«Ne vois-tu rien venir?--Non rien,

Sur la grand'route, que le chien,

Je ne vois rien, sur la grand'route,

Que le chien poussiéreux du Doute,

Que le caniche fantômal

Que Faust écoute,

Que l'éternel et le banal

Barbet du mal.»

Et je crie: «Ame, ma soeur Ame,

Ne vois-tu rien venir?--Non, rien,

Sinon, toujours, le même infâme

Troupeau de jours pareils, qui vient!»

--«Ma soeur Ame, regarde bien!

Ne vois-tu rien venir?--Non, rien!

Sur la plaine où, du regard, j'erre,

Rien que la stupide bergère;

Aucune princesse étrangère;

Ni messager, ni messagère;

Et si, quelquefois, mensongère,

Une blancheur va s'élevant,

C'est un nuage de poussière

Qui ne précède que du vent!»

--«Je sens qu'on m'entre cette lame!

Ne vois-tu rien venir, soeur Ame?

Ma soeur Ame, regarde bien!»

Et ma soeur Ame ne voit rien!

Mais, un jour, il faudra que ma soeur Ame voie

Arriver du lointain, sur l'herbe qui verdoie,

Les deux cavaliers,

Qui, plus vite au signal du mouchoir qui s'agite,

Fendent l'air en piquant des deux, et qui, plus vite,

Sautent les halliers.

Alors, nous n'aurons plus, mon Ame, qu'à nous taire!

Et, laissant leurs chevaux dans la cour solitaire,

Alors le noir dragon et le blanc mousquetaire

Monteront par l'étroit escalier, monteront

Si vite par l'étroit petit escalier rond,

Qu'étant aux pieds du monstre, encore, les mains jointes,

Je lui verrai soudain jaillir du sein deux pointes,

Car, entrés par derrière en ouvrant les rideaux,

Tous deux l'auront ensemble estoqué dans le dos!

Qui sera le dragon et qui le mousquetaire?

Seront-ils des soldats du ciel ou de la terre,

Les deux bons assassins qui, brusques, entreront

Dans la chambre où l'Ennui me tue, et le tueront?

Mon Ame, ces soldats, mes frères et les vôtres,

Seront-ils le Malheur et l'Amour... ou deux autres?

Deux autres?... Mais lesquels?... Lorsqu'on entend un pas,

Ce sont toujours ceux-là qui viennent, n'est-ce pas?

Sous quel nom viennent-ils? Sous quel masque? On l'ignore...

Mais je suis sûr qu'un jour, dans l'escalier sonore,

Signal de mon salut, ma soeur, nous entendrons

Le tintement précipité des éperons.

XII

L'HEURE CHARMANTE

Le repas s'achevait en musique, aux bougies.

Le vieux parc n'était plus le parc aux élégies,

Mais s'éclairait de ces lanternes du Japon

Qui, sous le fil de fer léger qui leur sert d'anse,

Au moindre éveil de brise entrent toutes en danse,

En étirant leurs corps annelés, de crépon.

Des reflets s'en allaient sous l'eau du lac moirée

Croiser leurs vrilles d'or. Ce fut une soirée

Unique. Le feuillage était notre plafond;

Des étoiles luisaient dans tous les interstices;

Les décors naturels se mêlaient aux factices;

L'amour était frivole, ému, libre, profond.

Le réel avait tu sa rumeur importune.

Les ombrelles des pins se veloutaient de lune.

Un désordre joyeux régnait dans le couvert.

Les candélabres hauts de vieille argenterie

Portaient, à chaque branche, une flamme fleurie

D'un lilliputien abat-jour, mauve ou vert.

Ce fut une soirée unique de magie

Et dont nous garderons toujours la nostalgie:

Les coeurs étaient de choix, les esprits aristos;

Les silences disaient des passages de rêves;

Puis les mots repartaient, ennoblis par ces trêves,

Et les âmes vibraient ainsi que les cristaux.

Le vin était d'Asti; le luxe, véritable;

Des violettes en tous sens jonchaient la table;

Les unes se mouraient: elles étaient des bois;

D'autres duraient encore: elles étaient de Parme;

D'un verre qu'on eût dit soufflé dans une larme,

Des roses s'effeuillaient d'un seul coup, quelquefois.

Le moindre pli, le moindre noeud, la moindre ganse,

Résumait en soi seul des siècles d'élégance;

Le moindre mot de ces charmants civilisés,

Des siècles de finesse; et, dans les accessoires

Les plus inattendus, des siècles de victoires

Sur la lourde matière étaient totalisés.

On disputait de poésie et de musique;

Un doux bavard faisait de la métaphysique;

Les fraises, cependant, d'un tas pyramidal

S'écroulaient et roulaient sous les doigts des gourmandes;

Les rieuses offraient moitié de leurs amandes;

On entendait quelqu'un qui parlait de Stendhal.

Et les glaces fondaient, minuscules banquises,

En délivrant des fleurs qui dedans étaient prises.

On se sentait parfois dans une extase, et puis

On ne savait plus trop d'où venait cette extase,

Si c'était du joli mystère d'une phrase,

Ou de la nouveauté d'un couteau pour les fruits.

Ce fut l'heure où, parmi les coupes de Venise,

Dans un accoudement satisfait, s'éternise

L'égrènement rêveur des grappes de muscats;

Alors les beaux distraits qu'être une énigme flatte

Sourirent d'un sourire un peu haut sur cravate

Et tinrent des propos obscurs et délicats.

L'amour était ému, libre, profond, frivole;

Ceux-ci, faux puérils, jouaient à pigeon-vole;

Ceux-là disaient des vers. Et quand les premiers feux

Palpitèrent, des cigarettes allumées,

Aux cheveux plus légers que de blondes fumées

La fumée emmêla de bleuâtres cheveux.

Le paradoxe était aux lèvres des plus sages;

Les fracs étaient fleuris d'oeillets pris aux corsages;

Et, comme on entendait de lointains violons,

Les femmes ne faisaient que des réponses vagues,

Et, machinalement, changeaient de doigts leurs bagues,

Avec des rires brefs et des regards très longs.

L'orchestre avait bien soin de n'être pas tzigane;

Sa valse eût fait valser Urgèle avec Morgane;

Puis, elle se taisait, pour reprendre soudain.

Ce fut une soirée unique de magie.

Contre tous les parfums d'un boudoir-tabagie

Luttaient tous les parfums d'un nocturne jardin.

Oh! les rires troublés! oh! les beaux bruits de jupes!

Les plaintes, à mi-voix, ironiques, des dupes!

Les mots précis partant des coins esthétisants,

Les mots vagues des coins philosophants, les drôles

Des coins moqueurs... et les blancs haussements d'épaules

Aux madrigaux musqués des dolents bien-disants!

Puis, les frissons frileux dans les robes ouvertes,

Et, le soir fraîchissant, les fichus et les berthes

Jetés vite aux cous nus par les prestes galants;

Les fuites s'estompant, doubles, sous les grands arbres;

Les gestes bleus parmi les gestes blancs des marbres;

Les barques, sur le lac, commençant des tours lents;

Les barques promenant des chants et des lumières...

Énervements heureux et fébrilités chères!

Celui-ci qui, burlesque, éveillant des frons-frons,

Tente un refrain narquois sur une mandoline,

Cet autre proposant d'aller sur la colline...

Et la noble pâleur de tous ces jeunes fronts!

Ce fut une soirée unique de magie.

Le vent malin souffla la dernière bougie

Devant que se fondît notre ultime sorbet.

Parfois, faisant pousser des cris aux robes blanches,

On voyait, incendie indiscret sous les branches,

Une lanterne japonaise qui flambait.

Et nous nous augmentions l'exquis de cette fête

De la sentir frivole, imprudente, inquiète;

Et, délicats devins d'un brutal avenir,

Assurés de bientôt périr,--et quels artistes!--

Tous, nous la savourions, charmés, finement tristes,

Comme on fait ce qui doit et ce qui va finir!

Et ces chants, ces propos, ces clartés et ces femmes,

Et la communion légère de ces âmes,

Et ces plaisirs polis et doux d'honnêtes gens,

--Honnêtes, mais pervers un peu,--ces nonchalances,

Ces voix discrètes, ces musiques, ces silences,

Cette complicité parfaite d'indulgents,

La fraîcheur, sous les doigts, de ces perles, ces grâces,

Cette confusion d'esprits de toutes races,

Ces minutes, ce parc où l'on était si bien,

Joignaient le charme encore, à tant de charmes rares,

De tout ce que déjà menacent les barbares,

De tout ce dont bientôt il ne restera rien!

1892.

XIII

LE CAUCHEMAR

Nous étions prisonniers entre les quatre murs

D'une bibliothèque aux fenêtres grillées

Et d'où nous entendions sonner, rythmés et durs,

Des coups toujours suivis d'un long bruit de feuillées.

On abattait les bois autour de la prison;

Et, sans cesse, parmi la pénombre des branches,

Infligeant aux forêts de grands trous d'horizon,

La hache bleue avait des promptitudes blanches.

L'aubier meurtri rendait un déchirant parfum;

Et les hauts bûcherons triomphaient de leur force

Qui savent, en deux coups, faire, sur un tronc brun,

La blessure gommeuse aux deux lèvres d'écorce.

Et, sans cesse, à travers les barreaux, nous voyions

Un arbre ouvrir les bras dans l'or de la fenêtre,

Tournoyer comme pour s'accrocher aux rayons,

Et tomber. L'if tombait. L'orme tombait. Le hêtre

Tombait. Des voix criaient: «Abattez le noyer!

Coupez le cèdre auguste où passe le vent libre!

Car il nous faut du bois, du bois pour le broyer,

Du bois pour qu'on le râpe et pour qu'on le défibre!»

Ces cris se distinguaient dans l'innombrable cri:

«Pour chaque arbre abattu j'offre un billet de banque!

Abattez les forêts--car tout le monde écrit,

Le papier va manquer! Le papier manque! Il manque,

«Car le nombre croissant des écrivains profonds,

Puissants, probes, nouveaux, sincères, purs, utiles,

Devient supérieur au nombre des chiffons

Que trouvent les crochets dans l'ordure des villes!

«Puisque le haillon manque aux boîtes du préfet,

Abattez, bûcherons, tous les arbres en hâte!

Et qu'on mette leur bois en pâte, puisqu'on fait

Du bon papier avec le bois qu'on met en pâte!»

Et pour mieux faire à l'arbre une entaille en biseau,

Les bûcherons crachaient dans leurs mains des salives;

Et quand l'arbre tombait, parfois un nid d'oiseau

Éparpillait au loin cinq petites olives.

Et tandis que des chars emportaient ces piliers

Dont la longueur traînante aux chemins se profane,

On entendait crier des ordres singuliers:

«Mêlez le carbonate avec la colophane!

«Au travail! L'atmosphère est à deux cents degrés!

Cylindrez! Calandrez! Couchez! Mettez en colle!

Pour défibrer le bois nos meules sont en grès!

Vite! Le monde écrit comme une immense école!

«Quand passent deux passants, soyez sûr que dans l'un

Un Montaigne est éclos, ou va, dans l'autre, éclore.

C'est pourquoi, préparez la fécule et l'alun!

Neutralisez avec des sulfites le chlore!»

Et d'autres voix criaient: «Le papier manque! Il faut

Que, craquant à la place où la hache l'échancre,

Le cèdre se décide à tomber de son haut

Afin que nous puissions utiliser notre encre!

«La page de ce soir, sur quoi l'écrirons-nous?»

Et, la hache à leurs troncs faisant une jointure,

Les cèdres fléchissaient comme de grands genoux.

--Et la journée avait sa page d'écriture.

Et les rois, les ténors, les banquiers, les tailleurs,

Tous griffonnaient leur page,--et même les poètes!

Comme s'il se pouvait que des strophes ailleurs

Que sur l'onde et le sable aient jamais été faites!

«Fabriquer du papier, c'est là l'essentiel!

Puisqu'il est des auteurs de quoi couvrir la terre,

Il nous faut du papier de quoi vêtir le ciel!»

C'est ainsi que criaient des voix. Et le mystère,

La fraîcheur, le parfum, l'ombre, l'asile, l'eau,

S'en allaient avec l'arbre. Et l'on criait: «Il semble

Que l'on puisse employer le tremble et le bouleau!»

Et le bouleau tombait, abattu sur le tremble!

«Les sapins sont très bons!» Cylindre et laminoir

Avalaient les sapins qu'ils rendaient dans des cuves;

Les sapins sortaient blancs qui venaient d'entrer noirs;

Et le grand vent des monts ne portait plus d'effluves!

«Les peupliers sont excellents!» Les peupliers

Tombaient en frissonnant de leurs longues échines,

Et puis, broyés, blanchis, lissés, coupés, pliés,

S'envolaient en journaux des ardentes machines!

«A cause de ses fleurs gardez l'acacia!»

Ont, dans l'acacia, gémi les tourterelles.

Mais les femmes voulant écrire, on le scia,

Et l'arbre en fleurs devint trois cahiers blancs pour elles!

Et les femmes faisaient leur livre. Et les enfants

Faisaient leur petit livre. Et c'est pourquoi, par troupes,

On voyait s'échapper des biches et des faons

Du bois où sombrement l'on pratiquait des coupes.

Et tandis que les bois allaient se dépeuplant,

Sans cesse on entendait mille plumes hâtives

Grincer au premier plan, tandis qu'au second plan

Continuellement ronflaient les rotatives.

Eux-mêmes--car ceci se passait en des temps

Où tout ce qui venait du livre était la gloire!--

Afin qu'on parlât d'eux, les arbres palpitants

Désiraient la cognée et voulaient la doloire!

Les beaux arbres disaient--car ces temps furent tels--:

«Il est beau d'être beau, mais il faut qu'on le sache!

Émigrons dans les vers afin d'être immortels!

Oui, tomber dans Ronsard vaut bien un coup de hache!»

Et comme la nature et ses vertes beautés

Rendaient tous les humains impatients d'écrire,

Les arbres s'écroulaient afin d'être chantés,

Les bois disparaissaient pour qu'on pût les décrire!

Et, bois inspirateurs, bois pleins de souffles, bois

Dont Jeanne d'Arc disait, en parlant à ses juges:

«Si j'étais dans les bois j'entendrais bien mes voix!»

Ainsi vous périssiez, solitudes, refuges!

Nous, pourtant, nous lisions, penchés sur des bureaux;

Et quand d'un livre ouvert nous levions le visage,

Nous n'apercevions plus à travers les barreaux

Que deux ou trois forêts au fond du paysage!

Et plus on écrivait, et plus on imprimait,

Plus les quatre parois s'épaississant de livres,

Automatiquement sur nous se refermait

La chambre où des mots creux nous tenaient lieu de vivres.

Mais, sans même observer qu'elle se resserrât,

Tout joyeux d'habiter la ratière livresque,

Chacun de nous passait, selon ses goûts de rat,

Du lard scientifique au sucre romanesque.

Et toujours, lentement, sûrement, par milliers,

Les volumes venaient s'ajouter aux volumes,

Toujours, tous les brochés à tous les reliés,

Tous ceux que nous lirons à tous ceux que nous lûmes!

Et n'ayant que leurs noms, jamais, de différents,

Histoires sur romans, et romans sur poèmes,

Ils triplaient, quadruplaient et quintuplaient leurs rangs,

Faisant toujours semblant de n'être pas les mêmes!

Et plus s'élargissaient les horizons dehors,

Plus la prison, dedans, se rétrécissait, comme

Si, frappant tous ces coups, donnant tous ces efforts,

L'homme ne travaillait que pour étouffer l'homme!

Et mangeant peu à peu l'espace tout entier

Dans lequel la lecture épuisait nos fantômes,

Les murs ne nous laissaient maintenant qu'un sentier

Où nous courions encore en compulsant des tomes!

Il n'y avait plus rien dehors qu'un pays plat.

Rien ne méritait plus, dans l'aride nature,

Ni qu'on le respirât, ni qu'on le contemplât:

Tout était devenu de la littérature!

A peine restait-il des bois vendus sur pied

Ces brindilles qu'au soir, fagotier, tu recueilles:

Tous les arbres étaient devenus du papier;

On trouvait des feuillets quand on cherchait des feuilles!

Les papetiers vendaient les bois aux imprimeurs.

Sitôt qu'un petit homme avait offert un chèque,

Une forêt tombait en murmurant: «Je meurs!»

Et les murs avançaient dans la bibliothèque!

Mais voici que, surpris par le progrès des murs,

Nous vîmes tout d'un coup qu'entre ces murs, nos têtes

Allaient, en s'écrasant comme des fruits trop mûrs,

Rendre leur pauvre jus de mots et d'épithètes!

Nous connûmes trop tard les immenses regrets.

Le livre même en eut pour ce qu'on assassine.

«_Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!_»

Soupira vainement la Phèdre de Racine.

On entendit gémir le grand vers de Hugo:

«_Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre!_»

Les branches n'étaient plus, ô pourpres, qu'un fagot,

Et vous faisiez mentir l'alexandrin de marbre!

Alors, près de mourir, lorsque le dernier bois

Jeta la dernière ombre au bord d'une prairie,

Nous comprîmes soudain, pour la première fois,

Que nous avions vécu dans une librairie;

Que les arbres d'avril et que les fleurs de mai

Avaient en vain passé devant nos âmes closes;

Car nous n'avions rien vu, rien connu, rien aimé,

Que l'image du monde et le portrait des choses!

Nous criâmes d'horreur; et pâles, voulant fuir,

Nous visitions les murs, nous cherchions les fenêtres,

De ces mains qui n'avaient caressé que du cuir,

De ces yeux qui n'avaient adoré que des lettres!

Nous comprîmes, pendant qu'entraient dans notre chair

Le maroquin rugueux ou le vélin jaunâtre,

Et la douceur de vivre et la beauté de l'air

Que chantait au lointain l'ignorance d'un pâtre!

Nous criâmes d'amour, quand craquèrent nos os,

Vers le soleil couchant dont s'allongeaient les cuivres,

Et, les livres des murs s'étant touchés du dos,

Nous fûmes écrasés entre des dos de livres!

1891.

III

LA MAISON DES PYRÉNÉES

I

LA MAISON

O toiture, tu te dessines!

Asile vert, je te revois!

Quatre colonnes de glycines

Supportent deux balcons de bois.

Le store met une paupière

Au regard d'un miroir sans tain;

Et le bon jardinier Jean-Pierre

Flûte un petit rire enfantin.

L'étroit pont de schiste se marbre

Des ombres de la frondaison.

Le piano chante dans l'arbre,

Tant l'arbre est près de la maison.

La clôture est une volière

Où les oiseaux chantent en choeur

Qu'il faut bien agiter le lierre

Puisqu'il a la forme d'un coeur.

Toute cette maison chantante

Qui se mire dans un ruisseau

Sent le coutil, comme une tente,

Et sent l'iris, comme un berceau!

Décoré d'une antique huche

Et de trois chaises, l'escalier

Sent la cire, comme une ruche,

Et la pomme, comme un cellier.

Au salon tendu de cretonne,

Un doux lustre vénitien,

Quand nos rires montent, s'étonne

De se sentir moins ancien;

Les portes que le vernis dore

Semblent, pour rendre ce salon

Plus délicatement sonore,

Faites en bois de violon.

A voix haute on lit en famille

Tout ce qu'apporte le facteur,

Et la sonnette de la grille

Est la sonnette du bonheur!

Je revois tout cela!--L'abeille

Bourdonnait, et j'avais dix ans.

Ah! je crois que je me réveille

Dans ma chambre aux parquets luisants!

Les hauts volets de cette chambre

Étant de ce bois odorant,

De ce beau sapin couleur d'ambre

Que le soleil rend transparent,

Je pouvais, les fenêtres closes,

Dire que le ciel était bleu

Lorsque les volets étaient roses

Comme des doigts devant le feu!

Pour voir les pics couverts de neige

En faisant le grand tour du val,

Le vieil écuyer du manège

Venait me chercher à cheval.

Je rentrais... Abeille, je t'aime,

Qui, comme un miel sur du pain sec,

Mettais sur le grec de mon thème

Un murmure beaucoup plus grec!

Minutes que rendaient célestes

La mélodie et le travail!

Tous nos orgueils étaient modestes

Comme des bijoux de corail.

Le soleil baignait Sauvegarde.

Monsieur l'Inspecteur des forêts

Envoyait souvent, par un garde,

Des fougères que j'adorais!

Et cette maison de campagne

Sentait, lorsque tombait le jour,

La mousse, comme la montagne,

Le mystère, comme l'amour!

Un grand chapeau garni de tulle

Pendait aux cornes d'un isard.

Mon père traduisait Catulle,

Et ma soeur déchiffrait Mozart.

II

LES PYRÉNÉES

Pourquoi suis-je, ô mes Pyrénées,

Attiré sans cesse vers vous,

Et, riantes ou ravinées,

Qu'avez-vous pour moi de si doux?

Lorsque j'arrive de Provence

A travers des champs de maïs,

D'où vient que je sens à l'avance

Votre odeur de gouffre et de lys?

D'où vient qu'à vingt ans comme à douze

Je suis debout dans le wagon,

Dès qu'on a dépassé Toulouse,

Pour vous chercher à l'horizon?

Et sitôt qu'au béret d'un pâtre

Je connais que vous approchez,

Quel est ce courant d'air bleuâtre

Qui m'aspire entre vos rochers?

D'où vient que, lorsque à votre charme

Je veux résister, c'est vraiment

Comme si par le fer d'une arme

Je rendais plus fort un aimant?

D'où vient que pour moi, sur la terre,

Il n'est d'Alpes ni d'Apennins

M'attirant avec ce mystère

Qu'ont les grands pouvoirs féminins?

D'où vient qu'en Tyrol et qu'en Suisse,

Où je suis allé par hasard,

Il n'est pas un chamois qui puisse

Me sembler beau comme un isard?

Où donc est-elle cette force

A quoi je sens que j'obéis?

Dans quelle fleur? Sous quelle écorce?

D'où vient que j'aime ce pays?

J'aurais pu le trouver superbe

Sans le trouver aussi charmant:

Quelle est, entre ses herbes, l'herbe

D'où naquit cet enchantement?

Lézard vivant ou feuille morte,

Un talisman se glissa-t-il

Dans l'humble butin qu'on rapporte

D'une course au bord d'un péril?

Qui de vous est une amulette,

Caillou blanc où luit un mica,

Pierre à l'odeur de violette,

Bouquet au parfum d'arnica?

Quels cristaux, quelles marcassites,

Grands monts où je me trouve heureux,

Font-ils que, né loin de vos sites,

Je me sens adopté par eux?

Effleurai-je une mandragore

Dans les racines d'un sapin

Quand je me rendais à Bigorre

En passant par le col d'Aspin?

Je n'ai pas l'âme montagnarde:

D'où vient que vous me retenez,

Pâle ciel que le mont regarde

Avec de grands lacs étonnés?

Est-il une Circé des neiges

Versant son philtre au ruisseau clair?

Où donc êtes-vous, sortilèges?

Dans l'eau, dans la terre ou dans l'air?

Je cherche... D'où m'êtes-vous nées,

Tendresses pour ce haut jardin?

--Mais dans le soir des Pyrénées,

Ma mémoire s'ouvre soudain.

Dans le soir une phrase vole,

Par mon père dite jadis:

«Ta grand'mère était espagnole.»

Ma grand'mère était de Cadix!

Ah! je comprends, montagne verte,

Pourquoi, souvent, dans vos sentiers,

J'ai marché d'un pas plus alerte

En rencontrant des muletiers!

Au tournant poudreux d'une route,

Je comprends, quand je vous entends,

Pourquoi, toujours, je vous écoute,

Grelots sonores, si longtemps!

Voilà pourquoi, sous les étoiles,

Je vous guettais au coin des ponts,

Attelages couverts de toiles,

De sparterie et de pompons!

Pourquoi j'aimais voir les saccades

Que l'âne imprime aux cacolets

Lancer dans l'argent des cascades,

Des grains de raisins violets!

Tout s'explique,--et, bal du dimanche,

Pourquoi, toujours, mon coeur battit

Lorsque l'espadrille était blanche

Et que le pied était petit!

Je n'étais pas traître ou fantasque

Quand j'aimais, dans les bruits du bal,

Presque autant le tambour de basque

Que le tambourin provençal.

Ce n'est pas l'odeur forestière

Que je demande au sapin bleu,

C'est le parfum de la frontière

D'un pays dont je suis un peu.

Car l'Espagne qui me possède

Et qui fait que je vais, là-haut,

--Laissant en bas la brise tiède,--

A la rencontre du vent chaud,

Ce n'est pas cette espagnolade

Qui pendant un instant vous a

Lorsqu'on mord dans une grenade

Ou qu'on respire un mimosa;

Ni la jeune espagnolerie

Qui vous prend quand on lit Musset

Et qu'une basquine fleurie

Passe dans votre rêve... c'est

Une Espagne en mon coeur vivante

Au point que, lorsqu'il bat le soir,

C'est elle, à grands coups, qui s'évente

De son petit éventail noir!

Donc, à ma lyre--est-ce une tare?

Mais avec fierté je le dis!--

J'ai quelques cordes de guitare:

Ma grand'mère était de Cadix!

Et, ma race, tu m'accompagnes

Lorsque ici je cherche, en rôdant

Sur la lisière des Espagnes,

Un pittoresque plus ardent.

Si j'aime un nerveux paysage,

C'est que je promène sur lui

Les yeux qu'avait dans son visage

Celle à qui je pense aujourd'hui.

Quelques piments dans un platane,

Un foulard jaune, un grand manteau,

Éveillent la voix gaditane

Dont parle en moi le contralto.

Et c'est pourquoi, souvent, je semble,

Bien qu'immobile, voyager:

Un doux fil qu'on tire et qui tremble

Me relie à quelque oranger!

C'est la raison, blondes cigales,

De mon goût pour les grillons bruns,

Et de ces humeurs inégales

Que me reprochent quelques-uns!

Mes autres aïeux voient sans haine

Cette étrangère qu'il y a

Dans la famille phocéenne

Que je tiens de Massilia;

Mais elle! sa race est jalouse,

Et, quand mon âme a des sursauts,

Je crois bien que cette Andalouse

Me dispute à ces Provençaux!

Ah! quand je sens mon énergie

Se briser en moi d'un coup sec,

Je suis pris d'une nostalgie

Qui ne vient pas d'un marin grec!

L'ancêtre que je commémore

Lorsque ainsi je deviens rêveur,

C'est peut-être, ô Cadix! un More

Dont la romance est dans mon coeur.

Et ce qui vers vous, Pyrénées,

Sans cesse me ramènera,

C'est que vous êtes dessinées

Avec des fiertés de sierra!

C'est que le vent chaud vient vous battre,

Ce vent énervant et subtil

Qui fait rire comme Henri Quatre

Et pleurer comme Boabdil!

C'est que votre terre, voisine

D'un sol où j'ai quelque cousin,

Reste encore si sarrasine

Qu'un blé s'y nomme sarrasin;

C'est que toujours votre nature

Garde en son frémissant décor

Une arabe désinvolture,

--Et l'écho sublime d'un cor!

Je comprends de quel atavisme

M'est venu ce besoin moral

De sentir un fond d'héroïsme

Au tableau le plus pastoral.

Mon goût même devient logique:

Voilà pourquoi, vent africain,

Il me faut une Géorgique

Retouchée un peu par Lucain!

Et, Galice, Aragon, si proches

De ces cimes qu'on voit blanchir,

Pourquoi, toujours, devant ces roches

J'aime vivre--sans les franchir!

Les Musardises · 第 4 / 7 段