée et chérie: sainte Térèse d’Avila.
J’ai là un monceau de notes prises au cours des lectures réitérées que
je fis de ce volume. Ne pouvant les développer toutes, je veux au moins
en transcrire deux ou trois.
Dans son _Prologue_, M. Bertrand, parlant des adeptes de la science
athée qui braquèrent sur sainte Térèse leurs bésicles aux verres
opaques, écrit ceci:
«C’est un des spectacles les plus bouffons et les plus affligeants qui
soient que de voir certaines mains grossières toucher à des âmes de
saints. Après tant de mésaventures pitoyables, il devrait être
désormais entendu que la sainteté n’est pas du ressort de la science.
Il n’y a de science positive que de ce qui se compte ou de ce qui se
mesure. Or on ne compte pas, on ne mesure pas l’âme des saints ni
d’ailleurs aucune âme... Et c’est ainsi que toute la littérature
pseudo-médicale qui a été écrite sur sainte Térèse--avec la prétention
de ramener ses états mystiques à des cas pathologiques--est à côté de
la question, sans compter qu’elle rebute par son épaisseur et sa
vulgarité de pensée. Que ces médecins-là se décident à laisser sainte
Térèse tranquille: c’est bien assez que leurs pareils aient failli la
tuer quand elle était de ce monde...
C’est pourtant vrai qu’il a été publié force sottises soi-disant
scientifiques sur sainte Térèse. Et lorsque parut le livre de M.
Bertrand, certains critiques, de tradition voltairienne, ne manquèrent
pas de les rappeler en prenant des airs doctement avertis. Pour moi, il
y a longtemps que j’étais fixé quant à l’inanité des rêveries de Charcot
et autres déséquilibrés du matérialisme touchant la voyante du _Château
intérieur_. Méditant sur les maux dont elle fut accablée durant sa
jeunesse et dont quelques-uns persistèrent toute sa vie, frappé de la
précision qu’elle mit à les décrire je m’étais dit:--Plus j’y pense,
plus je soupçonne que les souffrances de sainte Térèse avaient une
origine paludique. Ce n’était pas sans motif que je m’ancrais dans cette
conviction car le paludisme, je le connais fort bien--et pour cause. Je
fis part de mes conjectures à un théologien de mes amis, des plus versés
dans les études carmélitaines. Ce prêtre me déclara qu’il partageait mon
opinion. Et afin de m’y confirmer, il me prêta un numéro des _Annales de
philosophie chrétienne_ portant la date de juin 1896 et contenant un
article du docteur Goix où le cas de sainte Térèse est examiné selon une
perspicacité et une compétence auxquelles il faut rendre les armes. Dans
cette minutieuse étude, le docteur Goix démontre que les signes
diagnostiques des maladies nerveuses font absolument défaut chez sainte
Térèse. Il prouve ensuite que la fièvre quarte paludéenne, «_endémique à
Avila et dans la région_» a certainement éprouvé la sainte et que ses
accès suffisaient à expliquer les vicissitudes de son état sanitaire. Il
conclut: «Ses crises rappellent, trait pour trait, la forme comateuse de
la fièvre intermittente paludéenne, telle qu’elle s’observe encore à
notre époque. Tous les détails donnés par la réformatrice du Carmel se
retrouvent dans nos observations d’aujourd’hui. Sainte Térèse ne fut
donc pas une hystérique. C’est une conclusion scientifique d’une portée
indiscutable.
Je livre bien volontiers la référence à M. Bertrand avec le désir
qu’elle lui soit utile pour un appendice à une édition subséquente de
son beau livre.
Maintenant voici que, feuilletant à nouveau ces pages, je remarque la
netteté et la clarté avec lesquelles M. Bertrand est parvenu à exposer
l’ascension en Dieu de sainte Térèse et à désigner les points culminants
de sa contemplation. Par là se décèle sa connaissance des grâces
d’oraison et, en outre, les qualités solides de son art, tout en
précision latine. Quel contraste avec les bafouillages troubles de tant
d’autres! Pour citer, l’on n’a que l’embarras du choix. Voici, par
exemple, les lignes où il résume l’épanouissement total de la sainteté
chez Térèse arrivée à la consommation du «marinage spirituel»
c’est-à-dire à cette «septième demeure» dont elle-même a dit, en langage
séraphique, les merveilles:
«D’abord, un entier oubli de soi-même. Devenue l’Épouse du Christ,
l’âme n’a plus d’autre souci que le service de l’Époux. Travailler
pour sa gloire, voilà désormais toute sa vie: «Occupe-toi de mes
affaires, dit le Seigneur à sa servante, je m’occuperai des tiennes.»
Et ainsi elle n’a plus d’autre désir que de pâtir pour Lui. Elle
n’aspire plus aux grâces et aux consolations du début, à toutes ces
douceurs que Dieu accorde à l’âme novice pour l’engager et l’entraîner
dans les voies spirituelles. Elle sait maintenant que la vraie voie
c’est la voie de la douleur--le chemin de la Croix. C’est pourquoi
elle ne s’effraie plus de souffrir. Les persécutions mêmes lui causent
une grande joie. Au milieu de ses tribulations et de ses épreuves, la
certitude d’être constamment unie à Dieu lui suffit et, d’avance, elle
est satisfaite de tout ce qu’il plaît à l’Époux d’ordonner pour elle.
Elle ne souhaite plus de mourir mais seulement de souffrir. Maintenant
elle consentirait à vivre plusieurs existences et même des existences
sans fin, uniquement pour se sacrifier, pour que Dieu soit plus aimé,
plus loué, mieux servi. Absorbée par le soin du service, elle
n’éprouve plus ni sécheresses ni peines intérieures, Dieu étant
toujours présent en elle et, en quelque sorte, sous-entendu dans ses
moindres paroles et dans ses moindres actions. Si, par hasard, elle
pouvait l’oublier un instant, Dieu se rappellerait aussitôt à sa
conscience, en excitant dans la partie la plus tendre de son âme, un
vif élan d’amour. Les extases et les ravissements lui sont devenus
inutiles. Tous ces mouvements impétueux se font en elle de plus en
plus rares. A présent le corps et l’âme sont capables de supporter
sans fléchir les plus hautes faveurs. L’union mystique apporte à
l’Épouse une sérénité à peu près inaltérable: ce qui caractérise cet
état suprême, c’est le repos admirable dont l’âme jouit.»
J’ai tenu à reproduire intégralement ce tableau, dessiné et peint avec
tant de précision, parce qu’on y trouve l’idéal où nous tendons, nous,
les pèlerins du Carmel que Notre-Seigneur prédestina aux embrasements de
Son Amour par la souffrance, nous qui avons appris de celle qui fut
initiée à ses plus profonds secrets le détachement des choses
périssables, nous qui répétons avec elle parce que nous le sentons comme
elle: «Ce sont les vivants de la vie spirituelle qui me paraissent les
vrais vivants. Tout le reste est un songe et ceux qui vivent de la vie
de la terre me semblent tellement morts que le monde entier n’offre à
mes yeux aucune compagnie. Tout ce que je vois par les yeux du corps me
paraît un simulacre. Au contraire, ce que je vois avec les yeux de
l’âme, c’est la vraie réalité, la seule que je désire--mon Jésus!...»
Pour finir, une critique ou plutôt un regret: la dernière partie du
volume ne se rattache guère à ce qui précède. Brusquement, M. Bertrand
passe des splendides états d’âme qu’il vient de nous décrire, selon les
règles les plus exactes de la Mystique, à un bref résumé de l’action
térésienne sur les contemporains et aux rapports de la sainte avec
Philippe II. On attendait autre chose, par exemple un récit de la vie
active de la sainte d’après ce document incomparable: le _Livre des
Fondations_. Il y a là matière à un second volume qui complèterait le
travail de M. Bertrand. On veut espérer qu’il l’écrira. Il possède tout
ce qu’il faut pour que ce livre soit un chef-d’œuvre:
* * * * *
UN TÉMOIGNAGE.--Qu’une tertiaire dominicaine se risque à donner un
aperçu de l’ordre dont elle relève, cela semblera peut-être à
quelques-uns une entreprise passablement téméraire. C’est pourtant ce
que vient de tenter Mlle Renée Zeller[18].--Le préfacier avait formulé
cette crainte: «Que vont dire, demande-t-il, les gens grincheux? Une
femme décrire la vie d’un ordre religieux, viril entre tous! Une vie que
l’on n’a pas soi-même menée! Quelle autorité et, par suite, quelle
confiance? Aussi m’a-t-il semblé que ce qu’on me demandait c’était
d’inscrire, au lieu d’une préface, mon nom précédé de quelques mots qui
diraient: pour copie suffisamment conforme. C’est ce que je fais mais
sans limitation et sans réticence.» Un peu plus loin, il ajoute:
«L’auteur a longuement fréquenté l’âme chaude et fleurie du bienheureux
Henri Suzo. A sa suite, il a répandu, à travers son œuvre, une ardeur et
un souffle printanier qui n’en altèrent pas le contenu. Les âmes
austères qui liront ce livre n’oublieront pas que les fleurs ne font pas
injure aux fruits; que l’émotion sincère ne porte pas atteinte à la
vérité.»
[18] Renée ZELLER, _La vie dominicaine_, préface du P. Mandonnet O. P.
(1 vol. chez Grasset).
Pour moi j’avais confiance. Ouvrant le volume, je me remémorais que Mlle
Zeller avait prouvé précisément par les travaux qu’elle consacra au
grand contemplatif Henri Suzo que son talent unissait le sentiment des
réalités de l’histoire au sens des réalités mystiques. Je n’ai pas été
déçu. Il y a dans ce livre: _la Vie dominicaine_ de quoi intéresser et
instruire non seulement les familiers de l’ordre mais encore tous ceux
qui savent que, parmi l’océan de folies dont l’humanité docile au Diable
submerge la création, maints îlots où la sagesse aime à se réfugier
s’appellent: les ordres religieux.
Le volume comprend deux parties: I. _Origine et organisation de l’ordre
des frères-prêcheurs_ avec tout d’abord, une vie résumée dans ses
grandes lignes, du fondateur: saint Dominique. Puis la vie également
retracée en ses traits les plus essentiels du restaurateur de l’ordre en
France au XIXe siècle: le Père Lacordaire. II. _La formation religieuse
chez les dominicains_. C’est, à mon avis, la partie la plus attrayante
du volume car Mlle Zeller a su y empreindre cette flamme pour la gloire
et le service de Dieu dont il est visible qu’elle est pénétrée. Et il
faut louer également le chapitre intitulé: _l’Étudiant_, elle a su y
évoquer cette grande figure de saint Thomas d’Aquin dont la doctrine
constitue le temple de granit où résident les dogmes immuables, dont la
forte voix ne cesse de retentir à travers le monde pour imposer silence
aux rumeurs batraciennes de l’incrédulité: _Dedit in doctrina mugitum
quod in toto mundo sonavit_, a dit l’un de ses premiers disciples. Enfin
l’on appréciera, pour peu qu’on ait le culte de la vie intérieure--pour
peu qu’on soit de ces abeilles qui butinent, de préférence, parmi les
roses de l’amour divin, le pollen ardent de la Mystique, les deux
chapitres qui portent ces titres: _la sainteté dominicaine_ et _le
baiser de saint Dominique et de saint François_. Voici quelques lignes
qui donneront une idée de l’art propre à Mlle Zeller et qui feront
saisir combien elle se montre experte à faire tenir beaucoup de choses
en peu de mots:
«Si, déjà, par la contemplation et l’utilisation de la vie souffrante
du Sauveur, la psalmodie des heures canoniales peut, non seulement
rendre à la Trinité le tribut de louange du Christ, en tête de ses
frères les hommes, mais encore continuer son œuvre salvatrice des
âmes, que dire des réalités du sacrifice de l’autel, centre et pivot
du jour liturgique? La seule image du Crucifié retenait saint Thomas
d’Aquin à genoux, l’orbite agrandie par la vision interne des
merveilles de l’Amour. Mais que se passe-t-il donc entre Jésus et son
prêtre lorsque, la consécration faite, le regard divin perce le voile
léger des azymes pour plonger dans celui de l’officiant, rivé, à son
tour, sur cette petite chose blanche où palpite le Cœur infini? Là, le
théologien dominicain s’hypnotise, en quelque sorte, à la vision de la
Trinité, perçue dans le Christ qui, descendant, entraîne avec Lui le
ciel. Il se laisse pénétrer, submerger, emporter par le flot de
lumière qui flue de l’Hostie et remonte incessamment à sa source,
après s’être élargi en vagues toujours plus envahissantes et plus
victorieuses. Identifié au sacrifice qu’il accomplit, il devient
l’adoration même et la Rédemption en ce Christ dont il a pris la voix
et la place et dont la vie se transfuse en lui. Il renouvelle, en
vérité, le Calvaire avec la gloire qui en jaillit jusqu’aux
inaccessibles hauteurs du ciel de Dieu et la miséricorde qui s’en
répand sur l’humanité... Sa vie de louange est emportée dans le
torrent ascendant de celle de Jésus et sa vie pénitente dans
l’écoulement incessant des grâces de salut. Lorsque, selon un rit de
son Ordre, le prêtre dominicain baise le bord du calice où, tout à
l’heure, il va puiser à la fois la Sagesse en sa source et l’amour
répandu dans le sang du Sauveur, un pacte secret s’établit entre le
Dieu fait homme et l’homme divinisé par la miséricorde de Dieu: «Je
suis tien jusque dans tes souffrances et dans la mort» dit le geste
aimant du sacrificateur et la Victime de répondre: «Voici que je suis
avec toi tous les jours et jusqu’à la fin.» Le principe de la sainteté
dominicaine, reproduction totale du Christ, gît dans ce mystérieux
échange.»
Belle page, tout imprégnée de féconde doctrine, toute débordante de
symboles magnifiques pour les âmes éprises de Jésus et désireuses de
souffrir avec Lui. Elle n’est pas unique dans le livre de Mlle Zeller.
C’est pourquoi vous ferez bien d’en enrichir votre bibliothèque.
* * * * *
EN PAYS DE MISSION.--Il n’est pas aux antipodes ce pays de mission, mais
au cœur même de la France. Les peuplades qui l’habitent ne se composent
point de païens à qui l’Évangile ne fut jamais prêché. Non, c’est un
bracelet de communes encerclant le monstrueux Paris. On y trouve des
électeurs et des contribuables. Et si l’enseignement laïque en a fait
des sortes de sauvages, n’oubliez pas qu’il n’y a guère plus d’un
siècle, ils connaissaient encore la civilisation parce qu’ils se
groupaient en paroisses dont la flamme vitale se perpétuait devant le
Saint Sacrement. Depuis, la Révolution est venue qui, niant Dieu,
animalisa la nature humaine. Il en résulta cette société, dévote à la
Finance, esclave de la machine, qui remplaça le Crucifix par un
coffre-fort et par une pile électrique et qui se considère comme une
incarnation de cette entité fabuleuse: le Progrès. Elle se subdivise en
bourgeois et en prolétaires qui se considèrent avec une méfiance
haineuse et ne laissent passer aucune occasion de s’exploiter les uns
les autres en attendant qu’ils s’entredéchirent.
C’est donc tout autour de la grand’ville chatoyante et purulente que
s’agglomèrent, en grand nombre, ces salariés dont les précurseurs de
l’Antéchrist ont mutilé l’âme sous prétexte de les émanciper. Parmi eux,
l’on ne rencontrerait que ténèbres si, dans cette région qui porte le
sobriquet significatif de _ceinture rouge_, l’Église, répétant la phrase
toute frissonnante de pitié que prononça Notre-Seigneur: _Misereor super
turbam_, ne rallumait, avec un zèle infatigable, l’étincelle de la foi.
Ainsi se propagent des incendies d’âmes là même où l’on aurait pu croire
qu’il n’y aurait plus désormais que cendres froides et scories
nauséabondes.
Dans un livre admirable, en regard duquel toute la littérature profane
de l’année, sans aucune exception, m’apparaît un très vain bavardage, un
jésuite, le Père Lhande vient de décrire le labeur héroïque des prêtres
qui ont accepté la tâche infiniment ardue d’évangéliser ces barbares
inconscients. Le livre s’intitule: _Le Christ dans la banlieue_[19].
Point de déclamations ni d’artifices de rhétorique: des faits très
simplement rapportés: l’effroyable pénurie de croyances religieuses en
des milliers d’âmes, le cri d’alarme de quelques dévoués qui savent, par
expérience, que «l’homme ne se nourrit pas seulement de pain»,
l’existence apostolique des prêtres qui se donnent tout entiers à
rénover ici le règne de Jésus, frère des pauvres. Voici le presbytère
d’un de ces intrépides:
[19] P. Pierre LHANDE, _Le Christ dans la banlieue_, 1 vol. chez Plon.
«Nous montons les quatre planches d’un invraisemblable perron. Il y a
là une salle de trois mètres carrés, aux murs décrépits, sans
fenêtres, que la porte ouverte seule peut éclairer. Ni chaises ni
bancs. Le mobilier consiste en une pendule dont l’émail est tombé,
sauf sur un mince losange entre neuf et onze heures!
Elle marche! dit l’abbé avec fierté.
--Ah? Et comment reconnaissez-vous l’heure?
--On a l’habitude.
Je m’approche indiscrètement d’une porte:--Je crois bien que vous
logez ici, n’est-ce pas?
--Oui, jusqu’à ce que le toit me tombe sur la tête... Ça peut arriver,
paraît-il.
L’abbé a tourné le loquet. Nous voici dans un réduit dont les fenêtres
sont garnies de morceaux de cartons en guise de vitres. Des piles de
livres encombrent les trois-quarts de l’espace. Au milieu, un petit
poêle, ronflant de toutes ses forces, essaie de chauffer, à travers
les cartonnages bosselés des croisées, aussi bien la cour, l’avenue,
le quartier que la salle elle-même:
--Ma chambre, dit l’abbé.
--Je regarde, stupéfait, mon interlocuteur qui ajoute d’un air
détaché, en fermant la porte:--Oh! moi, le confortable ne m’intéresse
pas...»
Tel est le ton. Ni prêches, ni creuses apostrophes. Et ce livre dit le
vrai avec une telle force de persuasion qu’il secoua l’inertie «bien
pensante» et que, dans un grand nombre de cœurs, pesamment
embourgeoisés, il réveilla l’amour de Dieu par l’amour des pauvres...
Tandis que je méditais ces pages, j’y voyais briller une lumière
analogue à la trace de feu laissée dans mon âme par les heures où j’ai
suivi saint Paul dans les plus misérables faubourgs de Thessalonique et
de Corinthe. Ensuite, un souvenir me revint tellement vivace et si
chargé de sens spirituel qu’il faut que je vous le rapporte.
C’était dans une assez grande ville du sud-est, tout enfumée et toute
retentissante de tintamarres métallurgiques. J’y étais venu voir un de
mes amis, médecin fort occupé du fait que divers administrateurs
d’usines l’avaient choisi pour donner ses soins à ceux de leurs ouvriers
qui se laissaient agripper par les crocs d’un laminoir ou rissoler par
le retour de flamme d’un haut-fourneau. Précisément, le jour de ma
visite, des coups de téléphone fébriles ne cessaient de réclamer le
docteur aux quatre coins de la fournaise industrielle pour des
pansements dont l’urgence s’imposait.
--Vous voyez, me dit-il, je n’ai pas une minute à moi!... Comme, de
votre côté, vous n’avez que cette journée à me donner, je ne vois qu’un
moyen pour que nous puissions causer un peu: je vous prends dans mon
auto; vous m’accompagnez à travers les quartiers où gîtent mes éclopés.
Chemin faisant, nous avons le temps d’échanger quelques propos et
lorsque je serai obligé de vous quitter un quart d’heure ou davantage,
vous connaissant, je suis sûr qu’en remède à l’attente, vous découvrirez
de quoi ne pas vous ennuyer.
--Cela va très bien ainsi, répondis-je.
Nous avions suivi ce programme. Déjà, deux ou trois fois, il avait
interrompu notre conversation pour s’engouffrer dans les couloirs
obscurs et puants de maisons sordides. Et, que ce fût dans une rue ou
dans une autre, descendu de l’auto et faisant les cent pas à l’entour,
je constatais le délabrement et la saleté des taudis où la prétendue
civilisation du XXe siècle entasse ses prolétaires.
--Quand on pense, me dis-je, qu’il n’y a pas de semaine où des journaux
et des revues ne dénoncent, en des tirades redondantes, ces ignominies,
point de parades électorales où les charlatans, qui exploitent cette
force aveugle: le suffrage universel, ne promettent pour le lendemain de
leur avènement, la suppression de ces infâmes baraques. Tout pour le
bien-être du peuple! s’écrient, la main sur le cœur, ces philanthropes.
Résultat: néant.--Nous vivons à une époque de verbalisme où, quand on a
prononcé un discours à résonnance généreuse, imprimé une tartine
humanitaire, on s’imagine volontiers qu’on a rempli son devoir et que
tout est sauvé. C’est ce que les primaires, de cervelle ratatinée, à qui
nous avons la naïveté de confier le pouvoir législatif nomment le
Progrès. Cependant, des familles nombreuses, ouvriers, ouvrières,
apprentis, vétérans de la machine, sont condamnés à pourrir, empilés les
uns sur les autres par une société au maintien de laquelle ils sont
pourtant indispensables mais que le culte exclusif de la déesse Pécune a
rendu aussi féroce que stupidement égoïste. Quand le démon du communisme
entrera en scène et changera tout à fait en bêtes carnassières ces
malheureux saturés de sentences matérialistes, quand les égorgements et
les incendies se propageront par toute la terre--ce qui sera le prodrome
du règne de l’Antéchrist--les Bourgeois hurleront: _Mea Culpa!_ Mais
Dieu se fera sourd. Car la Bourgeoisie a tout mérité...
Ainsi j’assemblais des pensées de colère et de désastre. Mais alors la
grâce de Dieu me fit apercevoir l’autre face de la question, celle qui
n’est jamais longtemps sans revenir à l’esprit de ceux que l’habitude de
vivre avec Jésus souffrant doue d’un regard lucide pour dénombrer les
égarements de l’aveugle humanité. Et comme, pour peu que nous soyons
détachés de ce bas-monde et des illusions qu’il engendre, le Surnaturel
ne cesse de nous investir, comme les signes nous en deviennent aisément
perceptibles, je reçus, à ce moment même une image qui me montra l’état
d’âme réel des infortunés, bourgeois, patriciens ou prolétaires, que
nulle clarté d’En-Haut n’attire plus vers l’étable de Bethléem.
L’auto stationnait juste en face d’un de ces très humbles sanctuaires
que l’on rencontre çà et là dans les quartiers pauvres et que le
vocabulaire ecclésiastique désigne, je crois, sous ce nom: «chapelles de
secours». Façade de briques noircies, deux fenêtres en ogives aux
carreaux verdâtres, une porte exiguë, badigeonnée d’ocre terne,
l’édifice malingre longeait le trottoir à l’alignement des autres
maisons et, seule, une croix à peine en relief sur l’un des vantaux
avertissait que ce n’était pas ici un hangar quelconque.
J’y entrai d’autant plus volontiers que j’ai du penchant pour les
églises dépourvues de faste. Toutefois, qu’on n’aille pas se figurer
qu’infecté de maussaderie huguenote, je réprouve les basiliques et les
cathédrales où le grand art et la richesse se dépensent avec profusion
au service de Notre-Seigneur. Si les métaux précieux sont bons à quelque
chose c’est à être forgés en tabernacles où repose la Sainte-Hostie. Si
des musiques graves et profondes comme l’Océan, des peintures pareilles
à des rêves de paradis, des étoffes qui évoquent des aubes de printemps
sur des jardins en fleurs sont quelques parts à leur place c’est dans
les nefs où la piété catholique réunit ses fidèles pour célébrer la
gloire de cette beauté absolue: la Sainte Trinité. Mais voici un fait:
c’est toujours dans quelque chapelle perdue au fond d’un quartier de
misère, et elle-même fort dénuée d’ornements pompeux, que j’ai le mieux
senti la présence de Notre-Seigneur. Lui qui voulut être le Pauvre par
excellence, il se plaît parmi les pauvres. Et c’est sans doute parce que
je ne possède nul bien au monde que sa tendresse me pénètre d’une façon
si admirable dans les sanctuaires indigents où j’aime à me blottir
contre son Cœur.
Tel était celui où je venais d’entrer. A cause du temps couvert et aussi
parce que les fenêtres parcimonieuses n’y laissaient s’insinuer que fort
peu de jour, il y faisait obscur. Ce fut presque à tâtons que je gagnai
l’un des bancs alignés devant l’autel. Quand je me fus agenouillé, le
recueillement me prit tout de suite. A travers cette pénombre où
scintillait, solitaire, la petite lampe qui veille devant le
Saint-Sacrement, mon âme se reposait suavement aux pieds du Bon Maître
et le contemplait, épanouie en une de ces oraisons de quiétude où
l’adoration ne cherche pas de mots pour s’exprimer «parce qu’elle a
choisi la meilleure part».
Personne autre que Lui et moi dans la chapelle. Une atmosphère de paix
et de silence y régnait si souveraine que même les bruits de la ville,
au-dehors, semblaient avoir reculé vers les lointains pour se fondre en
un murmure indécis. Je crois que je serais demeuré là toute la journée
sans m’apercevoir de la fuite des heures. Quand je repris quelque peu
conscience des choses extérieures, je découvris que je n’étais plus
seul: une femme, entrée pendant que je m’absorbais en Jésus, se tenait
assise, à trois ou quatre pas sur ma droite, dans la même rangée de
bancs que moi.
Au premier aspect, elle ne présentait rien de particulier. Je la vis
comme une ménagère d’une quarantaine d’années, portant un fichu de laine
grisâtre sur la tête, vêtue d’un caraco et d’une jupe propres mais
ternes et fort usagés, chaussée de galoches informes. Il était probable
qu’elle avait l’habitude de rendre ainsi visite à la Présence
Eucharistique afin d’y puiser secours contre les soucis et les chagrins
d’une existence précaire.
Je ne lui donnai tout d’abord qu’un coup d’œil indifférent et j’allais
renouer le fil de mon oraison quand, soudain et sans que je saisisse
d’abord pourquoi, je fus _obligé_ de la considérer d’une façon beaucoup
plus attentive.
J’essaierai d’expliquer, pour ceux qui reçurent le sens de la Mystique,
ce que me représenta en Jésus cette créature inattendue.
Ce fut son regard qui me capta. Il était effrayant car les prunelles,
dilatées à la limite du possible, fixaient le tabernacle avec une
expression rigide où il n’y avait ni amour, ni confiance, ni même un
rudiment d’espoir mais l’expérience très amère d’un passé privé de Dieu,
la pesanteur ténébreuse d’un présent que Dieu n’éclairait pas, la
désolation indescriptible d’un avenir où le soleil de la foi en Dieu ne
se lèverait jamais plus. Et il y avait aussi--dans ce regard--comme le
désir suppliant d’un miracle qui, sans qu’elle eût recours aux prières
oubliées, rendrait à cette âme le sentiment de son immortalité.
J’eus alors l’intuition que cette femme, prostrée devant le
Saint-Sacrement et ne trouvant rien à lui dire, n’était que le reflet
perçu «comme dans un miroir»--selon le mot de l’Apôtre--d’une réalité
formidable. Dans l’ordre surnaturel, qui est l’ordre suprême, elle
figurait la société d’aujourd’hui, écartée de Dieu par les artifices des
Sept Démons qu’elle adore, enceinte de l’Antéchrist et proche de son
terme, éprouvant encore, par une sorte d’instinct, la nostalgie de Jésus
mais incapable désormais de l’appeler à son aide.
Bouleversé de pitié, je sentis qu’à cette foule qui tâtonne dans une
nuit sans étoiles, il était coupable de décocher des malédictions et des
anathèmes. Il fallait, à l’exemple des prêtres admirables qui, sans
dégoût pour les purulences dont elle ruisselle, lui impriment au front
le baiser de paix, l’aimer comme le plus souffrant des membres de
Notre-Seigneur et convoiter de souffrir pour elle...
La femme avait disparu. De nouveau, je priais tout seul dans la chapelle
si pauvre et si bénie d’être pauvre. Mais une joie angélique me dilatait
le cœur car je croyais entendre mon Maître dire tout bas: _Misereor
super turbam._ Elle rayonnait en moi la douce phrase pathétique auréolée
d’arc-en-ciel! Je répétais après Lui:--_Misereor super turbam!_... Et,
une fois de plus, parce que je l’avais demandé, je suivis, avec Lui, la
Voie douloureuse.