LECTURES.--Quand j’écrivais, dans la _Basse Cour d’Apollon_, «qu’il y a
une foule de choses aussi intéressantes que la littérature», je résumais
une façon de voir qui m’est coutumière dès longtemps. Je lis beaucoup
pour occuper les loisirs que m’impose la maladie. Mais ce ne sont ni les
romans ni les recueils de vers qui constituent la plus grande part de
mes lectures. D’abord, l’expérience m’apprit qu’il en existe fort peu
qui vaillent la peine qu’on y fixe son attention. Ensuite, les
trois-quarts de mes pensées se vouant à explorer les diverses provinces
du Royaume de Dieu, je ne puis vraiment m’attacher qu’aux volumes qui
les décrivent ou qui montrent que leurs auteurs gardent, tout au moins,
la notion du divin.
Fait assez rare à l’heure actuelle. Même, certains qui, dans le privé,
s’affirment catholiques, ne manifestent guère qu’une foi vivante régisse
leur production. Trop souvent, celle-ci donne à supposer que, par
révérence à l’égard du matérialisme pesant dont notre époque est imbue,
ils ont honte de s’avouer enfants de Notre-Seigneur. C’est affaire à
eux. Pour moi, je ne saurais imiter leur... prudence. Il se peut que
j’aie droit à l’épithète de lettré dont quelques critiques veulent bien
me gratifier, mais, à coup sûr, je ne suis pas un gens-de-lettres,
c’est-à-dire un homme persuadé que l’Art a sa propre fin en soi. Mon
objectif invariable le voici: _servir Dieu et son Église_. De là, mon
œuvre depuis vingt ans; et,--je le mentionne sans orgueil comme sans
fausse humilité--j’ai des preuves incessantes que, visant à faire
connaître, à faire aimer davantage le Bon Maître, elle ne fut pas
stérile.
* * * * *
Donc, il est assez rare que je lise des romans. Et pourtant ce n’est pas
faute d’être renseigné, au jour le jour, sur ceux qui dansent, comme une
escadrille de bouées multicolores, parmi les remous de cet Achéron aux
ondes troubles: la publicité commerciale! Le temps est passé de la
critique: elle végète à la dernière ou à l’avant-dernière page de
quelques quotidiens. Encore ne lui concède-t-on, le plus souvent, qu’un
petit nombre de lignes rédigées en style de télégraphe. Il reste les
revues; mais leur public est restreint. Ce qui possède la vogue, c’est
la réclame mise en vedette de façon à tirer l’œil. Aujourd’hui, ouvrant
un journal, on tombe sur un vermicelle de l’illustre maison Gongoraz.
Hier c’était sur le roman vanté comme «de la meilleure marque» et que
vient de pondre le sublime Troufignard. Demain, ce sera une cafetière
perfectionnée par le savant Goulenbuis. Après-demain, le roman
fracassant du supersublime Gaufrencuir. Et ainsi de suite: comestibles,
ustensiles, littérature pêle-mêle. D’autres fois, ce sont des notices,
bourrées de promesses aphrodisiaques, qui célèbrent le roman de M.
Darenfeu ou celui de Mme Paupiette, née Julie Ravigote. Comme on n’est
jamais mieux servi que par soi-même, en général, le soin de composer ces
dithyrambes aguichants est laissé à l’auteur:
... Mes petits sont mignons,
Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons
disait la Mère-Hibou de Lafontaine.
Puis on exhibe des photographies. Tel, Narcisse Cacafougnac présenté
en des dimensions insolites. Un texte, au-dessous de sa
figure, nous apprend qu’elle fut prise dans le département de
Gascogne-et-Grosse-Caisse tandis que ce scribe terminait le foudroyant
chef-d’œuvre offert à notre admiration pour la modique somme de douze
francs. Peut-être Cacafougnac espère-t-il séduire, par l’étalage de ses
charmes, quelque lectrice naïve et frémissante? Je dois l’avertir qu’il
pourrait être déçu. L’autre semaine, une délicieuse jeune fille, jetant
un regard sur son effigie, s’écriait devant moi:--Fi! qu’il est
vilain!...
Il y a encore les annonces à tintamarre sur les bandes qui entourent les
volumes récemment mis en vente. La plupart nous révèlent que les
romanciers dont elles ceinturent les travaux sont d’incomparables
penseurs, des stylistes éblouissants et, par dessus tout, qu’ils se
montrent hors de pairs dans l’art de stimuler maintes sensualités
défaillantes.
Tout cela est bien consolant. Des grincheux prétendaient que la
littérature est en décadence. Erreur totale: lisez les journaux; vous y
constaterez que les romanciers de génie pullulent, qu’il n’est pas de
matin où ne se lèvent deux ou trois de ces astres miraculeux et que des
peuples entiers se précipitent pour en absorber les splendeurs. C’est
pourquoi nous applaudissons, en versant des larmes attendries, quand une
Herriotte-Récamière médite de transmuer en pensionnés de l’impératrice
Marianne tous ces affamés de gloire lucrative. Des grognons malappris
diront peut-être de leur Muse: «_She is a whore!_ Mais nous ne les
écouterons pas.
Bref, on se demande comment fait l’Académie Goncourt pour s’y
reconnaître parmi cette multitude de romans, tous de magistrale
envergure. Il est vrai qu’elle devient, dit-on, de plus en plus un
aréopage de vieillards somnolents--ce que lui reproche avec véhémence
l’un de ses membres, très éveillé lui, M. Lucien Descaves qui la somme
de rajeunir son recrutement. Aura-t-il gain de cause? Je l’ignore et, du
reste, cela m’est fort indifférent. Ce que je sais--et cette fois, je
parle sans ironie--c’est que des amis à moi, plus enclins que je ne le
suis à s’informer des romans du jour, affirment que les derniers
lauréats de ladite assemblée sont très... ordinaires et que, depuis
_Rabevel_--livre où il y a de grandes qualités et de gros défauts,--rien
de saillant n’a été couronné. Je suis porté à les croire d’autant que
mes amis ne sont ni des «chers Maîtres» ni des «chers confrères» ni des
entrepreneurs de publicité, mais simplement des lettrés friands de bonne
littérature.
Pour moi, je le déclare parmi le peu de romans que j’ai lus ces
temps-ci, deux, et pas davantage, me sont restés dans la mémoire: _La
passe dangereuse_ de Somerset Maugham et _Lewis et Irène_ de M. Paul
Morand.
Le premier m’a plu parce qu’en une forme nette il présente un cas
d’adultère d’une bêtise et d’une bassesse particulièrement bien
observées. L’adultère donne toujours un exemple de stupidité nocive.
Mais il importe de signaler que, dans _La passe dangereuse_, les
coupables, un bellâtre répugnant et une petite épouse dénuée
d’intelligence et de cœur, sont dessinés d’une façon si âpre et si nette
qu’ils en prennent une valeur typique. Le roman ne soutient d’ailleurs
aucune thèse. L’auteur, avec raison, s’est abstenu de prêcher sur la
fidélité conjugale. Mais, de par la seule puissance d’une analyse tout
objective, une leçon morale se dégage du heurt des caractères. L’action
est située en Chine; les personnages principaux sont des fonctionnaires
de la colonie anglaise et le milieu motive des paysages exotiques peints
à larges touches et d’autant plus évocateurs. Enfin on y rencontre des
figures de Religieuses, dont le dévouement s’exerce parmi les indigènes
pendant une épidémie de choléra. Ces saintes filles mettent un rayon du
soleil de Dieu dans cette histoire fort sombre. Aussi, on a plaisir à
féliciter M. Maugham--qui est sans doute protestant--d’avoir si bien
compris la charité catholique.
D’un tout autre genre, _Lewis et Irène_. L’intérêt de ce roman provient
de ceci qu’il peint, avec une précision brillante et sèche à la fois, ce
que devient l’amour entre deux cosmopolites voués à la finance sous les
espèces de la Banque. A ce titre, c’est un document significatif sur
notre époque où prédominent la luxure païenne et, jusqu’à la fureur, le
goût de l’argent. Analysant l’un et l’autre, M. Paul Morand se révèle un
psychologue perspicace quoique limité. De plus, son style, très fourni
d’images, parfois un peu trop cherchées, souvent ingénieuses, a de la
concision et de la vigueur. Mais quelle amoralité est la sienne! C’est
qu’il appartient à une génération littéraire où les âmes vides de Dieu,
n’apercevant _rien que la terre_, constatent qu’elle est petite et fort
gâtée par la sottise et la méchanceté humaines. Comme la Lumière unique
leur fait défaut, elles tâtonnent dans la nuit du matérialisme sensuel.
De là, leur nervosité et la tristesse qui imprègne leurs écrits. On les
plaint; on comprend qu’elles soient en désarroi; on aimerait à les
soulager. Or, cette inquiétude, avec les tares qu’elle implique, je la
trouve, à l’état aigu, dans l’œuvre de M. Paul Morand. C’est pourquoi,
sans doute, celle-ci me frappa et aussi parce qu’elle est pleine de
talent[2].
[2] Il va sans dire que ni _la Passe dangereuse_ ni _Lewis et Irène_
ne doivent être mis entre toutes les mains.
* * * * *
Et les vers?--Eh bien, parmi ceux que j’ai lus de poètes récents, il n’y
en a pas non plus un grand nombre qui m’aient produit une impression
durable.
Quelques noms pourtant surnagent dans ma mémoire. Celui de Louis Pize
qui, dans une forme élégante et louablement classique, a su nous évoquer
de beaux paysages de Provence et des Cévennes et a chanté, avec une
émotion communicative, la gloire de la Sainte Vierge et celle de saint
François Régis. Combien je garde aussi un bon souvenir du recueil de
Jean-Marc Bernard: _Sub tegmine fagi_! Ce jeune poète fut tué au front,
pendant la guerre abominable dont nous n’avons pas fini de panser les
blessures. C’est grand dommage car il y avait en lui une magnifique
promesse.
Mais les poèmes que je lis avec le plus de plaisir toutes les fois que
je les rencontre dans un journal ou une revue, ce sont ceux de M.
Tristan Derème. Cadences et rythmes conformes aux meilleures traditions
s’y allient en des strophes d’une habile et charmante souplesse pour
exprimer, avec une clarté toute française, des sentiments propres à
toucher quiconque ne prise ni la déclamation romantique ni l’incohérence
à prétentions géniales. M. Derème montre des qualités de mesure, de
finesse, de lyrisme tempéré, de bonne humeur qui l’apparentent à
Lafontaine. Je ne crois pas outrer l’éloge en émettant cette opinion.
Vous parlerai-je maintenant des controverses où, sous couleur de «poésie
pure», les héritiers littéraires du déplorable Mallarmé et divers
théoriciens occasionnels dépensent des tonnes d’encre?
Certes non!... Comme elles sont infiniment nébuleuses, comme elles n’ont
pour but que de nous signifier qu’il existe un art transcendant dont,
seuls, une poignée de rhapsodes abscons possèdent le privilège, nous
laisserons ces messieurs échanger leurs arguments, leurs prétendus
«éclaircissements» et leurs apologies inconsistantes dans les cénacles
minuscules où ils se retranchent.
Quant aux poètes innombrables qu’une stricte justice obligerait de
traiter comme Apollon traita Marsyas, il est bien inutile de les
morigéner. A toute critique, chacun d’eux répondrait à l’exemple
d’Oronte:
Et moi je vous soutiens que mes vers sont fort bons!...
Personne n’a le temps ni l’envie de les détromper. Il est donc
préférable d’observer à leur égard un parfait silence.
* * * * *
Récemment, de divers côtés, on m’a demandé ce qu’il fallait penser de M.
Paul Claudel. Il n’est pas malaisé de répondre: du catholique, beaucoup
de bien car sa sincérité--que nul, du reste, ne mit jamais en doute--est
évidente; de l’écrivain beaucoup de mal car il s’est livré à de
terribles attentats sur la langue française.
Deux grands lettrés ont défini, avec perspicacité, les lacunes et les
vices de l’esthétique chère à M. Claudel. Ce sont M. Charles Maurras et
M. Pierre Lasserre. Du croyant, ils ne parlèrent pas. Ils eurent raison
car ils n’avaient pas compétence pour le faire. M. Maurras--fort à
plaindre en ceci--ne considère le catholicisme que comme un des
matériaux propres à être encastrés dans l’édifice politique dont il rêve
la restauration. Le sens surnaturel de la religion lui échappe et
lui-même en convient avec loyauté. M. Lasserre professe une philosophie
où la doctrine de l’Église n’a point de part. Au surplus, sa
prédilection pour Renan s’y oppose. Mais, du point de vue de la
littérature, l’un et l’autre ont fort nettement relevé dans l’œuvre de
M. Claudel l’influence du romantisme individualiste et néfaste. M.
Maurras a formulé son verdict dans un entretien avec un journaliste
intelligent qui, quoique féru d’admiration pour l’auteur de _Tête d’Or_,
semble avoir rapporté avec exactitude les propos de son interlocuteur.
M. Lasserre apprécia comme il sied, donc sévèrement mais sans
malveillance, cette même œuvre dans un volume[3] que doit consulter
quiconque désire se former une opinion réfléchie à ce sujet.
[3] Pierre LASSERRE, _Chapelles littéraires_, 1 vol. chez Garnier.
Heureux de me trouver, en tout point, d’accord avec ces deux experts en
bien-dire, je n’ai pas l’intention d’étudier longuement, ici, M.
Claudel. Voici seulement quelques aperçus touchant les graves défauts
par lesquels il choque les esprits pondérés, amis de l’ordre dans les
idées et dans le style.
Ce qui cause, tout d’abord, une sensation pénible quand on entame la
lecture ardue de ses écrits c’est qu’ils n’ont guère de rapports avec le
génie français. A peu près tout ce qu’il publie nous apparaît transposé
d’une langue étrangère dans la nôtre. C’est pourquoi l’enquêteur citant
à M. Maurras une tirade sur l’enfer s’entendit répondre: «Cela ne
ressemble pas mal à une mauvaise traduction de Dante.»
Excellent jugement: j’y souscris d’autant plus volontiers que je
m’adonne depuis des années à l’étude du grand Florentin. Par suite,
lisant le texte de M. Claudel, une remarque analogue m’était venue à
l’esprit.
Mais M. Claudel n’aurait fait que montrer de la gaucherie dans une
imitation de Dante, on pourrait encore l’excuser parce que, malgré tout,
il serait resté dans la tradition latine. Malheureusement, l’idiome que
rappelle surtout le langage dont il use, c’est l’allemand. M. Lasserre y
voit l’indice d’habitudes métaphysiques qu’on ne peut approuver:
«Jamais, dit-il, chez Fichte, Schelling ou Hegel, je n’ai rencontré une
façon d’enchaîner les idées plus étrangère aux façons dont je suis
capable de les lier moi-même. J’y perds mon allemand...»
Je ne sais plus qui comparait les systèmes des sophistes de Germanie à
«des fabriques de vent». La phraséologie de M. Claudel nous démontre que
ce vent, lorsqu’il souffle avec persistance sur une cervelle française y
propage des brumes fâcheuses.
M. Lucien Dubech, qui est, à mon avis le meilleur critique dramatique
d’aujourd’hui, a constaté, lui aussi, cette intoxication dans les drames
de M. Claudel. Et de même M. Paul Léautaud qui, rendant compte de sa
pièce: _l’Échange_, écrit: «Il n’est qu’un rhéteur et d’une rhétorique
rugueuse. Son style me fait toujours l’effet du français parlé avec le
dur accent allemand».--Et bien d’autres que ce dialecte hétéroclite
offusque jusqu’à les faire crier.
Un scolastique du moyen âge a émis cet aphorisme: _Obscuritate mentis
verba saepe obscurantur._ J’estime qu’il s’applique à M. Claudel: sa
forme est obscure parce qu’il s’est obscurci l’entendement. Ensuite, il
essaye, à force de boursouflure, de faire prendre ce défaut pour une
qualité. Car, c’est encore un fait que ses poèmes hybrides--sont-ils
prose, sont-ils vers? on ne sait--veulent étonner. Mais ils ne nous
offrent que d’affligeants exemples de style ampoulé. Parfois il
s’efforce de se montrer simple et naïf. Mais que de gauche artifice en
cette feinte ingénuité! C’est Alberich, le nain des _Nibelungen_,
parodiant la grâce sauvage de Siegfried.
A ces tares s’ajoute l’extrême incorrection du style et, trop souvent,
l’impropriété des termes employés par M. Claudel. Citons M. Lasserre:
«La langue française n’a pas les tolérances de l’allemande: elle est
très sensible aux injures et ne les souffre pas. Le Père de Tonquédec
de la Compagnie de Jésus, auteur de la seule étude raisonnable qui ait
été jusqu’ici écrite sur M. Claudel, remplit deux grandes pages avec
le catalogue de ses fautes de français. Encore ne dit-il rien de ce
qui est plus grave peut-être que ces fautes formelles et consenties:
les innombrables phrases dont la construction est douteuse et que l’on
est obligé de relire plusieurs fois pour s’assurer de ce qui est
sujet, complément ou attribut. Chez Mallarmé, l’impressionnisme se
moquait du sens; il fait ici valser la grammaire...»
Pédantisme de pion! s’écrient les séides de M. Claudel quand ils lisent
cette juste critique. Mais non: respecter la syntaxe, c’est prouver
qu’on possède le sens de l’ordre. M. Claudel la viole d’une façon
presque continuelle. Ce faisant, il nous confirme dans l’opinion que son
incontestable talent, ne saurait nous séduire parce qu’il est
_volontairement_ désordonné.
La preuve qu’il y a chez lui parti-pris de mal écrire, on la trouve, par
antithèse, dans le récit qu’il nous donna de sa conversion. C’est un
morceau superbe, très clair, très émouvant et rédigé en un français
irréprochable. Tel quel, j’ai eu lieu de le constater, il a touché des
âmes croyantes et fortement intéressé des intelligences ouvertes aux
questions psychologiques[4]. Comme il est dommage que ces qualités ne se
manifestent plus que par éclairs beaucoup trop brefs dans les autres
écrits de M. Claudel! Qu’en est-il résulté? Ceci: il a conquis les
suffrages d’un tout petit clan de métèques, de jeunes gens dénués de
culture classique, de _snobs_ turbulents et d’esthètes fébriles qui
poussent des hurlements hydrophobes dès qu’un esprit équilibré se permet
de toucher à leur idole. Mais il reste inconnu ou indifférent à un grand
nombre de lecteurs qui, réfractaires aux littératures baroques, sont
parfaitement capables d’apprécier un beau livre n’enfreignant pas les
règles les plus essentielles.
[4] J’ai reproduit intégralement ce récit dans mon livre: _Quand
l’Esprit souffle_.
Au point de vue religieux, on regrette que, par sa seule faute, un
catholique aussi fervent que l’auteur de _l’Annonce faite à Marie_ se
soit enlevé la joie de rayonner sur le chemin qui monte à Dieu. En une
phrase magnifique, sainte Hildegarde a dit: «L’art est un souvenir du
Paradis perdu.» L’art de M. Claudel n’entretient pas en nous cette
mémoire vivifiante. Il est encore temps pour lui de s’amender mais--il
n’est que temps.
* * * * *
MŒURS LITTÉRAIRES.--Parmi les quatorze raisons qui, voici une trentaine
d’années, me firent prendre le parti de me tenir à distance prudente de
la gent-de-lettres, deux me furent particulièrement décisives: fuir un
milieu où l’envie règne à l’état endémique; échapper au spectacle de la
couardise qui fait que trop d’écrivains n’osent pas publier ce qu’ils
pensent.
L’envie, on la remarque chez cette foule de médiocres qui infestent les
vallons du Parnasse et dont la multiplication, jusqu’à l’absurde, des
prix littéraires, ne cesse d’augmenter le nombre. Tels qui se seraient
peut-être distingués dans la fabrication des chaussures pour la troupe
ou dans le commerce des denrées coloniales, voyant tant de scribes, sans
grande valeur, obtenir des couronnes, se disent:--Pourquoi ne me
risquerais-je pas, moi aussi, à bâcler un volume qui, en y mettant un
peu d’intrigue, aurait chance de fixer l’attention des juges paternes ou
roublards qu’assiègent mes futurs confrères?
Du désir à l’exécution il n’y a qu’un pas. Et ils le franchissent. C’est
ainsi qu’on a pu établir que, depuis la guerre, il paraissait deux
romans par jour. Cette surproduction insensée a-t-elle profité aux
médiocres et aux nullités ambitieuses qui l’alimentent? Point du tout.
Malgré l’estampille donnée par des Notoires plus ou moins perspicaces,
malgré les réclames payées, malgré leurs flagorneries aux «Chers
Maîtres» trônant sur les autels de l’arrivisme, ces pauvres diables ne
réussissent pas à se créer un public. Alors le fiel le plus âcre leur
empoisonne l’âme. Tout grimaud de plume, s’estimant un génie devant
lequel l’univers entier aurait le devoir strict de se pétrifier de
gratitude admirative, se tient pour méconnu. Quiconque ne subit pas un
déboire pareil au sien est considéré par lui comme un voleur de
gloire.--Pourquoi cet intrus et pas moi? C’est une iniquité,
marmonne-t-il avec une rage recuite. Et aussitôt, dans tous les
conciliabules où les gens de lettres s’assemblent pour distiller du
venin, il s’applique à dénigrer, voire à calomnier ceux dont le talent
l’offusque comme un éteignoir sur sa chandelle.
Les médiocres forment la majorité dans les cénacles et les chapelles
littéraires. Ils répandant autour d’eux un atmosphère de ragots d’une
puanteur qui nous suffoquerait si nous n’avions pris le soin d’en éviter
les effluves. Je dis _nous_ parce que, heureusement pour le bon renom de
la Muse, nous sommes un certain nombre qui, ne trouvant aucun plaisir à
éclabousser de fange la réputation de nos confrères, nous tenons
sagement à l’écart.
Grâce à Dieu, quand on a choisi la solitude, non par misanthropie, mais
parce qu’elle favorise l’oraison, l’on y peut admirer les belles œuvres
sans être troublé par les coassements de l’envie. Et c’est si bon, si
salubre à l’âme d’admirer!...
* * * * *
La couardise, on la constate surtout chez pas mal de critiques dont le
souci de suivre une des modes passagères de la littérature influence le
jugement. On la perçoit aussi chez ceux qui, afin de se concilier les
nouveaux-venus, n’osent blâmer leurs tentatives, fussent-elles
extravagantes. On la relève également chez les suivants des «Chers
Maîtres» même quand ceux-ci démontrent, par des livres bavochants,
qu’ils ont franchi les confins de la décrépitude intellectuelle.
D’autres--et ce sont, je crois, les plus nombreux--tremblent à la seule
pensée de s’attirer des rancunes. Pour éviter la bataille, ils louent
tout le papier noirci qui leur tombe sous les yeux. Ces ultra-timides
font penser à Sosie. Il semble que, comme l’esclave d’Amphytrion, ils ne
cessent de s’écrier:
Qui va là?... Heu! ma peur à chaque instant s’accroît:
Messieurs, ami de tout le monde!...
Mais ceux qui caractérisent le plus nettement le bas niveau de l’époque
actuelle, ce sont les esprits soi-disant émancipés qui se
considèreraient comme régressifs s’ils tenaient compte de la qualité
morale des livres qu’ils étudient. Ces faux braves ont donné leur mesure
lorsqu’un pourceau esthétique, du nom d’André Gide, publia ses apologies
de Sodome. Des écrits de cet individu se dégagent simultanément l’odeur
rance des vieilles culottes de Calvin et les relents qui traînent sur le
lac Asphaltite. En bonne justice, on devrait, comme disait Léon Bloy,
«les annexer à la petite bibliothèque des latrines». On les y mettrait
en contact intime avec l’objet des préférences du Corydon susnommé et
c’est, sans doute, l’hommage qui pourrait lui être le plus agréable.
Je ne prétends pas que les critiques qui, tout en faisant de très vagues
réserves, dégustent ces saletés comme ils savoureraient de l’ambroisie,
soient tous des Alexis. Non, mais il n’empêche que leur indulgence
révèle un état d’âme singulièrement faisandé. Leur préoccupation
essentielle c’est de ne pas donner prise une minute au soupçon que la
morale chrétienne fait partie de leur bagage. Païens, ils veulent être,
païens ils sont et, par là, ils fournissent un exemple probant de la
décomposition rapide où se dilue une société dont les gambades évoquent
la plus lugubre des danses macabres[5]...
[5] A ma connaissance, le seul écrivain qui protesta courageusement
contre les ignominies du sieur Gide, c’est M. Jean de Gourmont, dans
le _Mercure de France_. Encore ne le fit-il que par instinct de
propreté, car il a hérité de son frère une haine du christianisme
qui le maintient dans la tradition de M. Homais. (Il vient de
mourir: avril 1928.)
* * * * *
LE CULTE DU «MOI» EN L’UNE DE SES CONSÉQUENCES.--Saint François de
Sales, pour préciser combien l’amour-propre tient une place considérable
dans l’ensemble de nos passions, avait coutume de dire en plaisantant:
«Son amour-propre survit à l’homme au moins un quart d’heure.» Qu’est-ce
chez la plupart des écrivains! En eux, ce défaut de notre nature déchue
prend des proportions gigantesques et leur fait considérer toute
atteinte à l’idée superbe qu’ils se font d’eux-mêmes comme une sorte de
sacrilège qui mérite le plus rigoureux châtiment.
Feuilletant, ces jours-ci, le _Journal_ posthume de Jules Renard, je
tombai sur un passage confirmant, d’une façon tout à fait significative,
les réflexions que je viens d’écrire. Le voici:
«Maurice Barrès, menacé d’un article éreintant de Léon Bloy, qui,
dit-il, lui fera beaucoup de tort en province, va demander à Schwob
s’il connaît Bloy, parce que, dit-il, je veux le faire assommer, avant
l’article par deux hommes que je paierai. Je serais chagrin s’ils se
trompaient...» (_Journal_ de Jules Renard, _tome 1, page 170_).
A quelles extrémités peut porter le culte du «Moi!» Toutefois ne prenons
pas les choses trop au tragique. Barrès ne fit pas assommer Bloy.
Celui-ci publia l’article et il eut raison car, si l’on y regrette
quelques injures puériles, l’auteur de ce livre blasphématoire et
malsain qui s’intitule: _Un homme libre_ y est fustigé selon la plus
stricte justice. Il faut être un catholique de foi bien indolente pour
ne pas en approuver la teneur.
J’ajouterai à cette citation de Renard un souvenir datant de 1896 ou 97
et qui m’est dernièrement revenu à l’esprit.
C’était au printemps. Ayant à discuter un traité avec mon éditeur,
j’avais quitté, pour une journée, ma retraite villageoise à sept lieues
de Paris. L’affaire conclue, je traversais, vers cinq heures de
l’après-midi, le boulevard Saint-Germain, au carrefour de la rue de
Rennes, lorsque je fus hélé par Jean Moréas qui trônait, solitaire, à la
terrasse du café des _Deux Magots_. Il y avait plus d’un an que je ne
l’avais vu. Mais c’était là un détail qui importait fort peu au poète
des _Stances_. Comme si nous nous étions rencontrés la veille, à peine
m’eut-il convié à m’asseoir près de lui, que, sans préambule, il me
déclara:--Mon cher, j’ai fait, cette nuit, des vers admirables...
Écoutez-les.
Soit dit en passant, Moréas ne respirait que pour son art. Tout ce qui
n’était pas poésie lui semblait vaines contingences qu’il écartait d’un
geste dédaigneux. Lui présent, si l’on essayait d’entamer un autre sujet
de conversation, il haussait les épaules et si ses interlocuteurs
persistaient à varier le propos, il se retranchait dans un silence
boudeur jusqu’à ce qu’il trouvât prétexte à imposer de nouveau l’objet
de ses méditations. Si, comme c’était aujourd’hui le cas, il venait
d’achever un poème, il fallait en subir, coûte que coûte, la récitation.
Ce n’était d’ailleurs nullement désagréable car Moréas fut un excellent
poète et ses vers étaient le plus souvent d’une forme accomplie. Mais, à
peine avait-il scandé de sa voix de cuivre, à l’accent fortement
levantin, la dernière strophe, qu’il recommençait depuis la première. Et
ainsi, trois ou quatre fois de suite. A la longue cela devenait
monotone. Si bien qu’en ces occasions, il m’arrivait de lui
dire:--Moréas, vous me rappelez tout à fait un personnage de Térence,
vous savez, celui qui s’écrie dans EUNUCHUS: _Plenus rimarum sum, hac
atque illac perfluo!..._
En faveur de la citation, il ne se fâchait pas. Il souffrait même
qu’après l’avoir complimenté sur la perfection de ses vers, je
changeasse d’entretien. Mais il ne me prêtait qu’une oreille des plus
distraites et, tant il était possédé par la Muse, continuait à remâcher
sourdement des rythmes. Quiconque fréquenta Moréas l’a connu tel et peut
témoigner que je n’exagère pas.
Donc suivant le rite immuable, j’avais déjà reçu deux fois l’initiation
au poème de Moréas et je me préparais à lui servir Térence quand survint
Maurice Barrès. Non réélu au précédent renouvellement de la Chambre, il
venait de se présenter à une élection partielle à Levallois-Perret
contre un certain Sautumier, radical tout à fait digne de siéger parmi
les bavards intempestifs du Palais-Bourbon. Celui-ci l’avait battu et
Barrès semblait ne pouvoir prendre son parti de cet échec. Fiévreux,
maudissant les caprices de Démos, il cherchait du réconfort auprès de
ses amis de la littérature de sorte qu’on le voyait circuler sur la Rive
Gauche beaucoup plus fréquemment que naguère.
Il prit place à notre table et, comme de juste, Moréas annonça tout de
suite une nouvelle déclamation de ses vers. Mais Barrès ne l’écoutait
pas. Il fronçait le sourcil, s’agitait sur sa chaise. De toute évidence,
il était à cent kilomètres de la Poésie. Constatant sa nervosité, je
finis par lui dire:--Qu’avez-vous donc? Sont-ce les échos du triomphe de
Sautumier qui vous empêchent d’ouïr les vers de Moréas?
--Non, répondit-il, mais la persistance de ses partisans à me poursuivre
de leurs diatribes.
--Et en quoi peuvent-ils vous toucher les coassements de ces batraciens?
--Hé! s’il ne s’agissait que de politique, vous pensez bien que ce me
serait fort égal. Mais ils ont lâché à mes trousses un petit avorton de
lettres qui n’arrête pas de critiquer fielleusement mes livres. Cet
individu--il le nomma--m’horripile et je veux le punir!...
--Quoi, repris-je, après avoir livré tant de batailles pour l’art et les
avoir gagnées d’une façon éclatante, êtes-vous resté si sensible que les
attaques envieuses d’un châtré qui se venge de son impuissance en
crachant de la bile sur votre œuvre vous émeuve à ce point? Vous qui
vous réclamez de Sénèque, je vous aurais cru davantage de stoïcisme.
Barrès ne se calmait pas:--II faut qu’il se taise, dit-il tout en
colère. Je ne tolère pas qu’on me critique de la sorte!... J’ai des
relations dans le journal où écrit cette canaille et je connais le moyen
de l’en faire chasser!...
--Ainsi, vous enlèverez son gagne-pain à un pauvre diable dont personne
de sensé ne prend au sérieux les invectives. Je vous conseille le
silence et le mépris.
Mais Barrès irréductible:--Tant pis s’il crève de faim; ce ne sera
qu’une vermine de moins...
Alors Moréas, qui suivait son rêve au sommet du Parnasse et que notre
colloque scandalisait comme un crime de lèse-Apollon:--Tout cela, ce
sont des foutaises!... Écoutez plutôt mes vers.
Ce disant, il brandissait, à la hauteur du monocle qui lui encadrait
l’œil gauche, un index autoritaire. Mais voici que déboucha de la rue
Bonaparte notre ami René Boylesve qui, nous ayant aperçus, vint nous
joindre. Je le fêtai car, depuis que nous avions dirigé ensemble la
revue: _l’Ermitage_, nous étions fort liés. Barrès et Moréas faisaient
aussi grand cas de lui. Le second, se félicitant d’un auditeur de plus,
ouvrait déjà la bouche pour le requérir d’entendre son poème. Je ne lui
en laissai pas le loisir. Que Barrès s’amoindrît jusqu’à montrer de la
rancune à propos d’un piètre pamphlétaire me paraissait--et me paraît
encore--d’une mesquinerie peu en accord avec son grand talent. Je le dis
non sans quelque véhémence. Barrès me répliqua, d’un ton acerbe. Une
querelle allait peut-être jaillir entre nous.
Mais Boylesve, homme de mesure et qui nous étudiait en souriant et en
caressant sa belle barbe assyrienne, sut nous apaiser. Il nous fit
convenir que l’incident ne valait pas la peine de nous échauffer si
fort. Puis il conclut:--Cependant, Barrès, je ne saisis pas quel attrait
vous trouvez à vous galvauder chez les politiciens. Vous auriez mieux à
faire...
Alors Barrès fut magnifique. Il nous exposa son rêve d’une république
athénienne dont il ambitionnait d’être le Périclès. Il mit tant
d’éloquence, à développer ce thème--d’ailleurs chimérique--que nous
fûmes charmés, sinon persuadés! Moréas, lui-même, l’écoutait avec
plaisir: et cela c’était un réel triomphe!
On le sait: Barrès n’a pas réussi à imposer son idéal aux Cléons de la
démocratie. A la Chambre, comme jadis Lamartine, il siégeait «au
plafond». Mais, de quel regard, terriblement perspicace, il évaluait les
intrigues de ses misérables collègues! Son expérience nous a valu un
chef-d’œuvre: _Leurs figures_ qui, en un style égal à celui de Tacite,
brûlant comme le fer rouge, cautérise ce chancre qui ronge la France: le
parlementarisme.
Sa harangue terminée, nous le félicitons sans réserves. Moréas, effilant
sa moustache aile-de-corbeau, répète:--C’est trrrès bien, je vous dis
que c’est trrrès bien!...
Puis, rempoignant aussitôt sa marotte, il nous lance la première strophe
de son poème et cette fois, il va jusqu’au bout. Nous applaudissons
ainsi qu’il sied. Tout de suite, il veut le reprendre. Mais _sat prata
biberunt!_ Nous nous levons tous trois et tandis qu’il nous dévisage
d’un air offensé, nous alléguons des excuses péremptoires pour nous
défiler:
Barrès:--J’ai un rendez-vous, auquel je ne puis manquer, de l’autre côté
de l’eau.
Boylesve:--Il faut que j’aille corriger les épreuves d’un article qui
paraît demain.
Moi:--L’heure de reprendre mon train approche...
Moréas, indigné qu’on préfère d’aussi futiles occupations à ses
cadences, s’écrie:--Vous n’êtes pas sérieux!...
Et il tourne le dos.
Mais sa réprobation ne pouvait nous blesser car nous sentions fort bien
que cet amour intransigeant de la Poésie avait sa beauté...
Jours enfuis!... Que nous restons peu de la génération qui fit ses
débuts dans les lettres vers 1886! Moréas est au tombeau, Barrès, au
tombeau, Boylesve, au tombeau. Et que d’autres! Et moi, j’entends une
voix, de plus en plus pressante, m’adresser l’injonction d’Hernani à Ruy
Gomez:
Vieillard, va-t’en donner mesure au fossoyeur!...