Ma seconde journée à la Quartfourche fut très sensiblement pareille à la
première; d'heure en heure; mais la curiosité que d'abord j'avais pu
avoir quant aux occupations de mes hôtes était complètement retombée.
Une petite pluie fine emplissait le ciel depuis le matin. La promenade
devenant impossible, la conversation de ces dames se faisant de plus en
plus insignifiante, j'occupai donc au travail à peu près toutes les
heures du jour. A peine pus-je échanger quelques propos avec l'abbé;
c'était après le déjeuner; il m'invita à venir fumer une cigarette à
quelques pas du salon, dans une sorte de hangar vitré que l'on appelait
un peu pompeusement: l'orangerie, où l'on avait rentré pour la mauvaise
saison les quelques bancs et chaises du jardin.
--Mais, cher Monsieur, dit-il, lorsqu'un peu nerveusement j'abordai la
question de l'éducation de l'enfant,--je n'aurais as demandé mieux que
d'éclairer Casimir de toutes mes faibles lumières; ce n'est pas sans
regrets que j'ai dû y renoncer. Est-ce que, claudicant comme il est,
vous m'approuveriez si j'allais me mettre en tête de le faire danser sur
la corde roide? J'ai vite dû rétrécir mes visées. S'il s'occupe avec moi
d'Averrhoès, c'est parce que je me suis chargé d'un travail sur la
philosophie d'Aristote et que, plutôt que d'ânonner avec l'enfant sur je
ne sais quels rudiments, j'ai pris quelque plaisir de coeur à
l'entraîner dans mon travail. Autant ce sujet-là qu'un autre;
l'important c'est d'occuper Casimir trois ou quatre heures par jour;
aurais-je pu me défendre d'un peu d'aigreur s'il avait dû me faire
perdre le même temps? et sans profit pour lui, je vous le certifie ...
Suffit sur ce sujet, n'est-ce pas.--Là-dessus jetant la cigarette qu'il
avait laissé éteindre, il se leva pour rentrer dans le salon.
Le mauvais temps m'empêchait de sortir avec Casimir; nous dûmes remettre
au lendemain la partie de pêche projetée; mais, devant le déception de
l'enfant, je m'igéniai à lui procurer quelque autre plaisir; ayant mis
la main sur un échiquier, je lui appris le jeu des poules et du renard,
qui le passionna jusqu'au souper.
La soirée commença tout pareille à la précédente; mais déjà je
n'écoutais ni ne regardais plus personne; un ennui sans nom commençait
de peser sur moi.
Sitôt après dîner, il s'éleva une espèce de rafale; à deux reprises
Mademoiselle Verdure interrompit le bésigue pour aller voir dans les
chambres d'en haut "si la pluie ne chassait pas." Nous dûmes prendre la
revanche sans elle; le jeu manquait d'entrain. Au coin du feu, dans un
fauteuil bas qu'on appelait communément "la berline" Monsieur Floche,
bercé par le bruit de l'averse, s'était positivement endormi: dans la
bergère, le baron qui lui faisait face se plaignait de ses rhumatisme en
grognonnait.
--La partie de jacquet vous distrairait, répétait vainement l'abbé qui,
faute d'adversaire, finit par se retirer, emmenant coucher Casimir.
Quand, ce soir-là, je me retrouvai seul dans ma chambre, une angoisse
intolérable m'étreignit l'âme et le corps; mon ennui devenait presque de
la peur. Un mur de pluie me séparait du reste du monde, loin de toute
passion, loin de la vie, m'enfermait dans un cauchemar gris, parmi
d'étranges êtres à peine humains, à sang froid, décolorés et dont le
coeur depuis longtemps ne battait plus. J'ouvris ma valise et saisis mon
indicateur: Un train! A quelque heure que ce soit, un jour ou de la
nuit ... qu'il m'emporte! J'étouffe ici ...
L'impatience empêcha longtemps mon sommeil.
Lorsque je m'éveillai le lendemain, ma décision n'était peut-être pas
moins ferme, mais il ne me paraissait plus possible de fausser politesse
à mes hôtes et de partir sans inventer quelque excuse à l'étranglement
de mon séjour. N'avais-je pas imprudemment parlé de m'attarder une
semaine au moins à la Quartfourche! Bah! de mauvaises nouvelles me
rappelleront brusquement à Paris ... Heureusement j'avais donné mon
adresse; on devait me renvoyer à la Quartfourche tout mon courrier;
c'est bien miracle, pensai-je, s'ils ne me parvient pas dès aujourd'hui
n'importe quelle enveloppe dont je puisse habilement me servir ... et je
reportai mon espoir dans l'arrivée du facteur. Celui-ci s'amenait peu
après-midi, à l'heure où finissait le déjeuner; nous ne nous serions pas
levés de table avant que Delphine n'eût apporté à Madame Floche le
maigre paquet de lettres et d'imprimés qu'elle distribuait aux convives.
Par malheur il arriva que ce jour-là l'abbé Santal était convié à
déjeuner par le doyen de Pont-l'Évêque, vers onze heures il vint prendre
congé de M. Floche et de moi qui ne m'avisai pas aussitôt qu'il me
soufflait ainsi cheval et carriole.
Au déjeuner je jouai donc la petite comédie que j'avais préméditée:
--Allons bon! Quel ennui!... murmurai-je en ouvrant une des enveloppes
que m'avait tendues Madame Floche; et comme, par discrétion, aucun de
mes hôtes ne relevait mon exclamation, je repris de plus belle: Quel
contre-temps! en jouant la surprise de la déconvenue, tandis que mes
yeux parcouraient un anodin billet. Enfin Madame Floche se hasarda à me
demander d'une voix timide:
--Quelque fâcheuse nouvelle, cher Monsieur?
--Oh! rien de très grave, répondis-je aussitôt. Mais hélas! je vois
qu'il va me falloir rentrer à Paris sans retard, et de là vient ma
contrariété.
D'un bout à l'autre de la table la stupeur fut générale, dépassant mon
attente au point que je me sentis rougir de confusion. Cette stupeur se
traduisit d'abord par un morne silence, puis enfin Monsieur Floche,
d'une voix un peu tremblante:
--Est-il vraiment possible, cher jeune ami? Mais votre travail! Mais
notre ...
Il ne put achever. Je ne trouvais rien à répondre, rien à dire et, ma
foi, me sentais passablement ému moi-même. Mes yeux se fixaient sur le
sommet de la tête de Casimir qui, le nez dans son assiette, coupait une
pomme en petits morceau. Mademoiselle Verdure était devenue pourpre
d'indignation.
--Je croirais indiscret d'insister pour vous retenir, hasarda faiblement
Madame Floche.
--Pour les distractions que peut offrir la Quartfourche! dit aigrement
Madame de Saint-Auréol ...
--Oh! Madame, croyez bien que rien ne ... essayai-je de protester; mais,
sans m'écouter, la baronne criait à tue-tête dans l'oreille de son mari
assis à côté d'elle:
--C'est Monsieur Lacase qui veut déjà nous quitter.
--Charmant! Charmant! très sensible, fit le sourd en souriant vers moi.
Cependant Madame Floche, vers Mademoiselle Verdure;
--Mais comment allons-nous pouvoir faire ...? la jument qui vient de
partir avec l'abbé.
Ici je rompis d'une semelle:
--Pourvu que je sois à Paris demain matin à la première heure ... Au
besoin de train de cette nuit suffirait.
--Que Gratien aille tout de suite voir si le cheval de Bouligny peut
servir. Dites qu'il faudrait mener quelqu'un pour le train de ... et se
tournant vers moi:--Vraiment le train de sept heures suffirait?
--Oh! Madame, je suis désolé de vous causer tant d'embarras ...
Le déjeuner s'acheva dans le silence. Sitôt après, le petit père Floche
m'entraîna, et, dès que nous fûmes seuls dans le couloir qui menait à la
bibliothèque ...
--Mais cher Monsieur ... cher ami ... je ne puis croire encore ... mais il
vous reste à prendre connaissance d'un tas de ... Se peut-il vraiment?
quel contretemps! quel fâcheux contretemps! Justement j'attendais la fin
de votre premier travail pour mettre entre vos mains d'autres papiers
que j'ai ressortis hier soir: je comptais sur eux, je l'avoue, pour vous
intéresser à neuf et pour vous retenir davantage. Il va donc me falloir
vous montrer cela tout de suite. Venez avec moi; vous avez encore un peu
de temps jusqu'au soir; car je n'ose, n'est-ce pas, vous demander de
revenir ...?
Devant la déconvenue du vieillard je prenais honte de ma conduite.
J'avais travaillé d'arrache-pied toute la journée de la veille et cette
dernière matinée, de sorte qu'en réalité il ne me restait plus beaucoup
à glaner sur les premiers papiers que m'avait confiés Monsieur Floche;
mais sitôt que nous fûmes montés dans sa retraite, le voici qui, du fond
d'un tiroir, sortit avec un geste mystérieux un paquet enveloppé de
toiles et ficelé; une fiche passée sous la ficelle portait, en manière
de table, la nomenclature des papiers, leur provenance.
--Emportez tout le paquet, dit-il; tout n'y est sans doute pas bien
fameux; mais vous aurez plus vite fait que moi de démêler là-dedans ce
qui vous intéresse.
Tandis qu'il ouvrait puis refermait d'autres tiroirs et s'affairait, je
descendis dans la bibliothèque avec la liasse que je développai sur la
grande table.
Certains papiers effectivement se rapportaient à mon travail, mais ils
étaient en petit nombre et d'importance médiocre; la plupart, de la main
même de Monsieur Floche, avaient trait à la vie de Massillon, et,
partant, ne me touchaient guère.
En vérité le pauvre Floche comptait-il là-dessus pour me retenir? Je le
regardai; il s'était à présent renfoncé dans sa chancelière et
s'occupait à déboucher minutieusement avec une épingle chacun des trous
d'un petit instrument qui versait de la sandaraque. L'opération finie,
il leva la tête et rencontra mon regard. Un sourire si amical l'éclaira
que je me dérangeai pour causer avec lui, et, appuyé sur le linteau, à
l'entrée de sa portioncule:
--Monsieur Floche, lui dis-je, pourquoi ne venez-vous jamais à Paris? on
serait si heureux de vous y voir.
--A mon âge, les déplacements sont difficiles et coûteux.
--Et vous ne regrettez pas trop la ville?
--Bah! fit-il en soulevant les mains, je m'apprêtais à la regretter
davantage. Les premiers temps, la solitude de la campagne paraît un peu
sévère à quiconque aime beaucoup causer; puis on s'y fait.
--Ce n'est donc pas par goût que vous êtes venu vous installer à la
Quartfourche?
Il se dégagea de sa chancelière, se leva, puis posant sa main
familièrement sur ma manche:
--J'avais à l'Institut quelques collègues que j'affectionne, dont votre
cher maître Albert Desnos; et je crois bien que j'étais en passe de
prendre bientôt place auprès d'eux ...
Il semblait vouloir parler davantage; pourtant je n'osais poser question
trop directe:
--Est-ce Madame Floche qu'attirait à ce point la campagne?
--N ... non. C'est pourtant pour Madame Floche que j'y suis venu; mais
elle-même y était appelée par un petit événement de famille.
Il était descendu dans la grande salle et aperçut la liasse que j'avais
déjà reficelée.
--Ah! vous avez déjà tout regardé, dit-il tristement. Sans doute
aurez-vous trouvé là peu de provende. Que voulez-vous? les moindres
miettes je les ramasse; parfois je me dis que je perds mon temps à
collectionner des broutilles; mais peut-être faut-il des hommes comme
moi pour épargner ces menus travaux à d'autres qui comme vous, en
sauront tirer un brillant parti. Quand je lirai votre thèse je serai
heureux de me dire que ma peine vous aura un tout petit peu profité.
La cloche du goûter nous appela.
Comment arriver à connaître quel "petit événement de famille",
pensais-je, a suffi pour décider ainsi ces deux vieux? L'abbé le
connaît-il? Au lieu de me butter contre lui, j'aurais dû l'apprivoiser.
N'importe! Trop tard à présent. Il n'en reste pas moins que Monsieur
Floche est un digne homme et dont je garderai bon souvenir ...
Nous arrivâmes dans la salle à manger.
--Casimir n'ose pas vous demander si vous ne feriez pas encore un petit
tour de jardin avec lui; je sais qu'il en a grande envie, dit Madame
Floche; mais le temps vous manquera peut-être?
L'enfant qui plongeait le visage dans un bol de lait s'engoua.
--J'allais lui proposer de m'accompagner; j'ai pu mettre au pair mon
travail et vais être libre jusqu'au départ. Précisément il ne pleut
plus ... Et j'entraînai l'enfant dans le parc.
Au premier détour de l'allée, l'enfant qui tenait une de mes mains dans
les deux siennes, longuement la pressa contre son visage brûlant:
--Vous aviez dit que vous resteriez huit jours ...
--Mon pauvre petit! je ne peux pas rester plus longtemps.
--Vous vous ennuyez.
--Non! mais il faut que je parte.
--Où allez-vous?
--A Paris. Je reviendrai.
A peine eus-je lâché ce mot qu'il me regarda anxieusement.
--C'est bien vrai? Vous le promettez?
L'interrogation de cet enfant était si confiante que je n'eus pas le
coeur de me dédire:
--Veux-tu que je t'écrive sur un petit papier que tu garderas?
--Oh! oui, fit-il en embrassant ma main bien fort et manifestant sa joie
par de bondissements frénétiques.
--Sais-tu ce qui serait gentil, maintenant? Au lieu d'aller pêcher, nous
devrions cueillir des fleurs pour ta tante; on irait tous les deux lui
porter un gros bouquet dans sa chambre pour lui faire une belle
surprise.
Je m'étais promis de ne point quitter la Quartfourche sans avoir visité
la chambre d'une des vieilles dames; comme elles circulaient
continuellement d'un bout à l'autre de la maison, je risquais fort
d'être dérangé dans mon investigation indiscrète; je comptais sur
l'enfant pour autoriser ma présence; si peu naturel qu'il pût paraître
que je pénétrasse à sa suite dans la chambre de sa grand'mère ou de sa
tante, grâce au prétexte du bouquet trouverais-je, en cas de surprise,
une facile contenance.
Mais cueiller des fleurs à la Quartfourche n'étais pas aussi aisé que je
le supposais. Gratien exerçait sur tout le jardin une surveillance
farouche; non seulement il indiquait les fleurs qui supportaient d'être
cueillies, mais encore était-il jalousement regardant sur la manière de
les cueillir. Il y fallait sécateur ou serpette et, de plus, quelles
précautions! C'est ce que Casimir m'expliquait. Gratien nous accompagna
jusqu'au bord d'une corbeille de dahlias superbes où l'on pouvait
prélever maints bouquets sans que seulement il y parût.
--Au-dessus de l'oeil. Monsieur Casimir; combien de fois faut-il qu'on
vous le répète? coupez toujours au-dessus de l'oeil.
--En cette fin de saison, cela n'a plus aucune importance, m'écriai-je
impatiemment.
Il répondit en grommelant que "ça a toujours de l'importance" et que "il
n'y a pas de saison pour mal faire". J'ai horreur des bougons
sentencieux ...
L'enfant me précéda, portant la gerbe. En passant dans le vestibule je
m'étais emparé d'un vase ...
Dans la chambre régnait un paix religieuse; les volets étaient clos;
près du lit enfoncé dans une alcôve, un prie-Dieu d'acajou et de velours
grenat au pied d'un petit crucifix d'ivoire et d'ébène; contre le
crucifix, le cachant à demi, un mince rameau de buis suspendu à une
faveur rose et maintenu sous un bras de la croix. Le recueillement de
l'heure appelait la prière; j'oubliais ce que j'étais venu faire et la
vaine curiosité qui m'avait attiré en ce lieu; je laissais Casimir
apprêter à son gré les fleurs sur une commode, et je ne regardais plus
rien dans la chambre: C'est ici, dans ce grand lit, pensais-je, que la
bonne vieille Floche achèvera bientôt de s'éteindre, à l'abri des
souffles de la vie ... O barques qui souhaitez la tempête! que tranquille
est ce port!
Casimir cependant s'impatientait contre les fleurs; les capitules
pesants des dahlias l'emportaient; tout le bouquet cabriolait à terre.
--Si vous m'aidiez, dit-il enfin.
Mais tendis que je m'évertuais à sa place, il courait à l'autre bout de
la pièce vers un secrétaire qu'il ouvrait.
--Je vais vous faire le billet où vous promettez de revenir.
--C'est cela, repartis-je, me prêtant à la simagrée. Dépêche-toi. Ta
tante serait très fâchée si elle te voyait fouiller dans son secrétaire.
--Oh! ma tante est occupée à la cuisine; et puis elle ne me gronde
jamais.
De son écriture la plus appliquée il couvrit une feuille de papier à
lettre.
--A présent venez signer.
Je m'approchai:
--Mais Casimir, tu n'avais pas à signer toi-même! dis-je en riant.
L'enfant, pour donner plus de poids, sans doute, à cet engagement, et
pour qu'il lui parût y engager lui-même sa parole, avait cru bon
d'écrire aussi son nom au bas de la feuille où je lus:
_Monsieur Lacase promet de revenir l'année prochaine à la Quartfourche.
Casimir de Saint-Auréol_.
Un instant il resta tout déconcerté par ma remarque et par mon rire: il
y allait de tout son coeur, lui! Ne le prenais-je donc pas au sérieux?
Il était bien près de pleurer.
--Laisse-moi me mettre à ta place pour que je signe.
Il se leva puis, quand j'eus signé le billet, sauta de joie et couvrit
ma main de baisers. J'allais partir: il me retint par la manche et,
penché sur le secrétaire:
--Je vais vous montrer quelque chose, dit-il en faisant jouer un ressort
et glisser un tiroir dont il connaissait le secret; puis ayant fouillé
parmi des rubans et des quittances, il me tendit une fragile miniature
encadrée:
--Regardez.
Je m'approchai de la fenêtre.
Quel est ce conte où le héros tombe amoureux du seul portrait de la
princesse? Ce devait être ce portrait-là. Je n'entends rien à la
peinture et me soucie peu du métier; sans doute un connaisseur eût-il
jugé cette miniature affétée: sous trop de complaisante grâce s'effaçait
presque le caractère: mais cette pure grâce était telle qu'on ne la pût
oublier.
Peu m'importaient vous dis-je les qualités ou les défauts de la
peinture: la jeune femme que j'avais devant moi et dont je ne voyais que
le profil, une tempe à demi cachée par une lourde boucle noire, un oeil
languide et tristement rêveur, la bouche entr'ouverte et comme
soupirante, le col fragile autant qu'une tige de fleur, cette femme
était de la plus troublante, de la plus angélique beauté. A la
contempler j'avais perdu conscience du lieu, de l'heure; Casimir qui
d'abord s'était éloigné, achevant d'apprêter les fleurs, revint à moi,
se pencha:
--C'est maman ... Elle est bien jolie n'est-ce pas!
J'étais gêné devant l'enfant de trouver sa mère si belle.
--Où est-elle à présent, ta maman?
--Je ne sais pas.
--Pourquoi n'est-elle pas ici?
--Elle s'ennuie ici.
--Et ton papa?
Un peu confusément, baissant la tête et comme honteux il répondit:
--Mon papa est mort.
Mes questions l'importunaient; mais j'étais résolu à pousser plus avant.
--Elle vient bien te voir quelquefois, ta maman?
--Oh! oui, souvent! dit-il avec conviction, en relevant soudain la tête.
Il ajouta un peu plus bas:
--Elle vient causer avec ma tante.
--Mais avec toi, elle cause bien aussi?
--Oh! moi, je ne sais pas lui parler ... Et puis quand elle vient, je
suis couché.
--Couché!
--Oui, elle vient la nuit ... Puis, cédant à sa confiance (il avait pris
ma main, car j'avais reposé le portrait) tendrement et comme en secret:
--La dernière fois elle est venue m'embrasser dans mon lit.
--Elle ne t'embrasse donc pas d'ordinaire?
--Oh! si beaucoup.
--Alors pourquoi dis-tu "la dernière fois"?
--Parce qu'elle pleurait.
--Elle était avec ta tante?
--Non; elle était entrée toute seule dans le noir; elle croyait que je
dormais.
--Elle t'a réveillé.
--Oh! je ne dormais pas. Je l'attendais.
--Tu savais donc qu'elle était là.
Il baissa la tête de nouveau, sans répondre. J'insistai:
--Comment savais-tu qu'elle était là?
Pas de réponse. Je repris:
--Dans le noir, comment as-tu pu voir qu'elle pleurait?
--Oh! j'ai senti.
--Tu ne lui as pas demandé de rester?
--Oh! si. Elle était penchée sur mon lit; je la tenais par les
cheveux ...
--Et qu'est-ce qu'elle disait?
--Elle riait; elle disait que je la décoiffais; mais qu'il fallait
qu'elle s'en aile.
--Elle ne t'aime donc pas?
--Oh! si; elle m'aime beaucoup, cria-t-il, brusquement écarté de moi et
le visage empourpré plus encore, d'une voix si passionnée que je pris
honte de ma question.
La voix de Madame Floche retentit au bas de l'escalier:
--Casimir! Casimir! va dire à Monsieur Lacase qu'il serait temps de
s'apprêter. La voiture sera là dans une demi-heure.
Je m'élançai, dégringolai l'escalier, rejoignis la vieille dans le
vestibule.
--Madame Floche! quelqu'un pourrait-il porter une dépêche? J'ai trouvé
un expédient qui me permettra je crois de passer quelques jours de plus
près de vous.
Elle pris mes deux mains dans les deux siennes:
--Ah! Que c'est improbable! cher Monsieur ... Et comme son émotion ne
trouvait rien d'autre à dire, elle répétait: Que c'est improbable!...
puis, courant sous la fenêtre de Floche:
--Bon ami! Bon ami! (c'est ainsi qu'elle l'appelait) Monsieur Lacase
veut bien rester.
La faible voix sonnait comme un grelot fêlé, mais parvint cependant; je
vis la fenêtre s'ouvrir, Monsieur Floche se pencher un instant; puis,
aussitôt qu'il eut compris:
--Je descends! Je descends!
Casimir je joignait à lui; durant quelques instants je dus faire face
aux congratulations de chacun; on eût dit que j'étais de la famille.
Je rédigeai je ne sais plus quel fantaisiste texte de dépêche que je fis
expédier à une adresse imaginaire.
--J'ai peur, à déjeuner, d'avoir été un peu indiscrète en vous priant
trop fort, dit Madame Floche; puis-je espérer que, si vous restez, vos
affaires de Paris n'en souffriront pas trop?
--J'espère que non, chère Madame. Je prie un ami de prendre soin de mes
intérêts.
Madame de Saint-Auréol était survenue; elle s'éventait et tournait dans
la pièce en criant de sa voix la plus aiguë.--Qu'il est aimable! Ah!
mille grâces ... Qu'il est aimable!--puis disparut, et le calme se
rétablit.
Peu avant le dîner l'abbé rentra de Pont-l'Évêque; comme il n'avait pas
eu connaissance de ma velléité de départ, il ne put être surpris
d'apprendre que je restais.
--Monsieur Lacase, dit-il assez affablement, j'ai rapporté de
Pont-l'Évêque quelques journaux; pour moi je ne suis pas grand amateur
des racontars de gazettes, mais j'ai pensé qu'ici vous étiez un peu
privé de nouvelles et que ces feuilles pourraient vous intéresser.
Il fouillait sa soutane:--Allons! Gratien les aura montés dans ma
chambre avec mon sac. Attendez un instant; je m'en vais les quérir.
--N'en faites rien, Monsieur l'abbé, c'est moi qui monterai les
chercher.
Je l'accompagnai jusqu'à sa chambre; il me pria d'entrer. Et tandis
qu'il brossait sa soutane et s'apprêtait pour le dîner:
--Vous connaissiez la famille de Saint-Auréol avant de venir à la
Quartfourche? demandai-je après quelques propos vagues.
--Non, me dit-il.
--Ni Monsieur Floche?
--J'ai passé brusquement des missions à l'enseignement. Mon supérieur
avait été en relations avec Monsieur Floche, et m'a désigné pour les
fonctions que je remplis présentement; non, avant de venir ici je ne
connaissais ni mon élève ni ses parents.
--De sorte que vous ignorez quels événements ont brusquement poussé
Monsieur Floche à quitter Paris il y a quelque quinze ans, au moment
qu'il allait entrer à l'Institut.
--Revers de fortune, grommela-t-il.
--Et quoi! Monsieur et Madame Floche vivraient ici aux crochets des
Saint-Auréol!
--Mais non, mais non, fit-il impatienté; ce sont les Saint-Auréols qui
sont ruinés ou presque; toutefois la Quartfourche leur appartient; les
Floche, qui sont dans une situation aisée, habitent avec eux pour les
aider; ils subviennent au train de maison et permettent ainsi aux
Saint-Auréol de conserver la Quartfourche, qui doit revenir plus tard à
Casimir; c'est je crois tout ce que l'enfant peut espérer ...
--La belle-fille est sans fortune?
--Quelle belle-fille? La mère de Casimir n'est pas la bru, c'est la
propre fille des Saint-Auréol.
--Mais alors, le nom de l'enfant?--Il feignit de ne point comprendre.--
Ne s'appelle-t-il pas Casimir de Saint-Auréol?
--Vous croyez! dit-il ironiquement. Eh bien! il faut supposer que
Mademoiselle de Saint-Auréol aura épousé quelque cousin du même nom.
--Fort bien! fis-je, comprenant à demi, hésitant pourtant à conclure. Il
avait achevé de brosser sa soutane; un pied sur le rebord de la fenêtre
il flanquait de grands coups de mouchoir pour épousseter ses souliers.
--Et vous la connaissez ... Mademoiselle de Saint-Auréol?
--Je l'ai vue deux ou trois fois; mais elle ne vient ici qu'en courant.
--Où vit-elle?
Il se releva, jeta dans un coin de la chambre le mouchoir empoussiéré:
--Alors c'est un interrogatoire?... puis se dirigeant vers sa toilette:
--On va sonner pour le dîner et je ne serai pas prêt!
C'était une invite à le laisser; ses lèvres serrées certainement en
gardaient gros à dire, mais pour l'instant ne laisseraient plus rien
échapper.
V
Quatre jours après j'étais encore à la Quartfourche; moins angoissé
qu'au troisième jour, mais plus las. Je n'avais rien surpris de nouveau,
ni dans les événements de chaque jour, ni dans les propos de mes hôtes;
d'inanition déjà je sentais ma curiosité se mourir. Il faut donc
renoncer à en découvrir davantage, pensais-je apprêtant de nouveau mon
départ: autour de moi tout se refuse à m'instruire; l'abbé fait le muet
depuis que j'ai laissé paraître combien ce qu'il sait m'intéresse; à
mesure que Casimir me marque plus de confiance, je me sens devant lui
plus contraint; je n'ose plus l'interroger et du reste je connais à
présent tout ce qu'il aurait à me dire: rien de plus que le jour où il
me montrait le portrait.
Si pourtant; l'enfant innocemment m'avait appris le prénom de sa mère.
Sans doute j'étais fous de m'exalter ainsi sur une flatteuse image
vraisemblablement vieille de plus de quinze ans; et si même Isabelle de
Saint-Auréol, durant mon séjour à la Quartfourche, risquait une de ces
fugitives apparition dont je savais à présent qu'elle était coutumière,
sans doute je ne pourrais, n'oserais me trouver sur son passage.
N'importe! ma pensée soudain tout occupée d'elle échappait à l'ennui;
ces derniers jours avaient fui d'une fuite ailée et je m'étonnais que
s'achevât déjà cette semaine. Il n'avait pas été question que je
restasse plus longtemps chez les Floche et mon travail ne m'offrait plus
aucune raison de m'attarder, mais, ce dernier matin encore, je
parcourais le parc que l'automne rendait plus vaste et sonore, appelant
à demi-voix, puis à voix plus haute: Isabelle!... et ce nom qui m'avait
déplu tout d'abord, se revêtait à présent pour moi d'élégance, se
pénétrait d'un charme clandestin ... Isabelle de Saint-Auréol! Isabelle!
J'imaginais sa robe blanche fuir au détour de chaque allée; à travers
l'inconstant feuillage, chaque rayon rappelait son regard, son sourire
mélancolique, et comme encore j'ignorais l'amour, je me figurais que
j'aimais et, tout heureux d'être amoureux, m'écoutais avec complaisance.
Que le parc était beau! et qu'il s'apprêtait noblement à la mélancolie
de cette saison déclinante. J'y respirais avec enivrement l'odeur des
mousses et des feuilles pourrissantes. Les grands marronniers roux, à
demi dépouillés déjà, ployaient leurs branches jusqu'à terre; certains
buissons pourprés rutilaient à travers l'averse; l'herbe, auprès d'eux,
prenait une verdeur aiguë; il y avait quelques colchiques dans les
pelouses du jardin; un peu plus bas, dans le vallon, une prairie en
était rose, que l'on apercevait de la carrière où, quand la pluie
cessait, j'allais m'asseoir--sur cette même pierre où je m'étais assis
le premier jour avec Casimir; où, rêveuse, Mademoiselle de Saint-Auréol
s'était assise naguère, peut-être ... et je m'imaginais assis près
d'elle.
Casimir m'accompagnait souvent, mais je préférais marcher seul. Et
presque chaque jour la pluie me surprenait dans le jardin; trempé, je
rentrais me sécher devant le feu de la cuisine. Ni la cuisinière, ni
Gratien ne m'aimaient; mes avances réitérées n'avaient pu leur arracher
trois paroles. Du chien non plus, caresses ou friandises n'avaient pu me
faire un ami; Terno passait presque toutes les heures du jour couché
dans l'âtre vaste, et quand j'en approchais il grognait. Casimir que je
retrouvais souvent, assis sur la margelle du foyer, épluchant des
légumes ou lisant, y allait alors d'une tape, s'affectant que son chien
ne m'accueillît pas en ami. Prenant le livre des mains de l'enfant je
poursuivais à haute voix sa lecture; lui, restait appuyé contre moi; je
le sentais m'écouter de tout son corps.
Mais ce matin-là l'averse me surprit si brusque et si violente que je ne
pus songer à rentrer au château; je courus m'abriter au plus proche;
c'était ce pavillon abandonné que vous avez pu voir à l'autre extrémité
du parc, près de la grille; il était à présent délabré: pourtant une
première salle assez vaste restait élégamment lambrissée comme le salon
d'un pavillon de plaisance; mais les boiseries vermoulues crevaient au
moindre choc ...
Quand j'entrai, poussant la porte mal close, quelques chauves-souris
tournoyèrent, puis s'élancèrent au dehors par la fenêtre dévitrée.
J'avais cru l'averse passagère, mais, tandis que je patientais, le ciel
acheva de s'assombrir. Me voici bloqué pour longtemps! Il était dix
heures et demie; on ne déjeunait qu'à midi. J'attendrai jusqu'au premier
coup de cloche, que l'on entend d'ici certainement, pensai-je. J'avais
sur moi de quoi écrire et, comme ma correspondance était en retard, je
prétendis me prouver à moi-même qu'il n'est pas moins aisé d'occuper
bien une heure qu'une journée. Mais ma pensée incessamment me ramenait à
mon inquiétude amoureuse: ah! si je savais que quelque jour elle dût
reparaître en ce lieu, j'incendierais ces murs de déclarations
passionnées ... Et lentement m'imbibait un ennui douloureux, lourd de
larmes. Je restais effondré dans un coin de la pièce, n'ayant trouvé
siège où m'asseoir, et comme un enfant perdu je pleurais.
Certes le mot Ennui est bien faible pour exprimer ces détresses
intolérables à quoi je fus sujet de tout temps; elles s'emparent de nous
tout-à-coup; la quantité de l'heure les déclare; l'instant auparavant
tout vous riait et l'on riait à toute chose; tout-à-coup une vapeur
fuligineuse s'essore du fond de l'âme et s'interpose entre le désir et
la vie; elle forme un écran livide, nous sépare du reste du monde dont
la chaleur, l'amour, la couleur, l'harmonie ne nous parviennent plus que
réfractés en une transposition abstraite: on constate, on n'est plus
ému; et l'effort désespéré pour crever l'écran isolateur de l'âme nous
mènerait à tous les crimes, au meurtre ou au suicide, à la folie ...
Ainsi rêvais-je en écoutant ruisseler la pluie. Je gardais à la main le
canif que j'avais ouvert pour tailler mon crayon, mais la feuille de mon
carnet restait vide; à présent, de la pointe de ce canif, sur le panneau
voisin je tâchais de sculpter son nom; sans conviction, mais parce que
je savais que les amants transis ont accoutumé d'ainsi faire; à tout
instant le bois pourri cédait; un trou venait en place de la lettre;
bientôt, sans plus d'application, par désoeuvrement, imbécile besoin de
détruire, je commençai de taillader au hasard. Le lambris que j'abîmais
se trouvait immédiatement sous la fenêtre; le cadre en était disjoint à
la partie supérieure, de sorte que le panneau tout entier pouvait
glisser de bas en haut dans les rainures latérales; c'est ce que je
remarquai lorsque l'effort de mon couteau inopinément le souleva.
Quelques instants après j'achevais d'émietter le lambris. Avec le débris
de bois, une enveloppe tomba sur le plancher; tachée, moisie, elle avait
pris le ton de la muraille, au point que tout d'abord elle n'étonna
point mon regard; non, je ne m'étonnai pas de la voir; il ne me
paraissait pas surprenant qu'elle fût là et telle était mon apathie que
je ne cherchai pas aussitôt à l'ouvrir. Laide, grise, souillée, on eût
dit un plâtras, vous dis-je. C'est par désoeuvrement que je la pris;
c'est machinalement que je la pris; c'est machinalement que je la
déchirai. J'en sortis deux feuillets couverts d'une grande écriture
désordonnée, pâlie, presque effacée par endroits. Que venait faire là
cette lettre? Je regardai la signature et j'eus un éblouissement: le nom
d'Isabelle était au bas de ces feuillets!
Elle occupait à ce point mon esprit ... j'eus un instant l'illusion
qu'elle m'écrivait à moi-même:
_Mon amour, voici ma dernière lettre ..._ disait-elle. _Vite ces quelques
mots encore, car je sais que ce soir je ne pourrai plus rien te dire;
mes lèvres, près de toi, ne sauront plus trouver que des baisers. Vite,
pendant que je puis parler encore; écoute: Onze heures c'est trop tôt;
mieux vaut minuit. Tu sais que je meurs d'impatience et que l'attente
m'exténue, mais pour que je m'éveille à toi il faut que toute la maison
dorme. Oui, minuit; pas avant. Viens à ma rencontre jusqu'à la porte de
la cuisine, (en suivant le mur du potager qui est dans l'ombre et
ensuite il y a des buissons) attends-moi là et non pas devant la grille,
non que j'aie peur de traverser seule le jardin, mais parce que le sac
où j'emporte un peu de vêtements sera très lourd et que je n'aurai pas
la force de le porter longtemps.
En effet il vaut mieux que la voiture reste en bas de la ruelle où nous
la retrouverons facilement. A cause des chiens de la ferme qui
pourraient aboyer et donner l'éveil, c'est plus prudent.
Mais non mon ami, il n'y avait pas moyen, tu le sais, de nous voir
davantage et de convenir de tout ceci de vive voix. Tu sais qu'ici je
vis captive et que les vieux ne me laissent pas plus sortir qu'ils ne te
permettent à toi de rentrer. Ah! de quel cachot je m'échappe ... Oui
j'aurai soin de prendre des souliers de rechange que je mettrai sitôt
que nous serons dans la voiture, car l'herbe du bas du jardin est
trempée.
Comment peux-tu me demander encore si je suis résolue et prête? Mais mon
amour, voici des mois que je me prépare et que je me tien prête! des
années que je vis dans l'attente de cet instant!--Et si je ne vais rien
regretter?--Tu m'as donc pas compris que j'ai pris tous ceux qui
s'attachent à moi en horreur, tous ceux qui m'attachent ici. Est-ce
vraiment la douce et la craintive Isa qui parle? Mon ami, mon amant,
qu'avez-vous fait de moi, mon amour?...
J'étouffe ici; je songe à tout l'ailleurs qui s'entr'ouve ... J'ai
soif ...
J'allais oublier de te dire qu'il n'y a pas eu moyen d'enlever les
saphirs de l'écrin, parce que ma tante n'a plus laissé ses clefs dans sa
chambre; aucune de celles que j'ai essayées n'a pus aller au tiroir ...
Ne me gronde pas; j'ai le bracelet de maman, la chaîne émaillée et deux
bagues--qui n'ont sans doute pas grande valeur puisqu'elle ne les met
pas; mais je crois que la chaîne est très belle. Pour de l'argent ... je
ferai mon possible; mais tu feras tout de même bien de t'en procurer.
A toi de toutes mes prières. A bientôt, ton Isa.
Ce 22 Octobre, anniversaire de ma vingt-deuxième année et veille de mon
évasion._
Je songe avec terreur, si j'avais à cuisiner en roman cette histoire,
aux quatre ou cinq pages de développements qu'il siérait ici de gonfler:
réflexions après lecture de cette lettre, interrogations, perplexités ...
En vérité, comme après un très violent choc, j'étais tombé dans un état
semi-léthargique. Quand enfin parvint à mon oreille, à travers la
confuse rumeur de mon sang, un son de cloche, qui redoubla: c'est le
second appel du déjeuner, pensai-je; comment n'ai-je pas entendu le
premier? Je tirai ma montre: midi! Aussitôt, bondissant au dehors,
l'ardente lettre pressée contre mon coeur, je m'élançai tête nue sous
l'averse.
Les Floche déjà s'inquiétaient de moi et, quand j'arrivai tout
soufflant:
--Mais vous êtes trempé! complètement trempé, cher Monsieur!--Puis ils
protestèrent que personne ne se mettrait à table que je n'eusse changé
de vêtements: et dès que je fus redescendu ils questionnèrent avec
sollicitude; je dus raconter que, retenu dans le pavillon, j'attendais
en vain un répit de l'averse; alors ils s'excusèrent du mauvais temps,
de l'affreux état des allées, de ce que l'on avait sans doute sonné le
second coup plus tôt, le premier coup moins fort qu'à l'ordinaire ...
Mademoiselle Verdure avait été chercher un châle dont on me supplia de
couvrir mes épaules, parce que j'étais encore en sueur et que je
risquais de prendre mal. L'abbé cependant m'observait sans mot dire, les
lèvres serrées jusqu'à la grimace; et j'étais si nerveux que, sous
l'investigation de son regard, je me sentais rougir et me troubler comme
un enfant fautif. Il importe pourtant de l'amadouer, pensais-je, car
désormais je n'apprendrai rien que par lui seul; lui seul peut
m'éclairer le détour de cette ténébreuse histoire où m'achemine déjà
moins de curiosité que d'amour.
Après le café, la cigarette que j'offrais à l'abbé servait de prétexte
au dialogue; pour ne point incommoder la baronne, nous allions fumer
dans l'orangerie.
--Je croyais que vous ne deviez rester ici que huit jours, commença-t-il
sur un ton d'ironie.
--Je comptais sans l'amabilité de nos hôtes.
--Alors, les documents de Monsieur Floche ...?
--Assimilés ... Mais j'ai trouvé de quoi m'occuper davantage.
J'attendais une interrogation; rien ne vint.
--Vous devez connaître dans les coins le double fond de ce château
repartis-je impatiemment.
Il ouvrit de grands yeux, plissa son front, prit un air de candeur
stupide.
--Pourquoi Madame ou Mademoiselle de Saint-Auréol, la mère de votre
élève, n'est-elle pas ici, près de nous, à partager ses soins entre son
fils infirme et ses vieux parents?
Pour mieux jouer l'étonnement il jeta sa cigarette et ouvrit les mains
en parenthèses des deux côtés de son visage.
--Sans doute que ses occupations la retiennent ailleurs ...
marmonna-t-il. Quelle insidieuse question est-ce là?
--En souhaitez-vous une plus précise: Qu'a fait Madame ou Mademoiselle
de Saint-Auréol, la mère de votre élève, certaine nuit du 22 Octobre que
devait venir l'enlever son amant?
Il campa ses poings sur ses hanches:
--Eh là! Eh là! Monsieur le romancier--(par vanité, par faiblesse, je
m'étais laissé aller précédemment à ce genre de confidences que devrait
inspirer jamais qu'une profonde sympathie; et depuis qu'il savait mes
prétentions il s'amusait de moi d'une manière qui déjà me devenait
insupportable)--N'allez-vous pas un peu trop vite?... Et puis-je vous
demander à mon tour comment vous êtes si bien renseigné?
--Parce que la lettre qu'Isabelle de Saint-Auréol écrivait à son amant
ce jour-là, ce n'est pas lui qui l'a reçue; c'est moi.
Décidément il fallait compter sur moi, l'abbé à ce moment aperçut une
petite tache sur la manche de sa soutane et commença de la gratter du
bout de l'ongle; il entrait en composition.
--J'admire ceci ... que dès qu'on se croit né romancier on s'accorde
aussitôt tous les droits. Un autre y regarderait à deux fois avant de
prendre connaissance d'une lettre qui ne lui est pas adressée.
--J'espère plutôt, Monsieur l'abbé, qu'il n'en prendrait pas
connaissance du tout.
Je le considérais fixement; mais il grattait toujours, les yeux baissés.
--Je ne suppose pourtant pas qu'on vous l'ait donnée à lire.
--Cette lettre est tombée dans mes mains par hasard; l'enveloppe,
vieille, sale, à demi déchirée, ne portait aucune trace d'écriture; en
l'ouvrant j'ai vu une lettre de Mademoiselle de Saint-Auréol; mais
adressée à qui?... Allons! Monsieur l'abbé, secondez-moi: qui était, il
y a quatorze ans, l'amant de Mademoiselle de Saint-Auréol?
L'abbé s'était levé; il commença de marcher à petits pas de long en
large, la tête basse, les mains croisées dans le dos; repassant derrière
ma chaise, il s'arrêta, et brusquement je sentis ses mains s'abattre sur
mes épaules:
--Montrez-moi cette lettre.
--Parlerez-vous?
Je sentis frémir d'impatience son étreinte.
--Ah! pas de condition, je vous en prie! Montrez-moi cette lettre ...
simplement.
--Laissez que j'aille la chercher, dis-je en essayant de me dégager.
--Vous l'avez là dans votre poche.
Ses yeux visaient au bon endroit, comme si ma veste eût été
transparente; il n'allait pourtant pas me fouiller!...
J'étais très mal posé pour me défendre, et contre un grand gaillard plus
fort que moi; puis, quel moyen, ensuite, de le décider à parler. Je me
retournai pour voir presque contre le mien son visage; un visage gonflé,
congestionné, où se marquaient subitement deux grosses veines sur le
front et de vilaines poches sous les yeux. Alors me forçant de rire par
crainte de voir tout se gâter:
--Parbleu l'abbé, avouez que vous aussi vous savez ce que c'est que la
curiosité!
Il lâcha prise; je me levai tout aussitôt et fis mine de sortir.
--Si vous n'aviez pas eu ces manières de brigand, je vous l'aurais déjà
montrée; puis, le prenant par le bras:--mais rapprochons-nous du salon,
que je puisse appeler au secours.
Par grand effort de volonté je gardais un ton enjoué, mais mon coeur
battait fort.
--Tenez: lisez-la devant moi, dis-je en tirant la lettre de ma poche; je
veux apprendre de quel oeil un abbé lit une lettre d'amour.
Mais, de nouveau maître de lui, il ne laissait paraître son émotion qu'à
l'irrépressible titillement d'un petit muscle de sa joue. Il lut; puis
huma le papier, renifla, en fronçant âprement les sourcils de manière
qu'il semblait que ses yeux s'indignassent de la gourmandise de son nez;
puis repliant le papier et me le rendant, dit d'un ton un peu solennel:
--Ce même 22 Octobre mourait le Vicomte Blaise de Gonfreville, victime
d'un accident de chasse.
--Vous me faites frémir! (mon imagination aussitôt construisait un drame
épouvantable). Sachez que j'ai trouvé cette lettre derrière une boiserie
du pavillon où certainement il eût dû venir la chercher.
L'abbé m'apprit alors que le fils aîné des Gonfreville, dont la
propriété touchait à celle des Saint-Auréol, avait été retrouvé sans vie
au pied d'une barrière qu'apparemment il s'apprêtait à franchir,
lorsqu'un mouvement maladroit avait fait partir son fusil. Pourtant,
dans le canon du fusil ne se trouvait pas de cartouche. Aucun
renseignement ne put être donné par personne; le jeune homme était sorti
seul et personne ne l'avait vu; mais, le lendemain, un chien de la
Quartfourche fut surpris près du pavillon léchant une flaque de sang.
--Je n'étais pas encore à la Quartfourche, continua-t-il, mais, d'après
les renseignements que j'ai pu recueillir, il me semble avéré que le
crime a été commis par Gratien, qui sans doute avait surpris les
relations de sa maîtresse avec le vicomte, et peut-être avait éventé son
projet de fuite (projet que j'ignorais moi-même avant d'avoir lu cette
lettre); c'est un vieux serviteur buté, butor même au besoin, qui pour
défendre le bien de ses maîtres ne croit devoir reculer devant rien.
--Comment ne l'a-t-on pas arrêté?
--Personne n'avait intérêt à le poursuivre, et les deux familles de
Gonfreville et de Saint-Auréol craignaient également le bruit autour de
cette fâcheuse histoire; car, quelques mois après, Mademoiselle de
Saint-Auréol mettait au monde un malheureux enfant. On attribue
l'infirmité de Casimir aux soins que sa mère avait pris pour dissimuler
sa grossesse; mais Dieu nous enseigne que c'est souvent sur les enfants
que retombe le châtiment des pères. Venez avec moi jusqu'au pavillon; je
suis curieux de voir l'endroit où vous avez trouvé la lettre.
Le ciel s'était éclairci; nous nous acheminâmes ensemble.
Tout alla fort bien à l'aller; l'abbé m'avait pris le bras; nous
marchions d'un même pas et causions sans heurts. Mais au retour tout se
gâta. Sans doute restions-nous passablement exaltés l'un et l'autre par
l'étrangeté de l'aventure; mais chacun très différemment; moi, vite
désarmé par la complaisance souriante que l'abbé finalement avait mise à
me renseigner, déjà j'oubliais sa soutane, ma retenue, je me laissais
aller à lui parler comme à un homme. Voici je crois comment la brouille
commença:
--Qui nous racontera, disais-je, ce que fit Mademoiselle de Saint-Auréol
cette nuit-là! Sans doute elle n'apprit que le lendemain la mort du
comte? L'attendit-elle, et jusqu'à quand, dans le jardin? Que
pensait-elle en ne le voyant pas venir?
L'abbé se taisait, complètement insensible à mon lyrisme psychologique;
je reprenais:
--Imaginez cette délicate jeune fille, le coeur lourd d'amour et
d'ennui, la tête folle: Isabelle la passionnée ...
--Isabelle la dévergondée, soufflait l'abbé à demi-voix.
Je continuais comme si je n'avais pas entendu, mais déjà prenant élan
pour riposter à l'interjection prochaine:
--Songez à tout ce qu'il a fallu d'espérance et de désespoir, de ...
--Pourquoi songer à tout cela? interrompit-il sèchement. Nous n'avons
pas à connaître des événements plus que ce qui peut nous instruire.
--Mais suivant que nous en connaissons plus ou moins, ils nous
instruisent différemment ...
--Que prétendez-vous dire?
--Que la connaissance superficielle des événements ne concorde pas
toujours, pas souvent même, avec la connaissance profonde que nous en
pouvons prendre ensuite, et que l'enseignement que l'on en peut tirer
n'est pas le même; qu'il est bon d'examiner avant de conclure ...
--Mon jeune ami, faites attention que l'esprit d'examen et de curiosité
critique est la larve de l'esprit de révolte. Le grand homme que vous
avez pris pour modèle aurait pu bien vous avertir que ...
--Celui sur qui j'écris ma thèse, voulez-vous dire ...
--Quel ergoteur vous faites! C'est avec un pareil esprit que ...
--Mais enfin, cher Monsieur l'abbé, j'aimerais bien savoir si ce n'est
pas cette même curiosité qui vous fait m'accompagner, à cette heure, qui
vous penchait il a quelques instants sur ce lambris crevé, et qui vous a
lentement poussé à connaître de cette histoire tout ce que vous m'en
avez apporté!...
Son pas se faisait plus saccadé, sa voix plus brève; avec sa canne il
frappait le sol impatiemment.
--Sans chercher comme vous des explications d'explications, quand j'ai
connu le fait, je m'y tiens. Les événements lamentables que je vous ai
dits m'enseigneraient, s'il en était encore besoin, l'horreur du péché
de la chair; ils sont la condamnation du divorce et de tout de que
l'homme a inventé pour essayer de pallier aux conséquences de ses
fautes. Voici qui suffit, n'est-ce pas!
--Voici qui ne me suffit pas. Le fait ne m'est de rien tant que je ne
pénètre pas sa cause. Connaître la vie secrète d'Isabelle de
Saint-Auréol; savoir par quels chemins parfumés, pathétiques et
ténébreux ...
--Jeune homme, méfiez-vous! vous commencez à en devenir amoureux!...
--Ah! j'attendais cela! Parce que l'apparence ne me suffit pas, que je
ne me paie pas de mots, ni de gestes ... Êtes-vous sûr de ne pas méjuger
cette femme?
--Une gourgandine!
L'indignation chauffait mon front; je ne la contenais plus qu'à
grand'peine.
--Monsieur l'abbé de tels mots surprennent dans votre bouche. Il me
semble que le Christ nous enseigne plus à pardonner qu'à servir.
--De l'indulgence à la complaisance il n'y a qu'un pas.
--Lui du moins ne l'eût pas condamnée comme vous faites.
--D'abord, ça vous n'en savez rien. Puis Celui qui est sans péché peut
se permettre pour le péché d'autrui plus d'indulgence que celui dont ...
je veux dire que nous autres pécheurs nous n'avons pas à chercher plus
ou moins d'excuse au péché, mais tout simplement à nous en détourner
avec horreur.
--Après l'avoir bien reniflé comme vous avez fait cette lettre.
--Vous êtes un impertinent.--Et quittant l'allée brusquement, il partit
à pas précipités par un petit chemin de traverse, jetant encore à la
manière des Parthes des phrases acérées où je ne distinguais que les
mots: enseignement moderne ... sorbonnard ... socinien ...!
Quand nous nous retrouvâmes au dîner, il gardait un air renfrogné, mais
en sortant de table il vint à moi en souriant et me tendit une main
qu'en souriant aussi je serrai.
La soirée me parut plus morne encore qu'à l'ordinaire. Le baron geignait
doucement au coin du feu; Monsieur Floche et l'abbé poussaient leurs
pions sans mot dire. Du coin de l'oeil je voyais Casimir, la tête
enfouie dans ses mains, saliver lentement sur son livre que par instants
il épongeait d'un coup de mouchoir. Je ne prêtais à la partie de bésigue
que ce qu'il fallait d'attention pour ne pas faire perdre trop
ignominieusement ma partenaire; Madame Floche s'apercevait et
s'inquiétait de mon ennui; elle faisait de grands efforts pour animer un
peu la partie:
--Allons Olympe! c'est à vous de jouer. Vous dormez?
Non ce n'était pas le sommeil, mais la mort dont je sentais déjà le
ténébreux engourdissement glacer mes hôtes; et moi-même, une angoisse,
une sorte d'horreur, m'étreignait. O printemps! o vents du large,
parfums voluptueux, musiques aérées, jusqu'ici vous ne parviendrez plus
jamais! me disais-je; et je songeais à vous, Isabelle. De quelle tombe
aviez-vous su vous évader! vers quelle vie? Là, dans la calme clarté de
la lampe, je vous imaginais, sur vos doigts délicats, laissant peser
votre front pâle; une boucle de cheveux noirs touche, caresse votre
poignet. Comme vos yeux regardent loin! de quel ennui sans nom de votre
chair et de votre âme, raconte-t-il la plainte, ce soupir qu'ils
n'entendent pas? Et de moi-même, à mon insu, s'échappait un soupir
énorme qui tenait du bâillement, du sanglot, de sorte que Madame de
Saint-Auréol, jetant son dernier atout sur la table, s'écriait:
--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie de s'en aller coucher.--
Pauvre femme!
Cette nuit je fis un rêve absurde; un rêve qui n'était d'abord que la
continuation de la réalité:
La soirée n'était pas achevée; j'étais encore dans le salon, près de mes
hôtes, mais à eux s'adjoignait une société dont le nombre incessamment
croissait, bien que je ne visse point précisément arriver de personnes
nouvelles; je reconnaissais Casimir assis à la table devant un jeu de
patience vers lequel trois ou quatre figures se penchaient. On parlait à
voix basse, de sorte que je ne distinguais aucune phrase, mais je
comprenais que chacun signalait à son voisin quelque chose
d'extraordinaire et dont le voisin à son tour s'étonnait; l'attention se
portait vers un point, là près de Casimir, où tout à coup, je reconnus,
assise à table (comment ne l'avais-je pas dinstinguée plus tôt) Isabelle
de Saint-Auréol. Seule parmi les costumes sombres, elle était vêtue tout
en blanc. D'abord elle m'apparut charmante, assez semblable à ce que la
montrait le médaillon; mais au bout d'un instant j'étais frappé par
l'immobilité de ses traits, la fixité de son regard, et soudain je
comprenais ce que l'on chuchotait à l'oreille: ce n'était pas là la
véritable Isabelle, mais une poupée à sa ressemblance, qu'on mettait à
sa place durant l'absence de la vraie. Cette poupée à présent me
paraissait affreuse; j'étais gêné jusqu'à l'angoisse par son air de
prétentieuse stupidité; on l'eût dite immobile, mais, tandis que je la
regardais fixement, je la voyais lentement pencher de côté, pencher ...
elle allait chavirer, quand Mademoiselle Olympe, s'élançant de l'autre
extrémité du salon, se courba jusqu'à terre, souleva la housse du
fauteuil et remonta je ne sais quel rouage qui faisait un grincement
bizarre et remettait le mannequin d'aplomb en communiquant à ses bras
une grotesque gesticulation d'automate. Puis chacun se leva, l'heure
étant sonnée du couvre-feu; on allait laisser la fausse Isabelle là
seule; en partant chacun la saluait à la turque, excepté le baron qui
s'approchait irrévérencieusement, lui saisit à pleine main la perruque
et lui appliqua sur le sinciput deux gros baisers sonores en rigolant.
Dès que la société avait achevé de déserter le salon--et j'avais vu
sortir une foule--dès que l'obscurité s'était faite, je voyais, oui,
dans l'obscurité, je voyais la poupée pâlir, frémir et prendre vie. Elle
se soulevait lentement, et c'était Mademoiselle de Saint-Auréol
elle-même; elle glissait à moi sans bruit; tout à coup je sentais autour
de mon cou ses bras tièdes, et je me réveillais dans la moiteur de son
haleine au moment qu'elle me disait:
--Pour eux je fais l'absente, mais pour toi je suis là.
Je ne suis ni superstitieux ni craintif; si je rallumai ma bougie, ce
fit pour chasser de mes yeux et de mon cerveau cette obsédante image;
j'y eus du mal. Malgré moi j'épiais tous les bruits. S'elle était là
pourtant! En vain je m'efforçai de lire; je ne pouvais prêter attention
à rien d'autre; c'est en pensant à elle que je me rendormis au matin.