VII

Je m'étais mis fort en retard, et, sitôt de retour à Paris, s'emparèrent

de moi mille soucis qui déroutèrent enfin mes pensées. La résolution que

j'avais prise de retourner l'été suivant à la Quartfourche tempérait mes

regrets de n'avoir su pousser plus loin une aventure que je commençais

d'oublier lorsque, vers la fin de Janvier, je reçus un double

faire-part. Les époux Floche avaient tous deux exhalé vers Dieu leur âme

tremblante et douce, à quelques jours d'intervalle. Je reconnus sur

l'enveloppe du faire-part l'écriture de Mademoiselle Verdure; mais c'est

à Casimir que j'envoyai l'expression banale de mes regrets et de ma

sympathie. Deux semaines après je reçus cette lettre:

_Mon cher Monsieur Gérard._

(L'enfant n'avait jamais pu se décider à m'appeler par mon nom de

famille.

--Comment vous appelez-vous, vous? m'avait-il demandé dans une

promenade, précisément le jour où j'avais commencé à le tutoyer.

--Mais tu le sais bien, Casimir, je m'appelle Monsieur Lacase.

--Non; pas ce nom-là, l'autre? reclamait-il)

_Vous êtes bien bon de m'avoir écrit, et votre lettre a été bien bonne

parce qu'à présent la Quartfourche est bien triste. Ma grand'maman avait

eu jeudi une attaque et ne pouvait plus quitter sa chambre; alors maman

est revenue à la Quartfourche et l'abbé est parti parce qu'il avait été

curé du Breuil. C'est après ça que mon oncle et ma tante sont morts.

D'abord mon oncle est mort, qui vous aimait bien, et puis dimanche après

ma tante qui a été malade trois jours. Maman n'était plus là. J'étais

tout seul avec Loly et Delphine la femme de Gratien, qui m'aime bien; et

ça été très triste parce que ma tante ne voulait pas me quitter. Mais il

a bien fallu. Alors maintenant je couche dans la chambre à côté de

Delphine, parce que Loly a été rappelée dans l'Orne par son frère.

Gratien aussi est très bon pour moi. Il m'a montré à faire des boutures

et des greffes ce qui est très amusant, et puis j'aide à abattre les

arbres.

Vous savez, votre petit papier ousque vous avez écrit votre promesse, il

faut l'oublier parce qu'il n'y aurait plus personne ici pour vous

recevoir. Mais ça me fait beaucoup de chagrin de ne pas vous revoir

parce que je vous aimais bien. Mais je ne vous oublie pas. Votre petit

ami, CASIMIR._

La mort de Monsieur et Madame Floche m'avait laissé assez indifférent,

mais cette lettre maladroite et dépourvue me remua. Je n'étais pas libre

en ce moment, mais je me promis, dès les vacances de Pâques, de pousser

une reconnaissance jusqu'à la Quartfourche. Que m'importait qu'on ne pût

m'y recevoir? Je descendrais à Pont-l'Évêque et louerais une voiture.

Ai-je besoin d'ajouter que la pensée d'y retrouver peut-être la

mystérieuse Isabelle m'y attirait autant que ma grande pitié pour

l'enfant. Certains passages de cette lettre me restaient

incompréhensibles; j'enchaînais mal les faits. L'attaque de la vieille,

l'arrivée d'Isabelle à la Quartfourche, le départ de l'abbé, la mort des

vieux à laquelle leur nièce n'assistait point, le départ de Mademoiselle

Verdure ... ne fallait-il voir là qu'une suite fortuite d'événements, ou

chercher entre eux quelque rapport? Ni Casimir n'aurait su, ni l'abbé

voulu m'en instruire. Force était d'attendre Avril. Dès mon second jour

de liberté, je partis.

A la station de Breuil, j'aperçus l'abbé Santal qui s'apprêtait à

prendre mon train; je le hélai:

--Vous revoilà dans le pays, fit-il.

--Je ne pensais pas en effet y revenir si tôt.

Il monta dans mon compartiment. Nous étions seuls.

--Eh bien! Il y a eu du nouveau depuis votre visite.

--Oui; j'appris que vous desserviez à présent la cure du Breuil.

--Ne parlons pas de cela; et il étendait la main d'un geste que je

reconnus. Vous avez reçu un faire-part?

--Et j'ai envoyé aussitôt mes condoléances à votre élève; c'est par lui

que j'ai eu ensuite des nouvelles; mais il ma peu renseigné. J'ai failli

vous écrire pour vous demander quelques détails.

--Il fallait le faire.

--J'ai pensé que vous ne me renseigneriez pas volontiers, ajoutai-je en

riant.

Mais, sans doute tenu à moins de discrétion que du temps où il était à

la Quartfourche, l'abbé semblait disposé à parler.

--Croyez-vous que c'est malheureux, ce qui se passe là-bas? dit-il.

Toutes les avenues vont y passer!

Je ne comprenais point d'abord; puis la phrase de Casimir me revint à la

mémoire: "J'aide à abattre des arbres ..."

--Pourquoi fait-on cela? demandai-je naïvement.

--Pourquoi? mon bon Monsieur. Allez donc le demander aux créanciers. Au

reste ça n'est pas eux que ça regarde, et tout se fait derrière leur

dos. La propriété est couverte d'hypothèques. Mademoiselle de

Saint-Auréol enlève tout ce qu'elle peut.

--Elle est là-bas?

--Comme si vous ne les saviez pas!

--Je le supposais simplement d'après quelques mots de ...

--C'est depuis qu'elle est là-bas que tout va mal.--Il se ressaisit un

instant; mais cette fois le besoin de parler l'emporta; il n'attendait

même plus mes questions et je jugeai plus sage de n'en point faire; il

reprit:

--Comment a-t-elle appris la paralysie de sa mère? c'est ce que je n'ai

pas pu m'expliquer. Quand elle a su que la vieille baronne ne pouvait

plus quitter son fauteuil, elle s'est amenée avec son bagage, et Mme

Floche n'a pas eu le courage de la mettre dehors. C'est alors que moi je

suis parti.

--Il est très triste que vous ayez ainsi laissé Casimir.

--C'est possible, mais ma place n'est pas auprès d'une créature ...

J'oublie que vous la défendiez!...

--Je le ferais peut-être encore, Monsieur le curé.

--Allez toujours. Oui, oui; Mademoiselle Verdure aussi la défendait.

Elle l'a défendue jusqu'au temps qu'elle ait vu mourir ses maîtres.

J'admirais que l'abbé eût à peu près complètement dépouillée cette

élégance de langage qu'il revêtait à la Quartfourche; il avait adopté

déjà le geste et le parler propre aux curés des villages normands. Il

reprit, poursuivant son propos:

--A elle aussi ça a paru drôle de les voir mourir tous les deux à la

fois.

--Est-ce que ...?

--Je ne dis rien;--et il gonflait sa lèvre supérieure par vieille

habitude, mais repartait tout aussitôt:

--N'empêche que dans le pays on jasait. Ça déplaisait de voir hériter la

nièce. Et vous voyez qu'elle aussi, la Verdure, a jugé préférable de

s'en aller.

--Qui reste auprès de Casimir?

--Ah! vous avez tout de même compris que sa mère n'est pas une société

pour l'enfant. Eh bien! il passe presque tout son temps chez les

Chointreuil, vous savez bien: le jardinier et sa femme.

--Gratien?

--Oui Gratien; qui voulait s'opposer à ce qu'on abatît des arbres dans

le parc; mais il n'a pu empêcher rien du tout. C'est la misère.

--Les Floches n'étaient pourtant pas sans argent.

--Mais tout était mangé, du premier jour, mon bon Monsieur. Sur trois

fermes de la Quartfourche, Madame Floche en possédait deux qu'on a

vendues, il y a beau temps, aux fermiers. La troisième, la petite ferme

des Fonds, appartient encore à la baronne; elle n'était plus affermée,

Gratien en surveillait le faire-valoir; mais elle sera bientôt mise en

vente avec le reste.

--La Quartfourche va être mise en vente!

--Par adjudication. Mais ça ne pourra pas se faire avant la fin de

l'été. En attendant je vous prie de croire que la demoiselle profite. Il

lui faudra bien finir par mettre les pouces; quand on aura déjà enlevé

la moitié des arbres ...

--Comment se trouve-t-il quelqu'un pour les lui acheter, si elle n'a pas

le droit, de les vendre?

--Ah! vous êtes jeune encore. Quand on vend à vil prix on trouve

toujours acquéreur.

--Le moindre huissier peut empêcher cela.

--L'huissier s'entend avec l'homme d'affaires des créanciers, qui s'est

installé là-bas et--il se pencha vers mon oreille--qui couche avec

elle, puisqu'il vous plaît de tous savoir.

--Les livres et les papiers de Monsieur Floche? demandai-je, sans

paraître ému par sa dernière phrase.

--Le mobilier du château et la bibliothèque feront l'effet d'une vente

prochaine; ou pour parler mieux: d'une saisie. Là-bas, personne

heureusement ne se doute de la valeur de certains ouvrages; sans quoi

ceux-ci auraient disparu depuis longtemps.

--Un coquin peut surgir ...

--A présent les scellés sont posés; n'ayez crainte; on ne les lèvera

qu'à l'occasion de l'inventaire.

--Que dit de tout cela la baronne?

--Elle ne se doute de rien; on lui porte à manger dans sa chambre; elle

ne sait seulement pas que sa fille est là.

--Vous ne dites rien du baron?

--Il est mort il y a trois semaines, à Caen, dans une maison de retraite

où nous venions de le faire accepter.

Nous arrivions à Pont-l'Évêque. Un prêtre était venu à la rencontre de

l'abbé Santal, qui prit congé de moi après m'avoir indiqué un hôtel et

un loueur de voitures.

La voiture que je louai le lendemain me déposa à l'entrée du parc de la

Quartfourche; il fut convenu qu'elle viendrait me reprendre dans une

couple d'heures, après que les chevaux se seraient reposés dans l'écurie

d'une des fermes.

Je trouvai la grille du parc grande ouverte; le sol de l'allée était

abîmé par les charrois. Je m'attendais au plus affreux saccage et fus

joyeusement surpris, à l'entrée, de reconnaître bourgeonnant le "hêtre à

feuilles de pêcher", connaissance illustre; je ne réfléchis pas que sans

doute il ne devait la vie qu'à la médiocre qualité de son bois; en

avançant, je constatai que la hache avait déjà frappé les plus beaux

arbres. Avant de m'enfoncer dans le parc, je voulus revoir le petit

pavillon où j'avais découvert la lettre d'Isabelle; mais, suppléant la

serrure brisée, un cadenas maintenait la porte; (j'appris ensuite que

les bûcherons serraient dans ce pavillon des outils et des vêtements).

Je m'acheminai vers le château. L'allée que je suivais était droite,

bordée de buissons bas; elle ne donnait pas sur la façade, mais sur le

côté des communs; elle menait à la cuisine et, presque vis-à-vis de

celle-ci, s'ouvrait la petite barrière du jardin potager; j'en étais

encore assez éloigné lorsque je vis sortir du potager Gratien avec un

panier de légumes; il m'aperçut, mais ne me reconnut pas d'abord; je le

hélai; il vint à ma rencontre, et brusquement:

--Ah ben, Monsieur Lacase! pour sûr qu'on ne vous attendait pas à cette

heure! Il restait à me regarder, hochant la tête et ne dissimulant pas

la contrariété que lui causait ma présence; pourtant il ajouta, plus

doucement:

--Tout de même le petit sera content de vous revoir.

Nous avions fait quelques pas sans parler, du côté de la cuisine; il me

fit signe de l'attendre et entra poser son panier.

--Alors vous êtes venu voir ce qui se passe à la Quartfourche, dit-il,

en revenant à moi, plus civilement.

--Et il paraît que ça n'y va pas bien fort?

Je le regardai; son menton tremblait; il restait sans me répondre;

brusquement il me saisit par le bras et m'entraîna vers la pelouse qui

s'étendait devant le perron du salon. Là gisait le cadavre d'un chêne

énorme, sous lequel je me souvins de m'être abrité de la pluie à

l'automne: autour de lui s'entassaient en bûches et en fagots ses

branches dont, avant de l'abattre, on l'avait dépouillé.

--Savez-vous combien ça vaut, un arbre comme ça? me dit-il: Douze

pistoles. Et savez-vous combien ils l'on payé?--Celui-là tout comme les

autres ... Cent sous.

Je ne savais pas que dans ce pays ils appelaient pistoles les écus de

dix francs; mais ce n'était pas le moment de demander un

éclaircissement. Gratien parlait d'une voix contractée. Je me tournai

vers lui; il essuya du revers de sa main, sur son visage, larmes ou

sueur puis, serrant les poings:

--Oh! les bandits! les bandits! Quand je les entends taper du couperet

ou la hache, Monsieur, je deviens fou; leurs coups me portent sur la

tête; j'ai envie de crier au secours? au voleur! j'ai envie de cogner à

mon tour; j'ai envie de tuer. Avant-hier j'ai passé la moitié du jour

dans la cave; j'entendais moins ... Au commencement, le petit, ça

l'amusait de voir travailler les bûcherons; quand l'arbre était près de

tomber, on l'appelait pour tirer sur la corde; et puis, quand ces

brigands se sont approchés du château, abattant toujours, le petit a

commencé à trouver ça moins drôle; il disait: ah! pas celui-ci! pas

celui-là!--Mon pauvre gars que je lui ai dit, celui-là ou un autre,

c'est toujours pas pour toi qu'on les laisse. Je lui ai bien dit qu'il

ne pourrait pas demeurer à la Quartfourche; mais c'est trop jeune; il ne

comprend pas que rien n'est déjà plus à lui. Si seulement on pouvait

nous garder sur la petite ferme; je l'y prendrais bien volontiers avec

nous, pour sûr; mais qui sait seulement qui va l'acheter, et le gredin

qu'on va vouloir y mettre à notre place!... Voyez-vous, Monsieur, je ne

suis pas encore bien vieux, mais j'aurais mieux aimé mourir avant

d'avoir vu tout cela.

--Qui est-ce qui habite au château, maintenant?

--Je ne veux pas le savoir. Le petit mange avec nous à la cuisine; ça

vaut mieux. Madame la baronne ne quitte plus sa chambre; heureusement

pour elle, la pauvre dame ... C'est Delphine qui lui porte ses repas, en

passant par l'escalier de service rapport à ceux qu'elle ne veut pas

croiser. Les autres ont quelqu'un qui les sert et à qui nous ne parlons

pas.

--Est-ce qu'on ne doit pas bientôt faire une saisie du mobilier?

--Alors on tâchera d'emmener Madame la baronne sur la ferme, en

attendant qu'on mette la ferme en vente avec le château.

--Et Made ... et sa fille? demandai-je en hésitant, car je ne savais

comment la nommer.

--Elle peut bien aller où il lui plaira; mais pas chez nous. C'est

pourtant à cause d'elle, tout ce qui arrive.

Sa voix tremblait d'une si grave colère que je compris à ce moment

comment cet homme avait pu aller jusqu'au crime pour protéger l'honneur

de ses maîtres.

--Elle est dans le château, maintenant?

--A l'heure qu'il est, elle doit se promener dans le parc. Paraît que ça

ne lui fait pas de mal, à elle; elle regarde les ébrancheurs; il y même

des jours qu'elle cause avec eux, sans honte. Mais quand il pleut, elle

ne quitte pas sa chambre; tenez, celle qui fait le coin; elle se tient

tout contre la vitre et regarde dans le jardin. Si son homme n'était pas

à Lisieux pour le quart d'heure, je ne sortirais pas comme je fais. Ah!

on peut dire que c'est du beau monde, Monsieur Lacase; pour sûr! Si

seulement nos pauvres vieux maîtres revenaient pour voir ça chez eux,

ils retourneraient bien vite où ils reposent.

--Casimir est par là?

--Je pense qu'il promène dans le parc lui aussi. Voulez-vous que je

l'appelle?

--Non; je saurai bien le trouver. A tantôt. Je vous reverrai sans doute,

Delphine et vous, avant de partir.

Le saccage des bûcherons paraissait plus atroce encore à ce moment de

l'année où tout s'apprêtait à revivre. Dans l'air attiédi les rameaux

déjà se gonflaient; des bourgeons éclataient et, coupée, chaque branche

pleurait sa sève. J'avançais lentement, non point tant triste moi-même

qu'exalté par la douleur du paysage, grisé peut-être un peu par

puissante odeur végétale que l'arbre mourant et la terre en travail

exhalaient. A peine étais-je sensible au contraste de ces morts avec le

renouveau du printemps; le parc, ainsi, s'ouvrait plus largement à la

lumière qui baignait et dorait également mort et vie; mais cependant, au

loin, le chant tragique des cognées, occupant l'air d'une solennité

funèbre, rythmait secrètement les battements heureux de mon coeur, et la

vieille lettre d'amour, que j'avais emportée, dont je m'étais promis de

ne me point servir, mais que par instants je pressais sur mon coeur, le

brûlait. Rien plus ne saurait m'empêcher aujourd'hui, me redisais-je, et

je souriais de sentir mes pas se presser à la seule pensée d'Isabelle;

ma volonté n'y pouvait, mais une force intérieure m'activait. J'admirais

par quel excès de vie cet accent de sauvagerie que la déprédation

apportait à la beauté du paysage en aiguisait pour moi la jouissance;

j'admirais que les médisances de l'abbé eussent si peu fait pour me

détacher d'Isabelle et que tout ce que je découvrais d'elle avivât

inavouablement mon désir ... Qu'est-ce qui l'attachait encore à ces

lieux, peuplés de hideux souvenirs? De la Quartfourche vendue, je le

savais, rien ne devait lui rester ni lui revenir. Que ne

s'enfuyait-elle? Et je rêvais de l'enlever ce soir dans ma voiture; je

précipitais mon allure; je courais presque, quand soudain, loin devant

moi, je l'aperçus. C'était elle, à n'en pas douter, en deuil et nu-tête,

assise sur le tronc d'un arbre abattu en travers de l'allée. Mon coeur

battit si fort que je dus m'arrêter quelques instants; puis, vers elle,

lentement j'avançai, tranquille et indifférent promeneur.

--Excusez-moi Madame ... je suis bien ici à la Quartfourche?

Un petit papier à ouvrage était posé sur le tronc d'arbre à côté d'elle

plein de bobines, d'instruments de couture, de morceaux de crêpe

enroulés sur eux-mêmes ou défaits, et elle s'occupait à en disposer

quelques lambeaux sur une modeste capote de feutre qu'elle tenait à la

main; un ruban vert, que sans doute elle venait d'en arracher, traînait

à terre. Un très court mantelet de drap noir couvrait ses épaules, et,

quand elle leva la tête, je remarquai l'agrafe vulgaire qui en retenait

le col clos. Sans doute m'avait-elle aperçu de loin, car ma voix ne

parut pas la surprendre.

--Vous veniez pour acheter la propriété? dit-elle, et sa voix que je

reconnus me fit battre le coeur. Que son front découvert était beau!

--Oh! je venais en simple visiteur. Les grilles étaient ouvertes et j'ai

vu des gens circuler. Mais peut-être était-il indiscret d'entrer?

--A présent, peut bien entrer qui veut! Elle soupira profondément, mais

se reprit à son ouvrage comme si nous ne pouvions avoir rien de plus à

nous dire.

Ne sachant comment continuer un entretien qui peut-être serait unique,

qui devait être décisif, mais que le temps ne me paraissait pas venu de

brusquer; soucieux d'y apporter quelque précaution et la tête et le

coeur uniquement pleins d'attente et de questions que je n'osais encore

poser, je demeurais devant elle, chassant du bout de ma canne de menus

éclats de bois, si gêné, si impertinent à la fois et si gauche, qu'à la

fin elle releva les yeux, me dévisagea et je crus qu'elle allait éclater

de rire; mais elle me dit simplement, sans doute parce qu'alors je

portais un chapeau mou sur des cheveux longs, et parce que ne me

pressait apparemment aucune occupation pratique:

--Vous êtes artiste?

--Hélas! non, répliquai-je en souriant, mais qu'à cela ne tienne; je

sais goûter la poésie. Et sans oser la regarder encore, je sentais son

regard m'envelopper. L'hypocrite banalité de nos propos m'est odieuse et

je souffre à les rapporter ...

--Comme ce parc est beau, reprenais-je.

Il me parut qu'elle ne demandait qu'à causer et n'était embarrassée,

ainsi que moi, que de savoir comment engager l'entretien; car elle se

récria que je ne pouvais malheureusement juger en cette saison de ce que

pouvait devenir à l'automne ce parc, encore grelottant et mal réveillé

de l'hiver--du moins ce qu'il avait pu devenir, reprit-elle; qu'en

restera-t-il désormais après l'affreux travail des bûcherons?...

--Ne pouvait-on les empêcher? m'écriai-je.

--Les empêcher! répéta-t-elle ironiquement en levant très haut les

épaules; et je crus qu'elle me montrait son misérable chapeau de feutre

pour témoigner de sa détresse, mais elle le levait pour le reposer sur

sa tête, rejeté en arrière et laissant découvert son front; puis elle

commença de ranger ses morceaux de crêpe comme si elle s'apprêtait à

partir. Je me baissai, ramassai à ses pieds le ruban vert, le lui

tendis.

--Qu'en ferais-je, à présent, dit-elle sans le prendre. Vous voyez que

je suis en deuil.

Aussitôt je l'assurai de la tristesse avec laquelle j'avais appris la

mort de Monsieur et Madame Floche, puis enfin celle du baron; et comme

elle s'étonnait que j'eusse connu ses parents, je lui laissai savoir que

j'avais vécu auprès d'eux douze jours du dernier octobre.

--Alors pourquoi tout-à-l'heure avez-vous feint de ne savoir où vous

étiez? repartit-elle brusquement.

--Je ne savais comment vous aborder. Puis, sans trop me découvrir

encore, je commençai de lui raconter quelle passionnée curiosité m'avait

retenu de jour en jour à la Quartfourche dans l'espoir de la rencontrer

et, (car je ne lui parlai pas de la nuit où mon indiscrétion l'avait

surprise), mes regrets enfin de regagner Paris sans l'avoir vue.

--Qu'est-ce donc qui vous avait donné si grand désir de me connaître?

Elle ne faisait plus mine de partir. J'avais trainé jusqu'en face

d'elle, près d'elle, un épais fagot où je m'étais assis; plus bas

qu'elle, je levais les yeux pour la voir; elle s'occupait infantinement

à pelotonner des rubans de crêpe et je ne saisissais plus son regard. Je

lui parlais de sa miniature et m'inquiétait de ce qu'avait pu devenir ce

portrait dont j'étais amoureux; mais elle ne le savait point;--Sans

doute le retrouvera-t-on en levant les scellés ... Et il sera mis en

vente avec le reste, ajouta-t-elle avec un rire dont le séchéresse me

fit mal.--Pour quelques sous vous pourrez l'acquérir, si le coeur vous

en dit toujours.

Je protestai de mon chagrin de la voir ne prendre pas au sérieux un

sentiment dont l'expression seule était brusque, mais qui depuis

longtemps m'occupait; mais à présent elle demeurait impassible et

semblait résolue à ne plus écouter rien de moi. Le temps pressait.

N'avais-je pas sur moi de quoi violenter son silence? L'ardente lettre

frémissait sous mes doigts. J'avais préparé je ne sais quelle histoire

d'anciennes relations de ma famille avec celle de Gonfreville, pensant

l'amener incidemment à parler; mais à ce moment je ne sentis plus que

l'absurdité de ce mensonge et commençai de raconter tout simplement par

quel mystérieux hasard cette lettre--et je la lui tendis--était tombée

entre mes mains.

--Ah! je vous en conjure, Madame! ne déchirez pas ce papier! Rendez-le

moi ...

Elle était devenue mortellement pâle et garda quelques instants sans la

lire la lettre ouverte sur ses genoux; le regard vague, les paupières

battantes, elle murmurait:

--Oublié de la reprendre! Comment avais-je pu l'oublier?

--Sans doute aurez-vous cru qu'elle lui était parvenue, qu'il était venu

la chercher ...

Elle ne m'écoutait toujours pas. Je fis un mouvement pour me ressaisir

de la lettre; mais elle se méprit à mon geste:

--Laissez-moi, cria-t-elle en repoussant brutalement ma main. Elle se

souleva, voulut fuir. A genoux devant elle je la retins.

--N'ayez pas peur de moi, Madame; vous voyez bien que je ne vous veux

aucun mal; et comme elle se rasseyait, ou plutôt retombait sans force;

je la suppliai de ne pas m'en vouloir si le hasard avait choisi pour

elle un confident involontaire, mais de me continuer une confiance que

je jurai de ne point trahir; ah! que ne me parlait-elle à présent comme

à un ami véritable et comme si je ne savais rien d'elle qu'elle-même ne

m'eût appris?

Les larmes que je répandais en parlant firent peut-être plus pour la

convaincre que mes paroles.

--Hélas! repris-je, je sais quelle mort misérable enlevait, ce même soir

votre amant ... Mais comment avez-vous appris votre deuil? Cette nuit que

vous l'attendiez, prête à fuir avec lui, que pensiez-vous? que

fîtes-vous en ne le voyant pas apparaître?

--Puisque vous savez tout, dit-elle d'une voix désolée vous savez bien

que je n'avais plus à l'attendre, après que j'avais averti Gratien.

J'eus de l'affreuse vérité une intuition si subite que ces mots

m'échappèrent comme un cri:

--Quoi! c'est vous qui l'avez fait tuer?

Alors laissant tomber à terre la lettre et le panier dont les menus

objets se répandirent, elle courba son front dans ses mains et commença

de sangloter éperdument. Je me penchai vers elle et tentai de prendre

une de ses mains dans les miennes.

--Non! vous êtes ingrat et brutal.

Mon imprudent exclamation coupait court à sa confidence; elle se

raidissait à présent contre moi; cependant je restais assis devant elle,

bien résolu à ne la quitter point qu'elle ne se fût expliquée davantage.

Ses sanglots enfin s'apaisèrent; je lui persuadai doucement qu'elle

avait déjà trop parlé pour pouvoir impunément se taire, mais qu'une

confession sincère ne saurait la diminuer à mes yeux et qu'aucun aveu ne

me serait plus pénible que son silence. Les coudes sur les genoux, ses

mains croisées cachant son front, voici ce qu'elle me raconta.

La nuit qui précéda celle qu'elle avait fixée pour sa fuite, dans

l'amoureuse exaltation de la veillée, elle avait écrit cette lettre; le

lendemain, elle l'avait portée au pavillon, glissée en cet endroit

secret que Blaise de Gonfreville connaissait et où elle savait que

bientôt il viendrait la prendre. Mais sitôt de retour au château,

lorsqu'elle s'était retrouvée dans cette chambre qu'elle voulait quitter

pour jamais, une angoisse indicible l'avait saisie, la peur de cette

liberté inconnue qu'elle avait si sauvagement désirée, la peur de cet

amant qu'elle appelait encore, de soi-même et de ce qu'elle craignait

d'oser. Oui la résolution était prise, oui le scrupule refoulé, la honte

bue, mais à présent que rien ne la retenait plus, devant la porte

ouverte pour sa fuite, le coeur brusquement lui manquait. L'idée de

cette fuite lui devenait odieuse, intolérable; elle courait dire à

Gratien que le baron de Gonfreville avait projeté de l'enlever aux siens

cette nuit même, qu'on le trouverait rôdant avant le soir auprès du

pavillon de la grille, dont il fallait déjà l'empêcher d'approcher.

Je m'étonnai qu'elle ne fût point allée simplement rechercher elle-même

cette lettre et la remplacer par une autre où d'une si folle entreprise

elle eût découragé son amant. Mais aux questions que je lui posais elle

se dérobait sans cesse, répétant en pleurant qu'elle savait bien que je

ne la pouvais comprendre et qu'elle-même ne se pouvait mieux expliquer,

mais qu'elle ne se sentait alors non plus capable de rebuter son amant

que le suivre; que la peur l'avait à ce point paralysée, qu'il devenait

au-dessus de ses forces de retourner au pavillon; que d'ailleurs, à

cette heure du jour, ses parents redoutés la surveillaient, et que c'est

pour cela qu'elle avait dû recourir à Gratien.

--Pouvais-je supposer qu'il prendrait au sérieux des paroles échappées à

mon délire? Je pensais qu'il l'écarterait seulement ... J'eus un sursaut

en entendant, une heure après, un coup de fusil du côté de la grille;

mais ma pensée se détourna d'une supposition horrible et que je me

refusais d'envisager; au contraire, depuis que j'avais averti Gratien,

l'esprit et le coeur dégagés, je me sentais presque joyeuse ... Mais

quand la nuit vint, mais quand approcha l'heure qui eût dû être celle de

ma fuite, ah! malgré moi je commençai d'attendre, je recommençai

d'espérer; du moins une sorte de confiance, et que je savais mensongère,

se mêlait à mon désespoir; je ne pouvais réaliser que la lâcheté, la

défaillance d'un moment eussent ruiné d'un coup mon long rêve; je n'en

étais pas réveillée; oui, comme en rêve, je suis descendue dans le

jardin, épiant chaque bruit, chaque ombre; j'attendais; j'attendais

encore ...

Elle commença de sangloter:

--Non, je n'attendais plus, reprit-elle; je cherchais à me tromper

moi-même, et par pitié pour moi j'imitais celle qui attend. Je m'étais

assise devant la pelouse, sur la plus basse marche du perron; le coeur

sec à ne pouvoir verser une larme; et je ne pensais plus à rien, ne

savais plus qui j'étais, ni où j'étais, ni ce que j'étais venu faire. La

lune qui tout à l'heure éclairait le gazon disparut; alors un frisson me

saisit; j'aurais voulu qu'il m'engourdît jusqu'à la mort. Le lendemain

je tombai gravement malade et le médecin qu'on appela révéla ma

grossesse à ma mère.

Elle s'arrêta quelques instants.

--Vous savez à présent ce que vous désiriez savoir. Si je continuais mon

histoire, ce serait celle d'une autre femme où vous ne reconnaîtriez

plus l'Isabelle du médaillon.

Déjà je reconnaissais assez mal celle dont mon imagination s'était

prise. Elle coupait ce récit d'interjections, il est vrai, récriminant

contre le destin, et elle déplorait que dans ce monde la poésie et le

sentiment eussent toujours tort; mais je m'attristais de ne distinguer

point dans la mélodie de sa voix les chaudes harmoniques du coeur. Pas

un mot de regret que pour elle! Quoi! pensais-je, est-ce là comme elle

savait aimer?...

A présent je ramassais les menus objets de la corbeille renversée, qui

s'étaient éparpillés sur le sol. Je ne me sentais plus aucun désir de la

questionner davantage; subitement incurieux de sa personne et de sa vie,

je restais devant elle comme un enfant devant un jouet qu'il a brisé

pour en découvrir le mystère; et même l'attrait physique dont encore

elle se revêtait n'éveillait plus en ma chair aucun trouble, ni le

battement voluptueux de ses paupières, qui tantôt me faisait

tressaillir. Nous causions de son dénuement; et comme je lui demandais

ce qu'elle se proposait de faire:

--Je chercherai à donner des leçons, répondit-elle; des leçons de piano;

ou de chant. J'ai une très bonne méthode.

--Ah! vous chantez?

--Oui; et je joue du piano. Dans le temps j'ai beaucoup travaillé.

J'étais élève de Thalberg ... J'aime aussi beaucoup la poésie.

Et comme je ne trouvais rien à lui dire:

--Je suis sûre que vous en savez par coeur! Vous ne voudriez pas m'en

réciter?

Le dégoût, l'écoeurement de cette trivialité poétique achevait de

chasser l'amour de mon âme. Je me levai pour prendre congé d'elle.

--Quoi! vous partez déjà?

--Hélas! vous sentez bien vous aussi qu'il vaut mieux maintenant que je

vous quitte. Figurez-vous qu'auprès de vos parents, à l'automne dernier,

dans la torpeur de la Quartfourche, je m'étais endormi, que je m'étais

épris d'un rêve, et que je viens de m'éveiller. Adieu.

Une petite forme claudicante apparut à l'extrémité tournante de l'allée.

--Je crois que j'aperçois Casimir, qui sera content de me revoir.

--Il vient. Attendez-le.

L'enfant se rapprochait à petits bonds; il portait un rateau sur

l'épaule.

--Permettez-moi d'aller à sa rencontre. Il serait peut-être gêné de me

retrouver près de vous. Excusez-moi ... Et brusquant mon adieu de la

manière la plus gauche, je saluai respectueusement et partis.

Je ne revis plus Isabelle de Saint-Auréol et n'appris rien de plus sur

elle. Si pourtant: lorsque je retournai à la Quartfourche l'automne

suivant, Gratien me dit que, la veille de la saisie du mobilier,

abandonnée par l'homme d'affaires, elle s'était enfuie avec un cocher.

--Voyez-vous, Monsieur Lacase, ajoutait-il sentencieusement,--elle n'a

jamais pu rester seule; il lui en a toujours fallu un.

La bibliothèque de la Quartfourche fut vendue au milieu de l'été. Malgré

les instructions que j'avais laissées, je ne fus point averti; et je

crois que le libraire de Caen qui fut appelé à présider la vente se

souciait fort peu de m'y inviter non plus qu'aucun autre sérieux

amateur. J'appris ensuite avec une stupeur indignée que la bible fameuse

s'était vendu 70 fr. à un bouquiniste du pays; puis revenue 300 fr.

aussitôt après, je ne pus savoir à qui. Quant aux manuscrits du XVIIe

siècle, ils n'étaient même pas mentionnés dans la vente et furent

adjugés comme vieux papiers.

J'eusse voulu du moins assister à la vente du mobilier, car je me

proposais d'acheter quelques menus objets en souvenir des Floche; mais

prévenu trop tard je ne pus arriver à Pont-l'Évêque que pour la vente

des fermes et de la propriété. La Quartfourche fut acquise à vil prix

par le marchand de biens Moser-Schmidt, qui se disposait à convertir le

parc en prairies, lorsqu'un amateur américain la lui racheta; je ne sais

trop pourquoi, car il n'est pas revenu dans le pays, et laisse parc et

château dans l'état que vous avez pu voir.

Peu fortuné comme j'étais alors, je pensais n'assister à la vente qu'en

curieux, mais, dans la matinée, j'avais revu Casimir, et, tandis que

j'écoutais les enchères, une telle angoisse me prit à songer à la

détresse de ce petit que, soudain, je résolus de lui assurer l'existence

sur la ferme que souhaitait occuper Gratien. Vous ne saviez pas que j'en

étais devenu propriétaire? Presque sans m'en rendre compte j'avais

poussé l'enchère; c'était folie; mais combien me récompensa la triste

joie du pauvre enfant ...

J'allai passer les vacances de Pâques et celles de l'été suivant dans

cette petite ferme, chez Gratien, près de Casimir. La vieille

Saint-Auréol vivait encore; nous nous étions arrangés tant bien que mal

pour lui laisser la meilleure chambre; elle était tombée en enfance,

mais pourtant elle me reconnut et se souvint à peu près de mon nom;

--Que c'est aimable, Monsieur de Las Cases! Que c'est aimable à vous,

répétait-elle quand elle me revit d'abord. Car elle s'était

flatteusement persuadée que j'étais revenu dans le pays uniquement pour

lui rendre visite.

--Ils font des réparations au château. Cela sera très beau! me

disait-elle confidentiellement, comme pour m'expliquer son dénûment, ou

se l'expliquer à elle-même.

Le jour de la vente du mobilier, on l'avait d'abord sortie sur le perron

du salon, dans son grand fauteuil à oreillettes; l'huissier lui fut

présenté comme un célèbre architecte venu de Paris tout exprès pour

surveiller les travaux à entreprendre (elle croyait sans peine à tout

ce qui la flattait); puis Gratien, Casimir et Delphine l'avaient

transportée jusque dans cette chambre qu'elle ne devait plus quitter,

mais où elle vécut encore près de trois ans.

C'est pendant ce premier été de villégiature sur ma ferme, que je fis

connaissance avec les B. dont j'épousai plus tard la fille aînée. La

R----, qui depuis la mort de mes beaux-parents nous appartient, n'est

pas, vous l'avez-vu, très distante de la Quartfourche; deux ou trois

fois par an, je retourne causer avec Gratien et Casimir, qui cultivent

fort bien leurs terres et me versent régulièrement le montant de leur

modeste fermage. C'est là que je m'en fus tantôt après que je vous eus

quittés.

La nuit était bien avancée lorsque Gérard acheva son récit. C'est

pourtant cette même nuit que Jammes, avant de s'endormir, écrivit sa

quatrième élégie:

_Quand tu m'as demandé de faire une élégie sur ce domaine abandonné où

le grand vent ..._

Isabelle · 第 8 / 8 题