SUR LA RESTAURATION.--L’Empire n’avait été qu’une aventure héroïque
menée par un soldat de génie et dont les suites--proches ou
lointaines--furent désastreuses pour la France. La Restauration aurait
pu tout réparer, sous l’égide de la monarchie légitime, si l’esprit de
la Révolution n’avait continué d’empoisonner les mœurs et de fausser
l’intelligence de la Bourgeoisie.
On commence à rendre justice à la Restauration. Des livres se publient
où son rôle dans l’histoire de notre pays est étudié selon des méthodes
impartiales. Voici, par exemple, le _Louis XVIII_ de M. Pierre de la
Gorce[9]. Tout d’abord, la légende des Bourbons remis sur le trône par
les étrangers y est détruite avec des arguments péremptoires. Ensuite,
la figure de Louis XVIII y est présentée sous son jour véritable et
dégagée des racontars malveillants qui tendaient à n’en faire qu’une
basse caricature.
[9] _La Restauration: Louis XVIII_, 1 vol. chez Plon.
Louis XVIII ne fut peut-être pas un très grand roi, comme l’ont soutenu
des apologistes trop zélés. Mais ce fut un roi très intelligent et très
avisé, possédant une vue nette des énormes difficultés de la situation
et s’appliquant, avec lucidité, à les résoudre. La tâche était d’autant
plus difficile qu’il avait à lutter non seulement contre les héritiers
de la Révolution et un certain nombre de bonapartistes irréductibles
mais aussi contre une portion de ses propres partisans «plus royalistes
que le roi» et qui, parce qu’il refusait de se mettre à leur remorque,
le traitaient de Jacobin. C’étaient, pour la plupart, des émigrés. Soit
dit en passant, sauf quelques exceptions honorables, les émigrés,
surtout ceux de la première heure, n’étaient pas intéressants car, au
lieu de se grouper, au moment du péril, autour de Louis XVI, ils
l’avaient lâchement abandonné. En outre, ils avaient porté les armes
contre la France. Enfin imbibés des sophismes voltairiens, desséchés par
la vie de salon, ils ne considéraient la religion que comme un
«instrument de règne» dont l’action devait s’exercer à leur profit. Fort
sagement, Louis XVIII les tint à l’écart le plus possible et il renvoya
la Chambre dite «introuvable» où ils formaient une majorité de
chimériques furibonds.
Un des plus grands bienfaits du règne de Louis XVIII, ce fut le
rétablissement rapide des finances. Comme le dit fort bien M. de la
Gorce, les spécialistes choisis par le roi s’y montrèrent de premier
ordre. En effet:
«La monarchie, écrit-il, recueillait une succession grevée de toutes
les dettes qu’avaient engendrées les dernières guerres, grevée, en
outre, des gros traitements que Napoléon avait multipliés. L’acte
constitutionnel stipulait que tous les engagements des anciens
gouvernements seraient respectés. Cette disposition mérite d’être
notée. Louis XVIII datait ses actes de la dix-neuvième année de son
règne. C’était le signe que la tradition royale n’avait pu subir
d’interruption. Mais de ce même pouvoir révolutionnaire ou impérial,
on acceptait, en fait, l’héritage financier. Ainsi s’affirmèrent les
maximes de probité stricte que la Restauration observa sans en dévier
jamais.»
Non seulement elle se prouva honnête et soucieuse d’administrer avec
économie les deniers publics mais encore elle le fit avec tant de bon
sens qu’on doit, en stricte équité, reconnaître que les années 1820 à
1830 furent parmi les plus prospères que la France ait jamais connues.
Au point de vue religieux, la Restauration ne réussit pas d’une façon
aussi satisfaisante. Il y eut à cela plusieurs causes. Une des
principales c’était l’insuffisance du clergé. M. Georges Goyau a fort
exactement résumé l’état des choses dans sa très belle _Histoire
religieuse de la Nation française_ quand il dit:
«Dans les sanctuaires, dans les âmes, d’immenses ruines subsistaient.
Six mille Français, à peu près, de 1801 à 1815, s’étaient voués au
service de l’autel. Or, anciennement, il y avait en France six mille
ordinations par an, c’est-à-dire quatorze fois plus de prêtres. Treize
mille paroisses sans presbytères! gémissait en février 1816 le député
Roux-Laborie. «Avant peu d’années, annonçait Chateaubriand, les deux
tiers de la France seront sans prêtres et sans autels.» On était plus
préoccupé d’ordonner rapidement des prêtres que de les instruire
longuement: cette hâte même créait un péril. Les facultés de théologie
demeuraient des corps sans âme. Et l’on bataillait routinièrement
contre la philosophie du siècle passé sans s’inquiéter de la
philosophie et de l’exégèse germaniques. Et parmi les 2.200.000
volumes qui de 1817 à 1824 pourchassèrent l’idée catholique, très
nombreux étaient ceux qui disséminaient partout l’esprit de Voltaire!
Quant aux maîtres d’école, ils professaient souvent l’athéisme et,
presque toujours, l’irréligion.»
Il n’y avait pas que les maîtres d’écoles. L’enseignement moyen et
l’enseignement supérieur donnaient l’exemple de l’impiété. Et les
journaux les plus lus menaient l’attaque contre Dieu avec une
persévérance diabolique. D’autre part, les politiques de la Bourgeoisie,
actionnés eux-mêmes par les Francs-Maçons, conspiraient contre le
régime, jetaient en avant des officiers en demi-solde qu’ils laissaient
ensuite guillotiner ou fusiller en jurant qu’ils n’avaient rien de
commun avec eux. Et surtout, on empoisonnait les masses en leur
persuadant qu’elles étaient en proie à un pouvoir occulte: la
Congrégation dont on dénonçait les menées ténébreuses et la connivence
avec les Jésuites--boucs émissaires de tous les forfaits qu’on accusait
l’Église de méditer.
Malgré tant de circonstances adverses, malgré des erreurs presque
inévitables étant donné le défaut de sens politique chez beaucoup
d’honnêtes gens sincèrement dévoués aux Bourbons, quand prit fin le
règne de Louis XVIII, la France était toute prête à fleurir en beauté et
la reconstitution de ses forces permettait à la dynastie de concevoir
pour elle de glorieux destins.
C’est pourquoi M. de la Gorce a eu raison d’écrire dans la conclusion de
sa remarquable étude:
«Quelles que fussent ses lacunes, le roi, en ses derniers jours,
pouvait, en toute justice, rendre un plein hommage à sa propre
sagesse. Une réalité positive lui apparaissait, très consolante pour
ses yeux qui allaient se fermer. Il avait trouvé la France envahie: il
la laissait libérée. Il l’avait trouvée pauvre: il la laissait riche.
L’armée avait dû être licenciée: elle était solidement refaite. Une
seule œuvre restait inachevée, celle de la réconciliation entre
l’ancien régime et la société nouvelle. Mais ici, le recul des temps,
le travail des générations pourraient rapprocher ceux qui demeuraient
désunis; il y avait lieu d’espérer cette paix à moins qu’avec un
nouveau règne, les maladresses ne se multipliassent au point de se
transformer en lourdes fautes.»
Des maladresses, le successeur de Louis XVIII, le roi Charles X, en
commit. Non pas qu’il fût cette intelligence bornée que raillaient
mensongèrement les pamphlétaires. Mais il n’avait pas au même degré que
son aîné la connaissance des hommes. De là des choix tout à fait
regrettables. On le vit bien en 1830.
A cette époque, Charles X conçut nettement le péril qu’encourait la
société française si l’on tardait plus longtemps à enrayer la marche de
l’esprit révolutionnaire. Il voyait des romantiques comme Chateaubriand
proclamer leur loyalisme mais s’allier en fait avec les plus sournois
des ennemis du régime pour assouvir des rancunes personnelles. Il
perçait à jour la conduite équivoque de maints parlementaires qui, sous
couleur d’améliorer les institutions, s’employaient à en miner les
assises. Ceux-ci ont prouvé que le roi ne s’était pas trompé sur leur
compte puisque après la révolution de juillet, certains d’entre eux
avouèrent qu’en feignant d’accepter et de soutenir les Bourbons, ils
avaient joué «une comédie de quinze ans». Enfin, le roi constatait que,
sous mille formes, la presse, enhardie par la mansuétude de son
gouvernement, accentuait l’offensive contre la religion, gardienne et
garantie des seuls principes susceptibles de maintenir et de faire
fructifier une civilisation conforme à la raison c’est-à-dire à la loi
divine. Ce fut alors que, judicieusement, il promulgua les Ordonnances.
Malheureusement, il confia le soin de les appliquer à un homme dont ses
ennemis les plus virulents ont reconnu les vertus privées mais qui, au
point de vue politique, manifesta la plus totale incapacité: le prince
de Polignac. Dès lors tout fut perdu...
Tout fut perdu, car la monarchie légitime une fois renversée, les
régimes qui lui succédèrent, dépendant tous plus ou moins de l’élection,
tous plus ou moins obligés de compter avec la démagogie athée, portaient
en eux la cause essentielle de leur ruine. Tous essayèrent de pactiser
avec la Révolution, tous périrent parmi des catastrophes dont la France
a subi et subit encore cruellement les effets. Bientôt peut-être le
socialisme, aboutissant logique des sophismes issus de la Révolution,
fera de nous une peuplade bestiale, uniquement soucieuse de régaler ses
instincts. Alors la Bourgeoisie héritière des aberrations de 1789,
classe dirigeante depuis cent ans et plus, appellera désespérément le
Seigneur Jésus à son secours. Mais il sera trop tard. Celui qui viendra
aura nom: l’Antéchrist. Gravons dans notre mémoire l’avertissement que
contient cette phrase de la première encyclique du grand et saint pape
Pie X: «_Qui pèse ces choses a droit de craindre qu’une telle perversion
des esprits soit le commencement des maux annoncés pour la fin des temps
et comme leur prise de contact avec la terre et que véritablement le
_Fils de perdition_ dont parle l’Apôtre n’ait déjà fait son avènement
parmi nous._»
* * * * *
BIOGRAPHIES.--Voici un volume: _Tristan Corbière_ que vient de publier
M. René Martineau. J’en dirai quelques mots car cette figure d’un poète
breton, assez mal connu avant son présent biographe, peut intéresser en
tant que «curiosité esthétique», comme disait Baudelaire, ceux des
lettrés qui aiment à faire des excursions hors des domaines habituels de
la littérature.
M. René Martineau excelle, d’ailleurs, à nous renseigner, de la façon la
plus précise, sur des écrivains appréciés de travers ou négligés par la
critique courante. Il possède, à un degré remarquable, le don de
découvrir des documents décisifs et de les mettre en valeur par des
commentaires ingénieux. C’est ainsi que nous lui devons un _Léon Bloy_
indispensable à lire par quiconque voudra se faire une idée complète de
ce singulier génie qui, avec ses énormes défauts, que contrebalancent
des qualités éminentes, semble un phare à éclipses parmi tant de pauvres
lampions «bien-pensants» dont la faible lueur ne contribue guère à
illuminer la façade majestueuse de l’Église. C’est ainsi encore qu’il
nous a donné sur Barbey d’Aurevilly des études par lesquelles une
justice tardive sera rendue à l’œuvre de ce Croisé pour la foi qui
mérita le titre de «Connétable des lettres».
Beaucoup de gens goûtent l’art très fin et les belles trouvailles de M.
Martineau, il en est même qui les utilisent avec un sans-gêne excessif.
Tel, ce polygraphe surabondant mais insipide qui ne se fit aucun
scrupule de le plagier effrontément, il y a quelques mois.
Quant à Tristan Corbière, M. Martineau a su dépeindre son existence
aventureuse et faire saillir les traits les plus caractéristiques de sa
personnalité passablement décousue. Il nous montre le milieu où se
développa principalement son tempérament de poète de la mer: la petite
ville de Roscoff: «C’est là, écrit-il, qu’il rencontra tous ses sujets
d’inspiration, les vieux marins du port dont il aime les récits et le
vocabulaire, le douanier avec lequel il fit les cent pas sur la dune,
les artistes en villégiature dont quelques-uns devinrent ses amis et la
blonde Italienne qui l’entraîna jusqu’à Paris. Le premier séjour de
Tristan à Roscoff fut comme la révélation de ce caractère d’emprunt, de
cette bizarrerie faite d’ironie douloureuse qui sera bientôt l’essence
même de sa poésie.» En effet, quelques-uns des vers les plus pénétrants
réunis par lui dans le seul volume qu’il ait laissé, sous ce titre
plutôt baroque: _les Amours jaunes_, sont tout imprégnés des odeurs et
des couleurs de l’Océan. Nullement gens-de-lettres, indifférent à la
notoriété, il érigeait en système les paradoxes où se condensait son
individualisme outrancier: «On ne doit pas peindre ce qu’on voit,
disait-il, on doit peindre uniquement ce qu’on n’a jamais vu, ce qu’on
ne verra jamais. Ainsi, on ne relève que de soi et personne ne peut vous
critiquer.» Théorie périlleuse et qui peut mener loin dans
l’extravagance. Extravagant, Corbière l’est assez souvent et les esprits
qui préfèrent aux écarts d’une originalité poursuivie de parti-pris les
belles ordonnances classiques, ne retiendront pas cette partie de son
œuvre. Mais ils distingueront les plaintes si sincères que les cruautés
et les vulgarités de la vie quotidienne arrachaient à cet ultra-nerveux.
En somme, Huysmans l’a bien jugé dans _A Rebours_, analysant les _Amours
jaunes_ «ce livre où le cocasse se mêlait à une énergie désordonnée, où
des vers déconcertants éclataient dans des poèmes d’une parfaite
obscurité. L’auteur parlait nègre, affectait une gouaillerie, se livrait
à des quolibets de commis-voyageur insupportable. Puis, tout à coup,
dans ce fouillis, se tortillaient des concetti falots, des minauderies
interlopes et soudain, jaillissait un cri de douleur aiguë comme une
corde de violoncelle qui se brise...»
M. René Martineau estime qu’Huysmans a trop réduit la qualité des poèmes
de Corbière. «Quand on a compris l’homme, assure-t-il, on ne peut
s’empêcher de l’aimer et plus l’homme se laisse deviner, plus le poète
apparaît grand.» Il est certain que grâce à M. Martineau, nous pouvons
maintenant _comprendre l’homme_ en Corbière. Qu’il s’ensuive que
celui-ci soit un grand poète, la chose semble moins évidente. Je crois
que le propre d’un grand poète c’est que son œuvre présente un caractère
d’universalité. Corbière est un poète d’exception donc, à mon avis,
_poeta minor_. N’importe la lecture de ce livre, contant une vie si
mouvementée, est plus attachante que celle de beaucoup de romans.
* * * * *
M. René Benjamin possède plusieurs qualités qui lui confèrent le droit
d’être compté pour beaucoup dans la littérature contemporaine. D’abord,
il ne s’incarcère point dans une de ces «tours d’ivoire» un peu
ridicules où les grands hommes des «petites chapelles» se ratatinent
pour recevoir le culte d’un certain nombre de _snobs_ persuadés que
l’anormal est le signe du génie. Il aime à observer la société actuelle
en ses manifestations multiples et, comme ses enquêtes lui ont fait
constater qu’une sorte de comique lugubre se dégage sans cesse des
chimères et des vices dont elle se montre prodigue, il nous en présente
une satire qu’approuveront les esprits assez indépendants pour ne pas
chausser les lunettes troubles d’un optimisme béat.
Ensuite, M. Benjamin a la gaîté, vertu rare en un temps où la majorité
des écrivains se croiraient indignes de manier la plume s’ils ne se
gourmaient en des attitudes moroses. Mais son rire, devant le spectacle
bouffon et tragique à la fois que nous offre une soi-disant civilisation
en train de se décomposer sous les auspices du fétiche-Progrès, n’est
pas celui d’un quelconque vaudevilliste. Il fait réfléchir. J’en veux
pour preuve sa pièce, si charmante et si profonde sous des apparences
légères: _Les plaisirs du hasard_. Je ne l’ai pas vue jouer parce qu’il
y a plus de trente ans que je n’ai mis les pieds dans un théâtre. Mais
je l’ai lue--et relue et j’estime qu’elle contient plus de sage
philosophie que tout ce fatras de drames et de comédies à prétentions
ambitieuses dont nous encombrent maints «penseurs» jeunes et vieux qui
ne surent jamais regarder que leur nombril.
M. Benjamin a aussi publié des romans: _Gaspard_, _Grandgoujon_ où se
profilent, dans le décor effroyable de la Grande Guerre, des figures de
combattants et d’embusqués remarquablement dessinées. Mais c’est surtout
dans ses études de mœurs qu’il a déployé sa verve et son sens aigu de la
folie humaine. Ses livres: _les Justices de paix_, _le Palais et ses
gens de justice_, nous montrent tout un peuple de plaideurs pitoyables
ou grotesques, de juges distribuant, au petit bonheur, des tranches de
Thémis, d’un aloi suspect, aux innocents comme aux coupables, d’avocats
retors ou maniaques, vendant leur faconde comme ils vendraient des
verroteries ou de la cassonnade.
Dans cette catégorie d’ouvrages, il a peut-être le mieux réussi
lorsqu’il nous a peint et décrit la farce politique où nous empêtra
cette institution baroque: le suffrage universel. Son livre: _Valentine
ou la folie démocratique_ est un chef d’œuvre d’observation exacte. Les
fantoches qu’il évoque: Cachin ou Painlevé, Herriot ou Charles Humbert
nous apparaissent, de par lui, tellement _vrais_ que nous croyons les
voir et les entendre gambader et babiller devant nous. Mais il n’y a pas
que de la plaisanterie dans ce livre. Il y a encore le dégoût d’un
honnête homme, près de vomir lorsque les puanteurs qui se dégagent des
basses manigances de la politique électorale lui montent par trop fort
au nez. Ainsi quand il nous montre les radicaux résumés admirablement
dans cette page vengeresse:
«Un parti de petites, toutes petites natures, toujours effarées devant
ce qui est grand. Il ne s’adresse qu’à de petits électeurs, petits
fonctionnaires, petits boutiquiers, à de petites vies, à de petites
aigreurs. Ce sont des âmes minuscules... mais si sensibles! Ah! voilà:
ils dissimulent leur piètrerie sous le masque à treize sous d’une
émotion qu’ils ont apprise dans les plus faibles pages de Jean-Jacques
et de Victor Hugo. Les foules médiocres ne résistent pas à
l’attendrissement, à cette mollesse qui en appelle à la justice, à la
lâcheté qui invoque le droit. Scénario de cinéma! Je ne connais rien
pour dégoûter plus sûrement de la nature humaine. En attendant, ils
sont des dupes avec leur bon air de tartuffes. Ils défendent ceci tout
en admettant cela et s’ils bannissent cela, c’est par respect de ceci.
Aux hommes de gauche ils tendent les bras, mais ils saluent les hommes
de droite. Ils pensent à droite, ils sentent à gauche et ils se
croient des hommes complets alors qu’ils ne sont que faux-fuyants. Ils
confondent la rhétorique et l’action, la conduite des idées qui
docilement s’en vont où on les mène et le gouvernement des hommes qui,
rebelles et têtus, ne se plaisent pas tous dans le même chemin. Ils
détestent la force: d’une voix trémolante, ils lui opposent leurs
chers Droits de l’Homme. Ils sont jaloux de l’Esprit et ils essayent
de l’étrangler par leurs principes de «bonheur» et de «bien-être». Ils
ne sont jamais hardis, jamais poètes. S’ils amnistient les canailles,
c’est qu’ils suent la peur d’être tués. S’ils chassent les moines,
c’est qu’en leur bassesse, ils ne croient ni à la vertu ni à la
prière. Dès qu’ils sont battus, ils fuient. Vainqueurs, ils crânent.
Ils promettent, si on les élit, Paix, Fortune, Concorde. On les élit:
ils chassent trois religieux, libèrent un traître, félicitent un
instituteur qui a su dire son fait à un curé. Après quoi, ils se
campent devant le peuple, et, essoufflés, ils demandent:--«Eh bien?...
N’avons-nous pas agi?...» Mon parti est bien pris: j’aime mieux tout
que ces gens-là. Quand les communistes triompheront, s’ils me jettent
dans un puits de mine et m’écrabouillent à coups de pavé, aux trois
quarts écrasé, je penserai: «Ceux-là, du moins, savent tuer! Et on ne
les subit pas longtemps!» Tandis que les autres nous laissent vivre
dans le dégoût. Je ne les croise plus sans nausée et j’ai pitié de
moi, puisque je crains la police et les juges, et que je n’ai pas le
courage de leur envoyer, chaque fois une potée d’eau par la
figure!»[10]
[10] Ces radicaux, si nettement gravés à l’eau-forte par M. Benjamin
et qui font le lit où se prélassera le socialisme imminent, on peut
leur appliquer la phrase de Montaigne: «Ceux qui donnent le branle à
un État sont volontiers absorbés dans sa ruine. Le fruit du trouble
ne demeure guère à celui qui l’a remué: il bat et brouille l’eau
pour d’autres pêcheurs.»
Fouaillant de la sorte les travers du temps présent, M. Benjamin a
suscité bien des rancunes. Cela se conçoit: la plupart des hommes
n’aiment pas du tout qu’on leur présente le miroir où se reflètent leurs
difformités. Pour leur plaire, il faut entretenir leurs illusions,
flatter leurs préjugés, servir leurs passions.
Sinon, ils vous jettent des cailloux et de la fange. L’auteur de
_Valentine_ l’a éprouvé particulièrement lorsqu’il publia son dernier
livre: _Aliborons et démagogues_. Quel hourvari chez les primaires que,
cette fois, il prenait à partie et quelles indignations chez les
politiciens qui battent la mesure au chœur des grenouilles dans la mare
démocratique! Criblé d’invectives, il se secoua et répondit à un
journaliste qui l’interrogeait sur ses impressions de combat: «Oui, je
suis sorti de cet abîme de bêtise épaisse et je n’ai pas envie de m’y
replonger. Pourquoi y suis-je entré? C’était un épisode de ma chasse aux
Cuistres. Après avoir vu les chefs, il me fallait passer en revue les
troupes. Pour le moment je suis écœuré. De l’air, de la vie, de la
lumière. De la beauté!... Mais je sais bien que, dans un an ou dans deux
ans, quelqu’un me signalera une floraison de stupidité, une excroissance
de laideur imbécile, un monstrueux champignon poussé quelque part et qui
offusque le regard des honnêtes gens! Et je me connais, je
recommencerai: il y a tant de crétins ici-bas contre lesquels il faut se
mettre en garde si l’on ne veut pas qu’ils envahissent toute la
terre!...»
Admirable cri d’un combattant héroïque pour le Vrai et pour le Beau! On
aime M. Benjamin de l’avoir poussé. Certes nous espérons bien
qu’il reprendra son fouet aux lanières acérées. Il reste
beaucoup d’échines à cingler dans la pétaudière où trône la
Marianne-aux-savates-fangeuses!...
Je dirai maintenant quelques mots du plus beau livre, à mon sens, de M.
René Benjamin. C’est cette _Vie de Balzac_ qui a ravi tous les
balzaciens dont je suis depuis l’âge de dix-huit ans.
Balzac est tenu, quelles que soient, par ailleurs, les divergences
d’opinions des écrivains, pour un génie dont la _Comédie humaine_ domine
la littérature du XIXe siècle et, jusqu’à présent, celle du XXe. Tous
les romanciers de valeur certaine venus après lui doivent quelque chose
à son génie et ne s’en cachent pas. C’est que, malgré ses grands
défauts--lourdeur du style, manie des digressions, déductions parfois
hasardeuses, prolixité--il a ce don qui surpasse tout: la vie. Ses
personnages sont si vrais, si frappants, si conformes à la nature qu’ils
nous offrent des types d’humanité, non pas seulement représentatifs
d’une époque limitée mais appartenant à tous les temps. Et, enfin, doué
d’une clairvoyance extraordinaire, il a prédit, avec une justesse
étonnante, les maux et les ruines qui résulteraient pour la société des
faux dogmes issus de la Révolution.
Aussi fut-il un apologiste constant de l’Église. Comme l’a fort bien dit
M. Paul Bourget: «L’antinomie prétendue entre la Science et la Foi,
Balzac, le plus scientifique des observateurs littéraires, ne l’a jamais
admise. On peut objecter à son christianisme qu’il y a vu surtout,
suivant ses propres expressions, _un système complet de répression des
tendances dépravées de l’homme et, par conséquent, le plus grand élément
d’ordre social_. Entre parenthèses, quel indice de vérité que la
bienfaisance d’une théorie sur la vie humaine, n’est-ce pas la plus
grande probabilité qu’elle est conforme aux lois du Réel? Mais un indice
n’est tout de même pas une preuve et l’apologétique balzacienne n’est
qu’une variété de pragmatisme».
Je crois, qu’au moins, en certains endroits de son œuvre, Balzac a vu
plus loin et qu’il eut souvent l’instinct de l’action du surnaturel
qu’implique le catholicisme--par exemple dans ce conte: _Jésus-Christ en
Flandre_, écrit en 1831 et qui se termine par ces mots: «Je viens de
voir passer le convoi d’une Monarchie, il faut défendre l’Église!»
La Monarchie légitime, il la concevait comme la gardienne nécessaire de
la famille, cellule essentielle de toute société qui veut vivre. Il eut,
à ce propos, des paroles vraiment prophétiques. Celles-ci entre autres:
«Sais-tu, mon enfant, quels sont les effets les plus destructifs de la
Révolution? Voici: en coupant la tête à Louis XVI, la Révolution a
coupé la tête de tous les pères de famille. Il n’y a plus de famille
aujourd’hui, il n’y a que des individus. En voulant devenir une
nation, les Français ont renoncé à être un empire. En proclamant
l’égalité des droits à la succession paternelle, ils ont tué l’esprit
de famille. Ils ont créé le fisc[11] mais ils ont préparé la faiblesse
des supériorités et la force aveugle de la masse, l’extinction des
arts, le règne de l’intérêt personnel et frayé le chemin à la conquête
étrangère. Nous sommes entre deux systèmes: ou reconstituer l’État par
la famille ou le construire sur l’intérêt personnel: la démocratie ou
l’aristocratie, la discussion ou l’obéissance, le catholicisme ou
l’indifférence religieuse--voilà la question en peu de mots.
J’appartiens à ceux qui veulent résister à ce qu’on nomme le peuple et
cela, dans son intérêt bien compris. Il ne s’agit plus de droits
féodaux, quoiqu’en prétendent des niais, ni de gentilhommerie. Il
s’agit de la vie de la France. Tout pays qui ne prend pas sa base dans
le pouvoir paternel est sans existence assurée. Là commence l’échelle
des responsabilités et la subordination qui monte jusqu’au roi. Le
roi, c’est nous tous! Mourir pour le roi, c’est mourir pour soi-même,
c’est-à-dire pour sa famille qui ne meurt pas plus alors que ne meurt
un royaume. Chaque animal a son instinct, celui de l’homme est
l’esprit de famille. Un pays est fort quand il se compose de familles
dont tous les membres sont intéressés à la défense du trésor commun.
Il est faible quand il se compose d’individus non-solidaires auquel il
importe peu d’obéir à sept hommes ou à un seul, à un Russe ou à un
Corse, pourvu que chaque individu garde son champ. Et ce malheureux
égoïste ne voit pas qu’un jour on le lui ôtera...!» Si nous ne
restaurons pas la famille, (--ici je résume--) «nous allons à un état
de choses horrible! Il n’y aura plus que des lois pénales ou
fiscales--la bourse ou la vie! Le pays le plus généreux de la terre ne
sera plus conduit par des sentiments élevés. On y aura développé,
envenimé des plaies incurables. Et d’abord, une jalousie universelle.
Les classes supérieures seront confondues. On prendra l’égalité de
désirs pour l’égalité des forces... On ne peut rien fonder sur des
millions d’ambitions pareilles, vêtues de la même livrée--celle de la
médiocrité.» (_Mémoires de deux jeunes mariées_. La même thèse est
soutenue dans _le Médecin de campagne_ et dans le _Curé de village_.)
[11] _Créé_ est exagéré. Il aurait, peut-être, mieux valu dire:
_hypertrophié les droits du fisc_.
Mais ce n’est pas seulement comme observateur clairvoyant de l’état
social que Balzac a conquis l’admiration de ceux qui savent réfléchir.
Il vaut surtout comme peintre des mœurs. Ses tableaux sont fortement
véridiques et, par là, ils effarouchent ou attristent les esprits
timides qui aiment qu’on leur serve des mensonges attrayants. Pourtant,
la vie n’est pas une idylle; la bêtise et la méchanceté humaines en font
un drame où il y a plus de vilenies et de douleurs que de sourires.
Évidemment, aussi, l’œuvre de Balzac n’est point faite pour être mise
entre les mains des jeunes filles qui suivent--ce qui est fort
louable--le catéchisme de persévérance. Ce n’est pas à dire qu’elle soit
indécente: même lorsqu’il anatomise les plus virulentes des passions, il
ne verse pas dans la luxure. Voyez par exemple un des principaux parmi
ses plus beaux livres: _La cousine Bette_. Il y traite d’un cas
d’érotisme sénile. Eh bien, vous n’y trouverez pas une ligne de nature à
provoquer la sensualité du lecteur. Mettez le même sujet entre les
pattes d’un Zola, dans quel purin il l’aurait délayé!...
M. Benjamin, en nous exposant la vie tout en contrastes et en
exubérances de ce grand homme, nous l’a ressuscité. Son livre est une
œuvre digne du Maître et peut-être même un chef-d’œuvre. Je ne crois pas
l’éloge excessif.