Ainsi retombaient les sursauts de ma curiosité amoureuse. Je ne pouvais
pourtant différer plus longtemps un départ que de nouveau j'avais
annoncé à mes hôtes, et ce jour était le dernier que je devais passer à
la Quartfourche. Ce jour-là ...
Nous sommes à déjeuner. L'on attend le courrier que Delphine, la femme
de Gratien, reçoit du facteur et nous apporte d'ordinaire peu d'instants
avant le dessert. C'est à Madame Floche, je vous l'ai dit, qu'elle le
remet; puis celle-ci répartit les lettres et tend le _Journal des
Débats_ à Monsieur Floche, qui disparaît derrière jusqu'à ce que nous
nous levions de table. Ce jour-là, une enveloppe mauve, prise à demi
dans la bande du journal, s'échappe du paquet et va voler sur la table
près de l'assiette de Madame Floche; j'ai juste le temps de reconnaître
la grande écriture dégingandée qui, la veille, m'avait fait déjà battre
le coeur; Madame Floche aussi, apparemment, l'a reconnue; elle fait un
geste précipité pour couvrir l'enveloppe avec son assiette; l'assiette
s'en va cogner un verre, qui se brise et répand du vin sur la nappe;
tout cela fait un grand vacarme et la bonne Madame Floche profite de la
confusion générale pour subtiliser l'enveloppe dans sa mitaine.
--J'ai voulu écraser une araignée, dit-elle gauchement comme un enfant
qui s'excuse. (Elle appelle indifféremment: araignées, les cloportes et
les perce-oreilles qui s'échappent parfois de la corbeille de fruits.)
--Et je parie que vous l'avez manquée, dit Madame de Saint-Auréol d'un
ton aigre, en se levant et jetant sa serviette non pliée sur la table.
Vous viendrez dans le salon me rejoindre, ma soeur. Ces Messieurs
m'excuseront: j'ai ma crampe de nombril.
Le repas s'achève en silence. Monsieur Floche n'a rien vu, Monsieur de
Saint-Auréol rien compris; Mademoiselle Verdure et l'abbé gardent les
yeux fixés sur leur assiette; si Casimir ne se mouchait pas, je crois
qu'on le verrait pleurer ...
Il fait presque tiède. On a porté le café sur la petite terrasse que
forme le perron du salon. Je suis seul à en prendre avec Mademoiselle
Verdure et l'abbé; du salon où sont enfermées ces deux dames, des éclats
de voix nous parviennent; puis plus rien; ces dames sont montées.
C'est alors, s'il me souvient bien, qu'éclata la castille du
hètre-à-feuille-de-persil.
Mademoiselle Verdure et l'abbé vivaient en état de guerre. Les combats
n'étaient pas bien sérieux et l'abbé ne faisait qu'en rire; mais rien
n'irritait tant Mademoiselle Verdure que le ton persifleur qu'il prenait
alors; elle se découvrait à tous coups et l'abbé tirait dans le vif.
Presqu'aucun jour ne passait sans qu'éclatât entre eux quelqu'une de ces
escarmouches que l'abbé nommait des "castilles". Il prétendait que la
vieille fille en avait besoin pour sa santé; il la faisait monter à
l'arbre comme on emmène un chien faire un tour. Il n'y apportait
peut-être pas de méchanceté, mais certainement de la malice et s'y
montrait assez provoquant. Cela les occupait tous deux et assaisionnait
leur journée.
Le petit incident du dessert nous avait laissés nerveux. Je cherchais
une diversion et, tandis que l'abbé versait les tasses, ma main
rencontra dans la poche de mon veston un paquet de feuilles, ramille
d'un arbre bizarre qui croissat près de la grille d'entrée et que
j'avais cueillie le matin pour en demander le nom à Mademoiselle
Verdure; non que je fusse bien curieux de le connaître, mais elle se
trouvait flattée qu'on fît appel à son savoir.
Car elle s'occupait de botanique. Certains jours elle partait
herboriser, portant en bandoulière sur ses robustes épaules une boîte
verte qui lui donnait l'aspect bizarre d'une cantinière; elle passait
entre son herbier et sa "loupe montée" le temps que lui laissaient les
soins domestiques ... Donc Mademoiselle Olympe prit la ramille et sans
hésiter:
--Ceci, déclara-t-elle, c'est du hêtre-à-feuille-de-persil.
--Curieuse appellation! hasardai-je; ces feuilles lancéolées n'ont
pourtant aucun rapport avec celles du ...
L'abbé depuis un instant souriait avec pertinence:
--C'est ainsi qu'on appelle à la Quartfourche le _fagus persicifolia_,
fit-il comme négligemment. Mademoiselle Verdure soubresauta:
--Je ne vous savais pas si fort en botanique.
--Non; mais j'entends un peu le latin.
Puis, incliné vers moi: Ces dames sont victimes d'un involontaire
calembour. _Persicus_, chère Mademoiselle, _persicus_ veut dire pêcher,
non persil. Le _fagus persicifolia_ dont Monsieur Lacase remarquait les
feuilles qu'il appelle si justement lancéolées, le _fagus persicifolia_
est un "hêtre à feuilles de pêcher."
Mademoiselle Olympe était devenue cramoisie: le calme qu'affectait
l'abbé achevait de la décomposer.
--La vrai botanique ne s'occupe pas des anomalies et des monstruosités,
sut-elle trouver à dire sans tourner un regard vers l'abbé; puis vidant
sa tasse d'un trait elle partit en coup de vent.
L'abbé avait froncé sa bouche en cul de poule, d'où s'échappaient des
manières de petits pets. J'avais grand'peine à retenir mon rire.
--Seriez-vous méchant, Monsieur l'abbé?
--Mais non! mais non ... Cette bonne demoiselle, qui ne prend pas assez
d'exercice, a besoin qu'on lui fouette le sang. Elle est très combative,
croyez-moi; quand je reste trois jours sans pousser ma pointe c'est elle
qui vient ferrailler. A la Quartfourche les distractions ne sont pas si
nombreuses!...
Et tous deux alors, sans parler, nous commençames de penser à la lettre
du déjeuner.
--Vous avez reconnu cette écriture? me hasardai-je à demander enfin.
Il haussa les épaules:
--Un peu plus tôt, un peu plus tard, c'est la lettre qu'on reçoit à la
Quartfourche deux fois par an, après le paiement des fermages, et par
laquelle elle annonce à Madame Floche sa venue.
--Elle va venir? m'écriai-je.
--Calmez-vous! Calmez-vous: vous ne la verrez pas.
--Et pourquoi ne la pourrai-je point voir?
--Parce qu'elle vient au milieu de la nuit qu'elle repart presque
aussitôt, qu'elle fuit les regards et ... méfiez-vous de Gratien. Son
regard me scrutait: je ne bronchai point; il reprit sur un ton irrité:
--Vous ne tiendrez aucun compte de ce que je vous en dis; je le vois à
votre air; mais vous êtes averti. Allez! faites à votre guise; demain
matin vous m'en donnerez des nouvelles.
Il se leva, me laissa, sans que j'aie pu démêler s'il cherchait à
réfréner ma curiosité ou s'il ne s'amusait pas à l'éperonner au
contraire.
Jusqu'au soir mon esprit, dont je renonce à peine le désordre, fut
uniquement occupé par l'attente. Pouvais-je aimer vraiment Isabelle? Non
sans doute, mais, amusé jusqu'au coeur par une excitation si violente,
comment ne me fûssé-je pas mépris? reconnaissant à ma curiosité toute la
frémissante ardeur, la fougue, l'impatience de l'amour. Les dernières
paroles de l'abbé n'avaient servi qu'à me stimuler davantage; que
pouvait contre moi Gratien? J'aurais traversé fourré d'épines et
brasiers!
Certainement quelque chose d'anormal se préparait. Ce soir-là personne
ne proposa de partie. Sitôt après souper, Madame de Saint-Auréol
commença de se plaindre de ce qu'elle appelait "sa gastrite" et se
retira sans façons, tandis que Mademoiselle Verdure lui préparait une
infusion. Peu d'instants après, Madame Floche envoya se coucher Casimir;
puis, sitôt que l'enfant fut parti:
--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie d'en faire autant; il a
l'air de tomber de sommeil.
Et comme je ne répondais pas assez promptement à son invite:
--Ah! je crois qu'aucun de nous ne va prolonger bien tard la veillée.
Mademoiselle Verdure se leva pour allumer les bougeoirs; l'abbé et moi
nous la suivîmes; je vis Madame Floche se pencher sur l'épaule de son
mari qui sommeillait au coin du feu dans la berline; il se leva tout
aussitôt, puis entraîna par le bras le baron qui se laissa faire, comme
s'il comprenait ce que lui signifiait. Sur le palier du premier étage,
où chacun, muni d'un bougeoir, se retirait de son côté:
--Bonne nuit! Dormez bien--me dit l'abbé avec un sourire ambigu.
Je refermai la porte de ma chambre; puis j'attendis. Il n'était encore
que neuf heures. J'entendis monter Madame Floche, puis Mademoiselle
Verdure. Il y eut sur le palier, entre Madame Floche et Madame de
Saint-Auréol qui était ressortie de sa chambre, reprise d'une querelle
assez vive, trop loin de moi pour que j'en pusse distinguer les paroles;
puis un bruit de portes claquées; puis rien.
Je m'étendis sur mon lit pour mieux réfléchir. Je songeais à l'ironique
souhait de bon sommeil dont l'abbé avait accompagné sa dernière poignée
de main; j'aurais voulu savoir si lui, de son côté, s'apprêtait au
somme, ou si cette curiosité qu'il se défendait d'avoir devant moi, il
allait lui lâcher la bride?... mais il couchait dans une autre partie du
château, faisant pendant à celle que j'occupais, et où aucun motif
plausible ne m'appelait. Pourtant, qui de nous deux serait le plus
penaud, si nous nous surprenions l'un l'autre dans le couloir?... Ainsi
méditant il m'advint quelque chose d'inavouable, d'absurde, de
confondant: je m'endormis.
Oui, moins surexcité sans doute qu'épuisé par l'attente et fatigué en
outre par la mauvaise nuit de la veille, je m'endormis profondément.
Le crépitement de la bougie qui achevait de se consumer m'éveilla; ou,
peut-être, vaguement perçu à travers mon sommeil, un ébranlement sourd
du plancher: certainement quelqu'un avait marché dans le couloir. Je me
dressai sur mon séant. Ma bougie à ce moment s'éteignit; je demeurai,
dans le noir, tout pantois. Je n'avais plus pour m'éclairer que quelques
allumettes; j'en grattai une afin de regarder à ma montre: il était près
d'onze heures et demie; j'écarquillai l'oreille ... plus un bruit. A
tâtons je gagnai la porte et l'ouvris.
Non, le coeur ne me battait point; je me sentais de corps agile,
impondérable; d'esprit calme, subtil, résolu.
A l'autre extrémité du couloir, une grande fenêtre versait jusqu'à moi
une clarté non point égale comme celle des nuits tranquilles, mais
palpitante et défaillante par instants, car le ciel était pluvieux et,
devant la lune, le vent charriait d'épais nuages. Je m'étais déchaussé;
j'avançais sans bruit ... Je n'avais pas besoin d'y voir davantage pour
gagner le poste d'observation que je m'étais ménagé: c'était, à côté de
celle de Madame Floche, où vraisemblablement se tenait le conciliabule,
une petite chambre inhabitée, qu'avait occupée d'abord Monsieur Floche
(il préférait à présent le voisinage de ses livres à celui de sa femme);
la porte de communication, dont j'avais soigneusement tiré le verrou
pour me mettre à l'abri d'une surprise, avait un peu fléchi, et je
m'étais assuré qu'immédiatement, sous le chambranle je pouvais glisser
mon regard; il me fallait, pour y atteindre, me jucher sur une commode
que j'avais poussée tout auprès.
A présent passait par cette fente un peu de lumière qui, renvoyée par le
plafond blanc, me permettait de me guider. Je retrouvai tout comme je
l'avais laissé dans le jour. Je me hissai sur la commode, plongeai mes
regards dans la chambre voisine ...
Isabelle de Saint-Auréol était là.
Elle était devant moi, à quelques pas de moi ... Elle était assise sur un
de ces disgracieux sièges bas sans dossier, qu'on appelait je crois des
"poufs", dont la présence étonnait un peu dans cette chambre ancienne et
que je ne me souvenais point d'y avoir vu lorsque j'étais entré porter
des fleurs. Madame Floche se tenait enfoncée dans un grand fauteuil en
tapisserie; une lampe posée sur un guéridon près du fauteuil les
éclairait discrètement toutes deux. Isabelle me tournait le dos; elle
s'inclinait en avant, presque couchée sur les genoux de sa vieille
tante, de sorte que d'abord je ne vis pas son visage; bientôt elle
releva la tête. Je m'attendais à la trouver davantage vieillie; pourtant
je reconnaissais à peine en elle la jeune fille du médaillon; non moins
belle sans doute, elle était d'une beauté très différente, plus
terrestre et comme humanisée; l'angélique candeur de la miniature le
cédait à une langueur passionnée, et je ne sais quel dégoût froissait le
coin de ses lèvres que le peintre avait dessinées entrouvertes. Un grand
manteau de voyage, une sorte de waterproof, d'une étoffe assez commune
semblait-il, la recouvrait, mais relevé de côté, laissait voir une jupe
noire de taffetas luisant sur lequel sa main dégantée, qu'elle laissait
pendre et qui tenait un mouchoir chiffonné, paraissait
extraordinairement pâle et fragile. Une petite capote de feutre et de
plumes moirées, à brides de taffetas, la coiffait; une boucle de cheveux
très noirs, repassait par dessus la bride et, dès qu'elle baissait la
tête, revenait en avant cacher la tempe. On l'aurait dite en deuil sans
un ruban vert-scarabée qu'elle portait autour du cou. Madame Floche ni
elle ne disait rien; mais, de sa main droite, Isabelle caressait le
bras, la main de Madame Floche et l'attirait à elle, et puis la couvrait
de baisers.
A présent elle secouait la tête et ses boucles flottaient de gauche à
droite; alors, comme si elle reprenait une phrase:
--Tous les moyens, dit-elle; j'ai vraiment essayé tous les moyens; je te
jure que ...
--Ne jurez point, ma pauvre enfant; je vous crois sans cela, interrompit
la pauvre vieille en lui posant la main sur le front. Toutes deux
parlaient à voix très basse comme si elles eussent craint d'être
entendues.
Madame Floche se redressa, repoussa doucement sa nièce, et, s'appuyant
sur les deux bras de son fauteuil, se leva. Mademoiselle de Saint-Auréol
se leva pareillement, et tandis que sa tante se dirigeait vers le
secrétaire d'où Casimir, avant-hier, avait sorti le médaillon, elle fit
quelques pas dans le même sens, s'arrêta devant une console qui
supportait une grande miroir et, pendant que la vieille fouillait dans
un tiroir, s'avisant à son reflet du ruban émeraude qu'elle portait
autour du cou, elle le détacha prestement, le roula autour de son
doigt ... Avant que Madame Floche ne se fût retournée, le ruban vif avait
disparu, Isabelle avait pris une attitude méditative, les mains
retombées et croisées devant elle, le regard perdu ...
La pauvre vieille Floche tenait encore d'une main son trousseau de
clefs, de l'autre la maigre liasse qu'elle avait été quérir dans le
tiroir; elle allait se rasseoir dans son fauteuil, quand la porte, en
face de celle où j'étais posté, s'ouvrit brusquement toute grande--et
je faillis crier de stupeur. La baronne apparaissait dans l'embrasure,
guindée, décolletée, fardée, en grand costume d'apparat et le chef
surmonté d'une sorte de plumeau-marabout gigantesque. Elle brandissait
de son mieux un grand candélabre à six branches, toutes bougies
allumées, qui la baignait d'une tremblotante lumière, et répandait des
pleurs de cire sur le plancher. A bout de forces sans doute, elle
commença par courir poser le candélabre sur la console devant la glace;
puis reprenant en quatre petits bonds sa position dans l'embrasure, elle
s'avança de nouveau, à pas rythmés, solennelle, portant loin devant elle
étendue sa main chargée d'énormes bagues. Au milieu de la chambre elle
s'arrêta, se tourna tout d'une pièce du côté de sa fille, le geste
toujours tendu, et, avec une voix aiguë à percer les murailles:
--Arrière de moi, fille ingrate! Je ne me laisserai plus émouvoir par
vos larmes, et vos protestations ont perdu pour jamais le chemin de mon
coeur.
Tout cela était débité, crié sur le même fausset sans nuances. Isabelle
cependant s'était jetée aux pieds de sa mère, dont elle avait saisi la
jupe, et la tirait, découvrant deux ridicules petits escarpins de satin
blanc, cependant que de son front elle heurtait le plancher qu'un tapis
recouvrait à cet endroit. Madame de Saint-Auréol ne baissa pas les yeux
un instant, continua de lancer droit devant elle des regards aigus et
glacés comme sa voix, elle continua:
--Ne vous aura-t-il pas suffi d'apporter au foyer de vos parents la
misère; prétendez-vous poursuivre plus loin les ...
Ici brusquement la voix lui manqua; alors se tournant vers Madame Floche
qui se faisait toute petite et qui tremblait dans son fauteuil:
--Et quant à vous ma soeur, si vous avez encore la faiblesse ...--puis se
reprenant:--Si vous avez la coupable faiblesse de céder encore à ces
supplications, fût-ce pour un baiser, fût-ce pour une obole, aussi vrai
que je suis votre soeur aînée, je vous quitte, je recommande à Dieu mes
pénates, et je ne vous revois de ma vie.
J'étais comme au spectacle. Mais puisqu'elles ne se savaient pas
observées, pour qui ces deux marionnettes jouaient-elles la tragédie?
Les attitudes et les gestes de la fille me paraissaient aussi exagérés,
aussi faux que ceux de la mère ... Celle-ci me faisait face, de sorte que
je voyais de dos Isabelle qui, prosternée, gardait sa pose d'Esther
suppliante; tout à coup je remarquai ses pieds: ils étaient chaussés en
pou-de-soie couleur prune, autant qu'il me sembla et que l'on en pouvait
juger encore sous la couche de boue qui recouvrait les bottines;
au-dessus, un bas blanc, où le volant de la jupe, en se relevant,
mouillé, fangeux, avait fait une traînée sale ... Et soudain, plus haut
que la déclamation de la vieille, retentit en moi tout ce que ces
pauvres objets racontaient d'aventureux, de misérable. Un sanglot
m'étreignit la gorge; et je me promis, quand Isa quitterait la maison,
de la suivre à travers le jardin.
Madame de Saint-Auréol cependant avait fait trois pas vers le fauteuil
de Madame Floche:
--Allons! donnez-moi ces billets! Pensez-vous que sous votre mitaine je
ne voie pas se froisser le papier? Me croyez-vous aveugle, ou folle?
Donnez-moi cet argent vous dis-je!--Et, mélodramatiquement, approchant
les billets dont elle s'était emparée, de la flamme d'une de ses bougies
du candélabre:--Je préférerais brûler le tout (faut-il dire qu'elle
n'en faisait rien) plutôt que de lui donner un liard.
Elle glissa les billets dans sa poche et reprit son geste déclamatoire:
--Fille ingrate! Fille dénaturée! Le chemin qu'ont pris mes bracelets et
mes colliers, vous saurez l'apprendre à mes bagues!--Ce disant, d'un
geste habile de sa main étendue, elle en fit tomber deux ou trois sur le
tapis. Comme un chien affamé se jette sur un os, Isabelle s'en saisit.
--Partez, à présent: nous n'avons plus rien à nous dire, et je ne vous
reconnais plus.
Puis ayant été prendre un éteignoir sur la table de nuit, elle en coiffa
successivement chaque bougie du candélabre, et partit.
La pièce à présent paraissait sombre. Isabelle cependant s'était
relevée; elle passait ses doigts sur ses tempes, rejetait en arrière ses
boucles éparses et rajustait son chapeau. D'une secousse elle remonta
son manteau qui avait un peu glissé des ses épaules, et se pencha vers
Madame Floche pour lui dire adieu. Il me parut que la pauvre femme
cherchait à lui parler, mais c'était d'une voix si faible que je ne pus
rien distinguer. Isabelle sans rien dire pressa une des tremblantes
mains de la vieille contre ses lèvres. Un instant après je m'élançais à
sa poursuite dans le couloir.
Au moment de descendre l'escalier, un bruit de voix m'arrêta. Je
reconnus celle de Mademoiselle Verdure qu'Isabelle avait déjà rejointe
dans la vestibule, et je les aperçus toutes deux en me penchant par
dessus la rampe. Olympe Verdure tenant une petite lanterne à la main.
--Tu vas partir sans l'embrasser? disait-elle,--et je compris qu'il
s'agissait de Casimir.--Tu ne veux donc pas le voir?
--Non, Loly; je suis trop pressée. Il ne doit pas savoir que je suis
venue.
Il y eut un silence, une pantomime que d'abord je ne compris pas bien.
La lanterne s'agita projetant des ombres bondissantes. Mademoiselle
Verdure s'avançant, Isabelle se reculant, toutes deux se déplacèrent de
quelques pas; puis j'entendis:
--Si; si; en souvenir de moi. Je le gardais depuis longtemps. A présent
que je suis vieille, qu'est-ce que je feras de cela?
--Loly! Loly! Vous êtes ce que je laisse ici de meilleur.
Mademoiselle Verdure la pressait entre ses bras:
--Ah! pauvrette! comme elle est trempée!
--Mon manteau seulement ... ce n'est rien. Laisse-moi partir vite.
--Prends un parapluie au moins.
--Il ne pleut plus.
--La lanterne.
--Qu'est-ce que j'en ferais? La voiture est tout près. Adieu.
--Allons! Adieu, ma pauvre enfant! Que Dieu te ... le reste se perdit
dans un sanglot. Mademoiselle Verdure resta quelques instants penchée
dans la nuit, et une bouffée d'air humide monta du dehors dans la cage
de l'escalier; puis, sur la porte refermée, je l'entendis pousser les
verrous ...
Je ne pouvais passer devant Mademoiselle Verdure. Gratien emportait
chaque soir la clef de la porte de la cuisine. Une autre porte ouvrait
de l'autre côté de la maison, par où facilement j'eusse pu sortir, mais
c'était un détour énorme. Avant que je ne l'aie retrouvée, Isabelle
aurait déjà rejoint sa voiture. Ah! si de ma fenêtre je l'appelais ... Je
courus à ma chambre. La lune était de nouveau recouverte; guettant un
bruit de pas j'attendis un instant; un souffle puissant s'éleva et,
tandis que Gratien rentrait par la cuisine, à travers la chuchotante
agitation des arbres, j'entendis la voiture d'Isabelle de Saint-Auréol
s'éloigner.