On sera morts depuis longtemps

Qu'aux visiteurs priés d'attendre

Ces portraits feront encor prendre

Patience quelques instants.

On sera ces oncles, ces tantes,

Ces bonshommes gras ou fluets,

Ces haut-de-forme désuets,

Et ces robes trop importantes!

Ces enfants dans des fauteuils, nus;

Ces lycéens--depuis grands-pères!--

Ces magistrats, ces militaires,

Tous ces morts, tous ces inconnus!

Cessez, fenêtres minuscules,

De nous offrir aux yeux moqueurs

Lorsqu'il n'y aura plus des coeurs

Pour accepter nos ridicules!

Ah! nos portraits qui s'en iront

Dans les albums inévitables

Déposés sur les coins des tables

Où, doucement, ils jauniront!

Morts, faudra-t-il que l'on remeure

D'abord dans les coeurs, puis encor

Sur ces cartons à biseau d'or

Où sinistrement on demeure?

Jetez ces rois et ces valets

Dont s'éternise l'agonie!

Puisque la partie est finie,

Jetez les cartes! Jetez-les!

XX

AU CIEL

«Hé, là-bas!» s'écria saint Pierre,

«Qui frappe à l'huis du Paradis?

--Oh! c'est l'âme d'un pauvre hère,

Mon bon Monsieur!» que je lui dis.

--«Vous croyez qu'on entre peut-être

Ici comme dans un moulin?

--Vous êtes si bon, mon doux maître...»

Repris-je en faisant le câlin.

--«Taisez-vous! On ne peut me plaire

Par des douceurs ni des cadeaux;

C'était bon avec leur Cerbère

Qu'on prenait avec des gâteaux!

«Je suis un portier sans faiblesse.

Répondez: sur terre, là-bas,

Alliez-vous entendre la messe?

--Pas souvent», lui dis-je tout bas.

--«On sait ce que cela veut dire,

Pas souvent! Mais notre bon Dieu

Est partout. Cela peut suffire

De l'adorer hors du saint lieu.

«Lui faisiez-vous votre prière

En vous couchant?--En me couchant?

Je ne me souviens pas, saint Pierre.

Mais peut-être bien qu'en cherchant...

--«Hum!... enfin!... Et la bonne chère?

--Je l'aimais assez...--Et le vin?

--La bouteille aussi m'était chère.

--Bûtes-vous trop?--Cela m'advint.

--«Mais vous viviez comme un infâme!

Et la vertu?...--Dame! j'aimais

Toujours une petite femme!

--Était-ce la même?--Jamais!

«Que la dernière était jolie!

On s'en allait, sur les gazons,

Par les dimanches de folie,

On s'en allait...--C'est bien! Gazons!

«Et vous avez encor l'audace

De me dire ça sous le nez?

Pour vous nous n'avons pas de place:

Allez-vous-en chez les damnés!

«Oh! là-bas on vous fera fête,

Monsieur le... Tiens, au fait, qu'avez-

Vous été sur terre?--Poète.

Je faisais des vers, vous savez.

--«Hein? Poète?...» Alors, m'ouvrant vite:

«Pourquoi,» fit-il d'un ton plus doux,

«Ne l'avoir pas dit tout de suite?

Entrez donc! Vous êtes chez vous.»

XXI

BALLADE DES VERS QU'ON NE FINIT JAMAIS

Mes vers pour qui je sens la plus grande tendresse

Sont tous les non-finis qui vont par un, par deux;

Ces vers dont on remet l'achèvement sans cesse,

Qu'on retrouve en fouillant dans les papiers poudreux.

Quand on est un poète, on est un paresseux;

On n'est point patient comme un graveur sur cuivre:

Souvent, quand la beauté d'un sujet vous enivre,

On se met au travail; mais le feu tombe, mais

Les vers vont faiblissant si l'on veut les poursuivre.

Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais.

L'idée est délicate, et la forme la blesse

Des poèmes trop faits. Elle préfère ceux

Qui ne l'ajustent pas avec trop d'étroitesse:

Elle court moins danger de s'abîmer en eux.

Quand on veut achever, cela devient chanceux;

La mort du sens exquis bien souvent doit s'ensuivre;

Il fond comme fondrait une étoile de givre

Qu'on voudrait prendre, ou bien la neige des sommets!

Dans des vers terminés le rêve peut-il vivre?

Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais.

C'est vous, vers commencés, et puis que l'on délaisse,

Rondels abandonnés, refrains harmonieux

Auxquels on n'a pas fait de chansons, par mollesse,

Sonnets dont on n'a fait qu'un tercet merveilleux,

C'est vous que le poète aime toujours le mieux.

Et tel alexandrin qu'un second n'a pu suivre

Dit un charme, un parfum léger dont on fut ivre,

Mieux qu'un poème long. Ce sont les plus mauvais,

Les vers que, du tiroir, pour la foule, on délivre...

Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais.

ENVOI

Lecteur, je suis navré. Ces vers que je te livre

--Dont, peut-être, on vendra le papier à la livre,--

Ne sont pas, il s'en faut, hélas! ceux que j'aimais.

Car les meilleurs, comment les mettre dans un livre?

Les meilleurs sont les vers qu'on ne finit jamais.

XXII

SUR UN EXEMPLAIRE DE LA PREMIÈRE ÉDITION DE CE LIVRE

... Le savant Huet, évêque d'Avranches, faisait venir _musard_ du

latin _musa_.

(PRÉFACE.)

Ainsi j'ai musardé, musardisé, musé,

Sans croire qu'aux lauriers pour moi fussent des branches,

Et sans être aussi sûr que Monseigneur d'Avranches

Qu'un mot comme _musard_ vînt de _Musa, Musæ_.

Ainsi j'ai soupiré, flûte, cornemusé,

Sans savoir que parfois sur des jeux tu te penches,

O Muse! et que tu prends tout d'un coup des revanches

Lorsqu'on pense avec toi ne s'être qu'amusé.

Je jouais, pour user ma jeunesse trop neuve,

En attendant le jour prédit par Sainte-Beuve

Où survit au musard un homme avantageux.

Je jouais... puis: «Vivons!» dis-je, en fermant ce livre.

Mais la Muse habitait dans le nom de mes jeux;

Et sans elle à présent je ne saurais plus vivre.

II

INCERTITUDES

I

CHANSON DANS LE SOIR

Il fit halte, ébloui, humant

Cette soirée et son haleine,

Au sommet de l'escarpement

D'où l'on découvre infiniment

La plaine.

Un doux crépuscule du mois

Des doux crépuscules--septembre--

Bleuissait vaguement les bois,

Sous un ciel de rose, à la fois,

Et d'ambre

La lune, basse, et n'ayant point

Son teint coutumier de béguine,

Montrait un rougeâtre embonpoint,

Telle une orange mûre à point,

Sanguine;

Et, sous cet astre de Japon,

Le val fuyait en molles lignes,

Avec le canal clair, le pont,

L'étang ridé comme un crépon,

Les vignes.

Il admirait, lorsque, soudain,

Un chant monta de ce théâtre,

De ce cirque, de ce jardin,

Exhalé du dernier gradin

Bleuâtre,

Et cet air où le soir mêla

Son murmure de vaste conque,

Cet air divinement vola...

C'était, d'ailleurs, un _lon lon la_

Quelconque.

Mais, dans le lointain de pastel,

Ce chant naïf, lent comme un psalme,

Était irrésistible,--et tel

Que cet instant fut immortel

De calme.

Il se fit un tel unisson

De ce chant et du paysage,

Que le poète eut un frisson.

Et nous vîmes des pleurs sur son

Visage.

Puis, de ce ton triste et coquet,

Ému, mais où du railleur passe,

De ce ton qui laisse inquiet,

Qui est son défaut, et qui est

Sa grâce,

Cependant que toujours, parmi

Le doux bruit du soir qui soupire,

Montait sur le val endormi

La chanson charmante, il se mit

A dire:

«O chanson qui monte, vieil air,

Filet lointain d'une voix pure,

Selon la brise vague ou clair,

O dentelle de son dans l'air,

Guipure!

«O chanson qui monte dans l'or,

Du ciel, sur la lande embrumée,

Qui flotte au-dessus du décor,

Ruban de son, et moins encor...

Fumée!

«Oh! qui donc, de cette façon

Mélancolieuse et touchante,

Quel rustique et jeune garçon,

Quel bouvier, quel pâtre, ô chanson,

Te chante?

«Quel simple, ignorant de ce qu'il,

Oh! de tout ce qu'il ressuscite

De tendre, en moi, de puéril,

Ajoute ce charme subtil

Au site?

«Charme dont, languissant musard,

Je suis ému jusqu'à la larme,

Parce que, inattendu, sans art,

Il éclôt d'un simple hasard,

Ce charme!

«Voilà! le fredon d'un vilain,

L'odeur d'un pré, la saison, l'heure,

Un peu de bleu crépusculin,

Voilà! ce n'est pas plus malin...

On pleure!

«Eh quoi! pleurer comme d'amour

Pour un _lon lon la_ monotone,

Pour le dernier soupir du jour,

Pour le vent dans les arbres, pour

L'automne?

«De quoi donc souffrent-ils, mes nerfs?

De quoi donc, mon âme, es-tu veuve,

Pour que, parmi ces champs déserts,

Un air tel que tous les vieux airs

M'émeuve?

«Est-ce là mon état normal?

De quel ciel suis-je nostalgique?

De quel pays ai-je le mal?...

Tais-toi, chant qui me rends ce val

Magique!

«Ah! de mes larmes il appert

Que dans un désordre je sombre!

Quoi! pleurer parce que Vesper

S'allume, et qu'une voix se perd

Dans l'ombre?

«Savourer le charme anxieux

Du moment et de l'atmosphère?

Jouir de l'ouïe et des yeux?

--Hélas! il y a pourtant mieux

A faire!

«Il y a pourtant plus d'un but

Digne d'un homme jeune et libre!

O chanson dans le lointain... chut!

Ne serai-je jamais qu'un luth

Qui vibre?

«Je m'en blâme... et toujours, si on

Chante un chant dans un lointain rose,

Je retourne avec passion

A cette délectation

Morose!

«La tristesse est un aconit

Doux et vénéneux, que j'aspire!

Et mon vivre est selon le rit

De ton Jacques d'_As you like it_,

Shakspeare!

«Mon coeur m'échappe, se mêlant

A toute fin de jour jolie;

Et sitôt qu'un air doux et lent

Monte, j'en suce la mélan-

Colie!

«Oui, tout le triste qui coula

D'un chant, à l'heure violette,

Est sucé par moi... lon, lon, la...

Comme l'oeuf est sucé par la

Belette!»

Coteau d'Andilly, 1893.

II

EXERCICES

Secouons la léthargie

Où tout est trop oublié,

Et traitons notre énergie

Comme un muscle atrophié.

Veuillons pour vouloir. La chose

Importe peu! Mais veuillons!

Veuillons cueillir une rose

Sur un gouffre, et la cueillons;

Veuillons franchir un obstacle.

Devenir tireur adroit,

Organiser un spectacle,

Faire respecter un droit.

Parler la langue des Kurdes,

Écrire le nubien;

Veuillons des choses absurdes

Pour apprendre à vouloir bien!

Quittons l'âme inoccupée

Que nul désir n'effleurait:

On apprend la lourde épée

Avec le léger fleuret.

Ces petits sports volontaires

Ne seront pas superflus.

Ainsi qu'on fait des haltères,

Veuillons peu d'abord, puis plus.

Ramassons, aux plages molles,

Des cailloux, et lançons-les!

On devient des discoboles

En maniant des galets.

Lorsque nous nous fatiguâmes

A vouloir, soyons contents;

Car lorsqu'on a fait ses gammes

On n'a pas perdu son temps.

Telle ambition profonde,

Jouant un jeu qu'on moquait,

Guettait la boule du monde

Dans celle d'un bilboquet.

III

LES BARQUES ATTACHÉES

Dansez, les petites barques!

Dansez, les petits bateaux

Sur lesquels on voit des marques

De gros couteaux!

Dansez, les petites barges

Sur lesquelles sont écrits

Des noms cordiaux et larges

Comme des cris!

Dansez, le _Requin_, de Nantes,

Le _Marsouin_, de Paimpol,

Que des cordes frissonnantes

Tiennent au sol!

Dansez ces danses, penchées

Par l'effort sur un lien,

Que les barques attachées

Dansent si bien!

Quand on tient par une amarre

Que l'on ne peut pas casser

Au port plat comme une mare,

Il faut danser!

L'air a tant de transparence

Qu'on peut, au lointain de l'eau

Où vient se jeter la Rance,

Voir Saint-Malo!

Dansez!--En cognant vos quilles,

Faites onduler vos rangs!

Les paniers sont pleins d'équilles

Et de harengs;

Les goélands font des rondes

Sur les quais par l'eau vernis;

Les rouleaux de cordes blondes

Semblent des nids;

Et sur la pierre brûlante

Quelques mousses ingénus

Dorment en montrant la plante

De leurs pieds nus!

Dansez en roulant des hanches

Le long des pierres du bord,

Les petites barques blanches

Qu'on laisse au port!

Dansez, les peintes en rouge,

Dansez, les peintes en bleu,

Sur votre reflet qui bouge

Toujours un peu!

Dansez, les neuves, parées,

Et les très vieilles, qui n'ont,

Pour éblouir les marées,

Plus que leur nom!

Que chacune dans la Rance

Mire le beau nom qu'elle a!

Et dansez, _Bonne Espérance_,

_Maris Stella_!

Dansez, la _Belle Jeannette_,

Dansez, les _Trois Bonnes Gens_,

Le _Vieux Gabier_, la _Mouette_,

Les _Deux Sergents_!

Trompez, la _Nouvelle-Zemble_,

Votre impatience par

Un balancement qui semble

Presque un départ!

Là-bas, en blancheurs confuses,

Ces champignons des remous

Qu'on appelle des méduses

Naviguent, mous!

Dansez en rêvant aux vagues!

Ah! sur l'eau, d'un coup profond,

Quels colliers et quelles bagues

Les rames font!

Dans l'odeur d'algue et d'éponge

Du petit port trop serein,

Barques, bercez-vous d'un songe

Glauque et marin!

Acceptez ces ondes plates!

Le long de vos ventres ronds

Repliez, comme des pattes,

Vos avirons!

Faites comme les poètes:

Dans le banal clapotis

Trouvez les flots des tempêtes

En plus petits!

Sur l'eau verte où des bicoques

Mirent leurs toits renversés,

Vous poussant un peu des coques,

Barques, dansez,

En rêvant aux villes claires

Des pays orientaux

Qui, de près, sont des misères!

En rêvant aux

Archipels blonds et fertiles

Qui, si vous en approchez,

Vous paraîtront moins des îles

Que des rochers!

Sachez la vertu d'un câble,

Et que tout l'or du lointain

Est dans ce chanvre implacable

Qui vous retient!

On fait dans le creux d'une anse

Les voyages les plus beaux

Pendant qu'on tire en silence

Sur ses anneaux!

Alors, pourquoi le voyage?

Mon Dieu, si c'est pour laisser

Un sillage,--tout sillage

Doit s'effacer!

C'est pourquoi, dansez sur place!

On voit au loin Saint-Malo...

Le soir vient... la brise est lasse...

Dansez sur l'eau!

Bords de la Rance, 1892.

IV

MATIN

Il fait un temps si beau que l'on n'ose pas vivre.

On est comme l'enfant qu'intimide et qu'enivre

Le cadeau trop vermeil qu'il n'ose pas toucher.

On est comme devant une fleur de pêcher

Qu'on craint, en la cueillant, de connaître fragile.

Il fait un temps si beau qu'on dirait que Virgile

A voulu, ce matin, nous parler de plus près.

Un paysage entier fuit entre deux cyprès.

C'est l'heure la plus douce encor que l'on ait eue.

On descend vers le lac, et, comme la statue

Qu'éveillait peu à peu Monsieur de Condillac,

On n'est plus qu'un parfum de rose près du lac.

On ne sait pas pourquoi, ce matin, les buées

Se sont, aux flancs des monts, si bien distribuées.

C'est trop. L'on est honteux de ce matin si pur.

On devrait être heureux, baigné de tant d'azur

Qu'il semble qu'on respire au bout d'une presqu'île,

Mais, quand l'air est trop doux, le coeur n'est pas tranquille.

Il fait un temps si beau que, gauche et stupéfait,

On n'ose se servir de ce beau temps qu'il fait.

On voudrait décliner humblement l'atmosphère.

Il fait un temps si beau que, tout ce qu'on peut faire,

C'est de vivre. Et l'on vit. Mais non sans un remords.

Car ce temps est si beau qu'il fait penser aux morts.

V

SILENCE

Le silence est la chose exquise. Du silence

Dans de l'ombre, c'est la douceur par excellence!

Se taire dans une ombre où l'on ferme les yeux,

C'est le plus grand plaisir, c'est le plus anxieux,

Le chant le plus parfait, la plus haute prière...

Et l'on voit des ronds d'or naître sous sa paupière.

Oh! écouter, la nuit, entendre, nuitamment,

«Le bruit des ailes du silence!...» (_Saint-Amant._)

O silence introublé des nuits! Fenêtre ouverte!

Ombre muette et bleue! O raison qui déserte!

Illusions qui se retrouvent au complet!

Chevauchement de la Chimère qui vous plaît!

Ou, mieux encor, chagrins bien savourés! retraites

D'angoisse, qui ne sont d'aucun rire distraites!

Souvenirs d'autant plus chéris dans le secret

Qu'on sent que pour personne ils n'auraient d'intérêt!

Descentes en soi-même! O prospecteur de l'âme,

Silence! pour qui seul le pur filon s'enflamme!

... Plus de voix résonnant, raisonnant (mot haï

Par un _é_, moins encor pourtant que par _a, i_!)

... Silence, ami profond qu'on écoute se taire,

Quand, dans le soir qui vient, on est assis par terre

Et qu'on est éclairé seulement par le feu!

Confident qui, toujours, lorsqu'il reçoit l'aveu,

Prend la voix de la conscience pour répondre!

Glaçon mystérieux qu'on sent sur l'âme fondre

Comme celui qu'au front porte un fiévreux brûlant!

Silence où l'on se met comme dans un lit blanc!

Oh! glisser, dans un grand silence, au fond des chambres,

Ses pensers, comme on glisse en un grand lit ses membres.

Et puis les étirer longtemps, loin des propos,

Et chercher les coins frais du silence!...

Repos.

Arrêt des boniments. Trêve des éloquences.

Évasion d'entre les paroles. Vacances

Délassement délicieux. Cerveau guéri

De tous les coups dont il était endolori

Par tout le bruit que font tous les gens qu'on rencontre

Et qui ne cessent pas de parler pour et contre

La chose indifférente ou l'individu vain.

Suprême réconfort. Bain d'eau fraîche... le bain

Où les rêves lassés laissent tremper leurs ailes!

(Mais, quand ces ailes-là rebattront, auront-elles

Jamais l'incomparable et divin battement

Des plumages muets qu'écoutait Saint-Amant?)

O silence!

Et surtout, ne plus jamais entendre

Ceux qui disent, venant par le bouton vous prendre:

«Expliquons-nous!».

Grands dieux! ne nous expliquons plus!

On ne s'entend que grâce à des malentendus.

1890.

VI

BILLET DE REMERCIEMENT

Mon cher Mécène, quelques lignes

M'avisent que votre intendant

Vient de m'expédier deux cygnes

Pour embellir mon humble étang.

Priant les dieux qu'il ne s'égare

Sur leurs plumages éclatants

Aucun des charbons de la gare,

Je les attends! je les attends!

Après avoir brossé sa veste

Et mis dans ses poches du pain,

Le vieux jardinier, d'un pas leste,

Est allé les chercher au train.

Moi, des blancheurs plein la cervelle,

Fou de ce lumineux cadeau,

Je cours annoncer la nouvelle

Aux berges de ma pièce d'eau.

Je suis un peu honteux, à cause

Que je n'ai pas pour eux, hélas!

L'ombre auguste d'un laurier-rose,

L'eau divine d'un Eurotas!

Mais s'il vit, ce couple de cygnes,

Dans mon pauvre lac reflété,

Je croirai qu'en mes vers indignes

Pourra vivre un jour la beauté.

VII

N'obligez pas le poème

Qui, mystérieusement,

Voudrait s'ouvrir de lui-même,

A devancer le moment.

Les bouquetières brutales,

Quand la fleur tarde à fleurir,

Lui soufflent dans les pétales

Pour la forcer à s'ouvrir;

Alors, sur sa tige verte,

La rose s'ouvre à regret:

Il est vrai qu'elle est ouverte,

Mais son parfum n'est pas prêt.

Et la fleur compare, triste

Dans la corbeille d'osier,

Ce procédé de fleuriste

Au procédé du rosier.

VIII

LE SOUVENIR VAGUE OU LES PARENTHÈSES

Nous étions, ce soir-là, sous un chêne superbe

(Un chêne qui n'était peut-être qu'un tilleul),

Et j'avais, pour me mettre à vos genoux dans l'herbe,

Laissé mon rocking-chair se balancer tout seul.

Blonde comme on ne l'est que dans les magazines,

Vous imprimiez au vôtre un rythme de canot;

Un bouvreuil sifflotait dans les branches voisines

(Un bouvreuil qui n'était peut-être qu'un linot).

D'un orchestre lointain arrivait un andante

(Andante qui n'était peut-être qu'un flon-flon),

Et le grand geste vert d'une branche pendante

Semblait, dans l'air du soir, jouer du violon.

Tout le ciel n'était plus qu'une large chamarre,

Et l'on voyait, au loin, dans l'or clair d'un étang

(D'un étang qui n'était peut-être qu'une mare),

Des reflets d'arbres bleus descendre en tremblotant.

Et tandis qu'un espoir ouvrait en moi des ailes

(Un espoir qui n'était peut-être qu'un désir),

Votre balancement m'éventait de dentelles

Que mes doigts au passage essayaient de saisir.

Sur le nombre des plis de vos volants de gazes

Je faisais des calculs infinitésimaux,

Et languissants, distraits, nous échangions des phrases

(Des phrases qui n'étaient peut-être que des mots).

Votre chapeau de paille agitait sa guirlande,

Et votre col, d'un point de Gênes merveilleux

(De Gênes qui n'était peut-être que d'Irlande),

Se soulevait parfois jusqu'à voiler vos yeux.

Noir comme un gros pâté sur la marge d'un texte

Tomba sur votre robe un insecte, et la peur

(Une peur qui n'était peut-être qu'un prétexte)

Vous serra contre moi.--Cher insecte grimpeur!

Un grêle rameau sec levait sur le ciel pâle,

Ainsi que pour me mettre en garde, un doigt crochu.

Le soir vint. Vous croisiez sur votre gorge un châle

(Un châle qui n'était peut-être qu'un fichu).

L'ombre nous fit glisser aux pires confidences;

Et dans votre grand oeil plus tendre et plus hagard

J'apercevais une âme aux profondes nuances,

(Une âme qui n'était peut-être qu'un regard).

IX

Oui, sans doute, et tant pis pour ceux que l'aveu choque

Une âme mélangée, obscure, et de l'époque;

Du grave et du frivole, et des hauts et des bas;

De grandes lâchetés après de grands combats...

Mais, du moins, nulle hypocrisie, une profonde

Franchise, un coeur pressé de se montrer au monde,

Qui, simplement, toujours, à tous, se dévoila,

Disant: «Voici le bien, et, le mal, le voilà;

Voilà ce que je suis, ni plus, ni moins»; la crainte

Toujours d'être prisé plus qu'on ne vaut, et mainte

Fois, pour qu'un sentiment ne devienne trop grand,

Le soin de l'amoindrir, vite, en se dénigrant;

Pour l'injuste louange autant de gêne à l'âme

Que peu d'étonnement pour un injuste blâme;

Le mépris d'une estime usurpée et du vol

D'une admiration; l'orgueil peut-être fol

De vouloir être aimé tel quel, avec ses tares;

Et tandis qu'ils s'en vont chantant sur leurs guitares,

Tous, toutes les vertus dont le ciel les orna,

La fierté satisfaite et rogue, d'un qui n'a

Jamais voulu tromper, jamais été de force

A remettre au bois mort un peu de verte écorce;

Qui, jamais ne mentant et ne bonimentant,

N'a voulu de soi-même être le charlatan

Et proposer un coeur où la faiblesse abonde

Comme le plus naïf et le plus pur du monde;

Et qui, fardé, cherchant un traître demi-jour,

Jamais n'a raccroché l'amitié ni l'amour;

Qui ne veut pas du tout, par surprise, qu'on l'aime,

Et qui, s'il est aimé rarement, l'est lui-même,

Lui-même pour lui-même, avec son peu de bon,

Son beaucoup de mauvais, lui tout entier, et non

Je ne sais quel monsieur de haute fantaisie

Fabriqué sans défauts par son hypocrisie.

Et tandis que je rêve ainsi, tout exalté

De découvrir en moi cette ultime fierté

Qui loin de toute feinte abaissante me pousse,

Une petite voix insidieuse et douce

Vient murmurer tout près de moi: «Turlututu!

Cette franchise, est-ce vraiment de la vertu?

Cet effroi du mensonge à soutenir, qui gêne,

Ce superbe refus de se donner la peine

De jouer, pour les gens, tout un long rôle appris,

De se contraindre en quoi que ce soit, ce mépris

De toute hypocrisie,--entre nous, ne serait-ce

Pas simplement l'effet d'une extrême paresse?»

X

NOS RIRES

Malgré l'amour, la vie et l'heure et les périls,

Nous rions quelquefois des rires puérils,

Des rires dont le son doit étonner nos âmes;

Pour rien, pour un détail dont nous nous avisâmes,

Des rires fous qui sont des fous rires vraiment.

Et nous pour qui l'amour est un déchirement,

La vie un songe en pleurs, l'heure une fuite pâle,

Et pour qui les périls ouvrent un long dédale,

Malgré l'amour, la vie, et l'heure et les périls,

Nos rires sont parfois de si brusques avrils,

Nos rires font sous bois des musiques si franches,

Si fraîches, qu'entendus de loin, entre les branches,

Par le passant qui rêve et ralentit le pas,

Ils doivent lui donner--hélas! il ne sait pas!--

L'illusion que là le bonheur simple habite,

Que la tendresse est calme, et la maison petite,

Et qu'on ignore encor tous les mauvais frissons.

Mais nous, nous cependant, lorsque ainsi nous laissons,

Gourmandes de gaîtés après de trop longs jeûnes,

Rire un peu, malgré nous, nos lèvres... qui sont jeunes,

Toujours nous évitons avec les plus grands soins

De laisser se croiser nos yeux... qui le sont moins,

Et, riant, nous n'osons nous regarder en face,

De peur qu'en un sanglot le rire ne se casse.

XI

LES DEUX CAVALIERS

Parce que j'ai voulu tourner beaucoup de clefs,

Parce que j'ai voulu pousser beaucoup de portes,

J'ai vu pendre à des clous mes rêves étranglés,

J'ai vu du sang caillé dans des cheveux bouclés,

J'ai vu d'affreux yeux blancs,--j'ai vu les Femmes Mortes!

Et depuis que je vis ces mortes, et depuis

Que, pâles, je les vis dans leurs robes à queue,

Le vieux Seigneur des Spleens, le Sire des Ennuis

Plonge en mon coeur un couteau long comme mes nuits,

A la manière du sinistre Barbe-Bleue.

En vain, pour surveiller les chemins d'alentour,

--Hélas, quelle arrivée attendre, ou quel retour?--

J'ai fait monter mon Ame au sommet de la tour.

Je sens entrer en moi, lentement, cette lame

Que la cruelle main excelle à retenir.

Et je crie: «Ame, ma soeur Ame,

Ne vois-tu rien venir?»

Et l'Ame me répond: «Je ne vois rien que l'herbe,

L'herbe vulgaire, et courte, et vile, qui verdoie.

--Quoi! rien de clair, de grand, de chantant, de superbe?

--Rien que la platitude immense, qui poudroie!

--Quoi! vers ta blanche tour, en hâte, ne s'éploie,

Par le ciel de soie,

Aucun oiseau bleu?

--Non! sur le sol boueux, aussi loin que je voie,

Il ne vient qu'une oie

Claudicante un peu.»

--«Je sens qu'on m'entre cette lame!

Ne vois tu rien venir, soeur Ame?»

Elle répond:

«Je ne vois rien

Passer le pont!»

Elle répond:

«Je ne vois rien,

Sur l'or céleste,

Que le moulin

Du discours vain

Dont le seul geste

Répond au mien.»

Les Musardises · 第 3 / 7 段