VOYAGES.--Je lis le plus que je peux des récits de voyage. Lorsque leurs
auteurs possèdent la faculté de ne point s’embarquer munis d’une opinion
préconçue touchant les pays qu’ils se proposent d’étudier, lorsqu’ils
ont assez de talent pour nous rendre, avec acuité, leurs impressions, je
les préfère au plus grand nombre des romanciers d’aujourd’hui. Ceux-ci,
en notable majorité, semblent n’avoir pour objectif que de nous décrire,
avec un grand luxe de détails, les coucheries d’un tas de possédés de
Priape. Depuis quelque temps, d’ailleurs, il y a recrudescence. Divers
écrivains--surtout parmi ceux qui espèrent obtenir «la forte vente» en
sollicitant les plus bas instincts d’un public amoral--se sont épris
d’un érotomane autrichien du nom de Freud dont les divagations leur
apparaissaient comme le fin du fin de la psychologie. De là, des romans
où Sodome, Lesbos, l’inceste et autres gentillesses du même acabit
reçoivent un culte délirant. C’est ainsi que se forma une «chapelle
littéraire» autour d’un demi-juif détraqué: Marcel Proust à qui ses
admirateurs confèrent du génie. Son style est pourtant aussi lourd
qu’incorrect. Puis il ne cesse de s’empêtrer dans un fatras prolixe de
considérations insipides d’où surgissent çà et là quelques trouvailles
ingénieuses dans le domaine du subconscient. Mais combien clairsemées et
combien diluées parmi les exhalaisons puantes d’une âme pourrie jusqu’au
tréfonds!
Toute intelligence saine se détourne de ces Freud, de ces Proust, de
leurs disciples et des caves insalubres où ils se tapissent en se
baisotant l’un l’autre et en chuchotant:--Nous sommes une élite. Tout
esprit équilibré court chercher ailleurs le grand air et le grand soleil
vivifiant.
Des voyageurs nous les apportent entre autres: Louis Chadourne et Roland
Dorgelès. Ceux-là nous prouvent, par leurs relations, qu’ils savent
regarder autre chose que des sexes en folie. Ils aiment la nature et la
façon probe dont ils l’observent nous vaut une série de remarques des
plus plausibles. En outre, ils n’abusent point de la description ni de
la rhétorique exclamative. Leurs paysages, dessinés en quelques lignes,
peints sans excès de couleurs crues, nous retiennent. Et enfin, ils
savent choisir les traits de mœurs les plus significatifs du caractère
des peuples dont ils parcourent le terroir. Aussi, quand ils nous
disent: «J’étais là, telle chose m’advint», nous y croyons être
nous-mêmes.
Mort en pleine jeunesse--et c’est fort regrettable--Louis Chadourne
laisse un volume, intitulé le _Pot au noir_, qui raconte un voyage aux
Antilles, en Guyane, au Vénézuela. En des chapitres brefs, mais où il
résume tout l’essentiel, il dit la nonchalance créole et l’hébétude
farouche des forçats. Il nous présente des figures d’aventuriers
grotesques ou sinistres. Il nous montre «les îles, les comptoirs
parfumés de l’odeur des épices et du bois de rose, les palmes balancées
dans l’azur ou givrées de clair de lune, les cases fleuries d’hibiscus,
la foule bariolée des docks, les Chinois vêtus de soie noire, les
Hindous au visage incrusté d’or, les Malais jaunes aux yeux brûlants,
les Européens creusés de fièvre, les négresses aux madras orange, toutes
les races grouillantes dans la dure lumière des Tropiques, avides ou
résignés, indolents ou passionnés, doux ou cruels--tous voués au même
destin».
Partout, il a vérifié que l’homme reste semblable à lui-même sous des
apparences variées. Et, en conclusion, comme il n’appartenait pas à ce
troupeau de naïfs, endoctrinés par des charlatans, qui se font un dogme
de cette sornette: le Progrès, il a écrit une page qui vaut d’être
citée:
«Avidement, j’ai rempli mes yeux du spectacle du monde. J’ai vu les
cités bâties par des marchands sur les bords des mers lointaines, sur
des rivages enfiévrés où seule une cupidité tenace peut enchaîner
l’homme blanc; la diversité des coutumes et l’uniformité des passions;
les vaines agitations des coureurs d’aventures; la ruée vers l’or; la
cruauté des sauvages et celle plus dangereuse des civilisés; la mêlée
des haines, des convoitises et des superstitions sous ce soleil
tropical qui chauffe le sang et illumine brutalement les dessous de
l’âme humaine, de même que le faisceau d’une lampe, projeté sur un
visage, en révèle les tares secrètes. J’ai découvert maintes faces où
se reflètent la folie et la sagesse, la haine et l’amour dont les
traits, sous tous les cieux, sont les mêmes. J’ai vu la vaine frénésie
des hommes se débattre sous la voûte des forêts et le long des
rivières chaudes, au cœur de cette nature qui brasse indifféremment la
vie, la douleur et la mort. Toutes ces images, je les ai emportées en
moi comme un trésor, sachant que le temps est court pour faire sa
moisson et donner son témoignage. Et voici que, maintenant penché sur
ma richesse, je suis comme un homme altéré qui veut boire au creux de
sa main... et l’eau fuit entre ses doigts!»
La mélancolie sans illusions qui imprègne ces lignes montre que, comme
tant d’autres nobles âmes, à notre époque, Chadourne n’avait, hélas pour
lui, pas trouvé Dieu. Ne possédant pas ce viatique, dont rien au monde
ne remplace la décisive influence, il souffrait d’avoir subi, même au
sein de contrées d’une splendeur incomparable, ce que Baudelaire
appelle:
Le spectacle ennuyeux de l’immortel péché.
C’est peut-être de cela qu’il mourut. En tout cas, le _Pot au noir_ est
un beau livre que placeront dans leur bibliothèque et que reliront
souvent les sages qui considèrent sans enthousiasme la tragicomédie
putride jouée par notre prétendue civilisation.
* * * * *
M. Roland Dorgelès est l’auteur d’un des livres les plus vrais et les
plus émouvants qui aient été publiés sur la guerre de 1914: _les Croix
de bois_. Il lui valut une juste notoriété. Depuis j’ai lu de lui un
roman intitulé: _Saint Magloire_ où se révèle de la sympathie pour le
christianisme et une préoccupation du Surnaturel montrant que, comme pas
mal d’écrivains d’aujourd’hui, il ne se satisfait pas des hypothèses
vermoulues proposées aux âmes à la recherche de la certitude par les
pauvres cervelles de la science sans Dieu.
Voici maintenant de lui un récit de voyage en Indo-Chine: _Sur la route
mandarine_ où il résume, en des pages incisives, l’aspect des
territoires qu’il explora aussi bien que les mœurs des coloniaux et des
indigènes. J’ai particulièrement goûté, dans ce beau livre, la visite
aux ruines d’Angkor, le séjour chez les Moïs et surtout le chapitre
consacré aux lépreux de l’île du Dragon. Il alla les voir sur le conseil
d’une religieuse dont il nous donne un portrait délicieux. Je cite:
«--Mais non, n’ayez pas peur, vous verrez comme ils sont gentils,
m’avait dit souvent Sœur Adeline quand je lui parlais des lépreux de
Culao-Rong, ses voisins.
Gentils, oui, elle disait gentils...
J’aimais beaucoup sœur Adeline et je la vénérais. Elle a d’abord vécu
douze ans en Guyane, puis elle est venue en Indo-Chine où elle soigne
les malades depuis bientôt vingt ans. Quand elle est arrivée à
l’hôpital de Mytho en Cochinchine, elle a demandé de venir au lazaret.
--J’aime mieux les contagieux, a-t-elle simplement dit, avec son
éternel sourire.
Et depuis, elle n’a plus quitté ses malades--des cholériques, des
varioleux, des typhiques, des enragés que leurs familles amènent quand
les rebouteux et les sorciers les ont abandonnés et que nul n’ose plus
les approcher.
--Vraiment, ma Sœur, vous m’étonnez, lui disais-je parfois. Vous
n’avez peur de rien.
--Moi? Mais je suis très peureuse... Il y a trois choses qui me font
une peur affreuse: le diable, le tonnerre et les serpents.
Le tonnerre, on l’entend gronder souvent à la fin de la saison sèche
quand s’amassent les noirs nuages de pluie. Les serpents, cela ne
manque pas non plus. Quant au diable, Sœur Adeline ne le verra
jamais.»
Je crois, comme M. Dorgelès, que Sœur Adeline ne verra jamais le
diable--du moins dans son empire de l’autre monde. Mais il est fort
probable que, durant sa longue carrière de dévouement, elle l’a
rencontré quelquefois. Il soufflait sa haine à quelques fonctionnaires
issus des Loges maçonniques.
En effet, chez les lépreux, M. Dorgelès a constaté que l’Administration
s’efforçait de soustraire ces parias aux «entreprises de
l’obscurantisme». Parlant d’un missionnaire, qui s’est fait leur
chapelain, il écrit:
«Le Père n’a plus le droit, comme autrefois, de vivre dans le village
de ses lépreux--une jolie place, n’est-ce pas et que beaucoup doivent
lui envier! Il s’est donc installé à proximité, dans une bicoque
sordide et on le voit, matin et soir, aller et venir sur la digue qui
mène au camp: l’indépendance religieuse est sauvegardée...
Indépendance religieuse, liberté des croyances, comme tout cela paraît
absurde au milieu de ses sept cents sacrifiés que le reste du monde
abandonne! Jamais un Annamite de qualité, un chef de village, un
mandarin n’est entré dans le camp maudit pour y apporter un mot
d’espoir, une promesse, une plainte... Le missionnaire, lui, est venu.
Alors, peu à peu, les lépreux sont allés à la foi chrétienne,
simplement parce qu’un chrétien est là qui leur parle avec bonté. Ces
monstres, dont les membres bleuis s’en vont en morceaux, se passent
des scapulaires au cou et, chaque nuit, à tour de rôle, l’un d’eux
couche, comme un chien de garde, à la porte de la chapelle de peur
qu’on ne vienne leur voler le seul bien qu’ils possèdent: le brancard
rouge et doré qui leur sert à promener la Vierge les jours de
procession, quelques bannières brodées et les objets du culte...»
Le chapitre se conclut par ces lignes:
«Ces femmes en cornette ont quitté la France à vingt ans, sachant
qu’elles partaient pour soigner les lépreux et qu’elles ne
reviendraient plus. Depuis, combien de paquebots ont ramené à
Marseille des trafiquants enrichis! On en a décoré plusieurs, ces
dernières années: ils ont rendu de précieux services à la
colonie--paraît-il... Mais ma pensée se reporte vers cette sainte Sœur
Brigitte, religieuse de Saint-Paul-de-Chartres, qui contracta le mal
en soignant les lépreux de Bangkok et qui se mourait, souriante, dans
une petite case blanche de l’île du Dragon.»
On voit que M. Dorgelès a tout ce qu’il faut pour entendre l’appel du
Bon Maître. Quand celui-ci lui fera signe, on espère qu’il ne se
dérobera pas.
* * * * *
HISTOIRE.--J’ai toujours beaucoup aimé l’histoire--davantage, je crois
bien, que les fictions les plus attrayantes. Il se peut, du reste, que
ce penchant me soit venu par hérédité. Comme je l’ai rapporté ailleurs,
tout enfant, assis sur un petit fauteuil à ma taille, dans le cabinet de
travail de mon grand-père maternel, je passais des heures enchantées à
m’assimiler ce que je pouvais comprendre des graves bouquins qui
garnissaient sa bibliothèque. Lui-même m’y encourageait et il répondait
volontiers à mes questions. Ce n’était pas sans compétence car il avait
été le professeur d’histoire du roi Léopold II. Par la suite, recteur de
l’Université de Liége, à l’époque où Sainte-Beuve--qui le nomme dans la
préface de _Chateaubriand et son groupe littéraire_--y donnait un cours,
il publia trois volumes sur la _Révolution brabançonne_ dont les
spécialistes firent grand cas.
A mesure que j’avançais dans la vie, mon goût de l’histoire alla
s’accroissant. Si absorbé que je fusse par des occupations d’un genre
très différent, j’ai réussi à me tenir au courant. Et c’est ce qui fait,
aujourd’hui, qu’ayant à choisir entre un livre d’histoire--_Souvenirs_,
_Mémoires_ ou récits d’ensemble décrivant les vicissitudes d’une nation
à travers les âges--et un roman, même remarquable, j’entame le premier
avant même d’avoir coupé les pages du second.
* * * * *
Dieu m’a fait la grande grâce de me détacher des intérêts et des
passions qui divisent les hommes et les précipitent les uns contre les
autres pour m’attacher à Lui seul. Dans ma solitude, je puis donc
étudier l’histoire en me fixant pour objectif de relever la façon dont
les sociétés observent ou transgressent la volonté divine et aussi de
distinguer l’action permanente du Surnaturel dans les affaires de ce
bas-monde. L’application de ce principe m’a permis de formuler un
certain nombre de remarques qui, à mon avis, résument des évidences.
D’abord celle-ci: depuis qu’elle subit les effets de la faute commise
par Adam et Ève, depuis que l’archange au glaive flamboyant lui barre le
seuil de l’Éden, l’humanité se dépense en efforts frénétiques pour se
créer _quand même_ des paradis terrestres où les deux lois qui la
régissent: souffrance et réversion seraient abolies. Agissant de la
sorte, elle méconnaît les enseignements et l’exemple donnés par son
Rédempteur et plutôt que de l’aider à porter la Croix, elle adore les
idoles que ne cesse de modeler à son usage Celui-des-Ténèbres, le
Rebelle qui a dit:--_Non serviam._ Le plus récent de ces fétiches, elle
le nomme le Progrès et elle s’imagine qu’en multipliant les conditions
de bien-être matériel, en satisfaisant le plus possible ses instincts
animaux, elle finira, un jour ou l’autre, par réaliser la promesse
railleuse que lui fit, au lointain des temps, son guide de
perdition:--_Vous deviendrez semblables à des dieux!..._ Hélas, pauvre
troupeau qui t’égares dans la nuit sans étoiles, ce n’est pas à la
conquête de l’Éden que tu marches. C’est vers la cité de désespérance
infinie sur la porte de laquelle Dante a lu l’avertissement formidable:
Per me si va nell’eterno dolore...
* * * * *
Le Surnaturel, où se manifeste-t-il avec le plus d’éclat aux yeux de
quiconque apprit à percevoir la réalité par-delà les apparences? Dans
l’histoire de l’Église.
Or, pour l’étudier, il ne faut pas se mettre à l’école de ces
apologistes timorés qui ne la conçoivent que comme un panégyrique
perpétuel où les fautes et les erreurs des chefs et des fidèles sont
passées sous silence, excusées selon une rhétorique spécieuse ou
reléguées dans une pénombre équivoque. Au cours de sa lutte séculaire
contre le Prince de ce monde, l’Église a connu de grandes défaillances.
Les pallier ou les dissimuler, c’est faire preuve d’une fausse prudence
qui, du reste, ne trompe que les ignorants. Et ceux-ci, les
intelligences loyales estiment qu’on doit les éclairer en leur montrant
combien la nature humaine s’ouvre largement aux entreprises du Mauvais
chaque fois que, cédant à sa perversité foncière, elle se ferme à la
Grâce. La méthode à suivre, en cette matière, a été formulée par un
historien de haute science: Monseigneur Baudrillart. Dans la préface
d’un de ses plus beaux livres, il a écrit: «Je n’ai jamais eu de goût
pour les faux-fuyants ni pour ce qu’on est convenu d’appeler _les pieux
mensonges_. L’Église n’a besoin que de la vérité et elle est de taille à
la supporter tout entière.»
Eh bien, si l’on examine l’histoire de l’Église avec le souci d’acquérir
une opinion conforme à la réalité, l’on découvre trois ordres de faits
qui prouvent que la promesse du Christ d’être avec elle jusqu’à la fin
du monde a été tenue. D’abord, chaque fois que ceux qui la composent
prévariquent en adoptant les mœurs des siècles, plus ou moins enclins au
Démon, qu’elle traverse, il la châtie. Ensuite, il ne cesse de lui
envoyer des Saints dont l’héroïsme dans l’exercice des vertus
théologales lui rappelle que l’Évangile constitue sa loi immuable.
Enfin, lorsque l’excès des maux produits par ses infidélités la ramène
vers «la voie étroite», il lui octroie la grâce de maintenir la doctrine
formulée, une fois pour toutes, au concile de Nicée et résumée dans le
_Credo_. Cela, malgré les assauts de l’hérésie et malgré ses propres
manques au Décalogue. Et voilà le miracle perpétuel qui démontre à quel
point elle est d’institution divine.
Des origines aux jours piteux de ce XXe siècle lourdement matérialiste
où nous poursuivons la tâche ardue de mériter la Béatitude éternelle, on
trouve de multiples exemples de cette miséricorde du Rédempteur envers
ses enfants. En citer quelques-uns n’est pas hors de propos.
Prenons le Moyen Age; ce fut une splendide période qui vit lever une
abondante moisson de Saints. Elle subit pourtant le Grand Schisme
d’Occident où l’Église se divisa de telle sorte qu’humainement parlant,
son unité semblait à jamais compromise. Alors se réunit le concile de
Constance qui, sous l’inspiration du Paraclet, rétablit l’ordre troublé
par les ambitions opiniâtres des candidats au Saint-Siège.
Durant le Moyen Age, prenons le XIIIe siècle. L’intégrité de la foi y
fut souvent mise en péril par les disputes des théologiens. Mais Dieu
suscita saint Thomas d’Aquin de qui _la Somme_ cimente la philosophie
catholique et l’arme, encore aujourd’hui, contre les esprits brouillons
qui, trop confiants dans la pauvre raison humaine, tentent de réduire le
rôle du Surnaturel dans l’Église sous prétexte de la moderniser.
Dans le même temps, la passion du lucre et la luxure pourrissaient un
grand nombre d’âmes parmi le clergé comme parmi les laïques. Mais Dieu
suscita saint François d’Assise qui, matant la chair voluptueuse,
épousant «cette grande dame veuve depuis Jésus-Christ: Sainte Pauvreté»
dressa un modèle d’ascétisme que beaucoup imitèrent pour le plus grand
bien de l’Église.
Saint Thomas d’Aquin, «ange debout» dans le soleil de la science de
Dieu! Saint François d’Assise, ange debout dans le soleil de l’amour de
Dieu![6]...
[6] Je trouve, dans le beau livre du Père LHANDE, _Huit fresques de
Saints_ (librairie de l’_Art catholique_), un commentaire
remarquable de cette expression: «ange debout». Au début du chapitre
qu’il consacre à saint Thomas d’Aquin, le Père écrit: «Le Florentin
sublime qui nous montre au premier chant de son _Paradis_, Béatrix
«les yeux dans le soleil», a conçu pour glorifier son «_buon frate
Tommaso_» une apothéose supérieure à celle dont il a nimbé l’image
de l’Aimée. Dans son poème, en effet, l’Aquinate ne se borne pas à
fixer l’astre éblouissant «comme jamais aigle ne le fixa», mais ce
foyer «au delà duquel il n’est œil qui plonge», devient son domaine
souverain et son trône de gloire. Le soleil, Thomas d’Aquin y
réside, y siège et y enseigne. Cette conception, d’une hardiesse et
d’une beauté inégalables, pour exalter l’Ange de l’École et le
Messager inspiré du Saint-Sacrement, fut-elle suggérée à Dante par
la vision où saint Jean évoque «un Ange debout dans le soleil» et
conviant «d’une forte voix» à la grande Cène de Dieu tous les
oiseaux qui volent en plein ciel? On ne sait. Toujours est-il que
les figures offrent une singulière analogie. Fidèles interprètes de
la pensée de Dante, presque tous les artistes du moyen âge ont uni à
l’image du Docteur angélique l’attribut symbolique du soleil.»
Plus tard, ce réveil du paganisme que des intellectuels aveuglés
d’orgueil prirent pour une Renaissance pénétra, pour les contaminer,
jusque dans les antichambres du Vatican. La punition fut prompte car la
prétendue Réforme s’ensuivit. Mais à l’esprit de révolte dont elle
favorisait les débordements, l’Église contrite opposa les décrets du
concile de Trente qui rassirent le dogme ébranlé, qui rétablirent, sur
un terrain solide, la discipline à la dérive...
Où l’on saisit de la façon la plus nette la persistance de la
sollicitude divine envers l’Église c’est dans le fait que si énormes
qu’aient été les égarements et même les crimes de certains Papes, aucun
de ceux-ci ne toucha au dogme pour l’adultérer ou en fausser la
signification traditionnelle. Jamais la barque de Pierre ne subit
d’avaries doctrinales de la part des Pontifes--parfois indignes--qui
avaient charge de la diriger. L’exemple le plus frappant de cette
intégrité dans la foi nous est fourni par l’homme affreux, le pape
simoniaque et purulent de sale luxure qui eut nom Alexandre VI, Borgia.
Eh bien, comme l’a écrit, en toute exactitude, Joseph de Maistre «le
bullaire de ce monstre est irréprochable».
Enfin, le pouvoir temporel avec ses abus: le népotisme, l’ambition
d’annexer de nouveaux territoires au patrimoine de l’Église avaient
entraîné, maintes fois, le Saint Siège dans des aventures d’ordre
politique d’où résultèrent de grands détriments pour le salut des âmes.
Au XIXe siècle, Dieu supprima les causes de tentation. Il permit qu’un
voleur couronné dérobât le domaine terrestre de l’Église. Il faut bénir
ce bienheureux larcin car, libérant la Papauté d’une attache par trop
humaine, il lui rendit son pur essor vers les hauteurs où il n’y a point
de nuages pour intercepter les rayons du Saint-Esprit.
Ainsi, partout et toujours dans l’histoire de l’Église c’est le règne du
miracle. Et c’est parce qu’il se renouvelle sans éclipse que, malgré ses
tares et ses faiblesses, l’Église maintient, au temps d’incroyance brute
que nous traversons, ses vertus essentielles: stabilité dans la
doctrine, continuité dans la tradition, sens de la règle, de la
hiérarchie et de la discipline, zèle pour la propagation de la foi.
Voilà sa gloire et sa force et c’est ce qui fait que «les portes de
l’enfer ne prévaudront point contre elle».
* * * * *
SUR LA RÉVOLUTION.--Pour les nations européennes, le philosophe Blanc de
Saint-Bonnet a fait cette remarque très juste que l’affaiblissement de
la raison date du XVIIIe siècle. Ce fut, en effet, à cette époque qu’on
acclama comme une découverte géniale le sophisme émis par Voltaire à
savoir: la religion catholique n’est qu’un amas de superstitions
grossières exploité par des fourbes; la raison humaine se doit de les
écarter car elle suffit largement à diriger les hommes vers un avenir de
perfection intellectuelle et morale. Encore Voltaire, macaque qui
fientait avec obstination devant le Saint-Sacrement, prétendait-il
professer un déisme très vague. Mais ses émules, les Encyclopédistes
voyaient en ce débris de croyance une faiblesse regrettable. Logiques
avec leurs principes, ils nièrent Dieu et s’appliquèrent, sans répit, à
extirper du cerveau de leurs contemporains cette «Entité démodée»...
Le XVIIIe siècle adopta, d’un cœur léger, cette croyance dans la
souveraineté de la raison sans Dieu. Tenant désormais l’homme pour un
animal par lui-même raisonnable, il s’imagina, en outre, que c’était un
bimane originairement bon et que seuls les vices d’une société mal
conçue en ses assises l’avaient perverti.
Cela, ce fut l’apport d’un fou né à Genève, Jean-Jacques Rousseau, que
détraquaient à la fois les effets d’une sexualité anormale, la manie de
la persécution et ce penchant irrésistible à enfanter des chimères que
les Grecs appelaient _Paranoïa_[7].
[7] Le paranoïaque est celui qui _pense à côté_, qui se trompe sur
toutes choses aussi bien sur les faits que sur les sentiments
d’autrui et qui, par suite, se fait une conception fausse du monde
et des idées. C’est précisément le cas de Rousseau. On trouvera sur
celui-ci une excellente «observation» dans les _Nouvelles pages de
critique et de doctrine_ de M. Paul BOURGET: Tome I.
Rousseau condensa l’essentiel de ses rêveries dans un des livres les
plus bêtes qui aient jamais été publiés: _le Contrat social_. Ce recueil
de paradoxes extravagants trouva de chauds approbateurs,
particulièrement dans les classes sociales dont il contestait la raison
d’être: la noblesse et le clergé.
L’ancien Régime présentait certes beaucoup d’abus car en aucun temps les
hommes n’ont valu grand’chose. Cependant, une forte et bienfaisante
armature, celle du catholicisme, en maintenait toutes les parties et,
malgré ses débordements d’orgueil et de sensualité, le pénétrait
d’esprit surnaturel. Or, du jour où Voltaire et les Encyclopédistes,
ennemis de Dieu, furent applaudis parce qu’ils dépeignaient son Église
comme une vieille masure dont la démolition s’imposait, du jour où
Rousseau et ses disciples opposèrent, avec succès, les soi-disant Droits
de l’Homme au Droit divin, le règne de la déraison commença. On vit des
évêques de cour s’unir pour fermer l’épiscopat aux roturiers, ne pas
plus s’occuper de leurs diocèses que s’ils eussent été situés dans la
lune, dilapider le bien des pauvres pour entretenir leur luxe et
subvenir à leurs débauches. On vit la _commende_--pratique détestable
dès l’origine--multiplier les laïques dissolus et les prêtres mondains
comme supérieurs des monastères d’hommes au détriment de la Règle. On
vit la noblesse, renforçant un autre abus séculaire, encombrer de jeunes
filles sans vocation les monastères de religieuses dont beaucoup
devinrent aussitôt des foyers de frivolité. On vit maints prédicateurs
commenter élogieusement en chaire les divagations de Rousseau et ne plus
même oser y prononcer le nom de Jésus-Christ de peur de s’attirer les
moqueries d’un auditoire de plus en plus sceptique. On vit une portion
considérable de la Bourgeoisie suivre les exemples donnés par les
classes dirigeantes. On vit enfin le Roi Très-Chrétien étaler, avec une
tranquille impudeur, le cynisme de ses mœurs aux yeux de ses sujets.
S’installant alors dans leur incrédulité, ces égarés se mirent à
s’admirer eux-mêmes et un flot de sentimentalisme submergea les âmes.
Chacun s’attendrit sur sa propre vertu. On vanta «les bergers innocents
et les bons sauvages». On se représenta la nature comme une Cérès
bénigne prodiguant les bienfaits à ses adorateurs. Parmi ces idylles,
les soi-disant philosophes prédisaient l’avènement prochain de l’âge
d’or. Et maints athées, fiers d’avoir aboli Dieu, versaient de douces
larmes en saluant l’heureux avenir qu’ils préparaient à l’humanité tout
entière.
Or chaque fois qu’une société s’imagine que, pour assurer le plein
exercice de la raison, il importe de mettre le surnaturel au rancart,
elle devient le jouet du Diable. Celui-ci, comme de juste, était biffé
au même titre que Dieu. Par là, on lui donnait toute facilité pour
manifester son pouvoir. En effet, comme l’a dit le Père de Ravignan, «le
plus grand succès du Démon, c’est de faire nier qu’il existe». Comme on
avait tari délibérément les sources de la Grâce, on lui ouvrait
largement l’accès des âmes et il s’y déchaîna sans obstacles.
Ce fut la Révolution dont Joseph de Maistre a fort judicieusement
dénoncé le caractère satanique. A grands traits, en voici le résumé. La
Convention, assemblée de sectaires formulant en décrets d’inénarrables
sottises. Victor Hugo, toujours fécond en fariboles solennelles, l’a
comparée à l’Himalaya[8]. Mais aux intelligences lucides elle évoque
plutôt un tumulte de chimpanzés en délire dans la grande cage des singes
du Jardin des Plantes. Pour grands hommes; Marat, dément possédé d’une
frénésie homicide; Danton, noceur braillard et vénal; Robespierre,
rhéteur fielleux, médiocre gonflé de vanité meurtrière, instaurant un
«Être suprême» à son image. Puis le massacre à tort et à travers de
femmes, d’enfants, de vieillards, d’adultes pris au hasard dans toutes
les classes et coupés en deux le plus souvent sans savoir pourquoi. Le
meurtre de Louis XVI et de Marie-Antoinette, victimes expiatoires pour
les péchés de leur race. L’apostasie de nombreux prêtres et ceux qui
restaient fidèles à l’Église traqués avec rage comme des bêtes
nuisibles. Les meneurs de la révolte se guillotinant à tour de rôle au
nom des idoles; liberté, égalité, fraternité. La France mise au pillage
par les desservants du nouveau culte. Une guerre civile d’une rare
atrocité décimant les Français en concurrence avec une guerre contre
toute l’Europe qui dura vingt-deux ans. Enfin, pour sanctionner tant de
folies et d’horreurs, on hissa, sur le maître-autel profané de
Notre-Dame, une fille publique représentant la déesse Raison et on
l’adora--officiellement.
[8] Voir son roman: _Quatre-vingt-treize_.
C’est ainsi que la Révolution engendra la démocratie matérialiste,
esclave des puissances de l’Or, poussière d’individus sans consistance
sociale et cette prétendue civilisation du XXe siècle qui préfigurent,
l’une et l’autre, le règne de l’Antéchrist.
Ah! que Satan doit rire et se frotter les mains lorsqu’il considère ces
fruits de son labeur puisque l’affaiblissement de la raison chez le plus
grand nombre de nos contemporains fait qu’ils se croient de force à
éliminer Dieu en répétant avec orgueil:--_Non serviam!_...