Qui n'est qu'une goutte de sang,
Si je passais cette montagne,
Aurait un parfum trop puissant!
Mais ce que la France y mélange
Rend ici le parfum léger,
Et tout m'est doucement étrange
Sans que rien me soit étranger.
Superbe, et bien assez vermeille
Devant l'Espagne qui l'est trop,
La montagne est comme Corneille
Adaptant Guilhem de Castro!
Elle mêle une noble mousse
Aux rocs qu'un tonnerre ouvragea:
C'est de l'Espagne encore douce
Et de la France âpre déjà.
Ceux que le béret auréole
S'ajoutent, d'un air que je sais,
Ce rien de bravade espagnole
Qui rendit toujours plus français!
Les fouets claquent en mousquetade,
Les mots chantent sous le balcon,
Et déjà la rodomontade
Roule de l'_r_ dans le gascon.
Folie où la raison chuchote,
La bravoure du béarnais
Porte Sancho sous Don Quichotte
Comme un gilet sous un harnais.
La sombre cape où l'on s'engonce
Ne se voit pas encor souvent;
Mais l'oeil sous le sourcil s'enfonce,
Et la fenêtre sous l'auvent.
Lorsque tourbillonnent ces rondes
Que l'on noue autour des pressoirs,
Quelques femmes sont encor blondes,
Tous les raisins ne sont pas noirs!
Au seuil des blanches maisonnettes
Danse un couple auquel je ne vois
Pas encore des castagnettes...
Déjà des claquements de doigts!
La danseuse, brusque et gentille,
Est encor française... Elle l'est...
Mais on dirait que la mantille
Commence dans le capulet!
Au fond des églises agrestes,
Riantes comme leurs curés,
Les ferveurs sont encor modestes,
Les autels déjà trop dorés!
D'une tendresse encor française,
La foi qui dans ces roches vit
Aurait peur de sainte Thérèse,
Et Bernadette lui suffit!
Devant ces crêtes mitoyennes
Voilà pourquoi je suis si bien:
Toute la France de mes veines
Dans ce clair pays me retient;
Car, parmi tout mon sang, vous n'êtes,
O goutte de sang espagnol,
Que comme entre mille alouettes
Un furtif petit rossignol!
Et si j'aime, depuis l'enfance,
Sous ce ciel venir, et rester,
C'est qu'ici, sans quitter ma France,
J'entends mon Espagne chanter!
III
L'EAU
Luchon, ville des eaux courantes,
Où mon enfance avait son toit,
L'amour des choses transparentes
Me vient évidemment de toi!
Ton nom seul, plein de bulles blanches,
Fait pour moi des ruisseaux couler
Sous des passerelles de planches
Que mon pied soudain sent trembler!
Où voit-on les bergeronnettes,
Qui s'y connaissent en ruisseaux,
Longer plus d'eaux vives et nettes
Sous de plus verdoyants arceaux?
Où la neige daignerait-elle
Descendre ainsi du pic sacré
Pour former une cascatelle
Dès qu'un passant est altéré?
Où voit-on s'offrir une vasque
A chaque tournant de chemin
Pour qu'on puisse tenir Vénasque
Dans le creux glacé de sa main?
Ce Vénasque au chapeau de brume
Ne cesse pas de faire au val
Des générosités d'écume
Et des largesses de cristal!
Prodigue sûr de ses ressources
Et que la pelouse bénit,
Le mont jette l'argent des sources
Par les fenêtres de granit!
Il veut, formidable Mécène
Qui sait que l'eau fait toujours bien,
Subvenir à la mise en scène
De ce décor virgilien.
Dans l'herbe, au fond du précipice,
Caressant ou rongeant le bord,
Partout l'eau sourd, l'eau court, l'eau glisse,
L'eau fuit, l'eau bout, l'eau rit, l'eau dort!
L'eau brille dans ta robe grise
Comme des glaives et des socs,
Montagne auguste dont Moïse
Semble avoir frappé tous les rocs!
Quand l'eau semble absente, un bruit tendre
Nous avise qu'elle est tout près,
Et quand on ne peut pas l'entendre,
On la sent dans l'odeur des prés.
O sentiers! ô ruisseaux sans nombre
L'un à l'autre se mélangeant!
Les sentiers sont des ruisseaux d'ombre,
Les ruisseaux des sentiers d'argent!
A travers d'obliques ondées,
L'Aurore, dans un bleu frisson,
Voit les collines accoudées
Comme des nymphes qu'elles sont!
Sur leurs épaules incarnates
Des torrents glissent, éperdus!
Et ces éblouissantes nattes
Sont faites de ruisseaux tordus!
De l'eau partout! Quand la rivière
Déborde,--histoire de pouvoir
Laisser autour de la chaumière
Des petits morceaux de miroir,--
Les champs ont du ciel dans leurs barbes
Comme un vieil homme a des yeux bleus!
Et vous savez, chevaux de Tarbes
Qui broutez les prés onduleux,
Combien de ces flaques dormantes
Il faut savoir franchir d'un bond
Lorsqu'on galope sur les menthes,
Dont l'écrasement sent si bon!
Quelle terre ne serait sèche
Auprès de cette terre? Ah! si
L'on vivait d'amour et d'eau fraîche,
Ce ne pourrait être qu'ici!
Et des fontaines! des fontaines!
Y en a-t-il!... Il y en a
Pour toutes les Samaritaines
Et pour toutes les Rébecca!
Partout de l'eau! Toujours des gouttes
Aux sandales des vagabonds!
Tant d'eau partout que, pour les routes,
Il faut, partout, des ponts, des ponts!
Voûtés comme de bons esclaves,
Les ponts, joyeux de leurs fardeaux,
Pour leur faire passer les gaves
Prennent les routes sur leurs dos!
Et les routes d'or, qui s'amusent
De voir les ponts plonger aux flots
Leurs grands pieds de pierre qui s'usent,
Ont de longs rires de grelots!
A l'heure où sortent les bréviaires,
Le crépuscule rend divins
Ces paysages de rivières,
D'arches, de pics et de ravins.
Et toute cette eau, source ou gave,
Sur le roc ou sous les cressons,
Voix joyeuse ou silence grave,
Nous instruit en fraîches leçons.
Ah! quelle leçon vaudrait-elle
Cette claire leçon d'amour
Que donne la neige éternelle
En pensant aux ruisseaux d'un jour?
Où s'apprend la persévérance?
C'est au catéchisme de l'Eau
Qui, sous des airs d'indifférence,
Songe toujours à son niveau.
Contre la force ou le sarcasme,
L'Eau, noble et fine, nous apprend,
En bouillonnant, l'enthousiasme,
Et la patience, en filtrant!
Ses conseils n'ont rien de scolaire,
Car elle enseigne, en ses ruisseaux,
L'utilité de la colère,
Des belles chutes, et des sauts!
Elle murmure avec tendresse
--Car elle veut que nous rêvions--
Que bien souvent une paresse
Peut laisser des alluvions!
On sait tout lorsque l'on assiste
Aux cours délicieux de l'Eau:
Sous la fougère et sous le ciste
Elle explique, en passant, le Beau,
Prodiguant l'exemple qui frappe,
Elle prouve aussi bien qu'il est
Dans l'abondance d'une nappe
Que dans la grâce d'un filet.
La dignité, cet esclavage,
Ne rend jamais son flot boudeur;
On ne connaît pas le rivage
Où l'attachera sa grandeur!
Son orgueil n'a pas la folie
De se priver des jeux charmants.
Ah! comme elle aime qu'on oublie
Qu'elle est un des quatre éléments!
Quand de sa crue on s'inquiète,
Elle se pique de vermeil,
Ne dédaignant pas la paillette
Qu'elle sait être du soleil.
C'est par l'Eau que les blanches cimes
Se racontent aux peupliers:
Car les glaciers les plus sublimes
Parlent en ruisseaux familiers.
Eh quoi! l'Eau? la soeur de la Terre?
L'Eau qui féconde? la grande Eau?
L'Eau qui lave et qui désaltère
Daigne jouer sous ce rideau?
Elle joue avec l'écrevisse,
Avec le saule... Et, tout d'un coup,
Elle va se mettre en service,
Elle qui peut inonder tout!
Elle coulait, large et futile,
Sous les terrasses du château,
Et puis un besoin d'être utile
L'a prise brusquement, cette eau!
Lâchant la pompe fluviale,
Elle file, d'un air malin,
Dans la rigole triviale
Que lui propose le moulin!
Elle s'échappe des palettes,
Et, bravement, voulant avoir
De grosses bulles violettes,
Elle va mousser au lavoir;
Elle entre, avec un bruit de foudre,
Dans une scierie aux longs toits,
Pour y mêler sa blanche poudre
A la poudre blonde du bois;
Et quand on a dépecé l'arbre,
Elle va, toujours s'échappant,
S'embaucher pour scier du marbre
Chez un marbrier de Campan!
Elle a ses gaîtés les meilleures
Dans le travail et dans le bruit...
L'Eau divine a fait ses huit heures
Quand commence à tomber la nuit!
Le clair de lune y met sa traîne...
Le bétail y met ses naseaux...
Soyez, belle Eau Pyrénéenne,
Bénie entre toutes les eaux!
--Source calme ou torrent bravache,
L'Eau qui descend de la hauteur
Apprend tout ce qu'il faut qu'on sache
Pour être poète ou lutteur!
L'Eau ne cesse pas, gave ou source,
D'apprendre à l'homme, à chaque instant,
Qu'on emporte--en prenant sa course,
Et qu'on reflète--en s'arrêtant;
Mais que, malgré le flot qui rage,
L'arbre emporté d'un brusque effort,
O lutteur, devient un barrage
Lorsque le torrent n'est pas fort;
Et que, malgré l'azur, poète,
Quand le ruisseau n'est pas profond,
A travers le ciel qu'il reflète
On peut voir la terre du fond!
1893.
IV
LA BRANCHE
Cette branche pendante et gracile de saule,
Qui vibre parce que l'eau vibrante la frôle,
Ayant voulu sans doute écouter de plus près
Ce que dit le ruisseau dans son tumulte frais,
Se pencha, d'une souple inflexion de tige,
Un peu d'abord, puis trop,--maladresse ou vertige!
Et l'eau, par une feuille, en courant, la retint:
Si bien qu'elle, à présent, dont c'était le destin
De vivre, avec toujours le même geste calme,
Dans l'azur, d'une vie indolente de palme,
Elle doit s'agiter sans cesse, trembloter.
Sangloter quand il plaît à l'eau de sangloter.
Se secouer gaîment si l'eau devient rieuse,
Et s'épuiser en longs émois, la curieuse,
Qu'estiment bien punie alors ses vertes soeurs,
Mais qui n'a nul regret des tranquilles douceurs,
Mais qui secrètement les raille et les méprise,
Mais qui se sent, malgré le courant qui la brise,
Et l'affole, et malgré l'implacable ruisseau
Qui ne lui fait jamais grâce d'un seul sursaut,
Heureuse d'être celle avec qui communique
Le flot, et de savoir ce qu'il dit, elle unique!
V
LA FONTAINE DE CARAOUET
La Fontaine de Caraouet
Est la plus charmante de toutes.
Elle chante comme un roue,
La Fontaine de Caraouet!
Elle est si fraîche qu'Arouet
Perdrait, en y buvant, ses doutes.
La Fontaine de Caraouet
Est la plus charmante de toutes.
O Fontaine de Caraouet,
Tu chantes sous de vertes voûtes!
Qui boit ton eau fait un souhait,
O Fontaine de Caraouet!
Quand celle qu'on aime vous hait,
En chantant tu vous désenvoûtes,
O Fontaine de Caraouet
Qui chantes sous de vertes voûtes!
O Fontaine de Caraouet,
De quelle ombre tu te veloutes!
C'est là que mon sort se jouait,
O Fontaine de Caraouet,
Là qu'un silence m'avouait
Ce qu'entend le coeur aux écoutes...
O Fontaine de Caraouet,
De quelle ombre tu te veloutes!
O Fontaine de Caraouet,
Est-ce que toujours tu glougloutes?
Les guides claquent-ils du fouet,
O Fontaine de Caraouet?
La villa blanche qu'on louait
Est-elle encor près des trois routes?
O Fontaine de Caraouet,
Est-ce que toujours tu glougloutes?
La Fontaine de Caraouet
Est au fond des heures dissoutes.
Ne me demandez plus où est
La Fontaine de Caraouet!
D'un bonheur on est le jouet,
Et puis, au jour, jour, tu t'ajoutes...
La Fontaine de Caraouet
Est au fond des heures dissoutes!
Les Fontaines de Caraouet
Nous laissent sur le coeur des gouttes.
Ces gouttes tremblent pour dire: «Et
La Fontaine de Caraouet?»
Même si l'on se secouait
Elles ne tomberaient pas toutes.
Les Fontaines de Caraouet
Nous laissent sur le coeur des gouttes!
VI
LA GLYCINE
A mon balcon cette glycine
Tord ses bras fleuris dans le soir,
Avec le tendre désespoir
D'une princesse de Racine.
Elle en a la fière langueur
Et la mortelle nonchalance;
Et lorsqu'un souffle la balance,
Et que le jour traîne en longueur,
Et tarde à partir, et recule
Le déchirement tant qu'il peut,
Elle exhale une âme d'adieu,
Bérénice du crépuscule!
Le livre glisse de mes mains.
Le petit drame se termine.
«Cruel!» dit au jour la glycine.
Les cieux blessés ont des carmins.
Par la haute porte-fenêtre,
Mystérieusement, alors,
Une des branches du dehors,
Comme un geste vivant, pénètre.
Du frémissant encadrement
Ce bras jeune et souple s'échappe;
Et je sens sur mon front la grappe
Qu'il laisse pendre tendrement!
Tout s'embaume. Et je remercie.
Et, pour lui dire mon amour,
Je donne à la fleur, tour à tour,
Le nom d'Esther et d'Aricie.
Et je compare, les yeux sur
Mon livre tombé sans secousse,
L'odeur plus forte d'être douce
Au vers plus ardent d'être pur!
Un divin poison m'assassine!
Et je doute, en le chérissant,
Si de ma glycine il descend
Ou s'il monte de mon Racine!
VII
LE CARILLON DE SAINT-MAMET
Le Carillon de Saint-Mamet
Tinte quand d'or le ciel se teinte;
Comme si le soir s'exprimait,
Le Carillon de Saint-Mamet
Mystérieusement se met
A tinter dans l'air calme... Il tinte,
Le Carillon de Saint-Mamet,
Tinte, quand d'or le ciel se teinte!
Qui plaint-il, qu'est-ce qu'il promet,
Ce chant de promesse et de plainte?
Plaint-il les gens de Saint-Mamet
Ou bien nous?... Est-ce qu'il promet
Le pardon du mal qu'on commet
Dans l'âpre course où l'on s'éreinte?
Qui plaint-il? Qu'est-ce qu'il promet,
Ce chant de promesse et de plainte?
Mon coeur, croyant qu'on lui parlait,
Frissonnait à ce chant qui tinte,
Quand j'étais un enfantelet!
Mon coeur croyait qu'on lui parlait...
Ah! je voudrais encor qu'il ait
Cette délicieuse crainte!
Mon coeur, croyant qu'on lui parlait,
Frissonnait à ce chant qui tinte!
L'odeur des herbes qu'on brûlait
Disait bientôt l'automne atteinte.
Une chauve-souris volait.
L'odeur des herbes qu'on brûlait
Venait jusqu'à notre chalet,
Et nous avions la gorge étreinte.
L'odeur des herbes qu'on brûlait
Disait bientôt l'automne atteinte.
Levant les yeux de son ourlet,
La servante disait: «Il tinte!»
Et regardait vers le volet,
Levant les yeux de son ourlet!
Ce tintement la consolait
D'être à d'humbles choses astreinte.
Levant les yeux de son ourlet,
La servante disait: «Il tinte!»
La femme qui nous vend du lait
Se signait mainte fois et mainte;
Vite mettant son capulet,
La femme qui nous vend du lait
Vers la petite église allait;
Et, des morts traversant l'enceinte,
La femme qui nous vend du lait
Se signait mainte fois et mainte!
Le Carillon de Saint-Mamet
Ne tintait pas mieux qu'il ne tinte;
Mais, alors, comme il nous charmait,
Le Carillon de Saint-Mamet!
La mère de ma mère aimait
L'écouter, la bougie éteinte...
Le Carillon de Saint-Mamet
Ne tintait pas mieux qu'il ne tinte.
Mais notre vie, alors, coulait
Plus profonde d'être restreinte!
Comme un ruisseau sur le galet,
Ah! notre vie, alors, coulait!
Nous n'avions qu'un petit valet,
Mais qui chantait une complainte...
Et notre vie, alors, coulait
Plus profonde d'être restreinte!
Le volubilis violet
Se mêlait à la coloquinte;
L'humble barrière où s'enroulait
Le volubilis violet
N'était pas encor ce qu'elle est:
Une belle grille bien peinte!
Le volubilis violet
Se mêlait à la coloquinte!
Toute aube sent le serpolet.
J'ignorais le mal et la feinte.
J'avais une âme d'oiselet.
Toute aube sent le serpolet.
Ah! si j'avais su qu'il fallait
Devenir Alceste ou Philinte!
Toute aube sent le serpolet.
J'ignorais le mal et la feinte.
Le Carillon tintait, fluet!
Au salon de perse déteinte
Ma soeur jouait un menuet.
Mais, quand tintait le son fluet,
Le menuet diminuait
Pour écouter le son qui tinte...
Le son, alors, entrait, fluet,
Au salon de perse déteinte.
Dieu! pourrait-on, si l'on voulait,
Te ravoir, simplicité sainte?
Reboire au premier gobelet?
Le pourrait-on, si l'on voulait?
C'est pourtant d'un oignon bien laid
Qu'on revoit fleurir la jacinthe!
Dieu! pourrait-on, si l'on voulait,
Te ravoir, simplicité sainte?
Une étoile se rallumait
Sur le val, obscur labyrinthe.
Au-dessus de chaque sommet
Une étoile se rallumait
Quand la cloche de Saint-Mamet
Tintait!... Oh! si, lorsqu'elle tinte,
Une étoile se rallumait
Sur la vie, obscur labyrinthe!
O Carillon de Saint-Mamet,
Tinte, quand d'or le soir se teinte!
Dans l'air bleu qui nous le transmet,
O Carillon de Saint-Mamet,
Tinte ce tintement qui met
Plus de calme en notre âme!... Tinte,
O Carillon de Saint-Mamet,
Tinte, quand d'or le soir se teinte!
VIII
PRIÈRE D'UN MATIN BLEU
Tout est bleu d'éther.
L'abeille du lys
Dit: «_Pater noster
Qui es in coelis..._»
Le moineau des toits,
Le lézard du mur
Disent à la fois:
«_Sanctificetur..._»
«_Nomen..._», dit le jonc.
«_Tuum..._», dit l'étang.
Et le doux et long
Delphinium blanc
Répète: «_Tuum..._»
Sur autant de tons
Qu'un delphinium
A de clochetons!
Que dit l'eau du puits?
«_Adveniat..._» L'air?
«_Regnum tuum..._» Puis
Tout devient plus clair!
Bien qu'entre les pins
Glisse un canon mat,
Là-bas les lapins
Ont gémi: «_Fiat!..._»
Ayant accepté
Qu'un plomb la tuât,
La caille a chanté:
«_Voluntas tua!..._»
Un pigeon luisant
Quitte le bouleau
Et monte, en disant:
«_Sicut in coelo!..._»
La bêche, à ce vol
Dont elle vibra,
Droite dans le sol
Gronde: «_Et in terra!_»
Et: «_Panem nostrum..._»,
Dit le sol vermeil.
«_Quotidianum..._»,
Répond le soleil!
Le ciel est si bleu
Que tout, ce matin,
Pense qu'il ne peut
Prier qu'en latin!
C'est le réséda
D'aube irradié
Qui murmure: «_Da
Nobis hodie..._»
«_Dimitte nobis
Debita nostra..._».
Bourdonne l'iris
Où l'abeille entra.
Le fenouil léger
Qu'on appelle aneth
Dans le potager
A dit: «_Sicut et..._»
«_Nos dimittimus..._»,
Disent à mi-voix,
«_Debitoribus..._»,
Les fourmis du bois.
Dans ses petits pots
Le myosotis
S'éveille à propos
Pour dire: «_Nostris..._»
Blanc d'avoir traîné,
Le pur Lohengrin,
Le cygne dit: _«Ne
Nos inducas in..._»
Un corbeau plus vieux
Que Mathusalem
Croasse un pieux:
«_Tentationem._»
«_Sed libera nos..._»,
Bêlent en marchant
Les doux mérinos
Qui broutent le champ.
Ayant le premier
Fait le mal subtil,
Que dit le pommier?
«_A malo!_» dit-il.
Il dit: «_A malo..._»
Et le cyclamen
Incliné sur l'eau
Lui répond: «Amen!»
1891.
IX
OMBRES ET FUMÉES
J'aime les ombres, les fumées,
Ces fugacités et ces riens,
Ces formes vaguement formées,
Ces tremblements aériens.
Je t'aime, toi qui ne te poses
Jamais, Fumée, ô soeur du Vent,
Et je vous aime, Ombre des choses,
Plus que les choses bien souvent!
Je vous aime, parce que, vaines,
Vous me convenez, à moi, vain,
Et parce que, les incertaines,
Vous me charmez, moi, l'incertain!
Oui, j'aime toutes les fumées,
Celles qui traînent sur les champs,
Celles qui sortent des ramées,
Celles aux panaches penchants,
Les larges dont les hanches rondes
Se roulent dans l'azur profond,
Celles qui sont des boucles blondes
Qui de plus en plus se défont,
Ou des vrilles que l'air allonge,
Fins copeaux roulants et fuyards
De quelque menuisier de songe
Qui raboterait des brouillards;
J'aime celles qui sont, il semble,
--Leurs flocons ensemble étant pris
Et montant ainsi pris ensemble,--
Des grappes de gros raisins gris;
Celles dont le duvet tressaille
Sur les chaumes, piquant au bout
De ces obscurs chapeaux de paille
Des aigrettes de marabout;
Celles qui, tôt disséminées,
Par petits bonds légers s'en vont
Du chalumeau des cheminées,
Comme des bulles de savon;
Les droites et les zigzagantes,
Et celles qui font sur les cieux
Des fioritures élégantes,
Des paraphes prétentieux;
J'aime celles dont les spirales
Semblent monter d'un encensoir;
J'aime les roses, matinales,
J'aime les bleuâtres, du soir;
Et celles que j'aime entre toutes,
Sont les pâles, les faibles, les
Pas encor tout à fait dissoutes,
Mais presque, aux lointains violets;
Celles aux graciles volutes
Qui, dans les vallons assombris,
Dénoncent à peine les huttes
Et les éphémères abris;
Celles qu'un jeu de brise courbe,
Courbe et redresse tour à tour,
Sur les moribonds feux de tourbe
Abandonnés par le pastour,
Et dont les timides guirlandes
S'effacent à nos yeux ravis,
Et défaillent au loin des landes
Sur un horizon de lavis...
* * * * *
Et j'aime aussi toutes les ombres,
Et tous leurs caprices chinois,
Géantes, naines, pâles, sombres,
Selon l'heure et selon le mois;
Les belles ombres magistrales
Qui rampent solennellement;
Les ombres caricaturales
A l'hoffmannesque mouvement;
Les ombres surtout, je l'avoue,
Qui par des pinceaux très subtils
Semblent faites: sur une joue,
Cette fameuse ombre des cils;
Cette ombre que, minutieuse,
Sur le bas du roc cinabrin
Ou sur le pied roux de l'yeuse,
Projette l'herbe, brin par brin;
Sur le ruisseau, l'ombre d'un saule
Superposée à son reflet;
Au fond du ruisseau, l'ombre drôle
D'un têtard vif sur le galet;
Une ombre de fils d'araignée
Dans laquelle un insecte mort,
Balançant sa panse saignée,
Met une petite ombre encor;
Votre ombre au rideau de l'auberge,
Moustaches du chat accroupi;
L'ombre d'un cheveu de la Vierge;
L'ombre d'une barbe d'épi;
Et dans le lys, cadran solaire
A qui Mab dit: «Quelle heure est-il?»
En bâillant sous un capillaire,
L'ombre tournante du pistil!
Mais les ombres que je préfère,
Sont celles, naturellement,
Qu'un fugitif objet vient faire,
Les chères ombres d'un moment.
Et c'est l'ombre de ce qui vole
Qui me séduit le plus, étant
La plus vaine et la plus frivole,
Par son symbole inquiétant.
J'aime les ombres minuscules
Qui dansent sous les papillons,
Qui dansent sous les libellules,
Sur l'eau, les herbes, les sillons;
J'aime l'ombre que l'alouette
Laisse par terre en s'élevant,
Et la rapide silhouette,
Sur les toits, de l'engoulevent;
L'ombre d'un bond de sauterelle,
L'ombre, sous un zéphyr souffleur,
De la plume abandonnant l'aile,
Du pétale quittant la fleur;
Toute ombre vite évanouie,
Toute ombre qu'on perd brusquement:
Sur les lèvres de mon amie
L'ombre d'un attendrissement,
Dans toutes les ombres des branches
Toutes les ombres d'oiselets,
Celles, sur les poussières blanches,
De votre vol, duvets follets,
Et, sur la frissonnante page
Où j'écris ces vers, au jardin,
L'ombre que jette le passage
De quelque moucheron soudain!
Oui, lorsque à mon accoutumée
Je laisse aller jouer mes yeux,
C'est avec l'ombre et la fumée
Qu'ils s'amusent toujours le mieux;
Et parmi les ombres sans nombre
Au jeu desquelles je me plus,
La plus philosophique, l'ombre
La plus ombre, et, partant, la plus
Vraiment de mes regards aimée,
Ce fut,--ô deux riens s'assemblant!--
Ce fut l'ombre d'une fumée
Bleuissante sur un mur blanc!
1893.
X
LA FLEUR
J'étais là, bien couché dans ce bon tas de foin,
Dans ce bon tas profond de foin, qui, de très loin,
S'était promis à moi par son parfum qui rôde;
J'étais là, caressé d'une chatouille chaude,
Presque disparaissant dans la ronde rousseur,
Le corps enveloppé d'une vaste douceur,
La tête, cependant, commodément plus haute,
Riant d'aise, alangui, remerciant mon hôte,
Lequel m'insinuait des brins astucieux;
J'étais là bien couché, mon chapeau sur les yeux,
Bercé d'un tintement de cloches éloignées,
Ramenant quelquefois des touffes par poignées
Pour hâter mon complet ensevelissement,
Humant la forte odeur avec enivrement,
Et, béat, le coeur gai, le corps las, l'esprit veule,
Sentant crouler sur moi l'affectueuse meule!
J'étais là, somnolent, monologuant, et puis
Attentif aux milliers de craquants petits bruits
Secs et fins qu'on entend dans le foin qu'on écoute;
Je disais, mi-parlant, mi-chantonnant: «Le doute
Étant un oreiller, selon Montaigne, mol,
Doit être un oreiller de foin... de foin... Bien fol
Qui de courir les prés a conservé l'envie!
Pour moi, je vois ici l'emblème de ma vie.
Après avoir longtemps dans tous les sens erré,
J'ai, de mes verts espoirs, fait un grand tas doré,
Un tas de foin... de foin... sur lequel, à ma guise,
J'écoute, d'une oreille artiste et qui s'aiguise,
Des bruits ténus que nul ne percevrait que moi;
Sur lequel--d'autant plus méritoire, ma foi,
Que moi-même, et tout seul, j'ai dû faucher mon herbe,--
Je goûte le repos confortable et superbe.»
Je me félicitais ainsi, quand, tout d'un coup,
Je me sentis piqué vivement dans le cou.
Et, furtive d'abord, insaisissable, obscure,
Elle devint bientôt si forte, la piqûre,
Que dans mon oreiller j'en cherchai la raison:
Et je vis qu'une fleur prise en la fauchaison,
Moins souple que le foin, m'avait, morte revêche,
Enfoncé dans la chair sa tige dure et sèche.
XI
L'IF
Le sol était jonché d'une automne craquante;
Et je faisais, au fond des bois où je fréquente,
Mon petit tour contemplatif.
Les buissons roux étaient comme un cercle de faunes.
Soudain, il me sembla, parmi les arbres jaunes,
Que je voyais jaunir un if.
«Eh quoi! vous, l'arbre vert, toujours vert», m'étonnai-je
«Vous dont le vert profond reste noir sous la neige.
Vous, l'If, de ce jaune honteux?»
Mais, semblant désigner d'un mouvement de branche
Les arbres dont sur lui tout l'octobre se penche,
L'If me répondit: «Ce sont eux...
«Eux qui, supportant mal mes insolences vertes,
Des feuilles qu'ils perdaient ont mes branches couvertes.
Ces feuilles, innombrablement,
Se sont, comme des mains rageuses et crispées,
A tous mes verts piquants si jaunes agrippées,
Qu'on me croira jaune, un moment!»