Bientôt après la mort du fils de Charlemagne son Empire éprouva ce qui
était arrivé à celui d'Alexandre, et que nous verrons bientôt être la
destinée de celui des Califes. Fondé avec précipitation, il s'écroula de
même, les guerres intestines le divisèrent.
Il n'est pas surprenant que des Princes qui avaient détrôné leur père,
se soient voulu exterminer l'un l'autre. C'était à qui dépouillerait son
frère. Lothaire, Empereur, voulait tout. Charles le Chauve Roi de France
et Louis Roi de Bavière s'unissent contre lui.
En 841, un fils de Pépin, ce Roi d'Aquitaine fils du Débonnaire, et devenu
Roi après la mort de son père, se joint à Lothaire. Ils désolent l'Empire,
ils l'épuisent de soldats.
Enfin deux Rois contre deux Rois, dont trois sont frères, et dont l'autre
est leur neveu, se livrent une bataille à Fontenay dans l'Auxerrois, dont
l'horreur est digne de guerres civiles. (842)
Plusieurs Auteurs assurent qu'il y périt cent mille hommes. Il est vrai
que ces Auteurs ne sont pas contemporains, et que du moins il est permis
de douter que tant de sang ait été répandu. L'Empereur Lothaire fut
vaincu. Il donna alors au monde l'exemple d'une politique toute contraire
à celle de Charlemagne.
Le Vainqueur des Saxons les avait assujettis au Christianisme comme à un
frein nécessaire. Quelques révoltes et de fréquents retours à leur culte
avaient marqué leur horreur pour une Religion qu'ils regardaient comme
leur châtiment. Lothaire pour se les attacher, leur donne une liberté
entière de conscience. La moitié du Pays redevint idolâtre, mais fidèle
à son Roi. Cette conduite et celle de Charlemagne son grand-père, firent
voir aux hommes combien diversement les Princes plient la Religion à leurs
intérêts.
Les disgrâces de Lothaire en fournirent un autre exemple: ses deux frères,
Charles le Chauve et Louis de Bavière, assemblèrent un Concile d'Évêques
et d'Abbés à Aix-la-chapelle. (842)
Ces Prélats d'un commun accord déclarèrent Lothaire déchu de son droit à
la couronne, et ses sujets déliés du serment de fidélité: _promettez-vous
de mieux gouverner que lui?_ disent-ils aux deux frères Charles et Louis:
_nous le promettons_, répondirent les deux Rois: _et nous_, dit l'Évêque
qui présidait, _nous vous permettons par l'autorité divine, et nous vous
commandons de régner à sa place_.
En voyant les Évêques ainsi donner les couronnes, on se tromperait, si
on croyait qu'ils fussent alors tels que des Électeurs de l'Empire. Ils
étaient puissants à-la-vérité, mais aucun n'était Souverain. L'autorité de
leur caractère et le respect des peuples étaient des instruments dont les
Rois se servaient à leur gré. Il y avait dans ces Ecclésiastiques bien
plus de faiblesse que de grandeur à décider ainsi du droit des Rois
suivant les ordres du plus fort.
On ne doit pas être surpris, que quelques années après un Archevêque de
Sens avec vingt autres Évêques ait osé dans des conjonctures pareilles
déposer Charles le Chauve, Roi de France. (859)
Cet attentat fut commis pour plaire à Louis de Bavière. Ces Monarques,
aussi méchants Rois que frères dénaturés, ne pouvant se faire périr l'un
l'autre, se faisaient anathématiser tour à tour; mais ce qui surprend,
c'est ce que ce même Charles le Chauve exprime dans un Écrit qu'il daigna
publier contre l'Archevêque de Sens: _au moins cet Archevêque ne devait
pas me déposer avant que j'eusse comparu devant les Évêques qui m'avaient
sacré Roi: il fallait qu'auparavant j'eusse subi leur jugement, ayant
toujours été prêt à me soumettre à leurs corrections paternelles et à leur
châtiment_. La race de Charlemagne réduite à parler ainsi, marchait
visiblement à sa ruine.
Je reviens à Lothaire, qui avait toujours un grand parti en Germanie, et
qui était maître paisible en Italie. Il passe les Alpes, fait couronner
son fils Louis, qui vient juger dans Rome le Pape Sergius II. (844)
Le Pontife comparaît, répond juridiquement aux accusations d'un Évêque
de Metz, se justifie, et prête ensuite serment de fidélité à ce même
Lothaire déposé par ses Évêques. Lothaire même fit cette célèbre et
inutile Ordonnance, que pour éviter les séditions trop fréquentes,
le Pape _ne sera plus élu par le Peuple_, et que l'on avertira l'Empereur
de la vacance du Saint Siège.
Leur sentence ne fut qu'un scandale de plus ajouté aux désolations de
l'Europe. Les Provinces depuis les Alpes au Rhin ne savaient plus à qui
elles devaient obéir. Les Villes changeaient chaque jour de tyrans,
les Campagnes étaient ravagées tour à tour par différents partis. On
n'entendait parler que de combats, et dans ces combats il y avait toujours
des Moines, des Abbés, des Évêques qui périssaient les armes à la main.
Hugues, un des fils de Charlemagne, forcé jadis à être Moine, et depuis
Abbé de Saint Quentin, fut tué devant Toulouse avec l'Abbé de Ferriére,
deux Évêques y furent faits prisonniers.
Cet incendie s'arrêta un moment, pour recommencer avec fureur. Les trois
frères Lothaire, Charles et Louis firent de nouveaux partages, qui ne
furent que de nouveaux sujets de division et de guerre.
L'Empereur Lothaire, après avoir bouleversé l'Europe sans sujet et sans
gloire, se sentant affaibli, vint se faire Moine dans l'Abbaye de Pram.
Il ne vécut dans le froc que six jours, et mourut imbécile après avoir
vécu en tyran.
À la mort de ce troisième Empereur d'Occident il s'éleva de nouveaux
Royaumes en Europe, comme des monceaux de terre après les secousses d'un
grand tremblement.
Un autre Lothaire, fils de cet Empereur, donna son nom de _Lotharinge_ à
une assez grande étendue de Pays nommé depuis par contraction _Lorraine_,
entre le Rhin, l'Escaut, la Meuse et la Mer. Le Brabant fut appelé
_la basse Lorraine_, le reste fut connu sous le nom de _la haute_.
Aujourd'hui de cette haute Lorraine il ne reste qu'une petite Province de
ce nom, engloutie depuis peu dans le Royaume de France.
Un second fils de l'Empereur Lothaire, nommé Charles, eut la Savoie, le
Dauphiné, une partie du Lyonnais, de la Provence et du Languedoc. Cet État
composa le Royaume d'Arles du nom de la Capitale, Ville autrefois opulente
et embellie par les Romains; mais alors petite et pauvre, ainsi que toutes
les Villes en-deçà des Alpes.
Un Barbare, qu'on nomme _Salomon_, se fit bientôt après Roi de la Bretagne,
dont une partie était encore Païenne; mais tous ces Royaumes tombèrent
aussi promptement qu'ils furent élevés.
Le fantôme d'Empire Romain subsistait. Louis, second fils de Lothaire,
qui avait eu en partage une partie de l'Italie, fut proclamé Empereur
par Sergius II en 855. Il fut le seul de tous ces Empereurs qui fixa son
séjour à Rome; mais il ne possédait pas la neuvième partie de l'Empire de
Charlemagne, et n'avait en Italie qu'une autorité contestée par les Papes
et par les Ducs de Bénévent, qui possédaient alors un État considérable.
Après sa mort arrivée en 875, si la Loi Salique avait été en vigueur dans
la Maison de Charlemagne, c'était à l'aîné de la Maison qu'appartenait
l'Empire. Louis de Bavière, aîné de Charlemagne, devait succéder à son
neveu mort sans enfants; mais des troupes et de l'argent firent les droits
de Charles le Chauve. Il ferma les passages des Alpes à son frère, et se
hâta d'aller à Rome avec quelques troupes. Reginus, les Annales de Metz et
de Fulden assurent qu'il acheta l'Empire du Pape Jean VIII. Le Pape non
seulement se fit payer, mais profitant de la conjoncture il donna l'Empire
en Souverain, et Charles le reçut en Vassal, protestant qu'il le tenait du
Pape, ainsi qu'il avait protesté auparavant en France en 859, qu'il devait
subir le jugement des Évêques, laissant toujours avilir sa dignité pour en
jouir.
Sous lui l'Empire Romain était donc composé de la France et de l'Italie.
On dit qu'il mourut empoisonné de son Médecin, un Juif nommé Sédécias;
mais personne n'a jamais dit par quelle raison ce Médecin commit ce crime.
Que pouvait-il gagner en empoisonnant son Maître? Auprès de qui eût-il
trouvé une plus belle fortune? Aucun Auteur ne parle du supplice de ce
Médecin. Il faut donc douter de l'empoisonnement, et faire réflexion
seulement, que l'Europe Chrétienne était si ignorante, que les Rois
étaient obligés de chercher pour leurs Médecins des Juifs et des Arabes.
On voulait toujours saisir cette ombre d'Empire Romain, et Louis le Bègue
Roi de France, fils de Charles le Chauve, le disputait aux autres
descendants de Charlemagne. C'était toujours au Pape qu'on le demandait.
Un Duc de Spoléte, un Marquis de Toscane, investis de ces États par
Charles le Chauve, se saisirent du Pape Jean VIII et pillèrent une partie
de Rome, pour forcer, disaient-ils, à donner l'Empire au Roi de Bavière,
Carloman l'aîné de la race de Charlemagne. Non seulement le Pape Jean
VIII était ainsi persécuté dans Rome par des Italiens, mais venait
en 877 de payer vingt-cinq mille livres pesant d'argent aux Mahométans
possesseurs de la Sicile et du Carillan. C'était l'argent dont Charles le
Chauve avait acheté l'Empire. Il passa bientôt des mains du Pape en celles
des Sarrasins, et le Pape même signa un Traité authentique de leur en
payer autant tous les ans.
Cependant ce Pontife tributaire des Musulmans et prisonnier dans Rome,
s'échappe, s'embarque, passe en France. Il vient sacrer Empereur Louis le
Bègue dans la Ville de Troyes, à l'exemple de Léon III, d'Adrien et
d'Étienne III persécuté chez eux, et donnant ailleurs des couronnes.
Sous Charles le Gros, Empereur et Roi de France, la désolation de l'Europe
redoubla. Plus le sang de Charlemagne s'éloignait de sa source, et plus
il dégénérait. Charles le Gros fut déclaré incapable de régner par une
assemblée de Seigneurs Français et Allemands, qui le déposèrent auprès de
Mayence dans une Diète convoquée par lui-même. Ce ne sont point ici des
Évêques, qui en servant la passion d'un Prince, semblent disposer d'une
couronne; ce furent les principaux qui crurent avoir le droit de nommer
celui qui devait les gouverner, et combattre à leur tête. On dit que le
cerveau de Charles le Gros était affaibli. Il le fut toujours sans-doute,
puisqu'il se mit au point d'être détrôné sans résistance, de perdre à
la fois l'Allemagne, la France et l'Italie, et de n'avoir enfin pour
subsistance que la charité de l'Archevêque de Mayence, qui daigna le
nourrir. Il paraît bien qu'alors l'ordre de la succession était compté
pour rien, puisqu'Arnould, bâtard de Carloman, fils de Louis le Bègue, fut
déclaré Empereur, et qu'Eudes ou Odon Comte de Paris fut Roi de France.
Il n'y avait alors ni droit de naissance, ni droit d'élection reconnu.
L'Europe était un chaos dans lequel le plus fort s'élevait sur les ruines
du plus faible, pour être ensuite précipité par d'autres.
DES NORMANDS VERS LE IVe SIÈCLE.
Il est difficile de dire quel Pays de l'Europe était alors plus mal
gouverné et plus malheureux. Tout étant divisé, tout était faible. Cette
confusion ouvrit un passage aux Peuples de la Scandinavie et aux habitants
des bords de la Mer Baltique. Ces Sauvages trop nombreux n'ayant à
cultiver que des terres ingrates, manquant de Manufactures et privés
d'Arts, ne cherchaient qu'à se répandre loin de leur patrie. Le brigandage
et la piraterie leur était nécessaire, comme le carnage aux bêtes féroces.
En Allemagne on les appelait _Normands, Hommes du Nord_, sans distinction,
comme nous disons encore en général les _Corsaires de Barbarie_. Dès le
IVe Siècle ils se mêlèrent aux flots des autres Barbares, qui portèrent
la désolation jusqu'à Rome et en Afrique. On a vu que resserrés sous
Charlemagne, ils craignirent l'esclavage. Dès le temps de Louis le
Débonnaire ils recommencèrent leurs courses. Les forêts dont ces Pays
étaient hérissés, leur fournissaient assez de bois pour construire leurs
barques à deux voiles à rames. Environ cent hommes tenaient dans ces
bâtiments, avec leurs provisions de bière, de biscuit de mer, de fromage,
et de viande salée. Ils côtoyaient les côtes, descendaient où ils ne
trouvaient point de résistance, et retournaient chez eux avec leur butin,
qu'ils partageaient ensuite selon les lois du brigandage, ainsi qu'il se
pratique à Tunis. Dès l'an 843 ils entrèrent en France par l'embouchure
de la Rivière de la Seine, et mirent la Ville de Rouen au pillage. Une
autre flotte entra par la Loire, et dévasta tout jusqu'en Touraine. Ils
emmenaient en esclavage les hommes, ils partageaient entre eux les femmes
et les filles, prenant jusqu'aux enfants pour les élever dans leur métier
de pirates. Les bestiaux, les meubles, tout était emporté. Ils vendaient
quelquefois sur une côte ce qu'ils avaient pillé sur une autre. Leurs
premiers gains excitèrent la cupidité de leurs compatriotes indigents. Les
habitants des côtes Germaniques et Gauloises se joignirent à eux, ainsi
que tant de renégats de Provence et de Sicile ont servi sur les vaisseaux
d'Alger.
En 844 ils couvrirent la mer de vaisseaux. On les vit descendre presqu'à
la fois en Angleterre, en France et en Espagne. Il faut que le Gouvernement
des Français et des Anglais fût moins bon que celui des Mahométans, qui
régnaient en Espagne; car il n'y eut nulle mesure prise par les Français
ni par les Anglais, pour empêcher ces irruptions; mais en Espagne les
Arabes gardèrent leurs côtes, et repoussèrent enfin les Pirates.
En 845 les Normands pillèrent Hambourg, et pénétrèrent avant dans
l'Allemagne. Ce n'était plus alors un ramassis[11] de Corsaires sans ordre,
c'était une flotte de six cents bateaux, qui portait une armée formidable.
Un Roi de Danemark, nommé Eric, était à leur tête. Il gagna deux batailles
avant de se rembarquer. Ce Roi des Pirates après être retourné chez
lui avec les dépouilles Allemandes, envoie en France un des Chefs des
Corsaires, à qui les Histoires donnent le nom de Régner. Il remonte la
Seine à cent vingt voiles. Il n'y a point d'apparence que ces cent vingt
voiles portaient dix mille hommes. Cependant avec un nombre probablement
inférieur, il pille Rouen une seconde fois, et vient jusqu'à Paris. Dans
de pareilles invasions, quand la faiblesse du Gouvernement n'a pourvu à
rien, la terreur du peuple augmente le péril, et le plus grand nombre fuit
devant le plus petit. Les Parisiens qui se défendirent dans d'autres temps
avec tant de courage, abandonnèrent alors leur Ville, et les Normands n'y
trouvèrent que des maisons de bois qu'ils brûlèrent. Le malheureux Roi,
Charles le Chauve, retranché à Saint Denis avec peu de troupes, au lieu
de s'opposer à ces Barbares, acheta de quatorze mille marcs d'argent la
retraite qu'ils daignèrent faire. On est indigné quand on lit dans nos
Auteurs que plusieurs de ces Barbares furent punis de mort subite pour
avoir pillé l'Église de Saint-Germain-des-Prés. Ni les Peuples, ni leurs
Saints ne se défendirent, mais les vaincus se donnent toujours la honteuse
consolation de supposer des miracles opérés contre leurs vainqueurs.
[Note 11: Écrit «ramas» dans l'édition originale de Jean Neaulme (1753).]
Charles le Chauve, en achetant ainsi la paix, ne faisait que donner à
ces Pirates de nouveaux moyens de faire la guerre, et s'ôter celui de la
soutenir. Les Normands se servirent de cet argent pour aller assiéger
Bordeaux, qu'ils pillèrent. Pour comble d'humiliation et d'horreur,
un descendant de Charlemagne, Pépin Roi d'Aquitaine, n'ayant pu leur
résister, s'unit avec eux, et alors la France vers l'an 858 fut
entièrement ravagée. Les Normands fortifiés de tout ce qui se joignait
à eux, désolèrent longtemps l'Allemagne, la Flandres, l'Angleterre. Nous
avons vu depuis peu des armées de cent mille hommes pouvoir à peine
prendre deux Villes après des victoires signalées; tant l'Art de fortifier
les places et de préparer des ressources a été perfectionné; mais alors
des Barbares combattant d'autres Barbares désunis, ne trouvaient après
le premier succès, presque rien qui arrêtât leurs courses. Vaincus
quelquefois, ils reparaissaient avec de nouvelles forces.
Godefroi, Roi de Danemark, à qui Charles le Gros céda enfin une partie
de la Hollande en 882, pénètre de la Hollande en Flandres, ses Normands
passent de la Somme à l'Oise sans résistance, prennent et brûlent Pontoise,
et arrivent par eau et par terre devant Paris, en 885.
Les Parisiens qui s'attendaient alors à l'irruption des Barbares,
n'abandonnèrent point la Ville, comme autrefois. Le Comte de Paris, Ode
ou Eudes, que sa valeur éleva depuis sur le trône de France, mit dans la
Ville un ordre qui anima les courages, et qui leur tint lieu de tours et
de remparts. Sigefroi, Chef des Normands, pressa le siège avec une fureur
opiniâtre, mais non destituée d'arts. Les Normands se servirent du bélier
pour battre les murs. Ils firent brèche, et donnèrent trois assauts. Les
Parisiens les soutinrent avec un courage inébranlable. Ils avaient à leur
tête non seulement le Comte Eudes, mais encore leur Évêque Goflin, qui
chaque jour après avoir donné la bénédiction à son peuple, se mettait sur
la brèche, le casque en tête, un carquois sur le dos, et une hache à sa
ceinture, et ayant planté la croix sur le rempart, combattait à sa vue. Il
paraît que cet Évêque avait dans la Ville autant d'autorité pour le moins
que le Comte Eudes, puisque ce fut à lui que Sigefroy s'était d'abord
adressé, pour entrer par sa permission dans Paris. Ce Prélat mourut de ses
fatigues au milieu du siège, laissant une mémoire respectable et chère;
car s'il arma des mains que la Religion réservait seulement au ministère
de l'Autel, il les arma pour cet autel même et pour des citoyens dans
la cause la plus juste, et pour la défense la plus nécessaire, qui est
toujours au-dessus des lois. Ses confrères ne s'étaient armés que dans des
Guerres Civiles et contre des Chrétiens. Peut-être, si l'apothéose est due
à quelques hommes, eût-il mieux valu mettre dans le Ciel ce Prélat qui
combattit et mourut pour son Pays, que tant d'hommes obscurs, dont la
vertu, s'ils en ont eu, a été pour le moins inutile au Monde.
Les Normands tinrent la Ville assiégée une année et demie, les Parisiens
éprouvèrent toutes les horreurs qu'entraînent dans un long siège la famine
et la contagion, qui en sont les suites, et ne furent point ébranlés. Au
bout de ce temps l'Empereur Charles le Gros, Roi de France, parut enfin à
leurs secours sur le Mont de Mars, qu'on appelle aujourd'hui Montmartre,
mais il n'osa pas attaquer les Normands, il ne vint que pour acheter
encore une trêve honteuse. Ces Barbares quittèrent Paris pour aller
assiéger Sens et piller la Bourgogne, tandis que Charles alla dans Mayence
assembler ce Parlement qui lui ôta un trône dont il était si indigne.
Les Normands continuèrent leurs dévastations, mais quoiqu'ennemis du Nom
Chrétien il ne leur vint jamais en pensée de forcer personne à renoncer au
Christianisme. Ils étaient à peu près tels que les Francs, les Goths, les
Alains, les Huns, les Hérules, qui en cherchant au IVe Siècle de nouvelles
Terres, loin d'imposer une Religion aux Romains, s'accommodèrent aisément
de la leur: ainsi les Turcs en pillant l'Empire des Califes, se sont
fournis à la Religion Mahométane.
Enfin Rolon ou Raoul, le plus illustre de ces Brigands du Nord, après
avoir été chassé du Danemark, ayant rassemblé en Scandinavie tous ceux
qui voulurent s'attacher à sa fortune, tenta de nouvelles aventures, et
fonda l'espérance de sa grandeur sur la faiblesse de l'Europe. Il aborda
l'Angleterre, où ses compatriotes étaient déjà établis; mais après deux
victoires inutiles il retourna du côté de la France, que d'autres Normands
savaient ruiner, mais qu'ils ne savaient pas asservir.
Rolon fut le seul de ces Barbares qui cessa d'en mériter le nom, en
cherchant un établissement fixe. Maître de Rouen sans peine, au lieu de
la détruire, il en fit relever les murailles et les tours. Rouen devint
sa place d'armes, de-là il volait tantôt en Angleterre, tantôt en France,
faisant la guerre avec politique, comme avec fureur. La France était
expirante sous le règne de Charles le Simple, Roi de nom, et dont la
Monarchie était encore plus démembrée par les Ducs, par les Comtes et par
les Barons ses sujets, que par les Normands. Charles n'avait donné que
de l'or aux Barbares, Charles le Simple offrit à Rolon sa fille et des
provinces.
Raoul demanda d'abord la Normandie, et on fut trop heureux de la lui
céder. Il demanda ensuite la Bretagne, on disputa, mais il fallut la céder
encore avec des clauses que le plus fort explique toujours à son avantage.
Ainsi la Bretagne qui était tout à l'heure un Royaume, devint un Fief de
la Neustrie; et la Neustrie qu'on s'accoutuma bientôt à nommer Normandie
du nom de ses usurpateurs, fut un État séparé, dont les Ducs rendaient un
vain hommage à la couronne de France.
L'Archevêque de Rouen sut persuader à Rolon de se faire Chrétien. Ce
Prince embrassa volontiers une Religion qui affermissait sa puissance.
Les véritables Conquérants sont ceux qui savent faire des lois. Leur
puissance est stable, les autres sont des torrents qui passent. Rolon
paisible fut le seul Législateur de son temps dans le Continent Chrétien.
On sait avec quelle inflexibilité il rendit la justice. Il abolit le vol
chez ses Danois, qui n'avaient jusques-là vécu que de rapine. Longtemps
après lui son nom seul prononcé, était un ordre aux Officiers de Justice
d'accourir pour réprimer la violence, et de-là est venu cet usage de la
clameur de _Haro_, si connue en Normandie. Le sang des Danois et des
Francs mêlés ensemble produisit ensuite dans ce Pays ces Héros qu'on verra
conquérir l'Angleterre et la Sicile.
DE L'ANGLETERRE VERS LE IVe SIÈCLE.
L'Angleterre après avoir été divisée en sept petits Royaumes, s'était
presque réunie sous le Roi Egbert, lorsque ces mêmes Pirates vinrent la
ravager aussi bien que la France. On prétend qu'en 852 ils remontèrent la
Tamise avec trois cents Voiles. Les Anglais ne se défendirent guère mieux
que les Francs. Ils payèrent, comme eux, leurs vainqueurs. Un Roi nommé
Ethelbert suivit le malheureux exemple de Charles le Chauve. Il donna de
l'argent; la même faute eut la même punition. Les Pirates se servirent
de cet argent pour mieux subjuguer le Pays. Ils conquirent la moitié de
l'Angleterre. Il fallait que les Anglais, nés courageux et défendus par
leur situation, eussent dans leur Gouvernement des vices bien essentiels,
puisqu'ils furent toujours assujettis par des Peuples qui ne devaient pas
aborder impunément chez eux. Ce qu'on raconte des horribles dévastations
qui désolèrent cette Île, surpasse encore ce qu'on vient de voir en
France. Il y a des temps où la Terre entière n'est qu'un théâtre de
carnage, et ces temps sont trop fréquents.
Il me semble que le Lecteur respire enfin un peu, lorsque dans ces
horreurs il voit s'élever quelque grand-homme qui tire sa patrie de la
servitude, et qui le gouverne en bon Roi.
Je ne sais s'il y a jamais eu sur la Terre un homme plus digne des
respects de la postérité qu'Alfred le Grand, qui rendit ses services à sa
patrie.
En 872 il succédait à son frère Ethelred I qui ne lui laissa qu'un droit
contesté sur l'Angleterre, partagée plus que jamais en Souverainetés, dont
plusieurs étaient possédées par les Danois. De nouveaux Pirates venaient
encore, presque chaque année, disputer aux premiers usurpateurs le peu de
dépouilles qui pouvaient rester.
Alfred n'ayant pour lui qu'une Province de l'Ouest, fut vaincu d'abord
en bataille rangée par ces Barbares, et abandonné de tout le monde il ne
se retira point à Rome dans le Collège Anglais, comme Butred son oncle,
devenu Roi d'une petite Province et chassé par les Danois; mais seul et
sans secours, il voulut périr ou venger sa patrie. Il se cacha six mois
chez un Berger dans une chaumière environnée de marais. Le seul Comte de
Devon qui défendait encore un faible château, savait son secret. Enfin
ce Comte ayant rassemblé des troupes et gagné quelque avantage, Alfred
couvert de haillons d'un Berger, osa se rendre dans le camp des Danois, en
jouant de la harpe: voyant ainsi par ses yeux la situation du camp et ses
défauts, instruit d'une fête que les Barbares devaient célébrer, il court
au Comte de Devon qui avait des milices prêtes, il revient aux Danois avec
une petite troupe mais déterminée, il les surprend et gagne une victoire
complète. La discorde divisait alors les Danois. Alfred sut négocier comme
combattre; et ce qui est étrange, les Anglais et les Danois le reconnurent
unanimement pour Roi. Il n'y avait plus à réduire que Londres, il la
prit, la fortifia, l'embellit, équipa des flottes, contint les Danois
d'Angleterre, s'opposa aux descentes des autres, et s'appliqua ensuite
pendant douze années d'une possession paisible, à policer sa patrie. Ses
lois furent douces, mais sévèrement exécutées. C'est lui qui fonda les
Jurés, qui partagea l'Angleterre en Shires ou Comtés, et qui le premier
encouragea ses sujets à commercer. Il prêta des vaisseaux et de l'argent
à des hommes entreprenants et sages, qui allèrent jusqu'à Alexandrie,
et de-là passant l'Isthme de Suez, trafiquèrent dans la Mer de Perse. Il
institua des Milices, il établit divers Conseils, mit partout la règle et
la paix qui en est la suite.
Il me semble qu'il n'y a point de véritablement grand-homme, sans avoir un
bon esprit. Alfred fonda l'Académie d'Oxford. Il fit venir des livres de
Rome. L'Angleterre toute barbare n'en avait presque point. Il se plaignait
qu'il n'y eût pas alors un Prêtre Anglais qui sût le Latin. Pour lui, il
le savait. Il était même assez bon Géomètre pour ce temps-là. Il possédait
l'Histoire. On dit même qu'il faisait des vers en Anglo-Saxon. Les moments
qu'il ne donnait pas aux soins de l'État, il les donnait à l'étude.
Une sage économie le mit en état d'être libéral. On voit qu'il rebâtit
plusieurs Églises, mais aucun Monastère. Il pensait sans-doute que dans
un État désolé, qu'il fallait repeupler, il eût mal servi sa patrie, en
favorisant trop ces familles immenses sans père et sans enfants, qui se
perpétuent aux dépens de la Nation: aussi ne fut-il pas au nombre des
Saints; mais l'Histoire, qui d'ailleurs ne lui reproche ni défaut ni
faiblesse, le met au premier rang des Héros utiles au Genre-humain, qui
sans ces hommes extraordinaires eût toujours été semblable aux bêtes
farouches.
DE L'ESPAGNE ET DES MUSULMANS AUX VIIIe ET IXe SIÈCLES.
Je vois dans l'Espagne des malheurs et des révolutions d'un autre genre,
qui méritent une attention particulière. Il faut remonter en peu de mots à
la source, et se souvenir que les Goths usurpateurs de ce Royaume, devenus
Chrétiens et toujours barbares, furent chassés au VIIIe Siècle par les
Musulmans d'Afrique. Je crois que l'imbécillité du Roi Vamba qu'on enferma
dans un Cloître, fut l'origine de la décadence de ce Royaume. C'est à sa
faiblesse qu'on doit les fureurs de ses successeurs. Vitiza, Prince plus
insensé encore que Vamba, puisqu'il était cruel, fit désarmer ses sujets
qu'il craignait, mais par-là il se priva de leur secours.
Rodrigue dont il avait assassiné le père, l'assassina à son tour, et fut
encore plus méchant que lui. Il ne faut pas chercher ailleurs la cause
de la supériorité des Musulmans en Espagne. Je ne sais s'il est bien vrai
que Rodrigue eût violé Florinde, nommée la _Cava_ ou la _Méchante_, fille
malheureusement célèbre du Comte Julien, et si ce fut pour venger son
honneur que ce Comte appela les Maures. Peut-être l'aventure de la Cava
est copiée en partie sur celle de Lucrèce, et ni l'une ni l'autre ne
paraît appuyée sur des monuments bien authentiques. Il paraît que pour
appeler les Africains on n'avait pas besoin du prétexte d'un viol, qui
est d'ordinaire aussi difficile à prouver qu'à faire. Déjà sous le Roi
Vamba, le Comte Hervig, depuis Roi, avait fait venir une armée de Maures.
Opas Archevêque de Séville, qui fut le principal instrument de la grande
révolution, avait des intérêts plus chers à soutenir que ceux de la pudeur
d'une fille. Cet Évêque, fils de l'usurpateur Vitiza détrôné et assassiné
par l'usurpateur Rodrigue, fut celui dont l'ambition fit venir les Maures
pour la seconde fois. Le Comte Julien, gendre de Vitiza, trouvait dans
cette seule alliance assez de raisons pour se soulever contre le tyran.
Un autre Évêque nommé Torizo, entra dans la conspiration d'Opas et du
Comte. Y a-t-il apparence que deux Évêques se fussent ligués ainsi avec
les ennemis du Nom Chrétien, s'il ne s'était agi que d'une fille?
Quoi qu'il en soit, les Mahométans étaient maîtres comme ils le sont
encore, de toute cette partie de l'Afrique qui avait appartenu aux Romains,
ils venaient d'y fonder la Ville de Maroc près du Mont Atlas. Le Calife
Valid Almanzor, maître de cette belle partie de la Terre, résidait à Damas
en Syrie. Son Vice-roi Muzza, qui gouvernait l'Afrique, fit par un de ses
Lieutenants la conquête de toute l'Espagne. Il y envoya d'abord son
Général Tarif, qui gagna en 714 cette célèbre bataille où Rodrigue perdit
la vie. On prétend que les Sarrasins ne tinrent pas leurs promesses à
Julien, dont ils se défiaient sans-doute. L'Archevêque Opas fut plus
satisfait d'eux. Il prêta serment de fidélité aux Mahométans, et conserva
sous eux beaucoup d'autorité sur les Églises Chrétiennes, que les
vainqueurs toléraient.
Pour le Roi Rodrigue, il fut si peu regretté que sa veuve Egilone épousa
publiquement le jeune Abdalis, fils du Sultan Muzza, dont les armes
avaient fait périr son mari, et réduit en servitude son Pays et sa
Religion.
L'Espagne avait été soumise en quatorze mois à l'Empire des Califes, à la
réserve des cavernes et des rochers de l'Asturie. Pélage Teudomer, parent
du dernier Roi Rodrigue, caché dans ces retraites, y conserva sa liberté.
Je ne sais comment on a pu donner le nom de Roi à ce Prince, qui en était
en effet digne, mais dont toute la Royauté se borna à n'être point captif.
Les Historiens Espagnols et ceux qui les ont suivis, lui font remporter de
grandes victoires, imaginent des miracles en sa faveur, lui établissent
une Cour, lui donnent son fils Favilla et son gendre Alphonse pour
successeurs tranquilles dans ce prétendu Royaume. Mais comment dans ce
temps-là même les Mahométans, qui sous Abdérame vers l'an 734 subjuguèrent
la moitié de la France, auraient-ils laissé subsister derrière les
Pyrénées ce Royaume des Asturies? C'était beaucoup pour les Chrétiens
de pouvoir se réfugier dans ces montagnes et d'y vivre de leurs courses,
en payant tribut aux Mahométans. Ce ne fut que vers l'an 759 que les
Chrétiens commencèrent à tenir tête à leurs vainqueurs affaiblis par les
victoires de Charles Martel et par leurs divisions; mais eux-mêmes plus
divisés entre eux que les Mahométans, retombèrent bientôt sous le joug.
En 783, Maurégat, à qui il a plû aux Historiens de donner le titre de Roi,
eut la permission de gouverner les Asturies et quelques Terres voisines,
en rendant hommage et en payant tribut. Il se soumit surtout de fournir
cent belles filles tous les ans pour le sérail d'Abdérame.
On donne pour successeur à ce Maurégat un Diacre nommé Vérémon, Chef de
ces Montagnards réfugiés, faisant le même hommage et payant le même nombre
de filles qu'il était obligé de payer souvent. Est-ce-là un Royaume, et
sont-ce-là des Rois?
Après la mort de cet Abdérame, les Émirs des Provinces d'Espagne voulurent
être indépendants. On a vu dans l'article de Charlemagne, qu'un d'eux,
nommé Ibna Larabi, eut l'imprudence d'appeler ce conquérant à son
secours. S'il y avait eu alors un véritable Royaume Chrétien en Espagne,
Charles n'eût-il pas protégé ce Royaume par ses armes, plutôt que de se
joindre à des Mahométans? Il prit cet Émir sous sa protection, et se fit
rendre hommage des Terres qui sont entre l'Ebre et les Pyrénées, que les
Musulmans gardèrent. On voit en 794 le Maure Abutar rendre hommage à Louis
le Débonnaire, qui gouvernait l'Aquitaine sous son père avec le titre de
Roi.
Quelque temps après, les divisions augmentèrent chez les Maures d'Espagne.
Le Conseil de Louis le Débonnaire en profita, ses troupes assiégèrent
deux ans Barcelone, et Louis y entra en triomphe en 796. Voilà l'époque
de la décadence des Maures. Ces vainqueurs n'étaient plus soutenus par
les Africains et par les Califes dont ils avaient secoué le joug. Les
successeurs d'Abdérame ayant établi le siège de leur Royaume à Cordoue,
étaient mal obéis des Gouverneurs des autres Provinces.
Alfonse de la race de Pélage commença dans ces conjonctures heureuses à
rendre considérables les Chrétiens Espagnols retirés dans les Asturies.
Il refusa le tribut ordinaire à des Maîtres contre lesquels il pouvait
combattre; et après quelques victoires il se vit maître paisible des
Asturies et de Léon au commencement du IXe Siècle.
C'est par lui qu'il faut commencer de retrouver en Espagne des Rois
Chrétiens. Cet Alfonse était artificieux et cruel. On l'appelle le Chaste,
parce qu'il fut le premier qui refusa les cent filles aux Maures. On ne
songe pas qu'il ne soutint point la guerre pour avoir refusé ce tribut,
mais que voulant se soustraire à la domination des Maures et ne plus être
tributaire, il fallait bien qu'il refusât les cent filles ainsi que le
reste.
Les succès d'Alfonse qui, malgré beaucoup de traverses, enhardit les
Chrétiens de Navarre à se donner un Roi. Les Aragonais levèrent l'étendard
sous un Comte: ainsi sur la fin de Louis le Débonnaire, ni les Maures, ni
les Français n'eurent plus rien dans ces Contrées stériles, mais le reste
de l'Espagne obéissait aux Rois Musulmans. Ce fut alors que les Normands
ravagèrent les côtes de l'Espagne, mais étant repoussés, ils retournèrent
piller la France et l'Angleterre.
On ne doit point être surpris que les Espagnols des Asturies, de Léon,
d'Aragon, aient été alors des barbares. La guerre qui avait succédé à
la servitude, ne les avait pas polis. Ils étaient dans une si profonde
ignorance, qu'Alfonse Roi de Léon et des Asturies, surnommé le Grand,
fut obligé de donner à son fils des Précepteurs Mahométans.
Je ne cesse d'être étonné, quand je vois quels titres les Historiens
prodiguent aux Rois. Cet Alfonse qu'ils appellent le Grand, fit crever
les yeux à ses quatre frères; sa vie n'est qu'un tissu de cruautés et de
perfidies. Ce Roi finit par faire révolter contre lui ses Sujets, et fut
obligé de céder son petit Royaume à son fils vers l'an 910.
Cependant les Mahométans qui perdaient cette partie de l'Espagne qui
confine à la France, s'étendaient partout ailleurs. Si j'envisage leur
Religion, je la vois embrassée par toutes les Indes, et par les côtes
orientales de l'Afrique où ils trafiquaient. Si je regarde leurs conquêtes,
d'abord le Calife Aaron Rachild impose un tribut de soixante et dix mille
écus d'or par an à l'Impératrice Irène. L'Empereur Nicéphore ayant ensuite
refusé de payer le tribut, Aaron prend l'Île de Chypre et vient ravager la
Grèce. Almamon son petit-fils, Prince d'ailleurs si recommandable par son
amour pour les Sciences et par son savoir, s'empare par ses Lieutenants de
l'Île de Crète en 825. Les Musulmans y firent bâtir la Ville de Candie.
En 826 les mêmes Africains qui avaient subjugué l'Espagne et fait des
incursions dans cette Île fertile, encouragés par un Sicilien nommé
Euphémiris, qui ayant, à l'exemple de son Empereur Michel, épousé une
Religieuse, et poursuivi par les lois que l'Empereur s'était rendu
favorables, fit à peu près en Sicile ce que le Comte Julien avait fait
en Espagne.
Ni les Empereurs Grecs, ni ceux d'Occident ne purent alors chasser de
Sicile les Musulmans, tant l'Orient et l'Occident étaient mal gouvernés.
Ces Conquérants allaient se rendre maîtres de l'Italie, s'ils avaient été
unis; mais leurs fautes sauvèrent Rome, comme celle des Carthaginois la
sauvèrent autrefois. Ils partent de Sicile en 846 avec une flotte
nombreuse. Ils entrent par l'embouchure du Tibre, et ne trouvant qu'un
Pays, presque désert, ils vont assiéger Rome. Ils prirent les dehors, et
ayant pillé la riche Église de Saint Pierre hors des murs, ils levèrent le
siège pour aller combattre une armée de Français, qui venait secourir Rome
sous un Général de l'Empereur Lothaire. L'armée Française fut battue, mais
la Ville rafraîchie fut manquée; et cette expédition qui devait être une
conquête, ne devint par leur mésintelligence qu'une incursion de Barbares.
Ils revinrent bientôt après avec une armée formidable, qui semblait devoir
détruire l'Italie et faire une Bourgade Mahométane de la Capitale du
Christianisme. Le Pape Léon IV prenant dans ce danger une autorité que
les Généraux de l'Empereur Lothaire semblaient abandonner, se montra digne
en défendant Rome, d'y commander en Souverain. Il avait employé les
richesses de l'Église à réparer les murailles, à élever des tours, à
tendre des chaînes sur le Tibre. Il arma les milices à ses dépens, engagea
les habitants de Naples et de Gayette à venir défendre les côtes et le
port d'Ostie, sans manquer à la sage précaution de prendre d'eux des
otages, sachant bien que ceux qui sont assez puissants pour nous secourir,
le sont assez pour nous nuire. Il visita lui-même tous les postes et reçut
les Sarrasins à leur descente, non pas en équipage de guerrier, ainsi
qu'en avait usé Goflin Évêque de Paris dans une occasion encore plus
pressante, mais comme un Pontife qui exhortait un Peuple Chrétien, et
comme un Roi qui veillait à la sûreté de ses Sujets. Il était né Romain.
Le courage des premiers âges de la République revivait en lui dans un
temps de lâcheté et de corruption, tel qu'un des beaux monuments de
l'ancienne Rome qu'on trouve quelquefois dans les ruines de la nouvelle.
Son courage et ses soins furent secondés.
En 849, on reçut les Sarrasins courageusement à leur descente, et la
tempête ayant dissipé la moitié de leurs vaisseaux, une partie de ces
conquérants échappés au naufrage fut mise à la chaîne. Le Pape rendit sa
victoire utile, en faisant travailler aux fortifications de Rome et à ses
embellissements les mêmes mains qui devaient les détruire. Les Mahométans
restèrent cependant maîtres du Garillan entre Capoue et Gayette, mais
plutôt comme une Colonie de Corsaires indépendants, que comme des
Conquérants disciplinés.
Je vois donc au IXe Siècle les Musulmans redoutables à la fois à Rome et
à Constantinople, maîtres de la Perse, de la Syrie, de l'Arabie, et de
toutes les Côtes d'Afrique jusqu'au Mont Atlas, et des trois quarts de
l'Espagne. Mais ces Conquérants ne forment pas une Nation, comme les
Romains étendus presqu'autant qu'eux, n'avaient fait qu'un seul Peuple.
Sous le fameux Calife Almamon vers l'an 815, un peu après la mort de
Charlemagne, l'Égypte devint indépendante, et le Grand-Caire fut la
résidence d'un Soudan. Le Prince de la Mauritanie Tangitane, sous le titre
de Misamolin, était maître absolu de l'Empire de Maroc. La Nubie et la
Lybie obéissaient à un autre Soudan. Les Abdérames qui avaient fondé le
Royaume de Cordoue, ne purent empêcher d'autres Mahométans de fonder celui
de Tolède. Toutes ces nouvelles Dynasties révéraient dans le Calife le
successeur de leur Prophète. Ainsi que les Chrétiens allaient en foule en
pèlerinage à Rome, les Mahométans de toutes les parties du Monde allaient
à la Mecque, gouvernée par un Shérif que nommait le Calife; et c'était
principalement par ce pèlerinage que le Calife maître de la Mecque était
vénérable à tous les Princes de sa croyance. Mais ces Princes distinguant
la Religion de leurs intérêts, dépouillaient le Calife en lui rendant
hommage.
DE L'EMPIRE DE CONSTANTINOPLE, AUX VIIIe et IXe SIÈCLES.
Tandis que l'Empire de Charlemagne se démembrait, que les inondations
des Sarrasins et des Normands désolaient l'Occident, l'Empire de
Constantinople subsistait comme un grand arbre, vigoureux encore. Mais
déjà vieux, dépouillé de quelques racines, et assailli de tous côtés par
la tempête, cet Empire n'avait plus rien en Afrique, la Syrie et une
partie de l'Asie Mineure lui étaient enlevées. Il défendait contre les
Musulmans ses frontières vers l'orient de la Mer Noire, et tantôt vaincu,
tantôt vainqueur, il aurait pu au moins se fortifier contre eux par cet
usage continuel de la guerre. Mais du côté du Danube et vers le bord
occidental de la Mer Noire, d'autres ennemis le ravageaient. Une Nation
de Scythes, nommée les Abares ou Avares, les Bulgares, autres Scythes,
dont la Bulgarie tient son nom, désolaient tous ces beaux climats de la
Roumanie[12], où Adrien et Trajan avaient construit de si belles Villes,
et ces grands-chemins desquels il ne subsiste plus que quelques chaussées.
[Note 12: «Romanie» dans l'édition originale de Jean Neaulme (1753).]
Les Abares surtout répandus dans la Hongrie et dans l'Autriche se jetaient
tantôt sur l'Empire d'Orient, tantôt sur celui de Charlemagne. Ainsi des
frontières de la Perse à celles de la France, la Terre était en proie à
des incursions presque continuelles.
Si les frontières de l'Empire Grec étaient toujours resserrées et toujours
désolées, la Capitale était le théâtre des révolutions et des crimes. Un
mélange de l'artifice des Grecs et de la férocité des Thraces, formait le
caractère qui régnait à la Cour. En effet quel spectacle nous représente
Constantinople? Maurice et ses cinq enfants massacrés: Phocas assassiné
pour prix de ses meurtres et de ses incestes: Constantin empoisonné par
l'Impératrice Martine, à qui on arrache la langue tandis qu'on coupe
le nez à Héracléonas son fils: Constans assommé dans un bain par ses
domestiques: Constantin Pogonate qui fait crever les yeux à ses deux
frères: Justinien II son fils prêt à faire à Constantinople ce que
Théodose fit à Thessalonique, surpris, mutilé et enchaîné par Léonce au
moment qu'il allait faire égorger les principaux Citoyens: Léonce bientôt
traité lui-même comme il avait traité Justinien II, ce Justinien rétabli,
faisant couler sous ses yeux dans la Place publique le sang de ses ennemis,
et périssant enfin sous la main d'un bourreau: Philippe Bardanés détrôné
et condamné à perdre les yeux: Léon l'Isaurien et Constantin Copronyme
morts à-la-vérité dans leur lit, mais après un règne sanguinaire, aussi
malheureux pour le Prince que pour les Sujets. L'Impératrice Irène,
la première femme qui monta sur le trône des Césars, et la première qui
fit périr son fils pour régner: Nicéphore son successeur, détesté de
ses Sujets, pris par les Bulgares, décollé, servant de pâture aux
bêtes, tandis que son crâne sert de coupe à son vainqueur. Enfin Michel
Curopalate contemporain de Charlemagne, confiné dans un Cloître,
et mourant ainsi moins cruellement, mais plus honteusement que ses
prédécesseurs. C'est ainsi que l'Empire est gouverné pendant 200 ans.
Quelle histoire de brigands obscurs punis en Place publique pour leurs
crimes, est plus horrible et plus dégoûtante? Cependant il faut voir
au IXe Siècle Léon l'Arménien, brave guerrier, mais ennemi des Images,
assassiné à la Messe dans le temps qu'il chantait une Antienne: ses
assassins s'aplaudissant d'avoir tué un hérétique, vont tirer de prison un
Officier, nommé Michel le Bègue, condamné à la mort par le Sénat, et qui
au lieu d'être exécuté, reçut la Pourpre Impériale. Ce fut lui qui étant
amoureux d'une Religieuse, se fit prier par le Sénat de l'épouser, sans
qu'aucun Évêque osât être d'un sentiment contraire. Ce fait est d'autant
plus digne d'attention, que presqu'en même temps on voit Euphemius en
Sicile, poursuivi criminellement pour un semblable mariage; et quelque
temps après, on avait condamné à Constantinople le mariage très-légitime
de l'Empereur Léon.
Les affaires de l'Église sont si mêlées avec celles de l'État, que je peux
rarement les séparer, comme je voudrais.
Cette ancienne querelle des Images troublait toujours l'Empire. La Cour
était tantôt favorable, tantôt contraire à leur culte, selon qu'elle
voyait pencher l'esprit du plus grand nombre. Michel le Bègue commença
par les consacrer, et finit par les abattre.
Son successeur Théophile, qui régna environ douze ans depuis 829 jusqu'à
842, se déclara contre ce culte. On a écrit qu'il ne croyait point la
Résurrection, qu'il niait l'existence des Démons, et qu'il n'admettait
pas Jésus-Christ pour Dieu. Il se peut faire qu'un Empereur pensât ainsi;
mais faut-il croire, je ne dis pas sur les Princes seulement, mais sur
les particuliers, des ennemis qui sans prouver aucun fait, décrient la
religion et les moeurs des hommes qui n'ont pas pensé comme eux?
Ce Théophile fils de Michel le Bègue fut presque le seul Empereur qui
eut succédé paisiblement à son père depuis deux Siècles. Sous lui les
adorateurs des Images furent plus persécutés que jamais. On connaît
aisément par ces longues persécutions, que tous les citoyens étaient
divisés.
Il est remarquable, que deux femmes aient rétabli les Images. L'une est
l'Impératrice Irène veuve de Léon IV et l'autre l'Impératrice Théodora
veuve de Théophile.
Théodora, maîtresse de l'Empire d'Orient sous le jeune Michel son fils,
persécuta à son tour les ennemis des Images. Elle porta son zèle ou sa
politique plus loin. Il y avait encore dans l'Asie Mineure un grand nombre
de Manichéens qui vivaient paisibles, parce que la fureur d'enthousiasme,
qui n'est guère que dans les sectes naissantes, était passée. Ils étaient
riches par le commerce. Soit qu'on en voulût à leurs opinions ou à leurs
biens, on fit contre eux des Édits sévères, qui furent exécutés avec
cruauté. La persécution leur rendit leur premier fanatisme. On en fit
périr des milliers dans les supplices. Le reste désespéré se révolta. Il
en passa plus de 40000 chez les Musulmans, et ces Manichéens auparavant
si tranquilles, devinrent des ennemis irréconciliables, qui joints aux
Sarrasins ravagèrent l'Asie Mineure jusqu'aux portes de la Ville Impériale,
dépeuplée par une peste horrible en 842, et devenue un objet de pitié.
La peste proprement dite, est une maladie particulière aux Peuples de
l'Afrique, comme la petite-vérole. C'est de ces Pays qu'elle vient
toujours par des Vaisseaux marchands. Elle inonderait l'Europe sans
les sages précautions qu'on prend dans nos Ports, et probablement
l'inattention du Gouvernement laissa entrer la contagion dans la Ville
Impériale.
Cette même inattention exposa l'Empire à un autre fléau. Les Russes
s'embarquèrent vers le Port qu'on nomme aujourd'hui Azoph sur la Mer Noire,
et vinrent ravager tous les rivages du Pont Euxin. Les Arabes d'un autre
côté poussèrent encore leurs conquêtes par-delà l'Arménie et dans l'Asie
Mineure. Enfin Michel le Jeune, après un règne cruel et infortuné, fut
assassiné par Basile, qu'il avait tiré de la plus basse condition pour
l'associer à l'Empire.
L'administration de Basile ne fut guère plus heureuse. C'est sous son
règne qu'est l'époque du grand Schisme, qui divisa l'Église Grecque de la
Latine.
Les malheurs de l'Empire ne furent pas beaucoup réparés sous Léon, qu'on
appela le Philosophe; non qu'il fût un Antonin, un Marc-Aurèle, un Julien,
un Aaron Rachild, un Alfred, mais parce qu'il était savant. Il passe pour
avoir le premier ouvert un chemin aux Turcs, qui si longtemps après ont
pris Constantinople.
Les Turcs qui combattirent depuis les Sarrasins et qui mêlés à eux,
furent leur soutien et les destructeurs de l'Empire Grec, avaient-ils
déjà envoyé des Colonies dans ces contrées voisines du Danube? On n'a
guère d'histoires véritables de ces émigrations des Barbares.
Il n'y a que trop d'apparence que les hommes ont ainsi vécu longtemps.
À peine un Pays était un peu cultivé, qu'il était envahi par une Nation
affamée, chassée à son tour par une autre. Les Gaulois n'étaient-ils pas
descendus en Italie, n'avaient-ils pas été jusque dans l'Asie Mineure?
Vingt Peuples de la Grande Tartarie n'ont-ils pas cherché de nouvelles
Terres?
Malgré tant de désastres, Constantinople fut encore longtemps la Ville
Chrétienne la plus opulente, la plus peuplée, la plus recommandable par
les Arts. Sa situation seule par laquelle elle domine sur deux Mers, la
rendait nécessairement commerçante. La peste de 842, toute destructive
qu'elle avait été, ne fut qu'un fléau passager. Les Villes de commerce et
où la Cour réside, se repeuplent toujours par l'affluence des voisins. Les
Arts mécaniques et les beaux Arts même ne périssent point dans une vaste
Capitale qui est le séjour des riches.
Toutes ces révolutions subites du Palais, les crimes de tant d'Empereurs
égorgés les uns par les autres, sont des orages qui ne tombent guère sur
des hommes cachés, qui cultivent en paix des professions qu'on n'envie
point.
Les richesses n'étaient point épuisées: on dit qu'en 857 Théodora mère de
Michel, en se démettant malgré elle de la Régence, et traitée à peu près
par son fils comme Marie de Médicis le fut de nos jours par Louis XIII
fit voir à l'Empereur, qu'il y avait dans le trésor cent neuf mille livres
pesant d'Or et trois cents mille livres d'Argent.
Un Gouvernement sage pouvait donc encore maintenir l'Empire dans sa
puissance. Il était resserré, mais non démembré, changeant d'Empereurs,
mais toujours uni sous celui qui se revêtait de la pourpre. Enfin plus
riche, plus plein de ressources, plus puissant que celui d'Allemagne.
Cependant il n'est plus, et l'Empire d'Allemagne subsiste encore.
DE L'ITALIE, DES PAPES, ET DES AUTRES AFFAIRES DE L'ÉGLISE
AUX VIIIe et IXe SIÈCLES.
On a vu avec quelle prudence les Papes se conduisirent sous Pépin et sous
Charlemagne, comme ils assoupirent habilement les querelles de Religion,
et comme chacun d'eux établit sourdement les fondements de la grandeur
Pontificale.
Leur pouvoir était déjà trop grand, puisque Grégoire IV rebâtit le Port
d'Ostie et que Léon IV fortifia Rome à ses dépens. Mais tous les Papes ne
pouvaient être de grands-hommes, et toutes les conjonctures ne pouvaient
leur être favorables. Chaque vacance de siège causait presque autant de
troubles que l'élection d'un Roi en Pologne. Le Pape élu avait à ménager
à la fois le Sénat Romain, le Peuple et l'Empereur. La Noblesse Romaine
avait grande part au Gouvernement, elle élisait alors deux Consuls tous
les ans. Elle créait un Préfet, qui était une espèce de Tribun du Peuple.
Il y avait un Tribunal de douze Sénateurs, et c'était ces Sénateurs qui
nommaient les principaux Officiers du Duché de Rome. Ce Gouvernement
municipal avait tantôt plus, tantôt moins d'autorité. Les Papes avaient
à Rome plutôt un grand crédit qu'une puissance législative.
S'ils n'étaient pas Souverains de Rome, ils ne perdaient aucune occasion
d'agir en Souverains de l'Église d'Occident.
Nicolas I écrivait ainsi à Hincmar, Archevêque de Reims en 863: «Nous
avons appris par le rapport de plusieurs personnes fidèles, que vous avez
déposé notre cher frère Rothade absent; c'est pourquoi nous vous mandons
de venir incessamment à Rome avec ses accusateurs et le Prêtre qui a été
le sujet de sa déposition. Si dans un mois après la réception de cette
Lettre vous ne rétablissez pas Rothade, je vous défends de célébrer la
Messe, etc.»
On résistait toujours à ces entreprises des Papes, mais pour peu que de
tant d'Évêques un seul vînt à fléchir, sa soumission était regardée à Rome
comme un devoir: il fallait donc nécessairement que l'Église de Rome,
supérieure d'ailleurs aux autres, fût presque leur Souveraine à force de
vouloir l'être.
Gontier Archevêque de Cologne, déposé par le même Nicolas I pour avoir
été d'un avis contraire au Pape dans un Concile tenu à Metz en 864,
écrivit à toutes les Églises, «Quoique le Seigneur Nicolas qu'on nomme
Pape, et qui se compte Pape et Empereur, nous ait excommuniés, nous avons
résisté à sa folie». Ensuite dans son écrit s'adressant au Pape même,
«Nous ne recevons point, dit-il, votre maudite sentence, nous la méprisons,
nous vous rejetons vous-même de notre Communion, nous contentant de celle
des Évêques nos frères que vous méprisez», etc.
Un frère de l'Archevêque de Cologne porta lui-même cette protestation
à Rome, et la mit sur le tombeau de Saint Pierre, l'épée à la main.
Mais bientôt après l'état politique des affaires ayant changé, ce même
Archevêque changea aussi. Il vint au Mont Cassin se jeter aux genoux du
Pape Adrien successeur de Nicolas. «Je déclare, dit-il, devant Dieu et
devant ses Saints, à vous Monseigneur Adrien, Souverain Pontife, aux
Évêques qui vous sont soumis, et à toute l'Assemblée, que je supporte
humblement la sentence de déposition donnée canoniquement contre moi
par le Pape Nicolas», etc. On sent combien un exemple de cette espèce
affermissait les prétentions de l'Église Romaine, et les conjonctures
rendaient ces exemples fréquents.
Le même Nicolas I excommunia la femme de Lothaire Roi de Lorraine, fils
de l'Empereur Lothaire. Il n'était pas bien décidé si elle était épouse
légitime; mais il était moins décidé encore, si le Métropolitain de Rome
devait se mêler du lit d'un Souverain; ce n'était pas-là que se bornaient
leurs prétentions.
En 876, Le Pape Jean VIII dans une sentence qu'il prononça
contre Formose Évêque de Porto, qui fut depuis Pape, dit positivement
qu'il a élu et ordonné Empereur son cher fils Charles le Chauve.
Je passe beaucoup d'entreprises de cette nature, qui rempliraient des
volumes. Il suffit de voir quel était l'esprit de Rome.
La plus grande affaire que l'Église eut alors, et qui en est encore une
très-importante aujourd'hui, fut l'origine de la séparation totale des
Grecs et des Latins. La Chaire Patriarcale de Constantinople étant, ainsi
que le Trône, l'objet de l'ambition, était sujette aux mêmes révolutions.
L'Empereur mécontent du Patriarche Ignace, l'obligea à signer lui-même
sa déposition, et mit à sa place Photius, Eunuque du Palais, homme d'une
grande qualité, d'un vaste génie, et d'une science universelle. Il était
Grand-Écuyer et Ministre d'État. Les Évêques pour l'ordonner Patriarche,
le firent passer en six jours par tous les degrés. Le premier jour on
le fit Moine, parce que les Moines étaient alors regardés comme faisant
partie de la Hiérarchie. Le second jour il fut Lecteur, le troisième
Sous-Diacre, puis Diacre, Prêtre, et enfin Patriarche le jour de Noël
en 858.
Le Pape Nicolas prit le parti d'Ignace, et excommunia Photius. Il lui
reprochait surtout d'avoir passé de l'État Laïc à celui d'Évêque avec
tant de rapidité; mais Photius répondait avec raison, que Saint Ambroise,
Gouverneur de Milan et à peine Chrétien, avait joint la dignité d'Évêque
à celle de Gouverneur plus rapidement encore. Photius excommunia donc le
Pape à son tour, et le déclara déposé. Il prit le titre de Patriarche
OEcuménique, et accusa hautement d'hérésie les Évêques d'Occident de la
communion du Pape. Le plus grand reproche qu'il leur faisait, roulait sur
la procession du Père et du Fils. Les autres sujets d'anathème étaient que
les Latins se servaient de pain non levé pour l'Eucharistie, mangeaient
des oeufs en Carême, et que leurs Prêtres se faisaient raser la barbe.
Étranges raisons pour brouiller l'Occident avec l'Orient.
L'Empereur Basile, assassin de Michel son bienfaiteur et des protecteurs
de Photius, déposa ce Patriarche dans le temps qu'il jouissait de sa
victoire. Rome profita de cette conjoncture pour faire assembler, en 869,
à Constantinople, le huitième Concile OEcuménique, composé de trois cents
Évêques. Il est à remarquer que les Légats qui présidaient ne savaient
pas un mot de Grec, et que parmi les autres Évêques très peu savaient le
Latin. Photius y fut universellement condamné comme intrus, et soumis à
la pénitence publique. On signa pour les cinq Patriarches avant de signer
pour le Pape. Mais en tout cela les questions qui partageaient l'Orient et
l'Occident, ne furent point agitées, on ne voulait que déposer Photius.
Quelques temps après, le vrai Patriarche, Ignace, étant mort, Photius eut
l'adresse de se faire rétablir par l'Empereur Basile. Le Pape Jean VIII
le reçut à sa communion, le reconnut, lui écrivit, et malgré ce huitième
Concile OEcuménique, qui avait anathématisé ce Patriarche, le Pape envoya
ses Légats à un autre Concile, en 879, à Constantinople, dans lequel
Photius fut reconnu innocent par quatre cents Évêques, dont trois cents
l'avaient auparavant condamné. Les Légats de ce même siège de Rome,
qui l'avaient anathématisé, servirent eux-mêmes à casser le huitième
Concile OEcuménique. On a beaucoup blâmé cette condescendance du Pape Jean
VIII mais on n'a pas assez songé que ce Pontife avait alors besoin de
l'Empereur Basile. Un Roi de Bulgarie, nommé Bogoris, gagné par l'habileté
de sa femme qui était Chrétienne, s'était converti à l'exemple de Clovis
et du Roi Egbert. Il s'agissait de savoir de quel Patriarcat cette
nouvelle Province Chrétienne dépendrait. Constantinople et Rome se
la disputaient. La décision dépendait de l'Empereur Basile. Voilà en
partie le sujet des complaisances qu'eut l'Évêque de Rome pour celui de
Constantinople.
Il ne faut pas oublier que dans ce Concile, ainsi que dans le précédent,
il y eut des _Cardinaux_. On nommait ainsi des Prêtres et des Diacres qui
servaient de Conseils aux Métropolitains. Il y en avait à Rome comme dans
d'autres Églises. Ils étaient déjà distingués, mais ils signaient après
les Évêques et les Abbés.
Le Pape donna par ses Lettres et par ses Légats le titre de _Votre
sainteté_ au Patriarche Photius. Les autres Patriarches sont aussi
appelés _Papes_ dans ce Concile. C'est un nom Grec, commun à tous les
Prêtres, et qui peu à peu est devenu le terme distinctif du Métropolitain
de Rome.
On eut encore l'adresse de ne point parler dans ce Concile des points
qui divisaient les Églises d'Orient et d'Occident. Le Pape écrivit au
Patriarche, qu'il était convenable de suspendre la grande querelle sur le
_qui ex Patre Filioque procedit_; et que l'usage immémorial étant à Rome
de chanter dans le Symbole _qui ex Patre procedit_, il fallait s'en tenir
à cet usage, sans blâmer ceux qui ajoutaient _ex Filio_.
Il paraît que Jean VIII se conduisait avec prudence; car ses successeurs
s'étant brouillés avec l'Empire Grec, et ayant alors adopté le huitième
Concile OEcuménique de 869, et rejeté l'autre, qui absolvait Photius,
la paix établie par Jean VIII fut alors rompue. Photius éclata contre
l'Église Romaine, la traita d'hérétique au sujet de cet article du
_Filioque procedit_, des oeufs en Carême, de l'Eucharistie faite avec du
pain sans levain, et de plusieurs autres usages. Mais le grand point de la
division était la Primatie. Photius et ses successeurs voulaient être les
premiers Évêques du Christianisme, et ne pouvaient souffrir que l'Évêque
de Rome, d'une Ville qu'ils regardaient alors comme barbare, séparée
de l'Empire par sa rébellion, et en proie à qui voudrait s'en emparer,
disputât la préférence à l'Évêque de la Ville Impériale. Le temps a décidé
la supériorité de Rome et l'humiliation de Constantinople.
Photius qui eut dans sa vie plus de revers que de gloire, fut déposé par
des intrigues de Cour, et mourut malheureux, mais ses successeurs attachés
à ses prétentions, les soutinrent avec vigueur.
Le Dogme ne troubla point encore l'Église d'Occident; à peine a-t-on
conservé la mémoire d'une petite dispute excitée en 814 par un nommé Jean
Godescale sur la Prédestination et sur la Grâce; et je ne ferai nulle
mention d'une folie épidémique, qui saisit le peuple de Dijon en 844, à
l'occasion d'une Sainte Bénigne qui donnait, disait-on, des convulsions à
ceux qui priaient sur son tombeau; je ne parlerais pas, dis-je, de cette
superstition populaire, si elle ne s'était renouvellée de nos jours avec
fureur dans des circonstances toutes pareilles. Les mêmes folies semblent
destinées à reparaître de temps en temps sur la scène du Monde: mais aussi
le bon-sens est le même dans tous les temps, et on n'a rien dit de si sage
sur les miracles modernes de Saint Médard de Paris, que ce que dit en 844
un Évêque de Lyon sur ceux de Dijon. «Voilà un étrange Saint, qui estropie
ceux qui ont recours à lui: il me semble que les miracles devraient être
faits pour guérir les maladies, et non pour en donner».
Ces minuties ne troublaient point la paix en Occident, et les querelles
Théologiques n'étaient point ce à quoi Rome s'attachait; on travaillait à
augmenter la puissance temporelle. Elles firent plus de bruit en Orient,
parce que les Ecclésiastiques y étaient sans puissance temporelle. Il y a
encore une autre cause de la paix en Occident, c'est la grande ignorance
des Ecclésiastiques.
ÉTAT DE L'EMPIRE DE L'OCCIDENT, DE L'ITALIE, ET DE LA PAPAUTÉ
SUR LA FIN DU IXe SIÈCLE, DANS LE COURS DU Xe ET DANS LA MOITIÉ
DU XIe JUSQU'À HENRI III.
Après la déposition de Charles le Gros, l'Empire d'Occident ne subsista
plus que de nom. Arnould, Arnolfe ou Arnold, bâtard de Carloman et d'une
fille nommée Carantine, se rendit maître de l'Allemagne; mais l'Italie
était partagée entre deux Seigneurs, tous deux du sang de Charlemagne par
les femmes; l'un était un Duc de Spoléte, nommé Gui; l'autre Bérenger Duc
de Frioul. Tous deux investis de ces Duchés par Charles le Chauve, tous
prétendants à l'Empire aussi bien qu'au Royaume de France. Arnould en
qualité d'Empereur, regardait aussi la France comme lui appartenant de
droit, tandis que la France détachée de l'Empire était partagée entre
Charles le Simple qui la perdait et le Roi Eudes grand-oncle de Hugues
Capet, qui l'usurpait.
Un Bozon, Roi d'Arles, disputait encore l'Empire. Le Pape Formose, Évêque
peu accrédité de la malheureuse Rome, ne pouvait que donner l'Onction
Sacrée au plus fort. Il couronna en 892 ce Gui de Spoléte. L'année d'après
il couronna Bérenger vainqueur, et deux autres années après il fut forcé
de couronner cet Arnoud qui vint assiéger Rome et la prit d'assaut. Le
serment équivoque, que reçut Arnoud des Romains, prouve que déjà les Papes
prétendaient à la souveraineté de Rome. Tel était ce serment: «Je jure
par les Saints Mystères que sauf mon honneur, ma loi et ma fidélité à
Monseigneur Formose Pape, je serai fidèle à l'Empereur Arnoud».
Les Papes étaient alors en quelque sorte semblables aux Califes de Bagdad,
qui révérés dans tous les États Musulmans comme les Chefs de la Religion,
n'avaient plus guère d'autre droit que celui de donner les investitures
des Royaumes à ceux qui les demandaient les armes à la main; mais il y
avait entre ces Califes et ces Papes cette différence, que les Califes
étaient tombés, et que les Papes s'étaient élevés.
Il n'y avait réellement plus d'Empire, ni de droit ni de fait. Les Romains
qui s'étaient donnés à Charlemagne par acclamation, ne voulaient plus
reconnaître des bâtards, des étrangers, à peine maîtres d'une partie de
la Germanie.
Le Peuple Romain dans son abaissement, dans son mélange avec tant
d'étrangers, conservait encore comme aujourd'hui cette fierté secrète que
donne la grandeur passée. Il trouvait insupportable que des Bructères, des
Cattes, des Marcomans, se disent les successeurs des Césars, et que les
rives du Main et la forêt Hercynie fussent le centre de l'Empire de Titus
et de Trajan.
On frémissait à Rome d'indignation, et on riait en même temps de pitié,
lorsqu'on apprenait qu'après la mort d'Arnoud, son fils Hiludovic, que
nous appelons Louis, avait été créé Empereur des Romains à l'âge de
trois ou quatre ans dans un Village barbare, nommé Fourkem, par quelques
Seigneurs et Évêques Germains. C'était en effet un étrange Empire Romain
que ce Gouvernement qui n'avait alors ni les Pays entre le Rhin et la
Meuse, ni la France, ni la Bourgogne, ni l'Espagne, ni rien enfin dans
l'Italie, et pas même une Maison dans Rome qu'on pût dire appartenir à
l'Empereur.
Du temps de ce Louis, dernier Empereur du sang de Charlemagne par
bâtardise, mort en 912, l'Empire Romain resserré en Allemagne, fut ce
qu'était la France, une Contrée dévastée par les guerres civiles et
étrangères, sous un Prince élu en tumulte et mal obéi.
Tout est révolution dans les Gouvernements: c'en est une frappante que de
voir ces Saxons, sauvages traités par Charlemagne comme les Ilotes par les
Lacédémoniens, donner ou prendre au bout de 112 ans cette même dignité,
qui n'était plus dans la maison de leur vainqueur. Othon[13], Duc de Saxe,
après la mort de Louis, met par son crédit la couronne d'Allemagne sur
la tête de Conrad Duc de Franconie; et après la mort de Conrad, le fils
du Duc Othon de Saxe, Henri l'Oiseleur est élu. Tous ceux qui s'étaient
fait Princes héréditaires en Germanie, joints aux Évêques, faisaient ces
élections.
[Note 13: Dans l'édition de Jean Neaulme ce nom se trouve sous deux
orthographes, Otton ou Othon, nous avons retenu cette dernière.]
Dans la décadence de la famille de Charlemagne, la plupart des Gouverneurs
des Provinces s'étaient rendus absolus. Mais ce qui d'abord était
usurpation, devint bientôt un droit héréditaire.
Les Évêques de plusieurs grands sièges, déjà puissants par leur dignité,
n'avaient plus qu'un pas à faire pour être Princes, et ce pas fut bientôt
fait. De-là vient la puissance séculière des Évêques de Mayence, de
Cologne, de Trêves, de Wurtzbourg, et de tant d'autres en Allemagne et
en France. Les Archevêques de Reims, de Lyon, de Beauvais, de Langres,
de Laon, s'attribuèrent les droits régaliens. Cette puissance des
Ecclésiastiques ne dura pas en France, mais en Allemagne elle est affermie
pour longtemps. Enfin les Moines eux-mêmes devinrent Princes, les Abbés de
Fulde, de Saint Gal, de Kempten, de Corbie, etc. Ils étaient de petits
Rois dans les Pays où 80 ans auparavant ils défrichaient avec leurs mains
quelques terres que des propriétaires charitables leur avaient données.
Tous ces Seigneurs, Ducs, Comtes, Marquis, Évêques, Abbés, rendaient
hommage au Souverain. On a longtemps cherché l'origine de ce Gouvernement
Féodal. Il est à croire qu'elle n'en a point d'autre que l'ancienne
coutume de toutes les Nations, d'imposer un hommage et un tribut au plus
faible. On sait qu'ensuite les Empereurs Romains donnèrent des Terres à
perpétuité à de certaines conditions. On en trouve des exemples dans les
vies d'Alexandre Sévère et de Probus. Les Lombards furent les premiers qui
érigèrent des Duchés relevant en fief de leur Royaume. Spoléte et Bénévent
furent sous les Rois Lombards des Duchés héréditaires.
Avant Charlemagne, Tassillon possédait le Duché de Bavière à condition
d'un hommage, et ce Duché eût appartenu à ses descendants, si Charlemagne
ayant vaincu ce Prince, n'eût dépouillé le père et les enfants.
Point de Villes libres alors en Allemagne, ainsi point de commerce, point
de grandes richesses. Les Villes n'avaient pas même de murailles. Cet État
qui pouvait être si puissant, était devenu si faible par le nombre et la
division de ses Maîtres, que l'Empereur Conrad fut obligé de promettre
un tribut annuel aux Hongrois, Huns ou Pannoniens, si bien contenus par
Charlemagne, et si humiliés par les Empereurs de la Maison d'Autriche.
Mais alors ils semblaient être ce qu'ils avaient été sous Attila. Ils
ravageaient l'Allemagne, les Frontières de la France. Ils descendaient en
Italie par le Tyrol, après avoir pillé la Bavière, et revenaient ensuite
avec les dépouilles de tant de Nations.
C'est au règne d'Henri l'Oiseleur que se débrouilla un peu le chaos de
l'Allemagne. Ses limites étaient alors le Fleuve de l'Oder, la Bohême, la
Moravie, la Hongrie, les rivages du Rhin, de l'Escaut, de la Moselle, de
la Meuse, et vers le Septentrion la Poméranie et le Holstein étaient ses
barrières.
Il faut que Henri l'Oiseleur fût un des Rois des plus dignes de régner.
Sous lui les Seigneurs de l'Allemagne si divisés sont réunis. Le premier
fruit de cette réunion est l'affranchissement du tribut qu'on payait aux
Hongrois, et une grande victoire remportée sur cette Nation terrible (936).
Il fit entourer de murailles la plupart des Villes d'Allemagne. Il
institua des Milices. On lui attribua même l'invention de quelques Jeux
militaires, qui donnaient quelques idées des Tournois. Enfin l'Allemagne
respirait, mais il ne paraît pas qu'elle prétendît être l'Empire Romain.
L'Archevêque de Mayence avait sacré Henri l'Oiseleur. Aucun Légat du Pape,
aucun Envoyé des Romains n'y avait assisté. L'Allemagne sembla pendant
tout ce règne oublier l'Italie.
Il n'en fut pas ainsi sous Othon le Grand, que les Princes Allemands,
les Évêques et les Abbés élurent unanimement après la mort d'Henri son
père. L'héritier reconnu d'un Prince puissant, qui a fondé ou rétabli
un État, est toujours plus puissant que son père, s'il ne manque pas de
courage; car il entre dans une carrière déjà ouverte, il commence où son
prédécesseur a fini. Ainsi Alexandre avait été plus loin que Philippe son
père, Charlemagne plus loin que Pépin, et Othon le Grand passa beaucoup
Henri l'Oiseleur.
Les Italiens toujours factieux et faibles ne pouvaient ni obéir à
leurs compatriotes, ni être libres, ni se défendre à la fois contre les
Sarrasins et les Hongrois, dont les incursions infestaient encore leur
Pays.
DE LA PAPAUTÉ AU DIXIÈME SIÈCLE AVANT QU'OTHON LE GRAND
SE RENDIT MAÎTRE DE ROME.
Le Pape Formose, fils du Prêtre Léon, étant Évêque de Porto, avait été à
la tête d'une faction contre Jean VIII et deux fois excommunié par ce
Pape; mais ces excommunications qui furent bientôt après si terribles aux
Têtes couronnées, le furent si peu pour Formose qu'il se fit élire Pape
en 890.
Étienne VI aussi fils de Prêtre, successeur de Formose, homme qui
joignait l'esprit du fanatisme à celui de la faction, ayant toute sa vie
haï Formose, fit déterrer son corps qui était embaumé, et l'ayant revêtu
des habits pontificaux, le fit comparaître dans un Concile assemblé pour
juger sa mémoire. On donna au mort un Avocat, on lui fit son procès en
forme, le cadavre fut déclaré coupable d'avoir changé d'Évêché, et d'avoir
quitté celui de Porto pour celui de Rome; et pour réparation de ce crime,
on lui trancha la tête par la main du bourreau, on lui coupa trois doigts,
et on le jeta dans le Tibre.
Le Pape Étienne VI se rendit si odieux par cette farce aussi horrible que
folle, que les amis de Formose ayant soulevé les citoyens, les chargèrent
de fers, et l'étranglèrent en prison.
La faction ennemie de cet Étienne fit repêcher le corps de Formose, et le
fit enterrer pontificalement une seconde fois.
Cette querelle échauffait les esprits. Sergius III qui remplissait Rome
de ses brigues pour se faire Pape, fut exilé par son rival Jean IX ami
de Formose; mais reconnu Pape après la mort de Jean IX il fit jeter une
seconde fois Formose dans le Tibre. Dans ces troubles Théodora mère de
Marozie qu'elle maria depuis au Marquis de Toscane, et d'une autre
Théodora, toutes trois, célèbres par leurs galanteries, avait à Rome
la principale autorité. Sergius n'avait été élu que par les intrigues
de Théodora la mère. Il eut étant Pape un fils de Marozie qu'il éleva
publiquement dans son Palais. Il ne paraît pas qu'il fût haï des Romains,
qui naturellement voluptueux suivaient ses exemples plus qu'ils ne les
blâmaient.
Après sa mort les deux soeurs Marozie et Théodora procurèrent la Chaire de
Rome à un de leurs favoris, nommé Landon, mais ce Landon étant mort, la
jeune Théodora fit élire Pape son Amant Jean X Évêque de Bologne, puis
de Ravenne, et enfin de Rome. On ne lui reprocha point comme à Formose,
d'avoir changé d'Évêché. Ces Papes condamnés par la postérité comme
Évêques peu religieux, n'étaient point d'indignes Princes. Il s'en faut
beaucoup. Ce Jean X que l'amour fit Pape, était un homme de génie et de
courage; il fit ce que tous les Papes ses prédécesseurs n'avaient pu faire;
il chassa les Sarrasins de cette partie de l'Italie nommée le _Garillan_.
Pour réussir dans cette expédition, il eut l'adresse d'obtenir des troupes
de l'Empereur de Constantinople, quoique cet Empereur eût à se plaindre
autant des Romains rebelles que des Sarrasins. Il fit armer le Comte de
Capoue. Il obtint des milices de Toscane, et marcha lui-même à la tête
de cette armée, menant avec lui un jeune fils de Marozie et du Marquis
Adelbert: ayant chassé les Mahométans du voisinage de Rome, il voulait
aussi délivrer l'Italie des Allemands et des autres étrangers.
L'Italie était envahie presqu'à la fois par les Bérengers, par un Roi de
Bourgogne, par un Roi d'Arles. Il les empêcha tous de dominer dans Rome.
Mais au bout de quelques années Guido, frère utérin de Hugo Roi d'Arles,
Tyran de l'Italie, ayant épousé Marozie toute puissante à Rome, cette même
Marozie conspira contre le Pape si longtemps Amant de sa soeur. Il fut
surpris, mis aux fers, et étouffé entre deux matelas.
Marozie, maîtresse de Rome, fit élire Pape un nommé Léon, qu'elle fit
mourir en prison au bout de quelques mois. Ensuite ayant donné le siège
de Rome à un homme obscur, qui ne vécut que deux ans, elle mit enfin sur
la Chaire Pontificale Jean XI son propre fils, qu'elle avait eu de son
adultère avec Sergius III.
Jean XI n'avait que 24 ans quand sa mère le fit Pape; elle ne lui conféra
cette dignité qu'à condition qu'il s'en tiendrait uniquement aux fonctions
d'Évêque, et qu'il ne serait que le Chapelain de sa mère.
On prétend que Marozie empoisonna alors son mari Guido, Marquis de
Toscane. Ce qui est vrai, c'est qu'elle épousa le frère de son mari Hugo
Roi de Lombardie, et le mit en possession de Rome, se flattant d'être avec
lui Impératrice; mais un fils du premier lit de Marozie se mit alors à la
tête des Romains contre sa mère, chassa Hugues de Rome, renferma Marozie
et le Pape son fils dans le Château Saint Ange. On prétend que Jean XI y
mourut empoisonné.
Un Étienne VII Allemand de naissance, élu en 939, fut par cette naissance
seule si odieux aux Romains, que dans une sédition le peuple lui balafra
le visage au point qu'il ne put jamais depuis paraître en public.
Quelque temps après un petit-fils de Marozie, nommé Octavien, fut élu Pape
à l'âge de 18 ans par le crédit de sa famille. Il prit le nom de Jean XII
en mémoire de Jean XI son oncle. C'est le premier Pape qui ait changé son
nom à son avènement au Pontificat. Il n'était point dans les Ordres quand
sa famille le fit Pontife. C'était un jeune-homme qui vivait en Prince,
aimant les armes et les plaisirs. On s'étonne que sous tant de Papes
si scandaleux et si peu puissants, l'Église Romaine ne perdit ni ses
prérogatives, ni ses prétentions; mais alors presque toutes les autres
Églises étaient ainsi gouvernées. Le Clergé d'Italie pouvait mépriser les
Papes, mais il respectait la Papauté, d'autant plus qu'ils y aspiraient;
enfin dans l'opinion des hommes la place était sacrée, quand la personne
était exécrable.
Pendant que Rome et l'Église étaient ainsi déchirées, Bérenger qu'on
appelle _le Jeune_, disputait l'Italie à Hugues d'Arles. Les Italiens,
comme le dit Luitprand contemporain, voulaient toujours avoir deux Maîtres
pour n'en avoir réellement aucun: fausse et malheureuse politique, qui
les faisait changer de tyrans et de malheurs. Tel était l'État déplorable
de ce beau Pays, lorsqu'Othon le Grand y fut appelé par les plaintes de
presque toutes les Villes, et même par ce jeune Pape Jean XII réduit à
faire venir les Allemands qu'il ne pouvait souffrir.