NOTE

Sur l’état d’âme de quelques-unes des victimes innocentes de la Terreur

et sur celui de leurs bourreaux voici une page véridique. Je l’emprunte

à M. G. Lenôtre:

«Le 17 juillet 1794, la fournée était belle: 39 condamnés, quatre

charrettes au moins dont deux étaient remplies de 16 femmes uniformément

couvertes de manteaux blancs; elles chantaient... Elles chantaient de

leurs voix grêles et calmes un hymne latin sur un air bien oublié mais

que beaucoup reconnaissaient pour l’avoir entendu, pour l’avoir chanté

eux-mêmes au temps où l’on ne guillotinait point: c’était le _Salve

Regina_ auquel--le trajet étant long--succéda le _Te Deum_. Les seize

femmes étaient des Carmélites de Compiègne. Quelques-unes étaient très

vieilles--deux d’entre elles avaient soixante-dix-neuf ans--la plupart

étaient d’âge mûr, deux seulement, dont une novice, paraissaient fort

jeunes. Toutes maintenant psalmodiaient le _Miserere_. Marchant autour

des voitures, les «furies de guillotine» qui, d’ordinaire invectivaient

et raillaient les condamnés, écoutaient, muettes et déconcertées. Celles

qui suivirent jusqu’à la place du Trône, où était dressé l’échafaud,

assistèrent à un spectacle unique. Descendues des charrettes, les

saintes filles se mirent à genoux et chantèrent le _Veni Creator_

pendant que les valets du bourreau procédaient aux derniers préparatifs.

La première qu’ils saisirent fut la novice. Elle fit une génuflexion

devant sa supérieure pour lui demander «la permission de mourir» et, en

gravissant l’échelle, entonna le psaume _Laudate dominum_. Quinze voix

s’unirent à la sienne. A mesure que les formes blanches montaient et

disparaissaient, le chant glorieux s’assourdissait jusqu’à ce qu’une

voix chantât seule: celle de la Prieure qui mourut la dernière...»

Les Carmélites de Compiègne avaient été arrachées de leur clôture sous

l’inculpation «d’avoir médité l’assassinat de la Convention.» Le temps

de constater leur identité devant le Tribunal révolutionnaire, elles

furent condamnées à mort et exécutées six heures plus tard.

Maintenant voici, d’après un rapport de Police, conservé aux Archives,

l’état d’âme des «fermes républicains» qui assistaient au supplice: «_Le

peuple regrette seulement qu’il n’y ait pas de supplice plus rigoureux

que la guillotine. On dit qu’il aurait fallu en inventer un qui fît

longtemps souffrir les condamnés._»

Le voyageur étonné · 第 25 / 36 题